‹ Traité d'hygiène publique et privée (volume 2)Chapitre 16 sur 114 · DE L'HÉRÉDITÉ · texte numérisé non relu

DE L'HÉRÉDITÉ

- naîtra avec les caractères non équivoques de la prédisposition à

l'affection strumeuse. Les habitants des contrées marécageuses,

affaiblis par les fréquentes récidives de la fièvre, engendrent une

race malingre et cacochyme qui transmet à sa descendance des germes d'hérédité morbide.

Par hérédité, il faut entendre, non la maladie elle-même que les parents ont présentée, mais la disposition à la contracter ; c’est une tendance de l’organisme à réaliser, suivant l'opportunité de l’âge et avec le concours de causes occasionnelles, l'affection morbide dont le principe ou la virtualité lui a été communiquée dans l'acte même de la fécondation. Toute maladie reconnue héréditaire et actuellement réalisée chez un individu prouve deux choses : d’une part, l'aptitude à répéter l’état morbide qu'ont offert les parents ; d'autre part, l’action de causes qui ont mis cette aptitude en jeu. C’est parce que l’'hérédité morbide consiste simplement dans une disposition, que l'hygiène est toute-puissante pour fa combattre, pour l’étouffer dans ses germes; c’est parce qu’elle n’éclate point sans la provocation de causes occasionnelles qu'il est possible de lui disputer incessamment l’organe, le viscère qu’elle paraît menacer. Dans l’œuvre de notre conservation physique, comme dans la sphère de nos manifestations morales, reparaît toujours la juste proportion de la liberté et de la fatalité ; la volonté et l'intelligence sont le contre-poids des données d'organisation première; il n’est peut-être hérédité morbide si prononcée qu’il ne soit donné à l’art de coercer ou de détruire.

La force réparatrice que la nature déploie dans l'individu, elle la manifeste aussi en faveur de l'espèce : la transmission héréditaire a ses limites; l'harmonie est la loi de l’organisation ; elle tend à y revenir quand elle s’en est écartée. Dans une famille frappée par une affection héréditaire, il est rare que tous les enfants y participent; presque toujours l'affection n’est léguée qu’à quelques-uns. Les anomalies disparaissent plus ou moins vite : le plus grand nombre des monstres sont inhabiles à la vie, ou quand ils peuvent vivre, ils sont impropres à la reproduction; la plupart des géants et des nains sont dans ce cas; les bâtards d'espèces sont en général impuissants ou ne deviennent féconds qu'avec les individus des espèces primitives auxquelles leur postérité ne manque point de retourner: tel est le mulet. Un caractère étranger communiqué à une race ou à une espèce ne persiste point, à moins que la reproduction ne soit continuée par l’espèce ou la race à laquelle appartient ce caractère. Les races perfectionnées de chevaux et de brebis ne se

mâintiennent que lorsqu'elles sont propagées jusqu’à la sixièmé * génération par des étalons de choix. Les mulâtres, même en se mariant entre eux, finissent par retourner à leur source primitive. L’analogie conduirait à supposer que les maladies héréditaires peu= vent disparaître dans la série des générations humaines, puisqué de type primitif de notre organisation est la régularité, la santé; l’obsérvation corrobore cette induction en apparence hasardée : sept enfants issus de parents tuberculeux succombent à cette ma- Jadie, un huitième survit et jouit d’une immunité manifeste; il n’en faut pas plus pour attester la tendance réparatrice de la nature. Une maladie héréditaire, la lèpre, qui sévissait autrefois dans notre hémisphère, en a presque disparu; des affections cutanées, la syphilis elle-même, ont perdu de leur brutale intensité. Les progrès de la civilisation, et par conséquent de l'hygiène, qui est l’aisance appropriée aux organisations individuelles, contribuent efficacement à la réhabilitation physique de la race humaine.

