MÉTÉOROLOGIE COMPARÉE DES STATIONS TROPICALES DE LA FRANCE
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(1) Nous empruntons les matériaux de ce tableau à l'excellent ouvrage de Dutroulau ; Traite des maladies des Européens dans les pays chauds (Paris, 1801), (2) Résumé de plusieurs aunées, d’après Gill-bert d’ Hercourt, La tension de la va peur n’a pas été nolce,
En résumé, l’année tropicale se caractérise par la permanence et l'intensité de la chaleur : six mois de sécheresse et de chaleur intenses ; six mois d'humidité avec un léger abaissement de température qui ne constitue pas un hiver réel ; entre la saison des pluies et celle des chaleurs arides, des saisons intermédiaires que signalent des perturbations atmosphériques ; l’automne et le printemps de la zone torride, remarquables par les brusques variations de la température et de lhumidité, et ressemblant, par cette versatilité météorologique, aux saisons équinoxiales de tous les climats : mais ces deux saisons sont fort courtes, et les mutations qu'elles déterminent dans la température n’affectent, comme celles de l'hivernage, que les degrés supérieurs de l'échelle thermométrique (1); car le terme extrême de l’abaissement général de la chaleur entre les tropiques ne dépasse pas moyennement 18 degrés. Ainsi, le trait le plus constant, le plus invariable, le plus efficace, des climats équatoriaux, c’est la chaleur : cette influence souveraine, l’homme, réactif à double face, en témoigne et par sa modalité fonctionnelle, et par ses manifestations pathologiques.
Nous avons étudié plus haut les effets de la chaleur. L’habitant des climats équatoriaux les éprouve dès sa naissance; il les subit sans interruption jusqu'à sa mort : son organisation, composée des éléments d’une hérédité spéciale, est donc l'expression la plus vraie et la plus complète de la puissance de cet agent; elle porte le cachet de l’action solaire comme tous les produits de la nature qui l’environne. Le propre de la chaleur est d’exalter les organes de la périphérie, de déterminer un mouvement centrifuge : exagération habituelle des fonctions extérieures, abaissement des fonctions centrales, tel est le rhythme de l’indigène de la zone torride. La chaleur aride resserre, crispe, irrite ses tissus cutanés; la chaleur humide les détend par la sueur, et souvent par les éruptions; dans l’un et l’autre cas, les fluides sont attirés vivement sous la peau, qui se décolore et acquiert un haut degré de sensibilité; les organes qui sympathisent directement avec la peau reçoivent une égale impulsion, notamment les sens et l'appareil génital. La surexcitation cutanée a pour conséquence la dépression vitale des muqueuses: aussi les forces digestives languissent, l'élaboration du chyle est incomplète; le sang, fourni d’ailleurs par une alimentation peu substantielle, reste séreux et peu stimulant ; porté dans les poumons
(1) Fuster, Des maladies de la France dans leurs rapports avec les saisons. Paris, 1840, p. 446.
CIRCUMFUSA. — DES CLIMATS,. 579 dont l'activité est diminuée, il ne s’artérialise point d’une manière aussi complète que dans les pays froids où la respiration est plus énergique. Le docteur Copeland .a constaté que, dans les climats chauds, il s'échappe une moindre proportion d'acide carbonique par les voies respiratoires; aussi le carbone prédomine dans les fluides organiques qui manquent de plasticité ; il se fixe dans le pigment, dont la formation augmente. L'économie ne tarderait point à être surchargée de ce principe contraire à la vie, si elle n’en expulsait une partie par la peau et par le foie, qui s’animent d’une activité supplémentaire à celle du poumon; le carbone, que ce dernier viscère n’élimine plus sous forme d’acide carbonique, le foie l’évacue dans le tube digestif sous forme de bile. À toutes les époques de la vie, depuis l’état embryonnaire, on observe cet antagonisme entre le foie et le poumon; liés par un rapport inverse de développement et d'activité, dès que l’un de ces organes se ralentit, l’autre s’exalte ; le climat agit en cela comme l’âge, comme les maladies : il crée des idiosyncrasies spéciales, et amortit celles qui existaient, Ainsi, la transpiration cutanée, la sécrétion de la bile, la déposition plus copieuse du pigment, voilà le triple travail qui domine la physiologie des pays chauds ; la peau et le foie sont les organes les plus vivants: sur eux aussi se dirige plus particulièrement l’imminence morbide. Chez les indigènes de ces contrées, la forme la plus ordinaire de la santé ne sera donc point le tempérament sanguin, qui traduit une chylification et une hématose parfaites ; mais ils offriront, comme type général, les caractères de la prédominance bilieuse, les signes d’une véritable saturation de carbone, combinés avec ceux du tempérament Iymphatique ou du tempérament nerveux. Leur constitution témoigne des influences énervantes du climat : tous les observateurs y ont signalé le contraste de la faiblesse radicale, du relàchement des tissus, de l’indolence et de l’apathie avec l’exaltation du système nerveux, la fougue des passions, les saccades d'activité physique et morale, L’affaiblissement général de ces races est favorisé encore par la nature du régime alimentaire, peu réparateur au fond, malgré le piment et les assaisonnements incendiaires par lesquels elles s'efforcent de réveiller l’inertie de leurs organes digestifs, par les excès vénériens qu'elles commettent sous la stimulation spéciale du climat, par les désordres de tout genre auxquels les entraînent leur luxure naturelle, l’oisiveté et le dévergondage des mœurs.
Les maladies équatoriales ont été observées dans des régions diverses par un grand nombre de médecins : dans les Indes orien-
tales, par Bontius, Annesley, Johnson et Twining; aux Antilles, par Bally, Rochoux et Levacher ; à Cayenne, par Bajon et Segond, etc. En écartant de leurs descriptions ce qui dépend des circonstances locales, on arrive, comme l’a fait Fuster (1), à déterminer les traits généraux de la pathologie équatoriale. 4° L’affection dominante de la saison sèche est une fièvre continue rémittente, accompagnée de congestions rapides qui s’opèrent tantôt sur l'encéphale ou les méninges, tantôt sur le tube digestif et ses annexes. Ce n’est pas ici le lieu de retracer la marche de cette fièvre, son invasion bruyante, ces complications phlegmasiques, ses paroxysmes pernicieux, ses formes convulsive, soporeuse, délirante, etc., ses solutions éminemment critiques. L'analyse de ses phénomènes et de son traitement a conduit Fuster à l'assimiler au vrai causos d'Hippocrate, à la fièvre ardente bilieuse à son plus haut point. Avec cette affection coïncident des maladies locales, fébriles ou apyrétiques : la chaleur sèche dispose aux hypérémies cérébrales , aux méningites, aux encéphalites, aux apoplexies; l'éclat de la réverbération solaire provoque des ophthalmies ; la peau, siége d’une incessante stimulation, se couvre d’éruptions diverses, sudamina , papules, érvthèmes, érysipèles, boutons ardents; la rougeole et la variole, qui n’épargnent aujourd’hui aucune nation du globe, sont originaires des climats chauds. Les appareils digestif et biliaire s'irritent à leur tour, soit directement ou par sympathie : les gastrites, les gastro-entérites, les colites, les dysenteries, les hépatites, se montrent en foule, envelcppées d’une violente fièvre primitive régnante ; mais celle-ci ne tarde point à imprimer son cachet à ces, phlegmasies; 1] n’est point jusqu'aux fièvres traumatiques qui n'en revêtent la nuance spéciale (Pouppé-Desportes, Bajon, Rochoux).
La saison humide vient achever, par son action dissolvante, la prostration de l’économie, épuisée par la surexcitation qu'ont entretenue les chaleurs de Ia saison précédente. Les premières ondées qui détrempent la terre desséchée font fermenter la couche des débris organiques qui la recouvrent; bientôt la surface du sol n’est plus au loin qu'un limon fétide, et sur toute l'étendue de la zone torride s'opère un dégagement d'émanations délétères, principalement le long des côtes marécageuses, dans les terrains bas et dans les pays boisés : alors apparaissent les endémies de fièvres intermittentes ct rémiltentes, suivies où compliquées d’hépalite, de
(1 )uL0e.seites pod SL
CIRCUMEUSA. — DES CLIMATS. 544
dysenterie, de choléra-morbus; les lésions locales manifestent une plus grande tendance à la suppuration, à la gangrène. Tandis que la fièvre de la saison sèche se fait remarquer par la persévérance de la surexcitation initiale jusqu’au moment de la catastrophe, celle de la saison humide débute par des symptômes d’abattement, et s'accompagne d’une prostration qui va croissant avec la décomposition des fluides organiques ; aussi a-t-elle été appelée fièvre bilieuse putride par plusieurs observateurs des pays chauds. L'extrême danger de la saison humide, pour les indigènes et pour les acclimatés, est bien connu des naturels de l'Afrique qui, à l’approche des pluies, se retirent dans leurs cases et allument des feux. Ils attribuent une action pernicieuse à la pluie, et surtout aux premières ondées ; s'ils en sont mouillés pendant leurs sorties, 1ls se lavent avec soin et s’empressent de se sécher (1) : opinion et pratique populaires, parfaitement motivées par l'effet commun des premières pluies sur un sol desséché, brûlant et chargé de détritus organiques. La mortalité des imdigènes atteint son maximum pendant la saison pluvieuse. Les étrangers ne sont pas épargnés : c’est depuis juillet jusqu'au mois d'octobre que la fièvre jaune les moissonne aux Antilles; là où ils échappent à ce fléau, ils sont décimés par les dysenteries, les fièvres des tropiques, le choléra sidérant ; c'est pendant les pluies que périssent tant d'Européens à Calcutta, à Chandernagor, à Java, à Batavia, au Sénégal, etc. D'après les calculs de Thévenot, les quatre cinquièmes de la mortalité annuelle des Européens au Sénégal pèsent sur les deux trimestres qui correspondent à la saison des pluies.
Les saisons intermédiaires de la zone torride, appelées aussi saisons des tempêtes, troublent l'équilibre entre les transpirations cutanée et pulmonaire et les sécrétions des membranes muqueuses; quoique l’abaissement de la température n'excède pas 8 à 42 degrés, l'habitude d’une chaleur presque uniforme pendant Le reste de l’année dispose l’indigène à ressentir l’effet des brusques perturbations de l’automne et du printemps; à la Martinique, suivant l'observation de Rufz(2), deux degrés de refroidissement agissent sur le corps autant et plus peut-être que dix en Europe, parce qu'ils suppriment une transpiration plus abondante; les corps s'échauffent facilement ; sous l’action des vents, ils se refroidissent aussi promptement. C’est
(1) Golbéry, cité par Fuster, p. 47.
(2) Rufz et de Luppé, Mémoire sur la maison des alienés de Saint-Pierre-Martinique {Annales d'hygiène et de médecine légale, janvier 1856, p. 181).
M. LÉVY, 4° EDIT, — 1. ai
pourquoi les refroidissements sont plus redoutés qu'en Europe, et la flanelle y est plus usitée que dans les pays septentrionaux. Au Bengale, pendant la saison la plus chaude, lorsque de violents orages avaient pour effet, vers la fin du jour, d’abaisser le thermomètre de 33 ou 34 à 26 ou 27 degrés, 4. Rochard voyait se déclarer brusquement parmi l’équipage de son navire une véritable épidémie de bronchites (1). Aussi voit-on éclater alors les bronchites, les pleuresies, les pneumonies, les angines, les rhumatismes; c'est aussi l’époque des fièvres éruptives, des douleurs névralgiques, des convulsions et du tétanos. Les indigènes et les créoles sont plus exposés aux phlegmasies des voies aériennes que les nouveaux venus; fréquemment elles entraînent la tuberculisation pulmonaire, qui marche alors avec une effrayante rapidité. Les abcès des poumons ne sont pas très rares, notamment au Bengale (Twining). La phthisie pulmonaire est-elle plus rare dans les climats chauds que dans les autres climats ? Cette question rentre essentiellement dans l'hygiène ; car s’il est établi que les pays chauds ont la propriété d'empêcher ou d'arrêter le développement des tubercules, la prophylaxie de cette cruelle maladie se trouvera faite. On s’est beaucoup occupé, dans ces derniers temps, de la solution de cet important problème : l’Académie de médecine en a fait la base d’un programme d’études, lequel ne sera peut-être jamais rempli (2). Un fait généralement admis, c’est la fréquence de la phthisie chez les indigènes des zones tropicales, blancs, mulâtres et surtout nègres. Or, les statistiques sanitaires des armées anglaises, publiées sous les auspices du gouvernement anglais, par Tulloch et par Wilson (3), n’indiquent pas de différence en faveur des Européens : aux Antilles, les troupes noires comptent 9/5 phthisiques sur un effeciif de 1000 hommes ; les troupes européennes 9/5 ; à l’île Maurice, les troupes noires ont 8/5 phthisiques sur 1000 ; les Européens 7/7; à la Jamaïque et à Sainte-Hélène, l'avantage reste aux noirs, qui y présentent 10,3 et 2 sur 1000, tandis que les Européens fournissent la proportion de 13 sur 1000 pour la Jamaïque, et de 4 pour l’île de Sainte-Hélène. En prenant pour base de ses calculs, non l'effectif des hommes, mais le nombre des malades et des morts, Johnson était arrivé à
(1) Jules Rochard, De l'influence de la navigation et des pays chauds sur la marche de la phthisie (Mém. de l’Acad. de méd., t. XX, p. 108).
(2) Voyez Bullelin de l'Acad, royale de médecine. Paris, 1836, t, I, p. 43 et 312.
(3) Voyez Gaselie medicale du 9 septembre 1843.
, CIRCUMFUSA. — DES CLIMATS. 579 d’autres résultats : il avait trouvé, dans les Antilles, pour les blancs, 4 phthisique sur 153 malades, et 1 décès par phthisie sur 1h; pour les noirs, 1 phthisique sur 66 malades, et 1 décès par phthisie sur 4. A la Martinique, Rufz (1) a compté 1 phthisique sur 16 malades ; dans le nombre des phthisiques, 1! a observé peu de soldats et beaucoup de müûlatresses, dont le genre de vie est fort désordonné ; mais sa statistique ne repose que sur un total de 1954 malades. D'après Segond, les affections de poitrine se développent à Sinnamari dans la proportion de 1 sur 7 individus, et à Cayenne, de 4 sur 6. La phthisie se montre rare au Sénégal, et chez les indigènes, et chez les Européens; mais cette appréciation admise par Thévenot, est combattue par Raoul et Fonssagrives, professeurs de médecine. de la marine, qui ont aussi pratiqué au Sénégal (2). Journée a noté, pour Livourne, 1 phthisique sur AA malades ; pour Florence, 1 sur 28; pour Rome, 1 sur 20; pour Naples, 1 sur 6 : cette dernière proportion paraît trop forte pour le climat de Naples ; aussi a-t-elle été contestée ; de Renzi fait observer que les étrangers, qui affluent dans cette ville, contribuent à y élever le chiffre des tuberculeux ; encore ne le portent-ils qu’à 1 sur 12 malades; d’où l'avantage du séjour de Naples sur celui de Paris, où, suivant cet écrivain, il se rencontre 4 phthisique sur 4 malades. Enfin, notre regrettable ami Cas. Broussais, qui a réuni ces documents dans un mémoire lu à l’Académie de médecine (4 avril 1843)(3), a fait le dépouillement des résultats numériques obtenus dans les différents services de la médecine militaire en Afrique : la statistique médicale de quatorze principaux points d'occupation dans les provinces d'Alger, de Bône, d'Oran et de Constantine donne 1 décès par phthisie sur 100 morts, et 1 cas de phthisie sur 561 malades : or les recherches de Benoiston de Châteauneuf (4), confirmées par celles que C. Broussais a faites au Val-de-Grâce, et qui portent sur une période de douze ans, prouvent qu'en France l’armée compte 1 décès par phthisie sur 13,6 morts. Deux objections se présentent ici, que CG. Broussais a prévues, mais auxquelles il n’a pas accordé assez d'importance : 1° les soldats qui sont envoyés en Afrique sont des hommes de choix; les infirmes, les valétudinaires, les cacochymes, sont laissés aux dépôts, qui
(1) Mémoires de l’Académie royale de médecine. Paris, 1843, t, X.
(2) J. Rochard, Mémoires de l’Académie de médecine. Paris, 1856, t, XX, p. 109. — Fonssagrives, Trailé d'hygiène navale. Paris, 1856.
(3) Bulletin de l’Académie royale de médecine, t. III, p. 542.
(4) Annales d'hygiène publique, 1"° série, t. X, p. 239,
restent en France; 2° les dysenteries, les fièvres pernicieuses, emportent avant Le trmps des sujets qui auraient pu succomber plus tard à la phthisie pulmonaire : il n’y a donc ici que l'échange d'un genre de mortalité contre un autre; la préservation, si elle est réelle pour la phthisie, n’est point démontrée, et reste sans influence sur le chiffre de la mortalité, c’est-à-dire sur les chances de vie. D'un autre côté, toutes ces recherches s'appuient sur le chiffre des malades, chiffre très variable, et dans lequel entrent des unités factices, le même sujet comptant autant de fois qu’il est entré à l'hôpital : ainsi 1000 soldats européens ont donné, dans les Antilles anglaises, 1903 malades; tandis que le même nombre de soldats de race africaine n’y a fourni que 820 malades. Les calculs de Johnson, Benoiston, C. Broussais, etc., reposent donc sur des éléments non comparables : pour être justes, ils devraient se baser sur le chiffre des hommes présents, sur l’effectif des troupes. En suivant cette marche dans les relevés qu'il a faits sur les documents anglais, Genest (1) a démontré : 1° que la phthisie atteint dans les Antilles le même nombre de soldats européens et africains, 1 sur 82, mais qu’elle tue 1 sur 155 des premiers, et 1 sur 111 des autres; 2° que cette maladie, par la presque uniformité de son chiffre, qui varie seulement de 6 à 9 ou 10 sur 1000, s'attache à l’homme avec une opinitreté presque égale sur tous les points où l’on peut l’observer en société. En eflet, sur 1000 hommes la phthisie atteint en :
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Ces données numériques sont loin de confirmer l'opinion qui attribue aux climats chauds une influence favorable sur la diathèse tuberculeuse ; elles montrent la phthisie sévissant avec une intensité presque égale sur des points très différents du globe ; mais les tableaux dressés par Genest, à l’aide des documents anglais, indiquent un fait qui n’a pas attiré son attention : c’est que partout le nombre des officiers atteints de phthisie est très inférieur à celui
(1) Gazette médicale du 9 septembre 1843.
