II. — BOISSONS DISTILLÉES
I. Alcools. — L'alcool est le principe auquel les boissons fermentées doivent la propriété de déterminer l'ivresse, et c'est cette propriété qui les a fait rechcTcher de tout temps et par tous les peuples. Les modernes ont trouvé le moyen d'extraire l'alcool de ces boissons et de se procurer une ivresse plus rapide. Cette découverte, qu'elle nous vienne des
Chinois ou des Arabes, qu'elle ait été réalisée par Albucatis, par Arnauld de Villeneuve ou par Raymond de Salle, ne remonte pas au-delà do xiii" siècle ; encore Talcool est-il demeuré pendant longtemps dans le domaine exclusif de la médecine. Ce sont les Anglais qui l'en ont fait sortir en 1581, en distribuant de l'eau-de-vie à leurs troupes pendant la guerre des Pays-Bas. En France, la vente en fut réservée aux apothicaires jusqu'en 1678, époque à laquelle elle tomba dans le domaine public. L'usage s'en répandit alors très rapidement et cependant, un siècle après, la consommation ne s'élevait pas, d'après Lunier, à plus de 369.000 hectolitres par an.
Jusqu'en 1849, la presque totalité des alcools consommés en France provenait de la distillation des produits de la vigne ; mais à cette époque, on a commencé à en retirer des grains et de la pomme de terre. Lorsque celle-ci fut frappée par la maladie, en 1846, on s'adressa à la betterave et à quelques autres végétaux sucrés ou féculents. A partir du moment où on a pu produire de l'alcool à vil prix, la consommation, en dépit des droits, s'est accrue dans des proportions effrayantes. Elle a doublé depuis trente ans. Elle était de 857,592 hectolitres en 1863, de 1.4^0.336 en 1888 et de 1.669.184 en 1892(1), en ne tenant compte que delà quantité déclarée et ayant acquitté les droits. Quant à celle qui provient de la fraude, on ne peut l'évaluer qu'approximativement ; mais les évaluations les plus modernes la portent à la moitié de la précédente.
Presque tous les peuples du Nord consomment plus d'alcool que nous, ainsi que le prouve le tableau suivant basé sur la consommation constatée par le paiement des droits :
Consommation de ralcool par an et par téta dans les principaux
pays de l'Europe
Danemark 16i'<,51
Russie 16 69
Suède 16 34
Belgique 8 56
Etats-Unis d'Amérique 8ï*«.50
Suisse 7 50
Prusse 7 77
France 4 37
11 est inutile de dire que, dans les pays du Nord, qui ne produisent pas do vin, on ne consomme que des alcools d'industrie. En France mémo on ne boit plus guère d'eau-do- vie do vin, elle est hors de prix. 11 y a cinquante ans, sur 891.000 hectolitres d'alcool, 815.000 provenaient des vins, des cidres, ou des marcs, et 76.000 hoctoUtres seulement étaient des esprits d'industrie. Aujourd'hui, Teau-do-vie de vin ne figure plus dans la consommation que pour une quantité insignifiante.
(1) Celte marche ascendante u*a pas continué. En 1893, la consommation n*a été que de 1.642.312 hectolitres, et en 180i, de 1.539.889 seulement.
Nature des alcools consommés en France en 1885
Alcools de mélasse 728,523hectol
— * de grains 567.768
— • de beltcraves 465.431
— de marcs et lies de
vin 43.823
Alcools de vins 23.340»»«ctoL
— de cidres 20.908
— de fruiU divers .... 1 4.708 (1 )
On peut obtenir de Talcool de beaucoup d'autres substances, mais comme ces liqueurs sont à peine connues en Europe, elles n'offrent que peu d'intérôt (2).
Tous les alcools qui entrent dans la composition des boissons sont toxiques, mais ils ne le sont pas tous au même degré. Le moins nuisible est Talcool éthylique^ qui constitue presqu'exclusivement les eaux-de-rie de vin, ainsi que celles de marcs (3), de cidre et de poiré. Les eaux-devie qui viennent de la betterave et des grains sont plus dangereuses parce qu'elles contiennent en beaucoup plus forte proportion les alcools dits supérieurs^ en raison de leur poids moléculaire, et qui sont les alcools propylique^ hutylique^ isobutylique et amyliqv^. Ces deux derniers sont les plus toxiques et c'est pour cela que les eaux-de-vie de pommes de terre, qui en contiennent parfois près de 5 p. 100, sont les plus nuisibles de toutes. Les esprits d'industrie contiennent de plus de la pyridine, du furfurol ou aldéhyde pyromucique^ et d'autres produits toxiques encore mal déterminés.