Quelle est la ligne de transmission héréditaire ? 11 n’est pas tou: jours facile de la déterminer; la disposition morbide voyage avee une sorte de caprice à travers la descendance ; elle peut sauter une génération, se jeter dans la parenté collatérale, s'attacher à l’un des deux sexes. L’hérédité n’est point douteuse quand elle dérive directement du père à l'enfant, de l’aïeul aux petits-fils, de la mère à la fille, Je connais une famille dont la mère est morte d’un cancer mammaire; deux de ses filles ont succombé au même mal; la troisième en est menacée; les fils se portent bien. Un père et une mère issus de parents phthisiques jouissent d’une bonne santé et arrivent à un âge avancé ; mais voici que leurs enfants sont enlevés l'un après l’autre par la phthisie : la chaîne étiologique part de J'aïeul et aboutit à la deuxième génération, la première étant sauve. — L’hérédité s’obscurcit quand la maladie qui atteint l'enfant n’a été observée que chez le frère de son père ou de sa mère; quand ce sont des cousins qui la présentent. Elle n’est pas moins contestable lorsque la phthisie enlève le fils de parents, il est vrai, tuberculeux, mais adossés à plusieurs générations consécutives d’ancêtres qui n'ont jamais eu de trace de tubercule. En effet, pourquoi un homme ne pourrait-il être atteint de la même maladie que son père, sans qu'il y ait eu transmission par la génération? La même cause pré: disposante peut avoir agi sur le père et sur le fils, isolément et à une époque indéterminée de leur vie. Il existe d’ailleurs d’autres prédispositions aux maladies que celles qui découlent de l’hérédité; l’homme en subit l'effet après sa naissance, dans le cours de sa

DE L'HÉRÉDITÉ. 147 carrière, et contracte des maladies qu’on serait tenté de rapporter à une diathèse originaire. Les airs, les eaux, les lieux, les professions, les travaux industriels, les institutions sociales, le mode d'alimentation, impriment aux hommes un caractère spécial, des aptitudes morbides variées : il faut donc, avant de rechercher l’ordre de transmission, s'assurer si la maladie est de la catégorie de celles qui se transmettent par la génération, si réellement elle a éxisté Chez l'un des parents, si celui-ci l’a eue antérieurement ou postérieurement à la naissance de l'enfant, et, dans le cas de postériorité, si la maladie a paru se rattacher à des causes accidentelles où à une prédisposition. Ces questions doivent se résoudre, non au moyen de renseignements vagues, mais par un examen sévère qui doit s'étendre au degré d'intelligence, de discernement et de bonne foi des malädes; le doute rationnel s'applique autant aux affirmations faciles des uns qu'aux réponses négatives des autres, qui se retranchent dans leurs illusions contre l’évidence fâcheuse du pronostie. Il n’est pas plus rationnel de soupçonner partout l’influence de l’hérédité que de la négliger dans les investigations diagnostiques. L’exagération dans l’un ou l’autre sens crée un péril à la pratique et complique les difficultés qui embarrassent la recherche de la filiation morbide. On ne peut ici établir de loi fixe : toutefois la transmission en ligne directe exclut le doute, qu’elle s'opère ou non par un seul sexe; la ligne collatérale est incertaine. Enfin, sans prétendre déterminer la part relative des deux sexes dans la reproduction de l’espèce, l'hérédité du côté de Ja mère excitera parfois davantage la sollicitude du médecin. La raison en est qu'il n'admet qu’avec restriction l’axiome de jurisprudence : /s est filius quem nuptiæ demonstrant.

Le cachet des maladies héréditaires se révèle surtout dans la marche qu'elles affectent et dans la disproportion de leur gravité avec la cause occasionnelle qui a déterminé leur explosion. Tantôt cette, gravité se dénote dès le début; tantôt elle ressort de la prolongation même des symptômes dont la bénignité apparente contraste avec la difficulté de la guérison. Les maladies héréditaires Ônt encore pour cachet de récidiver facilement d’une manière irrégulière ou par périodes : elles se développent généralement à la même époque et frappent les mêmes organes que chez les parents. Se transforment elles, sinon dans leur essence, au moins dans leur phénoménalité? Cette opinion est celle de praticiens célèbres, Baillou, Astruc, Bouvart, et surtout A. Portal. Aux yeux de Portal, les scrofules des enfants dérivent de l'affection vénérienne des