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des soldats; on sait aussi que partout les soldats commettent les mêmes excès, violent avec une égale insouciance les règles de l’hygiène, et comme les statistiques anglaises portent exclusivement sur l'armée, la proportion presque uniforme des cas de phthisie se rattache peut-être au genre de vie plus qu’à toute autre cause. La question de l'influence du climat resterait donc intacte, par cela même qu'elle est ici dominée par celle du régime : or les médecins qui ont allégué l’action favorable des pays chauds n'ont pas prétendu sans doute qu’elle ne puisse être balancée, annihilée par l'effet d’autres circonstances.
Les conditions d'une statistique péremptoire pour la solution du problème sont nombreuses et difficiles à remplir; celles qui ont été faites ne permettent que des probabilités assez vagues. Il ne suffit pas de vérifier par l’arithmétique la proportion des victimes que fait la phthisie parmi les troupes en garnison dans les pays chauds : ces pays, que l’on confond sous une seule dénomination, diffèrent souvent par la nature du sol et par les fluctuations de leur météorologie ; la spécialité du régime et de la profession ne restreint pas moins la portée des résultats numériques; ailleurs, la statistique est altérée par l'immigration des phthisiques voyageurs.En observant avec soin deux groupes d'individus malades, ou prédisposés au même degré, et qui, placés, l’un sous un climat de France ou d’Angleterre, l'autre sous un climat équatorial, suivraient exactement les règles d’une hygiène appropriée à leur situation,on serait conduit à des conclusions plus sûres que par la manipulation de grands nombres, composés d’unités hétérogènes. Là où il est si chanceux de compter, il faut se borner à l’observation. La plupart des médecins qui ont pratiqué dans les climats intertropicaux en ont constaté le maléfice pour les personnes affectées de phthisie naissante, ou simplement prédisposées à cette maladie. Les troupes anglaises stationnées dans l’île Maurice, comptent 4 phthisique sur 140 hommes (Mac-Tulloch) ; Twining assure que la phthisie est plus rapidement fatale au Bengale qu’en Angleterre. Un tel ensemble d'opinions ne devait pas être dédaigné, alors qu'il n'avait pas encore la sanction des données numériques.
Les recherches de F. Rochard sont venues démontrer que sous la zone torride, la tuberculisation pulmonaire marche avec plus de rapidité qu’en Europe, et que l'immigration est fatale aux tuberculeux de cette dernière provenance; elles confirment les observations de beaucoup de médecins éminents de notre marine, tels que Cornuel (Guadeloupe), Dutroulau (Martinique), Segond et Laure
(Cayenne), Lepetit (Bourbon), Collas (Inde), ete. ; elles coïncident aussi avec les résultats obtenus par Wilson et par les médecins anglais qui ont écrit sur les maladies des pays équatoriaux ; tous s’accordent à signaler, chez les nouveaux venus aux Indes occidentales, l’'aggravation rapide des affections tuberculeuses dont ils apportaient le germe; chez les Anglais de la Jamaïque, Fergusson a noté la marche aiguë de la phthisie ; la grande chaleur, dit Clark, paraît agir puissamment comme cause prédisposante sur les affections tuberculeuses. Rochard a établi, à l’aide de documents officiels qui embrassent une période de vingt-six années aux Antilles, que la phthisie fait deux fois plus de ravages dans l'infanterie de marine aux colonies que dans linfanterie de ligne en France; celle-ci compte 1 phthisique sur 30,42 décès, celle-là sur 13,6. La phthisie marche plus vite qu'en Europe au Sénégal, à Bourbon ; elle est très commune à Taïti, aux Marquises, dans toute l'Océanie; tous les rapports des chirurgiens de marine qui ont observé dans les îles de la Société, sont unanimes sur la fréquence de la phthisie tant parmi les indigènes que parmi les Européens. Segond l’a trouvée aussi meurtrière au Brésil qu'en Europe, et il estime à 1/5° de la population le nombre des victimes qu’elle fait annuellement dans les villes maritimes. «Il résulte, en somme, de tout cet examen, qu’en mettant de côté les contrées peu fréquentées par les Européens et à l’égard desquelles nous ne possédons pas de renseignements suffisants, les pays situés sous la zone torride peuvent être divisés en deux classes: les uns, comme le Sénégal, l'Inde, Madagascar, etc., sont d’une telle insalubrité qu’il n’est pas permis de songer à y envoyer des malades ; les autres, qui par la douceur de leur climat, le peu de gravité des affections endémiques, semblent appeler la confiance, sont précisément les points du monde pour lesquels la phthisie semble avoir le plus de prédilection, où elle marche le plus vite. Les îles de la Société, de Maurice et de Bourbon sont dans ce cas. Le Brésil et les Antilles participent de cette double condition : ils sont insalubres et la phthisie les ravage (1). » Il ne faut donc pas attribuer à des régions nombreuses et diverses, parce qu’elles font partie d’un vaste système de climats chauds, un avantage qui semble dépendre, non-seulement de la latitude, mais des conditions topographiques.
Gest pour avoir méconnu l'influence décisive des localités que tant de phthisiques ont subi la fatigue d’inutiles migrations, et sont
(1) 3. Rochard, Mémoires de l’Académie de médecine, t. XX, p. 140.
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allés chercher la mort là où ils espéraient trouver fa guérison, ou du moins la prolongation de leurs jours. On voit déjà que le séjour de la plupart des localités comprises dans la zone équatoriale leur doit être sévèrement interdit. Les praticiens savent l'influence fâcheuse des mouvements fébriles chez les sujets prédisposés aux tubercules ; ils savent aussi que toutes les causes qui se traduisent par la débilitation organique, impriment un fatal essor à leur évolution; or, les deux grands auxiliaires de la phthisie sont en permanence dans les contrées intertropicales ; aussi, rien de moins rare, à la côte occidentale d'Afrique, dans l’Inde, à Madagascar, que de la voir achever, par des atteintes accélérées, les constitutions usées par les récidives fébriles, par des hépatites, des dysenteries, des coliques nerveuses, etc. C’est donc hors de la zone tropicale qu’il faut chercher aux phthisiques un refuge. L’exploration de localités de la climatologie tempérée a été faite à ce point de vue par Carrière, Champouillon (1)et F. Rochard ; nous renvoyons à leurs écrits ; disons seulement que si le voyage en Italie réussit rarement aux . poitrives compromises, c’est que l'Italie est une agrégation de localités qui diffèrent singulièrement par leurs phénomènes atmosphériques : le tout est de choisir à propos sa résidence. Une courte distance, suivant l'observation d'Hippocrate, change souvent le mérite des localités. Nice ne justifie point la vogue que lui fait la routine ; Florence doit être évitée par les phthisiques ; à quelques lieues de là, Pise leur offre une température douce, sans brusques perturba tions. Gênes et Naples leur sont funestes. Rome, que l'on avait vantée, est dépossédée de son prestige par les recherches statistiques de Félix Jacquot (2). Le midi de la France leur ouvre peu de retraites abritées : notre littoral méditerranéen est en général à redouter par la fréquence du mistral. La ville d'Hyères préservée du vent du nord, jouit d'une réputation qui paraît méritée, d’après l'excellente topographie de Barth (3); Palerme, Madère, Alger sont des stations hivernales plus favorables encore aux phthisiques.
$ 2. — Des climats froids.
Les climats de ce nom s'étendent du 55° degré de latitude vers le pôle, et comprennent le nord de l’Ecosse, le Danemark, la Suède,
(1) Gazette des hôpitaux, 1857.
(2) Gazette médicale de Paris, 1854, p. 438.
(3) Archives de médecine. Paris, 1841, t. XII, p, 161, —E. Carrière, Le climat de l'Italie, ete. Paris, 1849, p. 548 el suiv.
la Norvége, la Finlande, la Russie, la Sibérie, la Laponie, l'Islande, le Groënland, le Kamtchatka, la Nouvelle-Zemble, le pays des Samoièdes, celui des Esquimaux, le Spitzberg, ete. Le point le plus froid du globe, non encore déterminé dans l'hémisphère austral, correspond, dans l'hémisphère boréal, à 10 degrés du pôle terrestre, et se trouve au nord du détroit de Behring, qui sépare l’Asie de l'Amérique, à 80 degrés de latitude et à 170 degrés de longitude ouest de Paris. La température de ce point est de — 23 degrés ; la moyenne du pôle nord n’est que de — 16 degrés. Entre les latitudes de 64 à 75 degrés, la température moyenne du printemps est de — 16 degrés, celle de l'automne — 12 degrés, celle de lhiver — 30 degrés, celle de l’été + 2°,2, Ces résultats ont été calculés par Fuster, d’après les observations journalières des capitaines Ross, Franklin, Parry et Back. Neuf ans d’observations thermométriques ont donné pour Tornéa, situé au-dessus du 66° parallèle, sur le golfe de Bothnie,—12°,2 en hiver, — 1°,2 au printemps, —0°,9 en automne, et 14 degrés en été. Inkoutsk, en Sibérie, par 52 degrés de latitude, à 8 ou900 mètres au-dessus du niveau de la mer, qui en est fort éloignée, présente, d’après un relevé de dix ans environ : —1 1 degrés en hiver, 6 degrés au printemps, 16 degrés en été, —4,°5 en automne, et—0°,38 dans l’année. Quoique plus au nord, l'Islande doit à sa position insulaire une température beaucoup plus égale et plus douce; car elle est, en moyenne, de + 0°,83 en hiver, de A degrés au printemps, de 14 degrés en été, de 5 degrés en automne, de 5°,5 dans l’année. Mais les résultats thermométriques ne suffisent pas pour caractériser la marche des saisons dans les régions polaires. Le printemps s’annonce par la chute des neiges molles et floconneuses, suivies de pluies abondantes, par des vents d'ouest ou du sud. Bientôt les glaces éclatent, se détachent des côtes ; les vents, les courants les entrainent, et la débâcle s’opère au milieu d’épaisses vapeurs qui obscurcissent l'atmosphère. La température s'élève de mai jusqu’en juillet, époque où l’on observe quelques rares orages. L'été réel ne dépasse point cette période : sa chaleur moyenne est de 2°,2, et sa chaleur extrême arrive à 15°,6 ; les causes qui réduisent le bienfait de cette saison sont l’obliquité des ravons solaires, la froidure des vents qui soufflent des pôles, et l'évaporation incessante de la masse pélagique. Dès le mois d’août, après quelques pluies, tombent les premières neiges ; le thermomètre descend rapidement, et en novembre, l'accumulation des glaces dans les passes et les détroits oppose de nouveau un obstacle insurmontable à la navigation : alors s’appesantit sur ces régions le rude
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hiver qui les caractérise et dont les météorologistes du dernier siècle ont encore exagéré la rigueur. Avec des instruments mieux construits, et par une observation plus exacte, on à constaté de nos jours qu'aux latitudes de 70 à 78 degrés, la température moyenne de Bannée est de — 7°,2 et de — 8°,3 : mais le maximum du froid atteint jusqu'à 57 degrés (Scoresby). Ces froids extrêmes se font sentir en janvier et en février, époque où l'hiver polaire est à son apogée : alors la neige couvre au loin la terre et la mer ; une vapeur glaciale s’en dégage et se mêle à l'air : le soleil, caché sous l’horizon, ne se révèle pendant sa déclinaison australe que par un crépuscule dont l'effet calorifique est nul. Des aurores boréales viennent suppléer à son absence par leur magique illumination ; mais leurs clartés sans chaleur ne sauraient mitiger l’âpreté de cet hiver. Dans les climats froids, les différences diurnes de la température sont peu marquées ; mais les variations annuelles s’exercent sur une grande échelle. Le capitaine Franklin (1820) a observé un minimum de—50 degrés et un maximum de + 31 degrés, ce qui donne une différence de 81 degrés. Les températures moyennes décroissent d'autant plus qu’on se rapproche plus des pôles : amsi, du 55° de latitude au 75°, elles s’abaissent de 13 degrés à 15°,5 thermométriques, tandis que pour un égal nombre de degrés de latitude vers la ligne, de zéro à 20 degrés, la différence n'est que de L°,4 à 4°,8. Le baromètre suit une marche diamétralement opposée à celle qu'il affecte dans les zones tropicales. Au delà du 60° degré de latitude, plus de variations périodiques ; mais ses variations générales augmentent avec la latitude. À 25 degrés du pôle, elles vont jusqu’à 60 millimètres. Excepté les aurores boréales, les phénomènes électriques s’effacent dans les climats froids. Les vents soufflent ordinairement du nord-est et du sud-ouest ; les vents d’est et du nord sont chargés de frimas qu’ils entraînent des pôles. Dans quelques localités, notamment au Spitzberg, ainsi que l’a reconnu l’expédition scientifique de 1838-1839, Les vents du sud sont plus froids en hiver que les vents du nord: au reste, les vents y sautent brusquement d’un point de l'horizon à l’autre. Par l’impulsion qu'ils communiquent à l’atmosphère, ils renforcent la sensation du froid, en renouvelant rapidement l’air qui est en contact avec les organes ; et, par leurs irrégularités, 1ls produisent fréquemment des tempêtes qui se propagent au loin. La quantité d’eau météorique, qui, de 0° latitude à 30 degrés, s'élève à 826 centimètres, ne dépasse point 98 centimètres entre 60 et 90 degrés de latitude. Plus on se rapproche du pôle, plus ordinairement cette eau tombe à l’état so-
lide sous forme de neige compacte, cristallisée en hiver, molle et humectante au printemps. Souvent cette neige est colorée en rouge par l’Uredo nivalis ; la grêle est due dans ces climats à la congélation des gouttes de pluie, et sa chute n’est pas accompagnée, comme dans les zones tempérées, de phénomènes électriques. Enfin la vapeur d’eau, soit qu’elle se forme sur les lieux, soit qu’elle provienne de points éloignés des glaces, donne lieu à ces brumes qui épaississent l'atmosphère des régions polaires .
Le caractère général des climats polaires est déterminé par la durée et par l'intensité de l'hiver ; il commence dès le mois d’octobre, décline de mars en avril, et souvent se prolonge encore sur le mois de mai; les trois autres saisons ensemble s’écoulent en quelques semaines ; l'été, neutralisé par les gelées nocturnes et par la médiocrité de sa moyenne thermométrique; l’automne et le printemps, remarquables par leur humidité, qui aiguise la froidure persistante de l'air. La nature exprime, par les qualités de ses produits, la puissance du froid permanent : la vigne ne franchit pas le 50° degré de latitude; les peupliers s'arrêtent au 60°, les chênes au 62°, les pins et les sapins au 67°; l'orge et l’avoine sont les seules graminées que l’on rencontre encore sous le 70° parallèle. Dans le domaine des frimas et des glaces, en Laponie, au Spitzberg, dans le Groënlad, à l’île Melville, comme sur les cimes des Alpes et des Pyrénées, on ne trouve guère que des cryptogames, une flore chétive et rare, qui se compose surtout de glumacées, de fougères et d’éricinées. En quelques semaines, la végétation parcourt toutes ses phases. Les espèces animales qui appartiennent au sol n’y présentent point cette stature imposante, cet éclat du pelage qu’on admire dans les zones tropicales ; elles ont un aspect et une structure caractéristiques ; celles qu’on y importe succombent ou dégénèrent. L'homme n’est pas moins modifié dans sa constitution physique, dans sa fonctionnalité, dans ses manifestations morbides. Toutefois, des différences profondes, dues au genre de vie et surtout à la diversité d’origine, séparent entre elles les populations du Nord, sans que la prépondérance des agents climatologiques cesse de se faire sentir. Les Lapons, les Esquimaux, les Groënlandais ont la taille petite, la tête volumineuse, les pommettes saillantes, les yeux écartés, le nez épaté, la bouche largement fendue, la peau enfumée, la barbe noire, les cheveux noirs, longs et roides. Au contraire, les Norvégiens, les Suédois, les Danois, etc., sont connus par l'élévation de leur stature, la vigueur de leur constitution, la blancheur de leur teint, la coloration claire de leur système pileux.
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On sait que, par leur développement et par leur beauté, ces peuples étaient l'honneur de la race humaine dans l’ancien monde : mais ils habitent des contrées moins froides, et suivent un régime bien différent de celui des populations plus rapprochées du pôle. Le Lapon, l'Esquimau, le Samoïède, quand il n’est point excité par le besoin, vit immobile, accroupi dans sa hutte échauffée à 30 ou L0 degrés, et dans laquelle l'air ni la lumière ne pénètrent point. Au temps de ses excursions à travers glaces et neiges, il souffre la faim et la soif, endure des fatigues inouïes. Aux longs jours d’abstinence forcée succèdent les excès de nourriture grossière et de boissons irritantes; le commerce de pelleterie auquel il se livre ne sert presque qu'à satisfaire sa passion pour les alcooliques. À défaut de ces liqueurs, il arrose, avec l'huile rance de baleine ou le lait de jument fermenté, son festin de chair à moitié crue ou de poisson pourri. Les alternatives d’abondance et de pénurie, de jeûnes et d'excès, de fatigues excessives et de stagnation, engendrent des maladies et usent les forces. L’intensité soutenue du froid, qui sévit au delà du cercle polaire, retarde la croissance et diminue la taille; les végétaux eux-mêmes subissent cette influence : ils n’atteignent pas plus de six pieds ; Les plus grands, tels que les bouleaux, les aunes, le sapin et le mélèze, propres au sol de ces contrées, y rampent en arbrisseaux.