On est parvenu, à l'aide des distillations fractionnées, à enlever aux alcools les plus impurs leurs mauvais goûts. L'outillage que nous possédons aujourd'hui permet d'obtenir une rectification complète ; d'un autre côté, on peut obtenir l'alcool éthylique presque pur, en se servant du riz et en n'employant que des ferments de premier choix ; mais ces procédés coûtent trop cher pour que leur emploi se généralise et d'ailleurs l'alcool éthylique n'est pas inoffensif ainsi qu'on l'a dit, il est moins toxique et voilà tout.
Dujardin-Beaumetz et Audigé ont montré que la toxicité des alcools suit d'une façon presque mathématique leur formule atomique et que plus l'alcool est élevé dans la série, plus il est dangereux. Cette série va de l'alcool éthylique C* H* 0, qui est le moins nuisible, à l'alcool amylique G* H' M), qui est le plus pernicieux (4). Cet alcool, injecté à la dose
(1) lUpport (le CiLAibE (des Vosges) au Sénat.
2) Voir pour l'énuinération des alcoob en usage dans les difTércnts pays du globe : Riche, article Hoiswns [Encyclopédie (V hygiène^ t. 41, p. 605).
(3) L'caiidc-vic de innrc de raisin renferme une huile essentielle hydrogénée, Vhiiile dn raisin^ fournie par \vs pépins et qui est extrêmement to.^ique. Cette eau-de*vie produit une ivresse fiirimise due ù ce principe.
(4) Di'JARDiN-nKAi'MKTz ct ÂUDicÉ, Hcchcrchcs expérimentales sur la puissance toxique dos alcools, Paris, 1879.
de 1 à 2 centimètres cubes sous la peau d*un cobaye, le tue infailliblement ; la même dose d*alcool éthylique le plonge lentement dans Tivresse, avec ataxie et impotence. Lorsqu'on administre à trois chiens de même espèce et de même poids une quantité égale (30^ par exemple) d'alcool de vin, de maïs ou de betterave, on détermine l'ivresse chez tous les trois, mais elle est légère chez celui qui a pris l'alcool vinique, plus ■prononcée chez celui qui a bu de l'alcool de maïs, très profonde chez celui qui a ingéré lalcool de betteraves (1). M. Riche classe ainsi qull suit les alcools industriels au point de vue de leur nocuité croissante :
Alcools et eaux-de-vie de vin.
Eaux-dc-vie de poiré.
Eaux-de-vie de marcs de raisin et de cidre.
Alcools et eaux-de-vie de grains.
Alcools et eaux-de-vie de betterave.
Alcools et eaux-de-vic de pommes de terre (2).
En résumé, toute liqueur qui renferme, en proportion sensible, quelqu'un des alcools supérieurs énumérés plus haut, est une boisson toxique ; ce n'est pas seulement l'ivresse qu'elle détermine, c'est un empoisonnement dont les conséquences sont terribles pour les familles comme pour les nations, puisque le nombre de ceux qui s'adonnent à cette passion funeste va sans cesse croissant.