parents. Cette opinion, reproduite par Alibert, est sans fondement positif. Lebert fait remarquer que dans le canton de Vaud la syphilis est rare et les scrofules très multipliées. D'ailleurs, suivant le même auteur (1), l’hérédité manque dans plus de la moitié des cas de scrofules ; les maladies scrofuleuses pures ne paraissent héréditaires que dans un tiers des cas; les maladies tuberculeuses dans un sixième des cas seulement, les maladies scrofuleuses et tuberculeuses coexistantes chez les trois cinquièmes des individus. On a établi encore une parenté étiologique entre la syphilis, le tubercule et le rachitisme. Les recherches de J. Guérin sur l’étiologie de cette dernière affection écartent cette hypothèse; le rachitisme est une affection essentiellement différente des scrofales et des tubercules, Ces deux dernières maladies paraissent se tenir de plus près, quoique leur étiologie ne soit à peme connue dans quelques-unes des conditions où l’on observe leur développement (2). La thèse de la transmutation de la syphilis a été renouvelée dans ces derniers temps avec une éloquente exagération par Ch. Bæœrsch (3), qui s'efforce de rattacher au virus vénérien le tubercule, le cancer, les dartres, la carie des os, etc.; avec érudition par Yvaren (4), qui y ramène certaines formes d’épilepsie, du tic douloureux de la face, de la céphalée (B. Bell), de névralgies à siéges divers, d’affections gastro-intestinales (Baumès, Andral), de phthisie (Morton, Lagneau), de tumeur blanche (Richet), d'altérations du foie (Rayer), etc.; le professeur Moreau a vu des parents qui n'avaient aucune manifestation actuelle de syphilis, la transmettre à leurs enfants. Rappelons toutefois, avec Gilbert, que dans la question de la syphilis larvée, les incertitudes, les difficultés et les méprises abondent (5). L’aptitude héréditaire a son opportunité, c’est-à-dire que les différentes phases d'accroissement et de décroissance que l’organisme

(1) Trailé pratique des maladies scrofuleuses et tuberculeuses, Paris, 1849, p. 88.

(2) « Comparez les cellules que je considère comme constituant Îe grain tuber= culeux avec un tissu normal du corps humain, vous verrez que les cellules ont Ja plus grande analogie avec les éléments des ganglions lymphatiques, analogie qui n’est pas accidentelle ou indifférente, car depuis longtemps la prédisposition du ganglion lymphatique à la transformation caséeuse est connue. Les anciens ont dit depuis longtemps que la constitution lymphatique prédispose aux tubercules, » Virchow, op. cit., p. 103.

(3) Essai sur la mortalité à Strasbourg, 1836, p. 115.