En général, le tempérament sanguin est la forme d’organisation la plus commune dans les climats froids ; il exprime l’activité de la chylification et de l’hématose, fonctions qui deviennent prépondérantes sous l’action d'une basse température et sous une forte pression; ces deux circonstances augmentent l’exhalation d’acide carbonique par les voies pulmonaires : de là la nécessité de consommer par les aliments une plus forte proportion de carbone. S'il est aisé, sous l'équateur, de supporter une demi-diète et même la faim, la faim et le froid, dans les climats voisins du pôle, épuiseraient promptement les forces de la vie. L’appétit glouton du Kamtchadale et de l’Esquimau, la puissance de leur appareil digestif peuvent étonner celui qui ne réfléchit pas aux conditions différentes de la vie sous des latitudes opposées ; mais ce qui semblerait monstrueux dans le midi de la France ou en Italie, est très physiologique en Laponie. C'est de l'hygiène qu'il est vrai de dire : vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà. La nature a pourvu, par ses dispositions, aux besoins inégaux de la consommation du carbone sur les points distants du globe; tandis que les fruits des pays méridionaux, pris à l’état récent, n’en renferment pas plus de 12 pour 400, le lard et
les huiles de poisson dont se repaît l’indigène des régions polaires en contient de 66 à 80 pour 100 (1). Les repas copieux et répétés des gens du Nord sont en rapport avec la quantité de carbone détruit par la respiration, avec le besoin d’une stimulation incessante, sans laquelle les organes s’engourdiraient par le froid. Les mouvements, les marches, les exercices violents qu'ils font, activent leur circulation. D’après ce que nous avons dit, leur pouvoir calorifique doit augmenter avec l'intensité du froid : en effet, le capitaine Parry a vu la température de plusieurs renards croitre avec le froid : Cranz rapporte que les Groënlandais s’habillent légèrement, et sortent sans se couvrir la tête ni le cou : il en est de même des Samoïèdes, des Ostiakes, etc.; le paysan de la Norwége se livre aux travaux des champs, la poitrine découverte, et pendant que le givre s'attache à ses cheveux, la sueur ruisselle sur sa peau. Les Esquimaux de l’île Melville supportent pendant l'hiver un froid de—25 degrés à — 32 degrés, et qui descend parfois jusqu’à — 16 degrés : leurs abris sont des huttes édifiées par assises avec des blocs de neige taillés et réunis en forme de dôme, dont le sommet est fermé par un fragment de glace diaphane. Les sécrétions urinaire, graisseuse, pulmonaire, etc., sont d'autant plus abondantes que celle de la peau l’est moins; la nutrition s’accomplit avec énergie, et le système musculaire présente un grand développement; mais l’innervation languit. Ici encore des différences se prononcent entre les populations du Nord, suivant les nuances plus ou moins adoucies du climat, suivant leur genre de travail national (pêche, agriculture), et surtout suivant le degré d'isolement que la distance et l’excessive rigueur du froid entretiennent autour d'elles, La civilisation modifie puissamment le rôle du système nerveux. Pourquoi refuser (2) l'imagination et la sensibilité à ces peuples lointains, qui ont leur poésie populaire, leurs légendes naïves , leurs shagas? Récemment les membres de lexpédition française au Spitzhberg se sont délectés dans la complaisance hospitalière de leurs foyers, entourés d'affection et de piété. Dans les zones un peu plus éloignées du pôle, dans la patrie de Linné et de Berzelius, l’homme se révèle dans toute la noblesse de ses attributs moraux,dans tout l'éclat de ses facultés intellectuelles.
Ainsi, chez les habitants des climats froids, la physiologie humaine se résume dans la prédominance sanguine ; les organes qui préparent
(1) Liebig, loc. cit., p. 19.
(2) Guérard, Dictionnaire de médecine en 30 vol., 2° édition, t. VII, p. 144.
CIRCUMFUSA. — DÉS CLIMATS. 309 le sang et ceux qui l’élaborent y sont les plus vivants; les fonctions centrales ont le plus d'énergie; la vie s’accumule en quelque sorte dans ses réceptacles internes. Cette modalité fonctionnelle, jointe à l’action persévérante du froid, explique la pathogénie de ces contrées ; celle-ci se dénote presque exclusivement par la forme inflammatoire ; l’automne et le printemps, humides et froids, développent en sous-ordre une complication catarrhale ; les courtes chaleurs de l'été font taire l’une et l’autre, et communiquent parfois à la constitution médicale les traits fugaces d’un état bilieux; mais, en définitive, les maladies hivernales l’emportent, et le caractère de limminence morbide reste phlegmasique pendant la presque totalité de l’année. Les zones polaires sont la terre classique des inflammations de poitrine : Wargentin a calculé qu’en Suède le quart des décès est dû à cette catégorie d’affections (1). Les exceptions émanent des localités : ainsi, d’après les notes que Gaymard a adressées à l’Académie de médecine (2), l'Islande, quoique sous le même parallèle que le Groënland et la Laponie suédoise, est particulièrement exposée à des maladies catarrhales, l'humidité et les brusques mutations de l’air formant le fond de sa constitution météorologique. Indépendamment des maladies dont la succession caractérise l’année médicale, on rencontre dans les climats septentrionaux des affections qui leur sont propres, de même que la zone torride joint à ses phases morbides générales la lèpre et l’éléphantiasis des Arabes, le pian, le scorbut si fréquent aux Antilles, le carreau si meurtrier pour les enfants à Bourbon, à l'ile de France, etc., les névroses, telles que l'hystérie, l’hypochondrie, l’épilepsie, etc. Des causes analogues produisent, sous les climats les plus opposés, les mêmes résultats : la réverbération solaire à la surface des neiges, les vents de la mer Glaciale, le sablon des steppes soulevé dans l'air, déterminent dans le nord de l'Asie, de l’Amérique et de l'Europe, des ophthalmies endémiques qui sont entretenues dans les climats équatoriaux par l'intensité de la lumière réfléchie, par les vents sablonneux du désert, ete. Les Lapons, aux
(1) D'après les rapports statistiques sur les maladies de l’armée anglaise, la proportion annuelle des pleurésies ct des pneumonies est pour 1000 : de 42 à Gibraltar, de 34 à Malte, de 33 aux îles [oniennes, de 37 aux Bermudes, de 35 à Brunswig ; d’où il résulte que, dans ces colonies, la fréquence des affections aiguës de poitrine ne paraît liée ni au degré ni aux variations de la température.
(2) Voyez Bulletin de l’Académie de médecine. Paris, 1838, t, IL, p. 316, — Pritchard, Histoire naturelle de l'homme. Paris, 1843, t, IT, p. 278.
paupières tuméfiées et ulcérées, marchent les yeux abrités par Ja main contre l'impression des rayons solaires ; l’amaurose et la cataracte sont très répandues parmi eux. L’épiderme, plus rétractile que le derme, se fendille par l’action du froid ; les gerçures, accompagnées d’exhalation séro-sanguinolente, occasionnent des douleurs cuisantes : les indigènes des régions polaires cherchent à s’en préserver par des onctions huileuses dont les Africains et les Asiatiques font également usage pour réprimer les flux immodérés de sueur, sans obstruer les pores de la peau (Currie). On trouve encore dans l'archipel Feroë, et sur les côtes maritimes de la Suède, de la Norwége et du Danemark, une espèce de lèpre tuberculeuse qui occasionne des destructions detissu et des déformations hideuses. La variole exerce de fréquents ravages en Pologne, au Kamtschatka, dans le Groënland : elle n’est pas moins commune parmi les Kirghiz, les Bouriats et les Toungouses. L’affection scrofuleuse est très répandue dans les différentes classes de la société, en Russie, en Suède, dans le Nord de l'Asie, et jusque chez Ics peuplades sauvages : elle s’y montre plus fréquente et plus grave depuis l’importation de la syphilis. Celle-ci, moins intense et plus curable dans les pays chauds, acquiert chez les peuples du Nord une violence et une ténacité qui rendent souvent inutiles les efforts de l’art : cantonnée dans les familles, elle se perpétue par la génération, et engendre, par sa combinaison probable avec les scrofules, les masques variés d'une cachexte héréditaire. L'influence du régime et des habitudes se mêle intimement avec les effets du climat pour la production des maladies, comme dans la détermination du type physiologique des masses : ainsi la plique, qui est endémique en Pologne, en Lithuanie, les épidémies scorbutiques qui règnent sur les côtes de la Suède et de la Russie, accusent une étiologie complexe. D’autres affections y existent à l’état permanent, sans relation probable avec les conditions du climat; le pyrosis et les affections vermineuses qui attaquent les Lapons sont dus à la mauvaise ali- ‘mentation, et des maladies gastriques se multiplient en Norvége toutes les fois que la disette remet en usage le pain d’écorce.
Les climats froids exercent-ils une action préservatrice contre certaines maladies, ou, du moins, en corrigent-ils la gravité? Nous avons dit que les fièvres paludiques s’atténuent dans leur expression symptomatique, et finissent par s’éteindre en rétrogradant vers les pôles. D’après Hildebrand, la propagation du typhus diminue sen siblement dans les climats froids, et finit même par y cesser tout à fait, Malgré l’entassement des Lapons, des Esquimaux, etc., dans
CIRCUMFUSA. — DES CLIMATS. 91 des huttes enfumées et sans aération, les voyageurs n'ont signalé chez eux aucune épidémie de typhus. L'hiver représentant la somme des conditions propres aux climats froids, peut-on en induire que les maladies se distribuent dans les zones climatériques comme elles font entre les saisons ? L'observation directe et locale ne peut être suppléée ici par l’analogie; néanmoins la plupart des médecins qui ont observé la fièvre typhoïde dans diverses contrées, ont remarqué qu’elle est plus commune pendant les chaleurs de l'été et dans les pays méridionaux {1). Les affections nerveuses sont plus fréquentes dans les climats chauds; mais, nous l'avons dit, les influences de la civilisation effacent souvent celle du climat; elle multiplie les névroses dans les pays du Nord autant que dans les zones tempérées; on trouve parmi les classes élevées de la Russie des organisations aussi impressionnables que celles des créoles; le Danemark est l’une des contrées de l'Europe où le suicide fait le plus de victimes. Enfin, il serait intéressant de connaître la proportion de phthisiques que présentent les régions les plus septentrionales, surtout celles où domine le froid sec; mais les documents font défaut : celui dont nous avons extrait quelques données statistiques sur la phthisie (page 580) fait voir qu’elle aïflecte les troupes en garnison depuis vingt ans au Canada dans la même proportion que les troupes de Londres, de Malte, de Gibraltar, et dans une proportion moins forte que les troupes des Antilles, des Bermudes, etc. Si la statistique militaire pouvait suffire pour fixer les rapports de fréquence de la phthisie dans les différents climats, nous serions tenté de répéter encore ici, avec Genest, que les faibles variations du chiffre de cette maladie (de 6 à 9-10 sur 1000) indiquent une cause toujours identique et produisant des eflets à peu près analogues sur tous les points
du globe habités par l’homme. Cette conclusion en contient une autre, qui confirme une opinion de Louis : la phthisie pulmonaire offrant à peu près le même chiffre et dans les pays chauds et dans les pays froids, comme les phlegmasies des voies respiratoires règnent plus dans ceux-ci que dans ceux-là, on ne saisit point le rapport de fréquence tant signalé entre les inflammations pulmonaires et la production du tubercule dans les poumons. Ce raisonnement acquerrait force de loi, s’il était prouvé, comme le professait Laenneec, que la phthisie, très répandue dans les régions tempérées, telles que la France, le nord de l'Espagne, de l'Italie et de la Grèce, se montre relativement plus rare dans les climats très froids et dans les climats
(1) Forget, loc. cit., p. 451.
très chauds ; pour ceux-ci, les observations de nos chirurgiens de marine ont démontré l'erreur de Laennec.
$ 3. — Des climats tempérés.
Les climats tempérés règnent entre 30, 35 et 55 degrés de latitude australe ou boréale; l’Europe presque entière avec ses îles en fait partie; eu Asie, ils embrassent les belles et vastes contrées qui se développent depuis la Méditerranée et la mer Noire, à l’ouest, jusqu’à l'empire du Japon et le grand Océan du sud, à l’est; en Amérique, la Californie, une partie du Mexique et du Canada, les États-Unis, le Chili, la Patagonie. Les traits généraux de la zone tempérée sont les suivants : 4° les saisons sont tranchées, le froid et la chaleur alternent annuellement, mais n'arrivent d'ordinaire à leur apogée que par une gradation mtermédiaire ; l'observation météorologique de vingt-six stations choisies dans la zone tempérée, dans les conditions différentes de hauteur, de proximité et d’exposition, a fourni pour température moyenne, en hiver, 3°,3 : en été, 19°,9 ; au printemps, 10°,7 et en automne, 11°,8; 2° quoique distinctes, les saisons sont d’une grande variabilité, tandis que l’équateur et les contrées circumpolaires se font remarquer par la stabilité de leurs qualités thermométriques; 3° les oscillations de la température qui marquent peu d'un jour à l’autre sous la zone torride et vers les pôles, ne manquent ni de fréquence ni d'amplitude, de telle sorte que du matin au soir, d’une semaine à l’autre, de mois en mois, de saison à saison, les mutations de l’atmosphère font éprouver à nos organes des modifications variées qui tournent au profit ou au détriment de notre santé. Il est rare que le thermomètre se maintienne pendant cinq ou six jours au même degré; les vicissitudes qu'il éprouve dans cet intervalle affectent souvent 10, 15 ou 20 degrés, leur échelle totale ne comprend pas moins de 30 à 40 degrés, tandis qu’à l'équateur les oscillations thermométriques ne dépassent point 8 ou 9 degrés.
Les époques annuelles où l’on observe principalement la versatilité, et, pour ainsi dire, le tumulte des phénomènes météorologiques, correspondent aux saisons intermédiaires. Vers l’équinoxe de mars, au moment où le soleil franchit la ligne équatoriale, la masse atmosphérique est ébranlée par des vents contraires, qui s’élancent à la fois de tous les points de l'horizon. Le baromètre et le thermomètre subissent de brusques variations; les météores aqueux se répètent, alternent ou se mêlent avec ou sans le concours
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des vents; le soleil, quand il se montre, est limpide, et manifeste déjà une grande puissance de caloritication; mais soir et matin, en plein jour, à l'ombre ou par un ciel couvert, on éprouve encore une vive sensation de froid, le sol émettant avec rapidité le peu de chaleur solaire qu'il a pu absorber jusqu'alors. Aussi la première moitié du printemps participe-t-elle aux qualités de l'hiver; les vents contribuent à refroidir l’atmosphère, même ceux du midi qui se dépouillent de leur tiédeur en passant sur des pays en pleine végétation ; les dégels, la fonte des neiges, des ondées fréquentes, l’évaporation de ces eaux météoriques, l’activité du rayonnement nocturne pendant des nuits encore longues et souvent transparentes, la vapeur apportée par les vents d'ouest, et qui, condensée par le froid des régions supérieures de Pair, retombe pendant le jour en pluies, neiges et grêles, et pendant la nuit en brouillards, rosées et gelées blanches, communiquent à la première période du printemps une constitution atmosphérique mobile, humide et froide. L’accroissement progressif de la chaleur solaire améliore la température de la seconde période sans lui ôter son caractère d'hygrométrie et de variabilité. L'été présente trois phases, dont la première se ressent de la turbulence météorologique qui appartient au printemps ; la seconde a pour condition l'élévation soutenue de la température, la sécheresse de l'air et la pureté du ciel; la troisième amène des perturbations électriques, fait marcher l'hygromètre vers l'humidité, détermine soir et matin un abaissement notable dans la température. Ces vicissitudes annoncent l'approche de l’équinoxe d'automne, qui renouvelle la lutte des vents contraires, les alternatives de tempêtes et des calmes, le mélange des météores aqueux; l’atmosphère, encore chaude et saturée d’eau, s’en débarrasse par des pluies, des brouillards et des rosées. Le printemps et l’automne se ressemblent par le fond humide de leur constitution atmosphérique, par le nombre et l'amplitude de leurs variations; mais, encadrés dans un ordre inverse entre l'hiver et l'été, l'automne est chaud au début et froid sur son déclin, tandis que le printemps commence par le froid et finit par la chaleur. A cette intervention des qualités thermométriques s'ajoute une opposition physique et morale, dont le médecin doit tenir compte; tout être inaugure le printemps par une sensation de renaissance et d'expansion vitale : l'automne jette sur l'horizon un voile brumeux et sur l’âme une involontaire tristesse ; la vie commence à restreindre le cercle de ses irradiations; le corps éprouve comme un frisson précurseur de la concentration hivernale, Pendant
l'hiver, l'atmosphère se régularise : des vents froids, des pluies répétées, des brouillards sans fin, une ascension diurne du thermomètre faible et fugitive entre midi et deux heures, des nuits prolongées, des alternatives de neige, de pluies ou de gelées, suivant que le ciel se couvre ou s’éclaircit, telle est la marche de cette saison ; comme les autres, elle se nuance par son contact avec la constitution atmosphérique qui précède ou qui suit, humide et médiocrement froide à son début, d’un froid sec et cuisant à son apogée, se mitigeant de nouveau à son déclin qui prépare l’état hygrométrique et variable de la période initiale du printemps. |
Est-il besoin de dire que les saisons ne se comportent point d’une manière uniforme dans l'immense étendue de la zone tempérée ? Elles ne se déroulent dans l’ordre précité que vers le centre de cette zone : vers les pôles, vers les tropiques, elles réfléchissent les effets d’une climatologie extrême. La zone tempérée déploie donc à sa surface des climats moyens ou tempérés par excellence, et des climats qui portent, les uns une empreinte plus australe, les autres une empreinte plus boréale. Fuster (1) a calculé, d’après les valeurs thermométriques rassemblées par Humboldt, des résultats moyens de température qui permettent de spécifier avec quelque précision les catégories de climats comprises dans la zone tempérée. Entre les latitudes 55 à 65 degrés, l'hiver égale — 6 degrés, et l'été 15 degrés seulement; sous les parallèles de 22 à 36 degrés, la température arrive à 27 degrés en été, et ne descend pas en hiver au-dessous de 8 degrés ; d'où l’on voit que, sur la lisière boréale des climats tempérés, l'hiver est plus froid de 21 degrés, et la chaleur de l’été moins forte de moitié que vers leur limite australe : la différence porte non-seulement sur l'intensité de ces deux saisons, mais encore sur leur durée ; dans le groupe boréal des climats tempérés, l’hiver occupe cinq à six mois, et l’été, qui commence en juillet, finit en août. Upsal et Stockholm ont des hivers rigoureux de cinq mois, des automnes et des printemps dont la température moyenne donne à peine 4 à 6 degrés, tandis qu’Alger présente encore 18 à 21°,6 du 1% janvier à la fin de mai; 29, 30 et 31 degrés pendant les quatre mois suivants, et jusqu’à 24 degrés en octobre. Enfin, au voisinage des tropiques, la Havane jouit en janvier d’une chaleur moyenne de 21 degrés, et n’a pas vu en trois ans le thermomètre descendre au-dessous de 16°,4.