L'eau-de-vie de vin est devenue fort rare ; elle coûte fort cher et ne se trouve guère que sur les tables des personnes fort riches et, dans les pays de production, chez les propriétaires qui en conservent encore dans leurs caves. Celle qu'on boit ailleurs, dans les cafés, les cabarets, les restaurants, est composée de 42 à 48 parties d'alcool d'industrie qu'on a débarrassé de ses mauvais goûts de tête et de queue^ mais qui contient encore des alcools supérieurs, de 58 à 52 parties d'eau et d'une matière colorante qui est le plus souvent le calomol ou le cachou. Cliose étrange, les eauxde-vie consommées dans les établissements les plus luxueux ne valent pas mieux que celles qu'on boit dans les cabarets. En 1893, à l'occasion de l'impôt sur les boissons, la Chambre des Députés nomma une commission pour lui présenter un rapport à ce sujet. Cette commission voulut se rendre compte de la qualité des eaux-de-vie servies par les débitants de la capitale. Elle chargea le IV Héret, pharmacien en chef de l'hôpital Trousseau, d'analyser un certain nombre d'échantillons pris dans les établissements les plus dissemblables. La différence du milieu n'a pas paru influer sur la qualité de la marchandise. Tous les échantillons soumis à l'analyse sont revenus avec cette mention, qui donne à réfléchir : « Dangereux ou mauvais ».
(1) J.-V. Laborde, La réforme de l'impôt des hoissons au point de vue de rhygiêne et de la santé publi(]uc (La Tribune médicale, ii» du 10 janvier 1893). (2^ ItiCHE, Article hoissons «le VEîiq/rlopédie d'hi/giène, t. Il, p. 619.
Tous sont imparfaitement rectifiés.
Et le bas prix n*excuse pas la falsification, car Talcool le plus mauvais n*est pas celui qui se vend le meilleur marché.
Les expériences de M. Héret ont porté sur cinq échantillons d'eau-devie. De l'analyse du premier alcool, pris dans un café très connu du boulevard et vendu à raison de 1 franc le petit verre, il résulte qu'il est à la limite de ceux impropres à la consommation et que sa coloration est due au caramel.
Le cognac pris dans un restaurant genre bouillon est préparé par le coupage d'un trois-six avec de l'eau de rivière, coloré avec du caramel et additionné d'une sauce contenant des éthers et des substances végétales. Ce cognac est le moins mauvais de tous ceux qui ont été examinés. C'est le seul acceptable, déclare M. Guilllemet.
L'alcool servi aux ouvriers, aux cochers dans les débits qu'ils fréquentent est noté « dangereux » ; il provient d'un trois-six impur contenant de l'acide amylique.
Enfin, dans les bouges qui avoisinent la place Maubert, on trouve des breuvages à saveur acre et caustique, provenant d'un mélange d'alcool dénaturé, de caramel, de matières végétales et de méthylène.
Il est extrêmement nuisible, mais, chimiquement parlant, il ne l'est pas plus que certains cognacs vendus à 75 centimes et à 1 fr. le verre dans de grands établissements, où Ton a soin, avant de les servir, de les mettre dans des bouteilles portant l'étiquette et le bouchon d'une marque connue.
En résumé, toutes ces eaux-de-vie sont des produits fabriqués. Elles n'ont pas la saveur agréable et fine des eaux-de-vie naturelles. L'analyse établit qu'elles proviennent toutes du coupage d'un alcool avec une infusion faite avec de l'eau (1).
Si celles qui coûtent le plus cher sont les plus toxiques, cela tient à ce que, pour les eaux-de-vie communes, on se borne à couper un alcool plus ou moins bien rectifié avec de l'eau pour l'amener au degré voulu et à le colorer avec du caramel, tandis que les eaux-de-vie de prix sont falsifiées avec des substances dangereuses auxquelles elles doivent leur saveur et leur bouquet. En ajoutant au mélange précédent du poivre, une goutte d'acide sulfurique et un peu d'éther cenanthique, on obtient, après filtration, une liqueur chaude, mordante, d'un bouquet décidé que neuf personnes sur dix accepteront comme du cognac et au besoin comme de la fine Champagne (2).
Le l)Ouqu(»t du rhum s'obtient avec les éthers butyrique et acétique, la teinture d(^ vanille et l'essence do violettes. On obtient un kirsch
(1) Happort de M. (iLILLEMKT, dépiitù de la Vendée, adresse à la Chambre des députes au uuiii de lu Cumiiiissiuii de rinipôt sur les buissons.