(4) Voyez Bullelin de l’Académie de médecine, t. XVIIT, p. 1044, (3) Ibid,

DE L'HÉRÉDITÉ. 149 parcourt favorisent plus où moins la manifestation de tel ou tel genre de lésion héréditaire : chaque âge imprime à l’économie un caractère général qui est en rapport avec telle ou telle altération dont le germe existe en elle; chaque âge fait prévaloir certains organes, et, par la concentration vitale dont ils deviennent le siége, renforce leurs prédispositions morbides. C’est pourquoi certaines maladies héréditaires apparaissent dès la naissance, d’autres longtemps après, d’autres enfin sommeillent indéfiniment par défaut de provocation, soit du dehors, soit du dedans. Il est rare que l’affection inhérente à l'être nouveau se réalise dès la naissance : le plus souvent elle n'existe que virtuellement. Il en est ainsi de la syphilis: les nouveau-nés qui en sont infectés, hors le cas de contagion au passage, n’en offrent point les symptômes caractéristiques; mais ils sont débiles, comme flétris, prédisposés à une foule d’affections qui ont pour effet d’enrayer ou de vicier le travail de la nutrition. En raison de la turgescence sanguine du cerveau et de ses enveloppes dans le bas âge, la méningite tuberculeuse menace les enfants issus de parents phthisiques; la fluxion nutritive, dont le système ganglionnaire est le siége à cette même époque de la vie, explique la fréquence des scrofules et du carreau (tuberculisation des glandes mésentériques), quand il existe en outre une propension congénitale. Nous avons vu que, dans la jeunesse, la prépondérance physiologique appartient aux organes de l’hématose et de la circulation; dans l’âge mûr, aux viscères abdominaux et à l'appareil fibrocartilagineux lié avec ces viscères par des connexions sympathiques; aussi, à l’une de par l’hérédité, les phlegmasies du cœur et des poumons ; à l’autre, les maladies gastro-hépatiques, les hémorrhoïdes, la goutte, etc. C'est vers l’âge critique que les organes génitaux de la femme sont menacés par les effets de l’hérédité cancéreuse ; l'atrophie que subissent alors ces organes (ovaires, utérus, mamelles) favorise le développement de cette lésion. Velpeau (1) reconnait que c’est de quarante à soixante ans que l’on voit le plus de cancers du sein chez les femmes; mais parce que la plus grande fréquence du cancer chez l’homme correspond à la même période de la vie, il nie l'influence de l’âge critique chez les femmes : c’est contester un fait démontré, parce qu'il reste à démontrer un autre fait, à savoir, s’il n’existe pas aussi pour les hommes une phase critique de l'organisme entre quarante et soixante ans. — Par

(1) Velpeau, Traité des maladies du sein el de la région mammaire, 1852, p. 530,

la même raison, les professions qui sollicitent l’activité particulière de certains organes et débilitent certains autres, les professions qui sont toutes, au début, perturbatrices de l'ordre physiologique et finissent par. changer l'équilibre de l’économie, amènent l'opportunité des maladies héréditaires.

| Chaque âge épuise, par sa révolution, l'opportunité qu'il apporte aux affections héréditaires ; s’il passe sans les avoir fait naître, le péril de l’hérédité morbide diminue beaucoup. Au delà de trentesix ans, l'individu né de parents phthisiques peut espérer la vieillesse ; au delà de la deuxième enfance, le tubercule des glandes mésentériques ne s’observe guère isolément. On comprend, en effet, que chaque âge, par les conditions physiologiques qui le caractérisent, se trouve avoir des relations essentielles avec la nature, la forme, la marche et la durée des maladies déterminées ; plus ces relations sont complètes et intimes, plus l’imminence de la maladie augmente; que si, malgré l’aggravation du péril, cette période de la vie s'écoule tranquillement, l’hérédité morbide, quoique toujours subsistante, se trouve comme annulée, parce que l'impulsion ne lui viendra plus des évolutions ultérieures de l'organisme (1). | Hippocrate a émis une doctrine de l'hérédité; en parlant des macrocéphales qui déterminaient l'allongement la tête de leurs enfants au moyen de bandages et de machines convenables pour altérer la forme sphérique du crâne, il ajoute : « D'abord c'était l'usage qui opérait de force le changement dans la configuration de la tête; mais avec le temps ce changement est devenu naturel, et l'intervention de l’usage n’est plus nécessaire. En effet, la liqueur séminale provient de toutes les parties du corps, saine des parties saines, altérée des parties malades. Si donc de parents chauves naissent généralement des enfants chauves, de parents aux yeux bleus des enfants aux yeux bleus, de parents louches des enfants louches, et ainsi du reste pour les autres variétés de la forme, où est l’empêchement qu'un macrocéphale n’engendre un macrocéphale (2)? » À côté de la théorie la plus ancienne, plaçons la théorie le plus récemment formulée pour marquer le point de départ et le dernier résultat de la science : la. fécondation est due à la fusion du sperma-

«{t) Montaigne: dont les ancêtres avaient eu la gravelle, en fut atteint au même âge que son père.

(2) Des airs, des eaux. et des lieux (Œuvres d'Hippocrale, traduction de Littré, t. IT, p. 61 et suiv.).

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