(1) Loc. citr/p.'502:
CIRCUMFUSA. — DES CLIMATS. 295 Ainsi, vers le nord, hivers longs et rudes, étés courts et peu chauds; vers le sud, hivers modérés, étés ardents ; vers le centre, les saisons tendent à se faire équilibre; sous les latitudes de 45 à 48 degrés l'hiver et l’été ont chacun environ une durée trimestrielle : la température, calculée dans sept stations comprises entre ces deux parallèles, a donné de 4°,4 pour l’hiver, et de 19 degrés pour l'été. A l'extrémité polaire de la zone tempérée, l'automne et le printemps tiennent plus de lhiver que de l'été, et les vicissitudes atmosphériques surviennent principalement en été et en automne; à l'extrémité tropicale, elles portent sur le printemps et sur l'hiver; le printemps et l'automne sont sous la domination de l'été. C'est dans les régions centrales de la zone tempérée, là où les influences équatoriales et les influences polaires se rencontrent et se pénètrent que les quatre saisons tendent à une distribution égale, et réagissent franchement l’une sur l’autre.
Indépendamment des différences qu’offrent les saisons dans les trois systèmes climatériques de la zone tempérée, leur physionomie propre et la régularité de leur succession sont altérées par deux ordres de causes perturbatrices : les unes, fixes, ne sont autres que les conditions géologiques, telles que l'élévation ou l’abaissement du terrain, sa nature, sa configuration, son orientation, son étendue continentale ou le voisinage des mers; les autres, accidentelles, sont les intempéries qui impriment aux saisons une allure anormale et remplacent, par une combinaison inusitée des qualités atmosphériques , l’état météorologique qui constitue annuellement l’habitude d’un climat : il y a intempérie, dit Fuster, si l’hiver est moins froid qu’à l'ordinaire, à plus forte raison s'il est fort doux ou même chaud ; il y a intempérie, sile froid de la saison excède la mesure commune, s’il survient prématurément, s'il finit trop tard, si l’hiver pèche par manque d’uniformité, s’il a, par exemple, alternativement de fortes gelées et des dégels subits, etc. Les constitutions insolites de l’atmosphère se prolongent parfois pendant plusieurs années : le vulgaire dit alors que Île climat est changé, quoiqu'il n’ait subi en réalité aucune modification directe dans ses éléments. Mais, de même que les circonstances de localités:;qui font dévier les lignes isothermes, ne peuvent rien contre la progression thermométrique de 10 en 10 degrés de latitude; ainsi les intempéries et les individualités géologiques s’effacent dans la considération des différences qui existent entre les extrêmes et entre les moyennes thermométriques, pour chaque saison, dans les divers climats : la différence des extrêmes va en augmentant rapidement
de l'équateur au pôle; même décroissance des moyennes, comme l'indique ce tableau :
Bandes Température Température isothermes de moyenne de l'hiver, moyenne de l’été, Différences. Latitudes, 20 deg. cent. 15 deg. cent, 27 deg.cent. 12 deg. cent. 33 deg. 415 — É LS 23 — 16 — 42 — 140 ,, — 2. — 20 Lier 18 —— 49 DRE A. — 1 k gate ur 20 — 61 — 0 — 10 — 12 À: 22 — 09 —
La simple inspection de ces résultats montre que, plus on s’éloigne des tropiques, plus les variations de la température d’une saison à l’autre acquièrent d'amplitude ; dans la portion australe de la zone tempérée, la température est à la fois et plus élevée et plus égale; au contraire, le groupe septentrional des climats tempérés expose à des froids plus rigoureux, et exige chez ceux qui l'habitent plus d’élasticité organique, puisque les vicissitudes thermométriques y ont plus détendue.
L'influence que la latitude, la longitude et la hauteur exercent sur la température moyenne des saisons à été précisée par les calculs à l’aide desquels Guillaume Mahlmann a déterminé la distribution de la chaleur sur le globe dans les deux hémisphères. Nous extrayons du tableau qu'il a dressé, et qui a été publié par Humboldt, la thermométrie comparée de 84 localités situées éntre 5ho A7! et 5° 30° latitude nord: c’est une source précieuse de renseignements pour la médecine et pour l'hygiène.
La zone tempérée imprime aux produits du règne organique et du règne inorganique un caractère général qui se diversifie sous l'empire des climats particuliers qu’elle renferme. On y trouve des plantes très variées et dont les qualités manquent aux mêmes espèces végétales sous les autres zones ; elle offre en foule les labiées, les amentacées, les crucifères et les ombellifères : ces deux dernières familles ne se rencontrent guère vers l’équateur, et les malvacées, si répandues entre les tropiques et dans nos régions tempérées, disparaissent au delà du cercle polaire. Cette zone est habitée par des espèces animales qui font défaut aux climats équatoriaux et polaires, et celles qui leur sont communes ne laissent pas que d’avoir une forme distincte d'organisation. L'économie humaine reçoit l'empreinte des influences générales de cette zone. On ne confondra jamais le type physique des Géorgiens, des Grecs, des Italiens, des Français, avec le nègre de la Guinée ou de l’Abyssinie, avec l'Esquimau à la taille rabougrie. Mais dans l’intérieur
CIRCUMEUSA.— DES CLIMATS. 597
même des vastes régions qui appartiennent à la zone tempérée, que de différences dans la stature, dans la coloration des systèmes pileux et cutané, dans le développement musculaire, dans l’évolution plus ou moins aiguë des organes de la reproduction, dans le rhythme des fonctions d’hématose et de nutrition, dans le jeu de l’innervation, et, par suite, dans les manifestations du moral et de l’intellect! différences qui dépendent, non-seulement de l'action climatérique, mais encore du régime, de l’aisance, des habitudes, du degré de civilisation, des émigrations, etc. Le Maure, l’Arabe, l'Italien, l’'Espagnol, le Suédois et le Russe, sont issus de la même race; ce qui les distingue entre eux est le produit de ces influences combinées et de leur spontanéité vitale. La conformation du sol en plaines, en montagnes, en vallées, en côtes fluviales et maritimes, etc., agit non-seulement sur la destination sociale de l’homme et sur son genre de vie, mais encore sur la modalité de ses fonctions et sur sa forme générale. L'investigation de ces différences collectives des hommes, lesquelles ressortent des localités et des climats, appartient à l’hygiène publique, et plus encore à l’histoire naturelle; remarquons seulement que les modifications que subit l’organisation humaine dans l'étendue de la zone tempérée sont parallèles aux différences que la météorologie annuelle présente dans les stations très éloignées, mais comprises dans cette même zone. Là où celle-ci revêt une nuance équatoriale, le type général des masses rappelle celui des nations groupées entre les tropiques ; et chez l'individu, la prédominance physiologique tend à s'établir vers la peau et le foie; l'état des forces se révèle par la brusque alternative de la jactance nerveuse et de l’épuisement. A l'extrémité boréale, la lenteur de la puberté permet à la taille de s’allonger; les cheveux, l'iris et la peau s’étiolent comme’chez les peuples hyperboréens ; chez l’individu, les appareils digestif et respiratoire se suractivent, tandis qu’une sorte d’hivernation commençante atteint les fonctions périphériques. Dans les climats moyens de notre zone, les tempéraments sont plus variés, plus mélangés ; les appareils organiques tendent à se faire équilibre par leur proportion matérielle et leur jeu. Sans décertier, avec Motard, à ceux qui habitent ces régions tempérées par excellence, la plus heureuse harmonie dans le développement de leurs organes (1), on peut caractériser leur état physiologique en disant qu'il exprime une tendance à l'harmonie, non par le balancement des fonctions, mais par la compensation totale de
(1) Tome I, p. 114.
leurs excitations alternatives suivant les saisons. Ainsi, tandis qu’à l'équateur ou près des pôles, certains organes sont les centres permanents des mouvements vitaux, sous la zone tempérée l’été confère la prééminence à l'enveloppe cutanée et à l'appareil hépatique; l'hiver, aux instruments de l’hématose et de la chylification ; l’automne et le printemps secouent pour ainsi dire, tous les systèmes et toutes les fonctions ; suivant la nuance plus hivernale ou plus estivale de leurs périodes, 1ls provoquent une rapide succession de prédominances opposées ; par leurs vicissitudes atmosphériques, ils font osciller dans une latitude proportionnelle la réaction des solides et des fluides de l’économie ; l’action nerveuse suit ces phases : tour à tour impétueuse et déprimée pendant les chaleurs de l'été, refoulée par le froid et l'hiver, versatile pendant les saisons équinoxiales, elle n’est jamais dominée d’une manière absolue par les influences atmosphériques, et c’est dans les climats tempérés que l’homme conserve le plus d'indépendance tant au physique qu’au moral : la puberté, la menstruation ne sont ni précoces, ni tardives; en un mot, les actes de la vie ne sont ni précipités comme dans la zone torride, ni ralentis comme au voisinage des pôles; ils ne sont pas non plus asservis à une allure uniforme. Dans ces régions évidemment privilégiées, la nature a réunit les conditions qui font l'équilibre de la santé et la plénitude de la vie : on les appelle tempérées, et elles le sont sans monotonie par l'effet total des contrastes atmosphériques de leurs saisons; de même la vie humaine y est tempérée, non dans la succession de ses phénomènes, mais par l’ensemble et les résultats de ses phases annuelles.
* On ne trouve plus dans ces climats la stabilité des formes pathologiques qu’on observe à l’équateur et vers les pôles. La succession tranchée des saisons et l’inconstance habituelle des qualités de l’air ont pour effet d'imprimer aux affections morbides des phases qui sont en rapport avec le caractère de chaque période de l’année, avec la nature et l'étendue des vicissitudes qu’elle comporte. L'hiver traîne à sa suite le cortége des inflammations; le printemps, sans effacer l’état phlegmasique, développe plus particulièrement des affections catarrhales; les irritations des voies digestives, les ictères, les hypérémies hépatiques, les diarrhées, les dysenteries, les choléras sporadiques se multiplient en été, en même temps que l'intensité de l’action solaire tend à irriter l’encéphale et ses enveloppes. Cet ensemble pathologique fait voir que l'été, parvenu à son apogée, place approximativement les zones tempérées dans les
CIRCUMFUSA. — DES CLIMATS. 599
conditions des climats équatoriaux, à savoir : prédominance de l'appareil gastro-hépatique et surexcitation de l’axe cérébro-spinal. L'automne, par son humidité et par ses variations, ramène la forme catarrhale, les phlegmasies qui naissent sous son règne s’enveloppent souvent d’une phénoménalité perfide, et, après avoir marché au début avec une apparente bénignité, elles se démasquent brusquement par lexplosion de phénomènes adynamiques ou ataxiques; la tendance à la putridité et à l’énervation se généralise souvent, à ce point qu’elle marque de son cachei la constitution médicale de la saison; alors aussi, sous l'influence de l'humidité et des chaleurs qui se prolongent, le dégagement miasmatique atteint son maximum dans les contrées marécageuses. Aux gradations météorologiques qui fondent une saison dans la saison suivante, correspondent des gradations dans les états pathologiques qui caractérisent l’une et l’autre à leur apogée : la prédominance bilieuse de l'été colore pour ainsi dire d’un reflet ictérique les affections initiales de l'automne; celles du printemps trahissent le processus inflammatoire de l'hiver ; plus tard, les maladies régnantes relèvent davantage de la constitution catarrhale qui résulte de l’humidité printanière, et, vers le déclin de la saison, leurs symptômes se compliquent des préludes de l'influence estivale : c'est ce que Sydenham appelait l'entre-deux du printemps et de l'été. En indiquant cette corrélation entre les éléments météorologiques des saisons et l'aspect des maladies régnantes, notre pensée n’est point d’adjuger à l’atmosphère une sorte d’omnipotence sur la pathogénie; nous tenons compte en même temps de la spontanéité organique, qui comprend toutes les conditions de structure imdividuelle, et des causes occasionnelles qui concourent à la localisation des résultats morbides ; mais tout médecin dont le coup d'œil s’est exercé longtemps au milieu de grandes réunions de malades, a pu constater sur eux la réaction uniforme, quoique nuancée, des modifications atmosphériques, et vérifier dans une certaine mesure l'intervention des saisons dans la production et dans la forme des affections. Au reste, celles-ci se diversifient dans les trois régions du nord, du midi et du centre dont se compose la zone tempérée ; c'est en France, en Allemagne et en Angleterre, qu’elles accusent avec une certaine netteté l’action distincte de chaque saison, tout en se subordonnant aux intempéries qui troublent, même au centre des climats tempérés, l’évolution météorologique de l’année. L’influence des localités contre-balance et souvent surpasse celle des saisons : Plymouth, Prague et Copenhague représentent un triangle
géographique dont le sommet est occupé par la capitale du Danemark; celle-ci est séparée des deux autres villes par 5 à 6 degrés de latitude. Entre Prague et Plymoutli, on compte 19 degrés de longitude; néanmoins les observations des médecins danois et celles de Huxham et de Joseph Plenciz attribuent à ces trois localités la prépondérance des maladies catarrhales et muqueuses (1). Le plateau de Madrid doit à sa hauteur, qui dépasse celle de tous les plateaux un peu étendus de l’Europe, les affections inflammatoires qu’on n’observe plus en permanence à Valence, à Naples, dans les îles Baléares et en Grèce, pays situés sous les mêmes latitudes.
$ 4. — Be l'acclimatement.
Le fait le plus général qui résulte de l’examen comparatif des climats et des modifications qu’ils impriment à l’économie, c’est que l’homme est coordonné au milieu qu’il habite; soit que l’on recherche en lui les signes qui le rattachent à telle ou telle race, soit que l’on se borne à observer le mécanisme de ses fonctions, l’action du climat se révèle par une empreinte profonde. Suivant la différence des conditions extérieures que lui font l'air, les eaux et le sol, l’organisme est forcé d’exalter certains actes, de ralentir certains autres; et soit condition initiale ou conséquence de ces mutations fonctionnelles, l’état du sang et le dynamisme nerveux sont profondément modifiés; de là la nécessité de changer le régime, les habitudes, le genre de vie, pour donner à ses relations avec le monde ambiant la stabilité, la régularité et la force qui constituent la santé. Les mutations qu'il opère sur lui-même, et par lesquelles il s'accommode à des influences nouvelles, représentent dans l’œuvre complexe de l’acclimatement la part de la spontanéité humaine ; la manière dont s’accomplissent ces mutations, leur lenteur ou leur acuité, leur étendue, le degré de danger qui les accompagne, expriment les variétés infinies de la réaction individuelle. Dans l'appréciation des phénomènes de l’acclimatement, 1l faut se tenir également éloigné de deux exagérations, dont l’une consiste à prêter à l’organisation une puissance d'initiative qui lui permette de se jouer des modificateurs externes, et dont l’autre nous livre fatalement, comme un objet inerte, à l'atteinte des forces de la nature. Ce que nous voyons pendant le cours des saisons arrive aussi dans les diverses régions du globe où l’homme se transporte. La suc-
(1) Fuster, p. 570.
CIRCUMFUSA.-—— ACCLIMATÈMENT. 601
cession des saisons éprouve diversement les individus ; chez les uns, elle détermine des perturbations passagères; chez les autres, des dérangements profonds et qui portent sur différentes fonctions, suivant l’âge, le sexe, le tempérament, etc. ; il en est enfin qui traversent les phases de l’année sans aucune oscillation notable de fonctions et de santé. Telle est aussi l'intervention des dispositions organiques dans la série des phénomènes auxquels donne lieu la transplantation d’une zone dans une autre. Ces dispositions fixent la limite de l'influence des climats et en nuancent les effets; elles nous font comprendre pourquoi les colons anglais et hollandais qui ont quitté leur froide et brumeuse patrie conservent, sous le ciel brülant de l'Inde et du cap de Bonne-Espérance, les traits bien reconnaissables de leur structure originaire. La dissémination des Israélites, laquelle a commencé bien avant la mort du Christ, est, pour le médecin, comme une expérience instituée à travers les siècles et l’espace pour la vérification de l’action climatérique : l’Israélite hollandais, gros, spongieux et allongé, porte sur toute sa personne le cachet de la prédominance lymphatique; le Juif de l'Algérie a le corps maigre et bien proportionné, la taille plutôt petite que grande, le teint brunâtre, les cheveux noirs, les mouvements agiles et souples; en un mot, il ressemble à son compatriote l’Arabe. Or voilà ce qu'a fait le climat. Mais si vous comparez la physionomie du Juif hollandais et du Juif africain, la parenté vous frappe; les mêmes traits déclarent une origine commune, et c’est ce qui témoigne de l'efficacité des dispositions organiques contre l’action réunie et prolongée des influences du dehors. L’acclimatement est donc un conflit entre l’ensemble des circonstances qui caractérisent une zone, une région, une localité et les dispositions organiques qui forment le fond de l’individualité humaine et le type collectif des familles et des races. Cette lutte entre les forces extérieures et l’homme tend à assimiler ce dernier aux indigènes du pays qu’il vient habiter. En effet, l’organisation la mieux adaptée à un climat quelconque est celle de la population qui s’y trouve implantée de temps immémorial ; elle est liée à son climat par une harmonie parfaite d'actions et de réactions; elle apporte en naissant la constitution la mieux assortie à l'équilibre spécial, qui est la condition de la vie sous des latitudes très distantes l’une de l’autre; de telle sorte que, dans toutes les grandes divisions du globe, le problème de l’acclimatement est au fond le même. IL s’agit : 1° de connaitre l’organisation et la fonctionnalité des indigènes ; 2° d’ordonner sur ce modèle l’activité physiologique des
nouveaux venus et de les rapprocher, par une transformation graduelle, du type organique des indigènes, avec lesquels néanmoins ils ne se confondront jamais.