(2) (î. Arnould, Nouveaux éléments d'hygihie {loc. a7.), p. 1067.
factice avec do Talcool du commerce et de Tean de laurier cerise, on de la nitrobenzine, avec un mélange d'acide c^-anhydriquey d^aldéhyde beizoïque, ou d'essence d'amandes amères et de benzonitrite ou de cyanure de phényle. On prc^pare d'une façon analogue les essences-bouçtteU da toisky (d*Irlande), du ffin (de Londres), du genièvre (de Hollande), da sherry-brandy^ du duchbitter, etc. M. Girard a donné la liste des substances employées pour communiquer ces bouquets factices aux principales liqueurs (3) et beaucoup d'entre elles sont toxiques. C'est cette fabrication interlope, jointe au prix presqu'inabordable des vieilles eaux-de-vie de vin, qui expliquent le résultat surprenant en apparence des analyses de M. Héret et qui montrent comment on peut vendre no franc le petit verre, dans les grands cafés des boulevards, une eau-de-vie aussi dangereuse que celle qu'on débite pour deux sous sur le zinc des cabarets de la place Maubert.
il. Liqueurs. — On donne ce nom à des boissons composées avec de l'eau-de-vie, une ou deux parties d'eau, 125 à 250^ de sucre et une substance agréable destinée à leur donner leur goût spécial oX leur parfum. C'est du moins ainsi que se fabriquaient les liqueurs de nos pères, le rosoUs de Louis XIV, le parfait amour ^ le curaçao^ les ligueurs des îles, le vespetro, ancêtre direct de la Chartreuse moderne, Vélùnr ée Garu^s, qui figure encore dans les pharmacies. Ces boissons, loyalement préparées avec de l'esprit de vin et des essences inoffensives, étaient d'autant moins nuisibles qu'on n'en buvait qu'en très petite quantité. Elles étaient même stomachiques et digestives prises, comme alors, à la fin des repas. Aujourd'hui, les liqueurs qu'on débite sont encore plus dangereuses que les eaux-de-vie, parce qu'elles sont faites avec des alcools d'industrie mal n^ctifiés et dont le mauvais goût est masqué par les essences qu'on y ajoute. C'est le salicylate de méthylc qu'on a fait entrer comme arôme dans les liqueurs dites apéritives, l'aldéhyde benzoïque et le benzonitrite, qui forment la partie principale de l'essence avec laquelle on aromatise la liqueur de noyau^ les essences factices ou bouquets de curaçao, de hunwielj de cognac-brandy^ de marasquin^ de bénédictine^ iXanisette de Paris^ de grenadine^ etc.
Depuis quelque temps il a pénétré en France un produit allemand désigné sous le nom de huile essentielle de lie de vin. Il résulte de l'oxydation, par l'acide nitrique, d'huile de coco, d'huile de ricin, de beurre de vache ; il se forme ainsi des acides caproïque, capriliquCy etc. Ces acides éthérifiés sous pression avec des alcools méthylique, éthylique, amylique, propylique, donnent des éthers qui ont un goût agréable, et dont une trace suffit pour donner du bouquet à un grand volume d'alcool.
(3) Cil. Girard, Soies sur les falsifications des alcools et eaux-de-vie {Revue d'hygiène du 20 novembre 188.'), t. VII, n© il, p. 02:.).
Parmi les liqueurs ainsi fabriquées, il en est une qui mérite une mention particulière, à cause de Tabus qui s'en fait^ des ravages qu'elle cause, des effets spéciaux qu'elle produit et des discussions auxquelles ces effets ont donné lieu. C'est la liqueur verte, c'est Vabsïnthe, dont la composition est la suivante :
Feuilles cl sommités fleuries de grande absinthe OOOsr
Feuilles de petite absinthe 125
Citronnelle (mélisse citronnée) 200
Sommités fleuries d*hysope 2â5
Angélique (racines) 225
Anis vert 1.000
Badiane 225
Fenouil de Florence 851
Coriandre 225
Alcool à 850 16Ut,30
Eau 5
On fait infuser pendant vingt-quatre heures, puis on distille. Le produit est de 20 litres.
I-.es propriétés néfastes de l'absinthe ont été constatées, il y a longtemps; tout le monde connaît les ravages que cette fâcheuse boisson faisait autrefois dans les rangs de l'armée et plus particulièrement en Algérie et dans les colonies ; mais c'est de nos jours seulement qu'on a déterminé la cause de cette toxicité spéciale. Macé et surtout Magnan ont montré qu'elle était due à l'essence d'absinthe qui détermine des convulsions épileptiformos. En 1889, MM. Gadéac et Meunier présentèrent, à l'Académie de médecine (1), un mémoire dans lequel ils contredisaient formellement ces résultats. Pour eux, c'est à i'anis que la liqueur d'absinthe emprunte la plus grande partie de ses propriétés toxiques et narcotiques. L'essence d'absinthe et de coriandre interviennent au contraire comme correctifs, en raison de l'excitation vive, gaie et continue qu'elles produisent, tandis que l'excitation provoquée par les autres essences est éphémère. L'essence d'absinthe surtout est tellement peu offensive qu'un homme peut en prendre chaque jour, à jeun, sans altérer sa santé, toute la quantité qu'en renferme un litre de liqueur.
En présence do ces résultats contradictoires, l'Académie nomma une commission qui confia le rapport à M. Laborde. Celui-ci répéta les expériences de Mx>L Cadéac et Meunier ; elles lui donnèrent des résultats tout à fait opposés et en tout conformes à ceux qu'avait obtenus M. Magnan. Non content de s'être confirmé dans son opinion, M. Laborde voulut la faire partager à l'Académie, et le !•' octobre 1889, après avoir donné lecture de son rapport (2), il fit apporter sur la tribune deux cobayes et,
(I) Séance du 10 septembre 1881 (Bulletin de C Académie),
,2) Laiiordc, RapiK)rt sur un travail présenté à l'Académie de médecine par MM. Cadéac et Albin Meunier, relatir à Véttah physiologique de la liqueur d* absinthe {Bulletin de l'Acadcmie de médecine, t. XXI, :<• série, p. 270).
Le rôle physiologique des alcools a été Tobjet de longs débats ; mais les hypothrsos émises à ce sujet peuvent se ramener à deux opinions. La première, soutenue dès 1800 par Maurice Perrin, consiste à considérer 1 alcool comme une substance inassimilable qui n'est ni transformée ni détruite dans Téconomie et qui en est éliminée en nature et en totalité. La seconde, au contraire, le regarde comme un aliment respiratoire détruit dans Téconomie. Cette dernière a été soutenue par Bouchardat et adoptée par M. Dujardin-Beaumetz, qui la soutenue avec talent à TÂcadémie de médecine (1). Pour lui, Talcool est un aliment d'épargne qui, au lieu d'activer les combustions, les ralentit en soutirant une certaine quantité d'oxygène aux globules sanguins. De là l'action antithermique de l'alcool administré à haute dose. Tout l'alcool ingéré ne subit pas cette combustion ; une partie agit directement et en nature sur Taxe cérébro-spinal : il y détermine des phénomènes d'ivresse et de sonmieil : il produit également des modifications vaso-motrices et à la longue l'artério-sclérose.
Qu'on ajoute à ces effets déjà redoutables l'action des alcools supérieurs dont nous avons parlé plus haut et qui se trouvent en plus ou moins grande quantité dans les eaux-de-vie avec lesquelles on s'enivre et l'on comprendra l'altération rapide que subit la constitution de ceux qui en font abus. Tout le monde connaît les effets de l'alcoolisme aigu, l'état dégradant qu'il amène : l'alcoolisme chronique, celui qui résulte d'une intoxication quotidienne, n'allant pas jusqu'à l'ivresse complète, est moins connu et plus dangereux. Le public ne le reconnaît pas toujours, mais ses symptômes n'échappent pas au médecin. Au début, il se manifeste par de l'irritabilité, un changement dans le caractère, une expression étrange du regard qui est comme hébété, et le tremblement des mains. Quand ces signes apparaissent, la dyspepsie est déjà survenue et les troubles de rinlelligence et de la sensibilité ne tardent pas à se produire. Ce sont d'abord des fourmillements des extrémités, des crampes, des douleurs fugaces ; plus tard viennent les cauchemars, le^ rêves effrayants auxquels succèdt*nt les hallucinations terribles du delirium treniens. C'est à cette période que le malade, s'il appartient aux classes ouvrières, vient s'échouer dans un hôpital ou dans un asile d'aliénés. Du reste, que ce soient les troubles de l'intelligence ou les désordres organiques qui l'y amènent, c'est là qu'il doit fatalement finir ses jours. L'alcool, mêlé au sang qui baigne tous les organes, y produit rapidement des altérations semblables à celles qu'amènent les années. L*alcoolisme, comme Ta dit M. Lancereaux, n'est qu'une vieillesse anticipée ; j'ajouterai qu'elle ne se prolonge guère. Tandis que le buveur de vin peut parcourir une longue carrière, le véritable alcoolique ne résiste pas audelà de dix ans.