L'homme a-t-il assez de flexibilité organique pour s'adapter tour à tour à des influences extrêmes d’un ordre contraire, pour réussir sous tous les climats? Ceux qui adoptent cette opinion allèguent la diffusion de l'espèce humaine depuis le 60° degré sud jusqu’au 70° degré nord. L'homme vit sur des hauteurs de 4101 mètres, dans les excavations profondes du sol, sous une pression supérieure à celle du niveau des mers ; il a porté passagèrement sa demeure au delà de ces limites. Saussure, dans les Alpes; Bouguer, dans les Cordillères, ont atteint à des sommités élevées d'environ 6000 mètres ; Parry et d’autres se sont frayé une voie à travers les glaces par delà le 82° degré de latitude nord. Ainsi, l’homme subsiste dans un milieu dont la température dépasse celle de son propre sang. Il triomphe d’un froid assez intense pour congeler le mercure; son existence n’est point compromise immédiatement par une pression moindre environ de moitié que celle qu’il supporte à la surface du sol, à des hauteurs où l’ébullition de l’eau s'obtient à 66° 2/3 centigrades et sous une colonne barométrique de 44 à 16 degrés au lieu de 28 degrés. Ceux qui refusent à l’homme la faculté de vivre et de se perpétuer sous toutes les latitudes, affirment la formation multiple de notre espèce, insistent sur les différences des races, sur les effets funestes de la translation d’un climat dans un autre. Trois cents Allemands, envoyés à Cayenne, en 1765, furent réduits en moins de deux mois à trois individus, dont un seul avait échappé à toute maladie, Sept cents Français, dirigés sur un canton du Mexique par Laisné de Ville-Lévesque, fournirent en deux ans cinq cent trente décès, Suivant Lind, les nouveaux venus dans les Antilles, même entourés de précautions, succombent dans la proportion d'un cinquième par année. Le docteur Twining, qui a longtemps pratiqué dans l’Inde anglaise, assure que l'influence du climat est telle que, dans la presqu'île du Gange, la troisième génération d'Européens de pure race n'existe point. Cette remarque s'applique aux Anglais et aux Portugais. Les nègres résistent un peu mieux, mais cependant périssent très rapidement. Il en est de même pour Ceylan (1). De 1730 à 1752, Batavia a vu succomber plus d’un million de nouveaux venus, L'armée anglaise perd, dans sa patrie et en temps «le paix, 1,2 sur 100 officiers, et 4,7 sur 100 soldats; dans les Indes,
(1) Bullelin de l’Académie de médecine, t. I, p. 320.
CIRCUMFUSA .— ACCLIMATEMENT. 603 les mêmes troupes éprouvent une mortalité trois fois plus grande, d’après une moyenne de trois ans établie par Edmondre. Dans les Antilles anglaises, les calculs de Marshall et Tulloch fixent la proportion des décès parmi la troupe à 1 sur 24; elle s'élève, au Sénégal, jusqu’à 4 sur 7 (Thévenot). On peut multiplier des exemples de mortalité excessive observés chez les individus qui se sont transportés dans des contrées lointaines : mais tous les faits de ce genre, accumulés par la statistique, ne prouvent rien contre l'aptitude que
l'homme peut avoir à! supporter des climats très différents; car 1l faudrait démontrer préalablement que la mortalité doit être attribuée exclusivement à l’action du climat. Quant à l’extinction des immigrants à la deuxième ou troisième génération, a-t-elle été la conséquence certaine de l'essai d’acclimatement dans les localités intertropicales ? ou n’a-t-elle été que l'épisode funèbre de tentatives de colonisation dirigées sans prudence sur des pays dont l’insalubrité était flagrante? Les Européens, dont la postérité s’est desséchée si rapidement au souffle de la zone équatoriale, avaient-ils acquis, avec les signes d’un acclimatement achevé, la prérogative d’engendrer désormais une progéniture assortie au milieu dans lequel elle devait naître? Avant de jeter sur cette terre inéprouvée des existences nouvelles, avaient-ils parcouru la série des transformations qui pouvaient les rendre aptes à vivre eux-mêmes? Les enfants ontils reçu les soins et la direction hygiénique que prescrivait le climat? Quelle a été l'hygiène des colons jetés brusquement de l’Europe dans les Antilles? Que peut-on conclure du sort déplorable des émigrants que la misère chasse en foule de leurs campagnes natales, et qui, dès le jour de leur embarquement pour leur destination lointaine, fléchissent sous le poids de la nostalgie, des. souffrances passées et des fatigues d’une longue route? Qui ne connaît les excès, les bizarres excentricités, les usages nuisibles qui pèsent sur la vie des Anglais dans les Indes? Johnson retrace le spectacle digne de pitié qu’ils présentent, quand, emprisonnés par une coutume tyrannique dans l’étau de leurs étroits uniformes, ils sont inondés par des flots de sueur qui coulent à travers les plis de leurs vêtements. Mais tous les Européens n’ont pas subi le même sort dans leurs tentatives d'implantation sous les tropiques. Dans toutes nos colonies, la population présente un élément sédentaire, créole ou créolisé, se propageant depuis la fondation des établissements coloniaux, et, comme le remarque judicieusement Dutroulau (1), la
(1) Dutroulau, Traité des maladies des Européens dans les pays chauds, p. 108.
seule existence de cet élément établit la preuve de la propriété que possède la race européenne, dans une certaine mesure et par certains moyens, de s’indigéniser dans les pays chauds.
Dans le problème de l’acclimatement entrent des éléments complexes qu'il importe de démêler et de classer : tout climat a des conditions fondamentales qui dépendent de ses quantités extrêmes et moyennes de température, de pression, d'hygrométrie, d’électricité, de la composition du sol, de la proportion et de l'orientation de ses masses continentales ou solides, etc. Il est donné à l’homme de s'exercer à ces influences combinées, de lutter contre leurs variations ; là où elles sont excessives, il payera d’abord un tribut parfois très rude, mais la tolérance du milieu finit par s’acquérir au prix de certaines précautions.
Il est d’ailleurs, même dans la zone intertropicale, des climats ou des localités salubres par eux-mêmes, comme Taïti où la mortalité sur une période de huit ans, accidents de guerre et d'installation compris, n'a point dépassé 0,98 pour 100 de l'effectif des Européens et dans les bonnes années, 0,39 pour 100, comme Bourbon (1,72 p. 100), comme la Nouvelle-Calédonie, où, du 15 août 1856 au 15 août 1858, la mortalité de la garnison de Port-de-France a été de 1,14 pour 100 (1); Gorée, que Thévenot lui-même recommande aux arrivants et aux convalescents de Saint-Louis, le groupe des Saintes à la Guadeloupe, les quartiers du Nord à la Martinique, Gueymas en Sonora, qui, malgré l’absence des pluies et sa température de 36° à 40° c. à l’ombre, est, d’après Celle, un des lieux les plus sains de la terre. Les navires, dit Dutroulau (2), qui se transportent sur tous les points des mers tropicales, sans voir se modifier leur état sanitaire, à la condition de ne point aborder les terres insalubres, ne sont-ils pas aussi la preuve de l’innocuité du climat sidérai sous ces latitudes ?
La température moyenne du littoral de l'Algérie est d'environ 17,5; or dans les éterras templedas du Mexique, où la moyenne est de 20 à 21 degrés, « on rencontre, dit Humbold, le beau climat de Xalappa, de Tasco et de Thilpanzingo, trois villes célèbres par l’extrême salubrité de leur climat. » Pour cet illustre voyageur, nul doute sur la réalité de l’acclimatement et sur l'efficacité du séjour prolongé pour l’acquérir; les chances de longévité paraissent même
(1) Essai sur la topographie hygiénique et médicale de la Nouvelle-Calédonie, thèse de Victor de Rochas. Paris, 1860, n° 250, p. 16. (2) Loc
CIRCUMFUSA.— ACCLIMATEMENT. 605
plus favorables aux acclimatés qu'aux indigènes, Humboldt cite les données suivantes :
Sur 100 blancs créoles (Espagnols)... 8 ont dépassé 50 ans. a HORS 6 4/5 —- 7 MMIAIPES ee eo » : 7 —
— individus de castes mélées.. 6 —
Et il ajoute : « Ces calculs, en confirmant l’admirabile uniformité qui règne dans toutes les lois de la nature, paraissent indiquer que la longévité est un peu plus grande dans les races les mienx nourries et chez lesquelles l’époque de la puberté est plus tardive (1). » Les descendants des Espagnols peuplent aujourd’hui les Canaries ; à Ténériffe les terres sont cultivées par les Espagnols et par des peuplades normandes qui, après trois siècles, se distinguent encore par la blancheur de leur peau (2). La population de Madère se compose en grande partie de Portugais qui cultivent le sol. Catane et Messine,
“qui ont une moyenne thermométrique annuelle de 19°,6 et de 18°,8, voient prospérer la race européenne ; nos troupes d’occupation de l'Océanie comptent moins de décès qu’en France, 17,7 (en 1844) et 12,9 (en 1845) sur 1000, au lieu de 20 sur 1000, chiffre de la mortalité militaire de nos garnisons réunies.
Quelles sont donc les causes de la nocuité plus grande de la plupart des résidences du littoral d'Afrique où la température moyenne annuelle ne s'élève guère au-dessus de 17°,5? Ce sont celles qui s'ajoutent aux conditions fondamentales du climat qui dérivent soit de l’état inculte des terres et des défrichements qu’ils nécessitent, soit de la formation accidentelle des marais par suite des débordements, des dépressions du sol, etc. De là l’insalubrité périodique ou permanente de nombreuses et vastes régions du globe, de là un surcroît de chances et d'épreuves pour le colon. Portés à un haut degré, ces éléments accidentels de la climatologie acquièrent une force de destruction qui brise l’organisation humaine; les régnicoles l’éprouvent aussi bien que les étrangers. Sur les bords du Nil, du Sénégal et de la Gambie, les épidémies frappent les indigènes, quoiqu'ils réagissent encore avec succès contre des quantités de toxique qui tuent l’Européen. Moins prononcés, ces éléments spéciaux du climat perdent de leur nocuité, à mesure que l’on s’y
(1) Essai politique sur la Nouvelle-Espagne, grande édition, t. I, p. 40. (2) Humboldt et Bonpland, Relation du voyage dans l'Amérique méridionale, t. 1, p, 183 et suiv.
habitue; et sans arriver à l’immunité complète, l'économie devient peu à peu réfractaire à des doses de matière miasmatique qui, absorbées par le nouveau venu, lui susciteraient les plus graves accidents. Rien ne prouve mieux la possibilité de l’acclimatement, en dehors de ces conditions surajoutées, que la longévité qui, d’après l'observation de Humboldt, est départie à l'espèce humaine dans les pays très chauds, mais secs à la fois, longévité peut-être plus grande que dans la zone tempérée. Dans les contrées très chaudes et humides naissent les foyers d’insalubrité que la culture et la civilisation restreignent, compriment, effacent, mais qui, par l’incurie d’une société demi-barbare se multiplient, s'étendent et développent une effroyable puissance de destruction. Les climats affranchis des fléaux provoquent seulement l'organisme, qui réussit presque toujours à s’équilibrer avec leurs propriétés ; ceux qui présentent la complication de l’insalubrité accidentelle de l'intoxication palustre, attaquent directement les sources de la vie qu'ils altèrent ou tarissent ; ici l’'acclimatement c'est la civilisation.
Changer de climat, c’est naître à une autre vie : des mutations deviennent nécessaires dans l'exercice alternatif ou simultané des principaux organes, dans le régime, dans les habitudes morales et sociales ; mais, si profondes que doivent être ces mutations, elles peuvent s’accomplir sans entraîner nécessairement la maladie et la mort. Grâce à l’élasticité de notre fibre, grâce à l'amplitude de nos oscillations fonctionnelles, il nous est donné de nous accommoder à tout un ensemble d’influences nouvelles, de nous implanter partout où l'humanité est représentée par quelques-unes de ses nombreuses tribus ; mais c’est à la condition de nous conformer aux convenances de la transition et de combattre par les soins modérateurs de l’hygiène les provocations du climat et les irrégularités de la réaction organique. Que la statistique obituaire des Européens dans les pays chauds ne nous soit point un sujet de terreurs exagérées; nous répétons qu'à part un nombre restreint de localités néfastes, elle proclame moins linsalubrité radicale de certains climats que les complications délétères, mais non absolument incorrigibles, de leur topographie, telles que lexistence de marais, de vastes amas de détritus organique, etc.; elle proclame surtout les conséquences de l'oubli funeste des lois de l’hygiène. Le séjour de Batavia n'est plus aussi malsair qu’au siècle dernier. Les phases de notre occupation de la Moréeet de l'Afrique viennent à l'appui de ce que nous avançons : lors du débarquement de l’armée dans la plaine de la Dyalowa, en face de Navarin, les maladies fondirent sur elle-et multiplièrent
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les victimes; plus-tard, quand les troupes furent mises en possession de tous les avantages d’une bonne hygiène, l’état sanitaire devint excellent. Les premières années du séjour de nos soldats en Algérie réveillenit des souvenirs de deuil et de mort : une terre inconnue, la pénurie des objets nécessaires au traitement des malades, le manque de casernes et d’hôpitaux bien organisés, l'infection des ruines, la corruption des citernes, le croupissement des eaux pluviales; la fermentation d’un sol dépourvu de pavage; ces causes, auxquelles il faut en ajouter beaucoup d'autres, et surtout la nostalgie, l'alcoolisme et la démoralisation, font comprendre l'intensité meurtrière des épidémies qui ont sévi dans plusieurs localités du littoral. Depuis, les constructions, la régularité des services administratifs, l’assainissement des villes, le desséchement partiel des marais, les cultures, une plus grande familiarité du pays, et la sécurité que puise le soldat dans la conscience des soins dont il est l’objet, ont amorti les ravages de la maladie et augmenté les chances heureuses de la pratique. En 1840, l’armée v perdait encore 0,143; en 4843, elle n’y perdait plus que 0,074; en 1845, 0,050. Les données suivantes ne sônt pas moins rassurantes : dans nos cinq colonies de la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane, le Sénégal, l’île de la Réunion, la mortalité a été de 132,4 pour 1000 militaires dans une période de 9 ans, de 1819 à 1827; de 7,42 dans une période de 10 ans, de 1827 à 1837 ; de 6,95 dans une autre période de 40 ans, de 1837 exclusivement à 1847 inclusivement. Un document peut-être plus significatif encore, c’est la statistique des militaires malades évacués de la province d'Alger sur la France de 1840 à 1847 : dans cette période de 8 ans, la progression décroissante des évacuations est comprise entre ces deux chiffres : 4,885 à 51. Naguère, on eût désespéré de l’implantation définitive de la race française dans ce pays; aujourd'hui il n’est plus permis de la mettre en doute. C’est l’hygiène qui a fait ce loisir à la mort : sans hygiène, point d’acclimatement. On a prétendu, d'après les recherches de Mac-Tulloch (1), que la prolongation du séjour, loin d’aider à l’acclimatement, augmente les chances de mortalité , et la statistique, toujours souple et obéissante à tous les paradoxes, s’est empressée de grouper ses chiffres autour de cette opinion. Les faits sainement observés la réfutent : sur 1220 militaires décédés à Alger et pris au hasard, les 3/4 n'avaient point dépassé 17 mois de
(4) Stat. reports on the siclness and mortality among the troops. London, 1839, 1840.
séjour en Algérie (Martin et Foley.) Nous avons mentionné le décroissement numérique des évacuations : sur 4575 dysenteries observées pendant 10 ans en Afrique, 838 appartiennent à la premiére année, 235 à la seconde, 150 à la troisième, 86 à la cinquième, 35 à la septième, 17 à la huitième et 2 à la dernière année. Voici en quels termes Desgenettes résume l’expérience d’acclimatement en Egypte, tentée par une armée tout entière : « Maintenant, quels sont les » résultats de cette expérience, suivie plus de trois ans et demi sur » 30 000 hommes transportés d'Europe en Afrique, et ayant fait » en Asie une pénible campagne? La première question qui se » présente est celle de l’acclimatement : on le voit se faire en deux » ans environ. Les Anglais, que le sort de la guerre rend nos pri- » sonniers, le subissent comme nous; il est marqué par des éruptions » à la peau, des ophthalmies, diarrhées et des dysenteries. Cepen- » dant la salubrité du climat de l'Egypte, et surtout de la Haute, est » définitivement jugée par le nombre comparatif des malades, » moindre dans l’armée d'Orient que dans aucune des autres » armées de la république en Europe (1).»Aubert-Roche (2) affirme d’après son observation sur les lieux, l'acclimatement des Européens sur le littoral de la mer Rouge. Les Européens s’acclimatent facilement au Brésil, à la Vera-Cruz et dans les {terras calientes de la Nouvelle-Espagne : au milieu des épidémies de vomissement noir, les indigènes et les Européens, déjà acclimatés depuis quelques mois, jouissent de la santé la plus parfaite (Humboldt et Bonpland). Est-ce à dire que des régiments européens, exposés aux fatigues, au service de nuit, aux marches, aux travaux de toute espèce, livrés aux excès alcooliques, à la nostalgie, etc., ne fouruiraient point sous les mêmes latitudes une mortalité croissante? C’est ce que nous n'oserions promettre, pas plus qu'il ne nous arrivera de nier l’insalubrité suprême de maintes localités, l’inacchimatement dans des foyers presque inextinguibles d'infection palustre; mais ces exceptions constatées par de lamentables essais, ne constituent que des faits particuliers.