(1) Dujardin-Beaumetz, Recherches expérimentales sur l'alcoolisme chronique {Bulletin de C Académie de médecine^ août 1884).
Après la morphinomanie, Talcoolisme est la plus rebelle, j'allais dire la plus incurable de toutes les intoxications volontaires. Dans le cours de ma longue carrière, je ne me souviens pas d'avoir observé plus de deux ou trois ^uérisons complètes et durables ; on prétend en obtenir de nombreuses dans les établissements spéciaux consacrés au traitement de cette maladie, en procédant par la suppression brusque et complète (1). Il faudrait savoir combien de ces guérisons ont persisté après le retour à la vie commune.
L'alcoolisme ne se borne pas à conduire ses victimes au tombeau, il les poursuit dans leurs enfants. Tous portent l'empreinte de l'hérédité. Elle se traduit chez quelques-uns par une mobilité nerveuse plus grande, une disposition aux convulsions dans l'enfance, à l'hystérie chez les jeunes filles ; chez d'autres, ce sont des attaques d'épilepsie ; enfin, la plupart des enfants d'alcooliques sont d'une intelligence bornée et quelques-uns apportent en naissant un penchant irrésistible pour la boisson. Les soins les plus dévoués ne parviennent pas toujours à les sauver du vice dégradant dont ils ont trouvé le germe dans leur berceau. Les familles détruites par l'alcoolisme ne se comptent plus. ^
Ce serait m'écarter de mon sujet que d'aborder ici la grave question d'économie sociale que soulève l'alcoolisme. Je l'ai traitée ailleurs avec les développements qu'elle comporte (2). J'y suis revenu à diverses reprises à l'Académie de médecine; je me bornerai donc à rappeler aujourd'hui ses conséquences les plus graves et à énumérer les moyens d'y porter remède.
L'aliénation mentale, le suicide et les crimes augmentent rigoureusement dans la même proportion que la consommation de l'alcool.
Dans les asiles d'aliénés, on comptait autrefois 11,41 p. 100 d'alcooliques, puis le chiffre s'en est élevé à 16 p. lOO. Aujourd'hui, les asiles sont tellement encombrés d'ivrognes, qu'il faut en construire de spéciaux pour cette classe de déments. Le conseil général de la Seine a voté le 29 juin 1895 une somme de 4.200.000 francs pour créer sur son domaine de Yille-Evrard un asile pour 700 alcooliques (500 hommes et 200 femmes). Le D"" Magnan, qui a provoqué cette création de concert avec les D" Deschamps et Dubois, conseillers municipaux, ne s'en est pas tenu là. Il a adressé au ministre de l'intérieur un rapport dans lequel il propose de créer sept asiles semblables pour toute la France. La quatrième
(1) Les premiers élablissements de ce genre ont été fondés en Amérique en 1854, dans l'Etat de New-York, sous le nom A*habitual drunkarsdhomes. W 8*en est formé depuis en Allemagne. L'asile de Lintorf, près de Dusseldorf, est devenu un asile d'ivrognes (Trinkerasyitrn). U en existe un à Wilmcrsdorf, prèf de Berlin, à Marbach sur le lac de Constance, i\ Zwisclienahn (Oldenbourg). L'Angleterre en possède plusieurs, dont deux aux environs de Londres.
(2) Jules RocHARD, L'alcool. Son rAle dam les sociétés modernes (Revue des Devx Mondrx, n» du 25 avril 1886).
section du Conseil supérieur de l'assistance publique a pensé que, tout cd consacrant le principe, on pouvait ajourner cette énorme dépense, eo créant des quartiers spéciaux dans les asiles ordinaires pour Isoler les alcooliques (i).
Le suicide augmente dans la môme proportion que la folie, dont il est le satellite habituel. Alcoolisme, folie, suicide, sont trois fléaux qui marchent de front dans les sociétés modernes, et il y a des écarts considérables d'un peuple à l'autre. Les races du Nord comptent trois fois plus de suicides que colles du Midi et boivent beaucoup plus d*alcool. Quelques chirfres empruntés aux travaux de M. Jacques Bertillon vont rendre ces vérités plus saisissantes.
La Saxe compti,* par an 392 suicides par million d'habitants, le Dane^ mark 251, la Suisse 239, la France 180, l'Angleterre 175 et l'Espagne, le pays classique de la sobriété, 30 seulement. Il n'y a qu'un pays en Europe où la consommation de l'alcool diminue, c'est la Norvège, et c'est le seul où le nombre des suicides décroisse.
En Allemagne, les crimes causés par l'alcool figurent dans le total pour 60 p. 100, en Angleterre pour 43 ; dans ce dernier pays, on estime qu'il y a 14 alcooliques pour 100 malades. La proportion est la même en Autriche. La France est plus favorisée comme résultat général, parce que tout le Midi échappe encore à l'alcoolisme. Les cartes de Lunier et de Claude (des Vosges) sont très démonstratives à cet égard. Une ligne droite, partant de Tembouchure de la Loire pour atteindre lo ballon d'Alsace, établit la ligne de démarcation. Les départements situés an nord de cette ligne sont teintés en rouge d'autant plus vif qu*on y consomme plus d'alcool, et il y a entre eux des différences considérables. C'est la Normandie qui tient la tête. On boit à Rouen 17"^ d'alcool par an et par habitant, K)'** au Havre et à Caen. La Bretagne vient ensuite. A Brest et à Lorient, la consommation moyenne est de 11"^ Elle n'est plus que de 10"' au Mans et do 8 à Paris, et à Toulouse comme à Béziers, c'est à peine si elle arrive à 2"' par habitant. Cependant la limite rouge gagne peu à peu le Midi.
L'alcool, comme on le voit, remplit les bagnes, les asiles et les hôpitaux ; il ruine et avilit les familles, il dépeuple le pays et l'hérédité prépare de jeunes recrues pour l'armée du vice et du crime : voyons maintenant ce qu'il coûte aux finances des nations.
Le ministre des affaires étrangères aux Etats-Unis en a fait le compte il y a longtemps déjà. Depuis dix ans, disait-il, l'alcool a coûté à l'Amérique une dépense directe de trois milliards. 11 a détruit 300.000 individus ; il a envoyé 100.000 enfants dans les établissements de charité, 150.000 condamnés dans les prisons, 10.000 aliénés dans les asiles. D a
(I) Jules RocHARD, Asiles spéciaux pour les aliénés alcooHques (Union médicale^ n*da 2 mars 1895).
causé 1.500 assassinats, 2.000 suicides, fait 200.000 veuves et un million d'orphelins.
On estime en Angleterre que Talcool coûte 2.922.130.075 francs par an à la nation.
J'ai fait le même calcul pour la France, mais en le serrant de plus près et me tenant toujours un peu au-dessous de la vérité. En tenant compte de la valeur de l'alcool consommé, déduction faite des droits, des journées de travail perdues, des frais de chômage et de traitement, des dépenses occasionnées à l'Etat par l'entretien des aliénés alcooliques, des frais de justice, des pertes occasionnées par les suicides et les morts accidentelles dus à l'alcool, je suis arrivé au chiffre formidable de 1.555.757.196 francs (1).
« Ainsi, disais-je en exposant ce calcul dans une conférence que j'ai faite au Trocadéro, lors de l'Exposition de 1889, ainsi, indépendamment de la dégradation et de la honte, comme supplément aux douleurs des familles, comme surcroit à l'atteinte portée à la race et aux forces vives de notre pays, l'alcool lui coûte encore plus d'un milliard et demi par an. Un pareil chiffre ne comporte ni réflexions ni commentaires. Il est terrifiant (2) ».