[. — Acclimatement dans les pays chauds.
Les phénomènes et les chances de l’acclimatement ne sont pas les mêmes dans toutes les régions de la zone torride, ni même dans
(1) Desgenettes, Histoire de l'armée d'Orient, 2° édition, 1840, p. 233. (2) Annales d'hygiène. Paris, 1844, t. XXXI, p. 5, 317 et suiv.
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deux pays chauds situés sous une même latitude. Dans les Antilles, à la Vera-Cruz, les influences qui saisissent le nouveau venu diffèrent de celles qui l’attendent aux Indes orientales. Sur 41000 hommes de troupes anglaises qui arrivent à la Jamaïque, le tiers et presque la moitié sont enlevés pendant les huit premiers mois; à Madras il ne périt dans le même laps de temps que la treizième ou quatorzième partie; mais au bout de cinq à six ans, la mortalité atteint dans ces deux contrées le même niveau, parce qu’elle se ralentit dans l’une et s'accroît dans l’autre pendant les premières années qui suivent la transplantation. Dans l'Amérique, elle est due surtout aux ravages de la fièvre jaune, fléau des inacclimatés ; s'ils sarmontent ou évitent cette épreuve, ils ne tardent point à s’accoutumer à la température non excessive des Antilles. Au contraire, dans les Indes orientales, les endémies congénères à la fièvre jaune n’existent que dans quelques localités ; elles sont donc une cause moins générale de mortalité; mais, par compensation, l'élévation beaucoup plus considérable de Ia température, la soudaineté et l'amplitude des variations atmosphériques finissent par occasionner à la longue un grand nombre de maladies fanestes. Les circonstances individuelles n’influent pas moins sur la marche et l'issue de l’acclimatement, ce que l'on comprendra sans peine en réfléchissant que l’'Européen se présente dans les pays chauds avec un excès d’activité digestive, d’hématose et de pouvoir calorifique : le danger sera donc plus grand pour les sujets sanguins et robustes, habitués à une nourriture substantielle et copieuse, comme le sont en général les Allemands, les Hollandais et les Anglais; aussi ces classes d'étrangers se plient moins facilement aux conditions de l'acclimatement, et meurent en plus grand nombre que les Français, les Italiens, les Espagnols. Cette observation a été faite à la fois par Poupé-Desportes, par Bajon, par Leblond, par Rochoux. Thévenot a vu, à Saint-Louis du Sénégal, qu’à l'hôpital et en ville, la mortalité de notre flotte marchande est plus forte pour les marins originaires du nord et du centre que pour les marins du midi de la France : ces derniers se trouvent plus rapprochés, par la modalité de leurs fonctions et le caractère de leur constitution, du type des indigènes. Il y a dans ce fait un avertissement pour le choix des troupes à envoyer dans nos possessions intertropicales, et même pour la composition à donner à notre armée d'Afrique. Les corps de troupes envoyés d'Afrique en Orient, tels que les zouaves, Îles tirailleurs indigènes, la légion étrangère, etc., ont le mieux résisté à Varna et en Crimée; aussi, d’après nos conseils, une bonne partie
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des renforts qu'a reçus successivement l’armée d'Orient, a été choisie par M. le maréchal Vaillant parmi les régiments stationnés én Afrique. Rufz (1) a remarqué qu’à la Martinique les individus de complexion sanguine, fortement musclés et bien colorés, sont le plus promptement et le plus gravement atteints par la fièvre jaune; les gens nerveux, très impressionnables, sont également dans de mauvaises conditions : le tableau qu’il a donné de malades envoyés par les navires à l'hôpital, avec indication de leur provenance, confirme le fait bien connu, dit Chervin (2), qu’en général les hommes du Nord qui $e rendent dans les Indes occidentales y souffrent de la fièvre jaune en raison directe de l’élévation de latitude des pays d’où ils arrivent. Les personnes délicates et sobres, les Iymphatiques, et par conséquent les femmes, ont moins à redouter le climat des tropiques que les hommes à exubérance sanguine et d’une constitution énergique. Le même avantage n’est pas réservé aux enfants, quoiqu’ils se rapprochent des femmes par la forme générale de leur organisation ; plus faibles, plus irritables, dépourvus d’ailleurs des ressources de réaction que créent l'intelligence et la raison, ils périssent en foule dans les contrées dont il s’agit ; tous les observateurs s'accordent à signaler les difficultés qu’éprouvent les parents à les élever et à les conserver. Les Européens qui parviennent jusqu’à la soixantaine peuvent presque compter sur une augmentation de leurs chances ultérieures de vie et sur une santé plus stable qu’ils ne l’auraient eue en Europe (Rochoux). Ajouterons-nous que l’état moral, qu’il ne faut jamais perdre de vue dans l'hygiène des hommes, est un élément capital de Pacclimatement ? Comment mettre en doute l'influence soudaine et profonde de ces émigrations qui jettent l’homme dans un monde nouveau, au contact d’une nature spéciale, au milieu d’une société qui ressemble si peu à nos sociétés occidentales? S'il regarde autour de lui, il voit sur tous les visages une pâleur fiévreuse, une expression de froideur inusitée, l'empreinte d’un état de langueur et de souffrance familières : point de gaieté, point d'expansion vive. Nalle trace de cette agitation et de ce mouvement soutenu qui animent la physionomie de nos cités européennes ; mais partout l’indolence et l’affaissement d’une vie qui doit se faire passive pour durer : la violence des maladies contraste avec le rhythme modique de cette vie ; il s’effraye et de la brusquerie des catastrophes, et de l'allure
(1) Mémoires de l’Académie royale de médecine. Paris, 1843, t. X, p. 223. (2) Bulletin de l’Académie de médecine. Paris, 1849, t. VII, p. 4076.
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vacillante des convalescences, et de la multiplicité des rechutes. Une terreur secrète où déclarée plane sur la première période du séjour ; peu de nouveaux venus réussissent à s’en défendre : elle les livre, victimes inertes, aux coups des épidémies. Chervin invoque à cet égard le témoignage d’un grand «nombre de médecins qui ont pratiqué dans les Antilles, à Saint-Domingue, etc.; lui-même a vu des militaires qui avaient affronté la mort dans cent combats, trembler au seul nom de fièvre jaune, être frappés de la maladie et succomber rapidement,
La révolution, qui a pour résultat d'imprimer à une constitution exotique les caractères de l’indigénat tropical, s’accomplit d’une manière aiguë ou graduelle, par l’apaisement des actes d’hématose et de nutrition, par l’exaltation physiologique de la transpiration cutanée et de la sécrétion biliaire. Il s'opère donc un renversement d'activité fonctionnelle entre les poumons et le foie et la peau. Puisqu'il existe un rapport constant entre l'énergie de la respiration et la quantité de chaleur animale développée, plus le climat est chaud, plus les combustions respiratoires diminuent d'intensité, et la production de la chaleur diminue dans la même proportion. La réduction de l’activité digestive et respiratoire est done la première nécessité d'acclimatement pour l'Européen qui arrive avec une surabondance de sang rouge, épais, riche en fibrine : il faut qu’il perde un excédant de forces organiques, il faut que ses fluides perdent de leur plasticité, et cessent de porter dans tous les tissus une stimulation désormais dangereuse. La chimie moderne a démontré que les transmutations organiques sont en proportion de la quantité d'oxygène absorbé; celle-ci, pour un même volume d’air, est moins considérable dans les pays chauds que dans les climats froids; le mouvement vital qui se règle sur cette absorption d’oxygène diminue donc dans les mêmes conditions et dans le même rapport; or les besoins correspondent aux pertes qu’entraîne le mouvement de décomposition ; celui-ci étant ralenti, les pertes sont moindres, et par conséquent les besoins sont moins prononcés : de là, diminution de l'appétit, affaiblissement de la nutrition, appauvrissement des matériaux organiques, notamment du sang. La décoloration générale des indigènes révèle assez les conditions de ce fluide; le nouveau venu doit parvenir au même degré de défibrination et de déchet globulaire : quand il l’a atteint, il se fait remarquer, comme l’indigène, par létiolement de la peau, par l’abaissement de la calorification (Edwards, Davy), par un air de maladivité, par la lenteur des mouvements; alors son système ner-
veux ne s’exalte plus que par saccades, par paroxysmes, qui augmentent consécutivement le collapsus général; alors il est bien et dûment débilité; alors il produit sur les arrivants la même impression qu'il a ressentie en débarquant à l'aspect de la population indigène, il est acclimaté, il est indigénisé, suivant l'expression du docteur Celle.
Les indications hygiéniques sont les suivantes :
4° Graduer la transition d’un climat dans un autre par une halte prolongée dans les régions intermédiaires et par un régime propre à disposer l’économie à la prépondérance de certaines fonctions ; la tempérance dans les aliments et dans les boissons est une favorable préparation, on ne saurait trop la recommander longtemps avant le départ et pendant la traversée. Lorsqu'on est destiné à aller habiter dans le voisinage des tropiques, ou dans la zone même, il est sage de séjourner quelque temps dans un canton méridional de l’Europe : c’est ainsi que nos régiments sont préparés, par les garnisons du midi de la France, à l'épreuve du climat d'Afrique. La lenteur de la navigation à voile a l'avantage d’acheminer progressivement vers un foyer d'influences nouvelles ; la vapeur, en abrégeant extraordinairement la durée des traversées, peut avoir l’inconvénient de supprimer une gradation utile, et de livrer l'immigrant à l'agression brusque d’un climat très différent de celui qu'il vient de quitter (1). Il ne faut point toutefois se méprendre sur le degré d'efficacité ni sur la nécessité absolue de l’acheminement gradué vers les climats tropicaux. S'ils sont d’une salubrité éprouvée comme Taïti et la Réunion, on peut y diriger sans danger les émigrants sans stations intermédiaires, et celles-ci, multipliées sur la route des Antilles, du Sénégal, etc., ne serviront qu’à atténuer pour le voyageur la première impression du climat météorique, sans augmenter sa résistance aux atteintes de la fièvre jaune, des fièvres palustres, de la dysenterie. D’après Dutroulau, les Anglais ont-renoncé à cette précaution d’échelonner les garnisons sur la route des climats insalubres pour recourir à la création de troupes indigènes et au cantonnement des troupes européennes sur les hauteurs.
2° L'époque la plus opportune pour le débarquement dans les
(1) Cette remarque est imprimée dans notre première édition (1844), t. I, ce qui n'empêche pas Tardieu d’en attribuer la priorité au docteur Celle, dont
l’ouvrage sur l'hygiène des pays chauds a paru en 1848. (Dictionnaire d'hygiène publique et de salubrité, 1852, t.1, p. 15.)
CIRCUMFUSA. —- ACCLIMATÉMENT. 613 pays chauds est la saison qui s'écoule entre les hiveruages ; la saison fraîche et sèche n’est pas la période des épidémies annuelles, des insectes, des eaux corrompues et des viandes de mauvaise qualité ; elle n’est dangereuse que pour les individus détériorés par des maladies antérieures, et ceux-là ne doivent point s’exposer aux chances d’une transplantation.
Dans les contrées chaudes et marécageuses de l’Algérie, l’arrivée doit coïncider avec la cessation de l’endémie annuelle qui s'éteint en novembre. L’hivernage et son arrière-saison étant les plus pénibles pour les Européens et l’époque des recrudescences endémoépidémiques, l’arrivée dans les colonies doit répondre à la fin de cette saison, c’est-à-dire au mois de décembre dans l’hémisphère nord et au mois de juin dans l'hémisphère sud.
3° Une fois rendu sur les lieux, il importe d’être fixé sur les couditions relatives à l'habitation, -à la nourriture, au vêtement, à l'exercice, etc. Il faut placer sa demeure sur un terrain sec et élevé, fuir les vallées, le voisinage des eaux croupissantes, le littoral de la mer s’il est entrecoupé ou parsemé de marécages, constitué par des terres d’alluvion plus ou moins vaseuses ou sujettes à être recouvertes par la mer; on recherche, en général, l'exposition aa nord et à l’ouest, à cause de la fraîcheur des brises qui soufflent de ce côté; mais c’est une jouissance perfide : les vents changent brusquement, et la brusque alternative de chaleur et de froid qu'ils déterminent engendre bien des maladies. L'exposition à l’est est préférable, pourvu qu'on ait soin de se garantir contre l’action directe du soleil. Pour l'individu comme pour les masses d’immigrants, le choix des emplacements est la question de vie et de mort. Depuis longtemps les Anglais, nos maîtres en matière de colonisation, recherchent dans les pays chauds les stations élevées. Aubert-Roche a signalé avec insistance, lorsqu'il s’agit de s’établir dans les régions équatoriales, la nécessité de choisir les lieux les plus élevés et les plus salubres. L’altitude, nous l’avons déjà dit, est le correctif de la latitude. Dans les contrées tropicales les plus malsaines, les stations élevées et bien choisies procurent aux agglomérations d'hommes de race Caucasique un état sanitaire aussi satisfaisant que dans les bonnes résidences des climats tempérés. La Martinique et la Guadeloupe, couvertes de bois et inhabitées dans plus de la moitié supérieure de leur hauteur, présentent dans leur moitié inférieure, qui a 6 à 700 mètres d’élévation sur 6 à 7 kilomètres de largeur, deux étages très différents quant à la nature du sol, des phénomènes météorologiques et de la salubrité. L’étage inférieur, qui
baigne la mer, se compose des parties basses que nous avons reconnues à chaque île, et du littoral des parties hautes ; là se rencontrent les caractères les plus prononcés de la constitution palustre du sol : terres alluvionnaires, vaseuses ou argileuses, noyées périodiquement par les eaux pluviales, couvertes on bordées de palétuviers ; canaux charriant l’eau sablée mêlée à l’eau douce ; flaques d’eau saumâtre où marigots formés à l'embouchure des cours d’eau peu rapides par les flots de la mer; fonds de terre végétale toujours humides et accidentellement noyés par les pluies ; infiltrations souterraines favorisées par un sous-sol calcaire et retenues “par.une base volcanique : on dirait que la nature a réuni dans cette zone toutes les variétés de marais qui peuvent donner naissance à des effluves miasmatiques. C’est sur les bords de la mer, et la plupart près des embouchures des rivières, que sont situés les villes et les bourgs principaux, et c'est sur les points les plus insalubres des terres, qui sont aussi les plus fertiles, que se rencontrent la plupart des grands établissements agricoles.
A 3 kilomètres environ du littoral et à 300 mètresen moyenne d'élévation commence la zone supérieure des terres cultivées, qui finit aux grands bois ; Ià, la constitution toute volcanique du sol, l’inclinaison des pentes, la profondeur et la rapidité des cours d’eau excluent toute idée d'influence marécageuse. Aussi la Guadeloupe possède-t-elle dans les montagnes, à 550 mètres d’élévation, un grand établissement militaire et un hôpital qui rendent les services les mieux constatés pour la convalescence et la prophylaxie des endémo-épidémies dont sont frappées si cruellement les garnisons du littoral; la Martinique, qui n’avait fait jusqu'ici que des essais de camps de préservation, en possédera bientôt un dans la position la plus favorable. Cette dernière colonie possède dans ces sites éle-. vés plusieurs établissements d’eau minérale où les malades trouvent à ajouter aux bienfaits d’un air salubre le traitement médical qui convient le mieux à leurs maladies chroniques.
Entre le camp Jacob et les basses terres, le thermomètre n’accuse qu'une différence de 5 degrés thermométriques. On y compte 175 de jours pluvieux de plus, et un quart d’eau météorique de plus ; l'humidité relative y est un peu plus prononcée, mais corrigée par des vents d’est plus constants et plus forts : il n'en faut pas plus pour soustraire lEuropéen aux influences énervantes du climat des tropiques, pour lui procurer, dit Dutroulau {1),
(1) Dutroulau, Maladies des Européens dans les pays chauds. Paris, 1861, p. 23.
CIRCUMFUSA.— ACCLIMATEMENT. 615 les sensations vivifiantes d’un printemps éternel d'Europe, et l’abriter contre les endémo-épidémies si funestes qui sévissent sur le littoral.