La question de l'alcoolisme et de sa prophylaxie est une de celles qui ont été le plus souvent et le plus ardemment agitées dans les congrès d'hygiène, dans les sociétés savantes, dans les réunions d'économistes et dans les assemblées législatives ; mais, en général, on s'en est tenu à des vœux platoniques ou à des demi-mesures. Aucune nation n'est encore parvenue à résoudre le problème. Chacune d'elles Ta abordé avec son tempérament et son caractère. Les nations libres comme l'Angleterre et l'Amérique ont eu recours à la persuasion ; elles ont fondé des sociétés de tempérance, répandu de petits livres et fait de la propagande partons les moyens. Les pays autoritaires du nord de l'Europe se sont armés de lois répressives ; tous ces moyens, sans réussir complètement, ont produit quelque bien ; toutefois, les mesures coercitives ont donné des résultats plus prompts et plus sûrs que les autres. Pour guérir un mal aussi répandu, aussi enraciné, aussi terrible, il faut le concours de tous les ordres de moyens, de toutes les volontés, de toutes les énergies.
Dans la lutte contre l'alcoolisme, il y a un double but à poursuivre. Il faut proscrire la vente des alcools mal rectifiés et restreindre la consommation des autres. Le premier résultat sera probablement atteint avant peu. La loi qui a été votée récemment par la Chambre des députés et qui est maintenant en discussion au Sénat, consacre le principe du mono-
(1) Pour le détail et la jusliflcation de ces calculs, voyez : Jules Rochard, Traité (Thyfjiène sociale. Paris, 1888, p. 68.
(2) Jules RocHARD, Les intoxication» volontaires {Conférences de CExposition universelle internationale de 1889. Imprimerie nationale, 1890, p. 22).
Traité d*hygiènc publique et privée. 46
pôle do la rectification de l'alcool proposé par M. Alglave. Le second est moins facile à atteindre, et c'est pour y parvenir qu'on a employé le plus de moyens. Ceux qui nous paraissent les plus efficaces sont les suivants:
i"" Répandre le [)lus rapidement possible dans les masses une instruction propre à en élever le niveau moral et à leur faire comprendre les dangers de l'alcoolisme. Les hygiénistes avaient déjà proclamé ce principe. Chauffard, dés 1871, et depuis MM. Bergeron, Legrain, Laurent (de Rouen), ont fait ressortir la nécessité de commencer renseignement anti-alcoolique dès Técole. La question a été traitée au dernier Congrès international de Bàle, mais elle restait encore dans le domaine de la théorie, lorsque tout récemment, le ministre de l'instruction publique do France a pris l'initiative de la porter sur le terrain de la pratique. Il a donné Tordre aux instituteurs primaires de faire des leçons à leurs élèves sur les dangers des boissons alcooliques. Au mois d'août dernier (circulaire du i août 1895), il a prescrit Tintroduction de cet enseignement dans les écoles normales ; enfin, par une circulaire toute récente, il l'a fait pénétrer dans l'enseignement secondaire. Cette innovation ne peut manquer de produire dans l'avenir les plus heureux résultats. Des leçons pratiques qui s'adressent chaque année en France à près de six millions d'enfants, à l'âge où les premières notions se gravent si fortement dans la mémoire, en préserveront un jour un grand nombre de ce vice dégradant.
2° Encourager les sociétés de tempérance, les conférences, les publications, tous les moyens de propagande qui peuvent éclairer l'opinion sur l'étendue de ce péril social ;
3° Elever les droits sur Talcool, dégrever les boissons fermentées, en poursuivant la fraude avec la dernière rigueur et en supprimant le privilège des bouilleurs de cru qui la favorise. Ces trois points fondamentaux sont également compris dans la loi pendante devant le Sénat ;
4° Appliquer avec sévérité les lois sur l'ivresse ; prononcer la fermeture définitive des cabarets, dans les conditions prévues par la loi de 1873 et rétablir l'autorisation préalable, avec les garanties sérieuses de moralité imposées par le décret du 29 décembre 1850, que la loi du 29 décembre 1880 a si fâcheusement abrogé.
Parmi ces mesures, les premières ne peuvent être que l'œuvre du temps et des progrès de la civilisation, les autres sont du domaine législatif et, comme nous venons de le dire, elles sont à l'étude.