Tant que les nouveaux venus ne participent pas encore à la débilité naturelle des indigènes, tant qu'ils pèchent encore contre le climat par l’'exubérance des forces et par un état trop fibrineux du sang, leur régime doit être peu substantiel, et composé particulièrement d'aliments végétaux; par là seulement ils échapperont à l’imminence phlegmasique qui enveloppe la plupart d'entre eux durant les premiers temps de leur émigration ; qu’ils réduisent à deux le nombre de leurs repas, qu’ils en bannissent le gibier et les condiments incendiaires si recherchés par les marins ; toute surcharge alimentaire a pour conséquence d'élever la chaleur du corps, ce qu'il faut éviter avec soin. La diminution d’appétit et la crainte d’un affaiblissement excessif par l’abondance de {a transpiration portent souvent les Européens à recourir à une nourriture excitante ; mais ils ne peuvent le faire impunément, car l’apparente langueur des digestions n’exclut pas l'aptitude du canal alimentaire et surtout des gros intestins aux diverses nuances d’irritation et de phlogose. Un régime trop nutritif, trop stimulant, est une infraction directe aux lois physiologiques de l’acclimatement, qui ne peut s'effectuer que par la diminution de l’hématose et de la chylification. ILen est de même de l’usage, et, à plus forte raison, de l'abus des alcooliques : c'était naguère un préjugé général parmi les Anglais, qu'à leur arrivée dans les pays chauds, l’emploi‘des boissons stimulantes était nécessaire pour tonifier la fibre et tempérer les sueurs excessives ; cette erreur devait conduire aux excès, et faire bien des victimes. Johnson observe que la sobriété tend à renaître dans les Indes par l'expérience même des résultats funestes de lintempérance alcoolique. Les médecins de notre armée d'Afrique préconisent la nécessité d’une alimentation réparatrice et de la stimulation alcoolique dans nos possessions, qui sont pour la plupart en butte aux eflets de limpaludation ; en effet, des troupes presque toujours en action et soumises à beaucoup de fatigues, ne sauraient s’accommoder du régime qui convient au colon sédentaire des Antilles ou des grandes Indes ; il nous semble néanmoins qu’on oublie quelque peu en Afrique la distinction essentielle à établir, relativement au régime entre les nouveaux venus et les acclimatés ; les premiers se trouveront toujours bien, dans les pays chauds, de boire plus d’eau que de vin. L'eau coupée avec du lait, l’eau acidulée, la limonade, dont l'excès seul est nuisible, sont les boissons qui convien-
nent aux Européens pendant la première année de leur séjour aux Indes, dans le Sénégal, etc. (Andral, Thévenot, etc.) La nature leur offre d’ailleurs, pour étancher leur soif, des fruits délicieux, dont le parenchyme est imprégné de sucs acidules, aromatiques ou sucrés, des oranges, des pastèques, des grenades, des ananas, etc. Si une consommation immodérée de ces produits peut déranger les voies digestives, donner lieu à des flux bilieux et même à des accidents cholériques, ils conviennent dans une juste mesure, et suivant leurs qualités particulières, à tous les estomacs, à tous les tempéraments. IL importe ici d'établir une distinction entre les immigrants libres, en possession des aises de la vie, et les troupes appliquées anx expéditions, aux travaux de route et de défrichement, etc. Celles-ci ont besoin de boissons toniques et même stimulantes : dans les circonstances de guerre, rien ne remplace pour le soldat l’usage du vin pris modérément et celui du café; nous avons préservé plus d'hommes en Orient, guéri plus de malingres et de cachectiques avec ces deux moyens qu'à l’aide de toutes les richesses du formulaire pharmaceutique. L'usage d’une infusion de café le matin, à jeun, est général aux colonies et en Afrique ; Desgenettes l'avait déjà préconisé en Égypte ; l'excitation qu'il produit chez les non-accoutumés ne tarde point à disparaître, et est remplacée par un effet tonique qui aide à réagir contre les influences endémiques.
Le genre d’habillement est indiqué par la mode populaire ; dans tous les pays chauds, on peut remarquer le soin avec lequel les indigènes protégent la tête contre l’irradiation solaire: le turban des Orientaux répond complétement à cette nécessité; le burnous de l’Arabe et le caban du Moréote sont munis d’une espèce de capuchon qui sert au même usage. D'amples ceintures devront entourer de leurs replis moelleux le ventre, qui est dans ces pays la partie la plus sujette à ressentir l'effet des variations de température comme les organes thoraciques le sont dans les climats froids. Ces ceintures sont plus utiles, si elles couvrent immédiatement l’abdomen, que si elles sont appliquées sur le pantalon. Aux étoffes de toile on substituera le coton et la laine. Rochoux attribue en partie la diminution de la mortalité dans les Antilles à l’introduction des vêtements de drap. Les habits de coton, mauvais conducteurs du calorique, isolent la surface cutanée du milieu ambiant ;ilsnetransmettent pas au corps l'impression des températures excessives, et quand celles-ci s’abaissent brusquement jusqu’au froid, ils lui conservent sa chaleur propre ; ils sont préférables à la flanelle, qui de-
CIRCUMFUSA.— ACCLIMATEMENT. 617 vient lourde par l'imbibition de la sueur,et qui irrite parfois la peau jusqu’à provoquer des éruptions. Johnson assure qu’on modère le flux de la peau en reprenant plusieurs fois les vêtements qu’on a fait sécher après leur imprégnation par la sueur : singulier précepte qui ne conduit qu’à la malpropreté et aux irritations de la peau (gale bédouine, intertrigo des aisselles, érythèmes). L'exercice qui active la circulation et le mouvement centrifuge des fluides est évidemment nuisible ; durant les heures les plus brülantes de la journée, les indigènes s’enferment dans leurs demeures, où ils entretiennent, par des courants et par l’évaporation, une agréable fraîcheur : c’est un exemple de plus à imiter. Les nouveaux venus dédaignent ces habitudes d’indolence instinctive; ils bravent le soleil, s’agitent, se fatiguent ; or, cet exercice intempestif contribue certainement à la mortalité qui les frappe. Nous avons observé en Grèce et en Corse l'avantage de la réclusion des troupes pendant les heures de la plus vive insolation. Que la nature des travaux puisse contrarier, empêcher l’acclimatement, on ne saurait le nier, et dans les entreprises de colonisation, il faut tenir compte de ce fait. Entre les deux lignes isothermes de 18 degrés centigrades, il est difficile que l’Européen s'applique à la culture du sol, si ce n’est sur des points où l'altitude compense en partie l’action solaire. Appeler, comme on l’a fait, des Alsaciens, des Bretons, des Suisses, à défricher les terres d'Afrique, à remuer sous un soleil ardent, une énorme épaisseur de détritus organique qui constitue en partie l’humus vierge des vallées, c'est compliquer l'expérience de l’acclimatement, c’est la fausser ; par ce mot aucun esprit sensé n’a jamais entendu la transition immédiate d’un climat à un autre beaucoup plus chaud, avec les mêmes habitudes, les mêmes travaux, la même mesure et le même mode d'activité; encore moins l’application d’an ramassis d'ouvriers et d’oisifs de nos grandes villes de France à la profession agricole en Afrique. Nous avons eu mission d’inspecter l’état sanitaire des colonies agricoles de la province de Constantine, et les enquêtes auxquelles nous avons procédé sur les lieux, nous autorisent à dire que les tentatives de colonisation n’ont pas été réglées de manière à pouvoir fournir des arguments contre la possibilité de l’acclimatement.
Même sous les tropiques, si la grande culture de la terre ne semble pas réservée à la race européenne, on ne saurait lui refuser, d’après Dutroulau, la faculté de se livrer sans danger à un travail quelconque de la terre. À la Réunion, les petits blancs cultivent eux-mêmes leurs terres ; dans les hauteurs des Antilles, les petits
habitants et les troupes s’adonnent sans inconvénient à des travaux de jardinage et de route. Au témoignage du général Dongelot (1), le travail est favorable à la santé des troupes, même pendant les heures les plus chaudes du jour. Les travaux de fortifications exécutés en 18/40 et dans les années suivantes au fort Bourbon, à la Martinique, aux Saintes et à la Guadeloupe ont profité à la santé des militaires européens, dans les lieux secs à la vérité, mais si peu élevés que l’ardeur du soleil n’en était point atténuée, et malgré le règne de la fièvre jaune dans toute son intensité. En 1854 et 1855, pendant que la fièvre jaune ravageait la Basse-Terre (Guadeloupe), la garnison fut employée pendant les deux saisons à refaire la route qui conduit au camp Jacob ; échelonnée dans des postes dont un ne contenait pas moins de 80 hommes, des travaux avaient lieu de six à dix heures du matin et de trois à six heures du soir, il n'y eut que deux cas de fièvre jaune dans le poste le plus élevé, sur des hommes qui venaient de la Basse-Terre. Il est juste de noter, avec Dutroulau, que les opérations s’exécutaient sur des terrains en pente, sur des plateaux élevés et dégarnis de toute végétation.
La rosée et la fraîcheur pénétrante des soirées ne sont pas moins à craindre ; aussi convient-il de se coucher de bonne heure. Les lits composés de matelas de crins, seront exhaussés au-dessus du sol ; on les remplacera utilement par l'innovation anglaise des ca dres suspendus en forme de hamacs ; une gaze les défendra contre les insectes. L’iInsomnie est l’un des tourments des Européens. Leur rendre le sommeil, dit Andral, c’est mettre en leur faveur une grande chance de santé. Les bains froids pris le soir y disposent ; ils ne sont pas moins indiqués pendant le jour pour modérer la transpiration, pour débarrasser le corps d’un excès de calorique qui l’accable, pour l’habituer à l'impression du froid dans un climat où les mutations atmosphériques sont fréquentes ; mais il faut en user avec circonspection ; l’immigrant s’en abstiendra dans les premiers temps, surtout s’il craint l’eau froide, afin d'épargner à ses fonctions cutanées une brusque perturbation; le bain chaud doit toujours être proscrit; c'est donc le bain dégourdi, de douze à quinze minutes qui, pris deux fois par semaine, lui sera une pratique aussi utile qu’agréable (Dutroulau); il en abrégera graduellement la température en même temps que la durée, jusqu’à le prendre frais; à cette limite de tolérance, mieux vaudra le pren-
(1) Godineau, De l'hygiène publique aux Antilles francaises, thèse. Montpellier, 41844, in-4.
CIRCUMEUSA. — ACCLIMATEMENT 619
dre à ciel découvert, dans une rivière, dans un bassin à eau courante, et si l’eau douce fait défaut, dans la mer, où il ne restera que deux à cinq minutes. L'heure opportune daus la saison chaude est le matin avant dix heures, dans la saison froide le soir avant six heures. Une pratique prudente du bain froid, et, à défaut du bain, l'immersion dans une baignoire ordinaire ou la douche de toilette, est dans les régions tropicales un des moyens les plus efficaces qu'on puisse opposer aux impressions trop vives du elimat et aux émanations morbifiques des sols insalubres, réserves faites pour les antipathies ou les cas d’intolérance mdividuelle. (Dutroulau.)
Quand l’immigrant commence à présenter les signes de l’acclimatement, son régime alimentaire exige des modifications : il ne s’agit plus de réprimer l'essor de la vie nutritive ; il faut songer à prévenir l'épuisement des forces, le relâchement des tissus, la dissolution des fluides. Le moment est venu de rendre l'alimentation plus excitante, moins ténue ; la langueur des fonctions digestives exprime alors l’atonie de cet appareil. Mais encore ici des ménagements sont nécessaires. Ne passez point subitement de la sobriété au luxe des repas abondants et toniques; tenez compte d’ailleurs des maladies qui ont existé antérieurement, et qui ont laissé peutêtre dans les organes digestifs, des traces de phlegmasies promptes à se rallumer. Dans les pays chauds, mais variables et marécageux, les aliments doux, féculents, les végétaux, la volaille, les œufs, le poisson, peu de gibier, du vin généreux en petite quantité : tel est le meilleur régime à suivre. Les vins de Provence et du Roussillon, qui sont distribués aux troupes dans nos colonies sont trop chargés d'alcool. A une époque plus avancée de l’acclimatement, quand la fusion de l'Européen et du créole est presque complète, la stimulation alimentaire pourra être portée plus loin ; mais, malgré lautorité de Bajon, nous n’oserions conseiller les aliments pimentés, les boissons toniques, les vins généreux, le tafia, comme bases du régime des acclimatés ; füt-il vrai, comme le raconte le voyageur Péron, que les naturels de l'ile de Timor se préservent de la dysenterie par l’usage des épiceries et par la mastication habituelle du bétel (1), nous nous garderions de renouveler anx nouveaux venus dans ces parages le précepte de Salerne :
Dum Romæ fueris, romano vivite more.
(4) Mélange très âcre, composé ordinairement avec la feuille d’une espèce de poivrier, une assez grande quantité de feuilles de tabac, de la chaux vive et de
Ceux qui résistent à ce régime incendiaire, dit Forget (1), font parade d’impunité, tandis que les victimes ne reviennent pas témoigner de leurs erreurs. La sagesse veut que les acclimatés se rapprochent du genre de vie des indigènes, mais non qu’ils en adoptent les vices, les excès ou les ignorantes routines, dont un régime trop stimulant n’est pas la moins funeste.
La durée de la transformation organique, dont le terme est l’acclimatement, nous semble difficile à préciser. Rochoux la porte au moins à deux ans révolus. Rufz a vu la fièvre jaune attaquer, au début de l'épidémie de 1838, des personnes qui se trouvaient à la Martinique depuis trois à dix ans; mais elles furent moins gravement aflectées. Desgenettes fixe à deux ans la révolution de l’acclimatement à l’égard de la peste d'Égypte; dans les parages des Antilles, Lind promet ce bénéfice au bout d’un an aux matelots qui ne quittent presque jamais la mer. D’après Périer (2), une ou deux années de séjour en Algérie modifient l’homme assez profondément pour qu’il ait désormais toutes les chances en sa faveur, s’il n’a pas été gravement malade jusqu’à ce moment ; s’il a déjà beaucoup souffert, l'avenir lui prépare des épreuves plus redoutables encore; car il ne saurait espérer contre les rechutes et récidives des maladies locales (diarrhée, dysenterie, fièvres paludiques) l'espèce d’immunité qui résulte communément des attaques de la fièvre jaune, du choléra, de la peste, probablement aussi des fièvres éruptives et des fièvres typhiques ; au contraire, les premiers accès de fièvre intermittente ou rémittente disposent l’organisme à la répétition des mêmes accidents, et chaque retour fébrile augmente la détérioration générale et accélère la cachexie. Au demeurant, il serait hasardeux de déterminer la période exigée pour l’appropriation de l'organisme aux influences d’un milieu nouveau ; les conditions hygiéniques, la prudence des nouveaux venus, leur force morale, les habitudes, sont les régulateurs de cette transformation ; la diversité des lieux et leur mesure ou leur nature d’insalubrité en décident la marche et lissue. L'équilibre avec les modificateurs essentiels du climat s’établit avant l'épuisement des influences accidentelles qu'il comporte, et dont la plus constante, la plus dangereuse, la plus opiniâtre, n’est autre que l’intoxication palustre. Dans les contrées qu’elle infecte,
la noix d’arec. (Voyez Mérat et Delens, Dictionnaire de matière médicale et de thérapeutique générale. Paris, 4829, t. [, p. 583.)
(1) Médecine navale, t, 1, p. 336.
(2) Hygiène de l'Algérie. Paris, 1847.
CIRCUMFUSA, — ACCLIMATEMENT. 621 point de garantie stable, point de sécurité à échéance fixe. Dans l'Algérie, des individus épargnés par les premières épidémies sont atteints à une époque où ils s’en croyaient définitivement à l'abri; aux États-Unis d'Amérique, on a étendu jusqu’à neuf ans de résidence non interrompue le temps nécessaire pour la préservation de la fièvre jaune à son plus haut degré. L'acclimatement s'obtient, tantôt sans maladie ni souffrance, tantôt après une phlegmasie intense du tube digestif, du foie ou de l’encéphale, précédée ou non de troubles divers. Dans les contrées chaudes et marécageuses, c'est par les accidents aigus ou lents de l’impaludation que passe le nouveau venu. Le mode d’acclimatement le plus heureux est celui qui assimile graduellement le colon aux indigènes, sans secousse grave ni souffrance apparente ; il blémit, perd son embonpoint, une partie de ses forces ; ses traits se rident; il vieillit et tend au repos; cette sorte d’atonie générale s'étend, quoiqu'à un faible degré, à ses facultés intellectuelles et morales ; il a adopté les mœurs locales; il a subi, comme on l’a dit, une sorte de créolisation. Il y a des organisations qui ne peuvent se plier aux influences du nouveau climat; si elles ne sont enlevées par la catastrophe d’une affection suraiguéë, elles se consument lentement, et livrent presque toujours au scalpel les vestiges d’une lésion chronique du foie ou du canal digestif.
L’acclimatement se perd par suite d’absences prolongées ; en d’autres termes, l'organisme change ses allures, suivant les modificateurs qui agissent sur lui ; les créoles qui sont envoyés dans un âge tendre en France, les colons éloignés depuis douze à quinze ans, rentrent dans les conditions de l’Européen inacclimaté, et, à leur retour dans les pays chauds, ils redeviennent tributaires des endémies qui y règnent ; de là pour l’autorité militaire l’mdication de n'accorder aux soldats acclimatés d'Afrique et des colonies que des congés d’une durée assez courte pour ne point les exposer à perdre le bénéfice de l’acclimatement. Les hauteurs des îles volcaniques de nos Antilles, refuge précieux pour les Européens contre l’insalubrité des basses terres, ne leur procurent aucune immunité persistante au delà de la durée de leur séjour ; redescendus dans les villes du littoral, ils retombent sous l’imminence des endémo-épidémies comme s'ils arrivaient d'Europe ; ces stations privilégiées les en préservent tant qu'ils ÿ demeurent; malades, ils s’y rétablissent ; mais en les quittant ils rentrent dans les conditions de l’immigrant. L'acclimatement assimile l’immigrant aux indigènes sous le rapport pathologique ; il devient sujet aux mêmes maladies, pas-
sible des mêmes influences. Avant cette époque, les phases de sa santé alternaient avec celles de la santé des indigènes : le printemps, froid, humide et dangereux pour ces derniers, produisait sur lui la sensation inoffensive d’une chaleur modérée ; il tombait malade en été qui est une saison salubre pour les indigènes ; réduit à leur niveau physiologique par un séjour prolongé, il endure les chaleurs estivales, et comme eux il redoute le vent de mort (nord), qui leur jette au printemps nombre de phlegmasies intenses. Dans une mème contrée, l’acclimatement peut offrir des conditions diverses en rapport avec les conditions propres des localités, de telle sorte que le colon, équilibré avec les influences d’une province, ne pourrait sans risque émigrer dans une autre ; chaque station, chaque résidence a son type d’insalubrité et sa spécialité pathogénique ; l'habitant d'Alger, qui se rend à Bône, doit redouter plus particuhèrement les fièvres graves ; s’il se dirige vers Oran, c’est la dysenterie qui le menace; s’il s'élève sur les ondulations de l’Atlas, autre imminence morbide qui, suivant l'altitude, se rapproche de celle des climats tempérés chauds et tempérés froids. Pour les enfants, le danger est encore plus grand, comme nous l'avons vu ; mais leur mortalité en Afrique tient en partie, dans certaines classes de la population, au défaut d’appropriation du régime, au manque de soins hygiéniques, à l’incurie des parents. On a remarqué qu'elle est généralement beaucoup moindre chez les enfants des Israélites ; les esprits prévenus n’y voient qu'affaire de race, et d’une race qu'ils outragent ; l'observateur impartial fera la part des vertus de famille et de la sollicitude des parents juifs pour leurs enfants.
Il. — Acclimatement dans les pays froids.
Les climats tempérés paraissent froids aux habitants de la zone torride. Ce que nous dirons d’eux s'applique, dans une nuance amoindrie, à ceux qui passent des climats tempérés dans les contrées plus rapprochées du pôle. L'homme des tropiques arrive dans les pays froids avec un pouvoir insuffisant de calorification ; 1l faut donc que sa respiration s'active; et comme le carbone et l’hydrogène, éliminés par la respiration, sont restitués par les aliments, il s'ensuit que le besoin d'alimentation augmente avec l'énergie de l’hématose (1). L'exercice qu'il est forcé de prendre pour favoriser la circulation, et pour accroître la chaleur du corps, a pour résultat
(4) Liebig, loc, cit., p. 16.
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l'accélération des mouvements respiratoires et nécessite également un surcroît de nourriture : aussi ses fonctions digestives qui languissaient sous le ciel de l’équateur, s’éveillent avec force; ül éprouve un appétit qui lui était inconnu; et, s’il se laisse entraîner trop loin par le plaisir de le satisfaire, il ne tarde point à offrir les attributs de l’état pléthorique qui le place sous l'imminence de phlegmasies aiguës. L’obésité qui arrondit la plupart des créoles transportés dans nos climats, n’est donc qu’une conséquence exagérée de la direction que prennent forcément les mouvements de la vie : c'est sur les poumons et sur le tube digestif qu'ils tendent à se concentrer. Le rôle de l'hygiène consiste presque exclusivement à modérer ces concentrations splanchniques, d’une part, en provoquant la transpiration cutanée qui diminue brusquement, tandis que celle du poumon augmente; d'autre part, en luttant contre l'exigence d’un appétit soudain et en maîtrisant l’élan des fonctions assimliatrices. Que les émigrants des pays chauds se défendent des excès de table, qu'ils usent avec mesure de boissons alcooliques, qu'ils leur préfèrent le thé et le café, qui ont l’avantage de produire une réaction centrifuge, et d'entretenir le travail dépurateur du tégument externe; qu'ils aient recours aux frictions sèches ou humectées par un liquide stimulant, aux bains de vapeur, dont l'usage est populaire dans le Nord; qu'ils entretiennent dans leur demeure une température douce et constante; qu’ils portent des vêtements non conducteurs du calorique, et dont la surface tomenteuse produit sur la peau une excitation fluxionnaire.
La transition est moins aigué, et, par conséquent, moins chanceuse pour les habitants des climats témpérés, qui sont exercés par la révolution annuelle des saisons, au contraste et à l'excès des qualités de Pair; néanmoins les indigènes des tropiques résistent avec avantage à l’épreuve des climats froids. Si quelques-uns sont atteints par le froid dès l’abord, jusqu’à s’engourdir dans une sorte d’hivernation, d’autres y réagissent par un développement de force et de caloricité assez analogue à celui qu’on présente au sortir d’un bain froid, mais avec cette différence qu'il s'opère avec continuité et dans une mesure inférieure. Cette exaltation de la puissance calorifiante ne se maintient guère au delà des deux premières années ; passé ce terme, les immigrants rentrent dans ja condition de la population indigène, et deviennent sensibles, comme elle, à l'impression du froid; mais ils le supportent mieux : les créoles de la grande armée ont moïns souffert dans la retraite de Russie que les soldats originaires des régions tempérées.
Le passage des pays chauds dans les climats froids prépare ou aggrave certaines maladies, et influe favorablement sur d’autres. L'émigration est souvent pour les colons des tropiques le seul moyen de salut contre des affections qui ne peuvent guérir qu’en dehors de la sphère où elles prennent naissance ; telles sont : les fièvres paludiques, la dysenterie aiguë ou chronique qui les complique ou leur succède si fréquemment, la diarrhée, la colique sèche avec ou sans hépatite. La nécessité de fuir devient plus pressante encore par les rechutes qui entraînent un rapide épuisement; la succession des saisons n'ouvre aux malades aucun espoir de guérison ; si les vents d’est les délivrent des fièvres de l’hivernage, la température excessivement variable de la saison nouvelle leur sera une cause de dysenterie ; l'unique ressource est dans un prompt départ : « Combien sont partis sur un lit qu’ils ne pouvaient quitter, qui ont trouvé au large une guérison inespérée{1)! » L’opportunité du départ dépend de la nature des maladies et des organes à modifier; les fièvres chroniques, qui cèdent à l’influence d’un air sec et modérément froid,exigent qu'il ait lieu au commencement de notre hiver. Les affections du foie contractées dans nos colonies s’amendent pendant la traversée, grâce à la régularité du régime, à la température plus uniforme et à la pureté de l’air maritime ; elles s'accommodent du froid, qui relève l’action du poumon et déverse sur lui l’excès d'énergie vitale qui s'était fixée sur le foie; le poumon devient, pour ce viscère, suivant l’expression de Thévenot, un organe préservateur ; néanmoins il faut ménager à la peau la gradation des températures, et épargner au tube digestif les brusques agressions d’un changement de régime. Les dysenteries miasmatiques gagnent toujours à l'éloignement du foyer d'infection ; mais le froid les exaspère. Soulagées par le mouvement du navire, par l’air doux et tiède des mers tropicales, elles s’aggravent aux approches de la terre, où les brumes, refoulées par les vents, enveloppent le navire d’une humidité froide et pénétrante; les dysentériques éviteront donc de faire coïncider avec l’hiver leur arrivée en France; ils éviteront surtout le passage dans les climats froids. Les gens à poitrine irritable, prédisposés au catarrhe bronchique ou à la tuberculisation pulmonaire, ont besoin de précautions nombreuses, quand, après un long séjour dans une contrée chaude, ils reviennent dans un pays froid ou tempéré. Même danger pour les indigènes et les créoles, quelle que soit leur constitution : le pou-
(1) Thévenot, Traité des maladies des pays chauds, p. 368,
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mon, suractivé dans ses fonctions, s’enflamme avec une extrême facilité; pour eux, la phthisie devient dans nos climats ce que la fièvre paludique et la dysenterie sont pour nous dans la zone torride : elle les décime en détail, et souvent elle se développe chez eux avec une acuité qui précipite la catastrophe. Plus sujets aux affections éruptives que dans leur patrie, ils sont fréquemment surpris pendant leur convalescence par des symptômes d’affection pulmonaire ; la rougeole les dispose particulièrement à la phthisie, sans doute à cause de la bronchite capillaire dont elle est souvent accompagnée. [Il nous semble, toutefois, que l’on a exagéré l'influence de la transplantation sur le développement de la phthisie pulmonaire ; nous avons connu à Paris un grand nombre de jeunes gens du Brésil, du Mexique, etc., qui n’ont souffert ni du froid de nos hivers, ni de la température humide et variable de nos saisons intermédiaires. L'exemple tant cité des singes enfermés dans nos ménageries est peu concluant ; il faudrait savoir, objecte avec raison Louis (1), comment ils meurent dans les pays chauds, s'ils y sont plus rarement affectés de tubercules qu’à Paris ; la réclusion, l'insuffisance de l'exercice, le mode d'alimentation, mêlent ici leur influence à celle de l’atmosphère. Les vaches sédentaires dans les étables de Paris succombent en grand nombre à la phthisie ; cependant elles sont préservées du froid et des variations de l’air, et elles n’ont pas changé de climat. Au reste, les singes déportés des forêts du Brésil dans les cages de nos ménageries sont-ils dans les mêmes conditions que l’homme qui s'éloigne volontairement d’une contrée intertropicale où la civilisation tend à faire la vie sociale à l’image de la nôtre, et le moral, cette source inépuisable de modifications physiologiques, ne le comptez-vous pour rien ? ou laccordez-vous dans une égale mesure aux quadrumanes du Jardin des plantes? Ces remarques, consignées dans les précédentes éditions de ce livre, viennent de recevoir une confirmation importante. J. Rochard (2) rapporte que, depuis Pabolition de l'esclavage, un grand nombre de familles créoles ayant quitté les colonies, et surtout les Antilles, pour venir s'établir à Brest, il n’a pas observé parmi elles plus de phthisiques que dans le reste de la population ; il ajoute qu’il en est de même des jeunes créoles qui s'engagent dans les régiments d'infanterie de marine. Wilson, imité depuis par presque tous les médecins des marines anglaise et française, a donné le conseil de
(1) Recherches sur la phthisie, 2° édition. Paris, 1843, p. 610. (2) Mémoires de l’Académie de médecine, 1856, t. XX, p. 107,
ramener en Europe les individus atteints de phthisie dans les pays chauds, l'observation et la statistique ayant démontré que cette mesure offrait l'unique chance de ralentir ou d'arrêter la marche de la tuberculisation. Aussi les médecins de nos colonies renvoient-ils en France les marins et les soldats atteints de phthisie sous ces latitudes (1).
En général, le passage d’un climat chaud dans un climat froid, quand il s'opère graduellement, est profitable à l'économie : il apaise la susceptibilité excessive du système nerveux, il rehausse le ton de la fibre musculaire; il sollicite, par un air plus dense et plus oxygéné, l’action des organes respiratoires; un sang mieux élaboré baigne tous les tissus et rend aux organes d’assimilation leur vitalité; les digestions s’exécutent avec aisance, les forces nutritives s'équilibrent entre toutes les parties; la permarience du froid consolide cette modalité des fonetions qui a pour résultat la vigueur du corps et la stabilité de la santé. Sans doute une civilisation avancée a fourni à l’homme un complément de ressources pour lutter avec succès contre les rigueurs de la zone polaire, contre l'hiver de la zone tempérée, tandis qu’elle est moins efficace peutêtre pour neutraliser les mconvénients de la zone équatoriale; mais l'histoire des voyages et des établissements qui ont été tentés dans les pays chauds et dans les pays froids diffère tellement, qu’on ne peut méconnaitre la facilité plus grande de l’acclimatement dans ces derniers. La pêche de la baleine retient pendant des années entières nos marins dans les parages les plus rigoureux sans que leur santé en éprouve aucun dommage ; les équipages des capitaines Ross, Parry, Franklin, Dumont d'Urville, ont vécu sans maladie au milieu des glaces; on n'a pas oublié la prospérité singulière des factoreries fondées dans le xvi° siècle au Spitzberg par les Hollandais; au contraire, les régions intertropicales ont dévoré plusieurs milliers de générations d'Européens : leur splendide soleil n’éclaire que des épidémies et des funérailles.
11 Acclimatement dans les localités.
* Les phénomènes de cet acclimatement, et les règles d'hygiène qui s’y rapportent, varient suivant la température, l’état hygrométrique, les émanations et la pression atmosphérique.
1° Passer d’une localité dans une autre relativement plus froide ou plus chaude, c’est s’exposer à des nuances d’effets qui se con-
(1) J. Rochard, loc. cit., p. 140.
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fondent avec ceux que nous venons d'étudier. Les Italiens, les Espagnols qui viennent se fixer en France, perdent leur sobriété, mangent avec plus d’appétit, et acquièrent de l'obésité; le céfitre, l’est et le nord de la France produisent sur eux des modifications semblables à celles qu'éprouve le créole nouvellement débarqué en Europe. Pour les Allemands, l'Italie est un pays chaud, et leur impose des précautions en conformité avec leurs sensations. Audouard a vu des soldats originaires du nord de la France être atteints à Naples de fièvres qui, par leur forme et leur gravité, rappelaient le fléau des Antilles. Cleghorn a observé chez des Anglais, à Minorque, de nombreux cas du même genre.
2° L'établissement dans une localité beaucoup plus humide que celle où l’on a vécu jusqu'alors entraîne ou des modifications promptes qui se résolvent dans un état morbide local, ou une altération progressive de la constitution, qui finit par assimiler lesnouveaux venus au type physiologique des habitants. Dans le premier cas, on observera quelques affections de nature catarrhale, localisées dans la membrane muqueuse des voies aériennes ou des voies digestives, caractérisées par l’exubérance de la sécrétion dont elle est le siége, et par les irrégularités ou la dépression habituelle de l’innervation : ce sera un catarrhe bronchique, un embarras gastrique, une diarrhée muqueuse; et si le système nerveux est intéressé, on pourra observer ce que l’on appelle encore dans quelques pays la fièvre muqueuse, cette variété de l'affection typhoïde dont Ræœderer et Wagner ont tracé le tableau. Dans le second cas, il s'opère dans la constitution un changement sans trouble morbide évident : la sensibilité générale diminue ; les sympathies organiques s’émoussent : la peau s’étiole ; les tissus musculaires sont moins colorés, moins contractiles ; l'élément cellulaire prédomine; la formation graisseuse augmente, ainsi que les sécrétions des muqueuses. Un moment vient où la transformation est achevée, où l’harmonie s’établit entre l’organisine déchu et le milieu insalubre dans lequel il est plongé, L'hygiène des localités humides et froides ne diffère pas de celle des pays froids : on insistera davantage sur l’usage des boissons théiformes, aromatiques, légèrement excitantes, sur les pratiques qui ont pour objet l'entretien ou le rétablissement de la transpiration cutanée qui tend à se supprimer ; les liqueurs alcooliques, à doses modérées, peuvent être ajoutées sans inconvénient à la boisson fermentée qui est nécessaire aux repas; ceux-ci seront composés en majeure partie de substances animales ; des vêtements chauds «et des habitations soigneusement préservées de toute humidité com-
pléteront la prophylaxie : ainsi réglée et soutenue, elle réussit à corriger chez les classes aisées de l’Angleterre et de la Hollande la constitution catarrhale, lymphatique et scrofuleuse, qui végète dans les froides brumes de leur atmosphère.
3° Il est toujours hasardeux de tenter l’acclimatement dans les localités à émanations palustres ; c’est sur les hauteurs éloignées et hors de leur vent que sont le refuge et le salut. Dans les pays où la chaleur et l'humidité impriment un funeste essor au dégagement miasmatique, on ne saurait trop rappeler aux chefs de l’armée, aux chefs des immigrations, les influences préservatives de la climatologie verticale ; non-seulement l'altitude compense les effets de l'irradiation solaire plus ou moins directe, mais encore elle neutralise, elle anéantit le maléfice des plus énergiques foyers de fermentation délétère qui parsèment les terrains bas, les vastes dépressions du sol. Sous les latitudes intertropicales, se rencontrent de frais climals; au-dessus des palétuviers et des marécages pestilentiels de l'Afrique méridionale, existent de salubres stations où n'arrive point le miasme fébrifère : dans cette superposition de climats gradués, quelle immense ressource pour la conservation des hommes, pour l'extinction des épidémies meurtrières, pour la retrempe des constitutions détériorées! Les stations qui préservent, sont aussi celles qui guérissent : les fébricitants du littoral de nos Antilles se rétablissent aux Pitons ou au camp Jacob. Il n’est pas toujours nécessaire, pour l’un ou l’autre résultat, de se réfugier sur les hauteurs ; même dans la zone torride, se trouvent des climats ou des localités exemptes de paludisme : les fiévreux de Madagascar vont se rétablir à la Réunion; ceux du Sénégal, à Gorée. Entre 20° 10! et 22° 26 de latitude sud, une grande île äe l'océan Pacifique, ayant 66 lieues mariues de long sur 10 de large, a des marais et des marécages dans son intérieur, des plages tour à tour inondées et découvertes pas les marées, des atterrissements limoneux, une végétation palustre qui rappelle celle des palétuviers, etc. : « Chose vraiment extraordinaire, s’écrie V. de Rochas, malgré tous ces éléments fébrigènes, la fièvre est presque inconnue dans ce pays, et il est extrêmement rare qu'on trouve dans des affections quelconques indication à quinine (1). » Les Européens ont remué des terrains neufs pour les cultiver, jeté des chaussées sur les marais, desséché une partie de celui qui existe à Port-de-France ; ils en ont
(1) Essai de topographie hygiénique et médicale de la Nouvelle-Calédonie, thèse, Paris, 4860, p. 15.
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fouillé le fond pour les constructions, et pas un seul cas de fièvre ne s'est montré chez les travailleurs. Dira-t-on que la latitude est impropre à la production des fièvres? mais elles désolent des pays voisins, les iles Viti, les Nouvelles-Hébrides. Si des nécessités inéluctables condamnent à retenir des masses d’hommes dans la sphère d'activité des foyers d'impaludation manifeste, mieux vaut assainir le pays que d’échafauder un système pénible de prophylaxie. Le desséchement des marais est peut-être le plus grand bienfait qu’attende l'humanité. Sur plus de 400 000 hectares de marais qui existent en France, 120 000 sont susceptibles de culture : en les séchant, on augmenterait donc les moyens d'alimentation publique, en même temps qu'on assurerait l'amélioration physique de notre espèce et la prolongation de la vie humaine. Déjà la Bresse, la Sologne, ont vu diminuer le nombre de leurs marais ; la compagnie des Landes poursuit ailleurs le même but. Si ces travaux étaient imités partout où il existe des eaux stagnantes, les endémies les plus meurtrières auraient bientôt disparu du globe. Nous avons esquissé leur mode d'exécution ; mais une hygiène sévère doit y présider. L'opportunité des travaux de desséchement correspond à l’époque où la fermentation des marais est nulle ; inalheureusement, les ingénieurs les font commencer au fort de l'été, pour profiter de la diminution des eaux. Les ouvriers devront être choisis parmi les plus robustes et les mieux constitués; ils auront des vêtements épais, des chaussures hautes et imperméables ; ils ne se rendront pas à jeun sur le lieu de leurs travaux, qui cesseront avant la fraicheur du soir; ils recevront une nourriture réconfortante, assaisonnée; une boisson fermentée et une ration d’eau-de-vie leur seront distribuées, ainsi qu'une infusion légère de quinquina qu’ils boiront entre leurs repas : des feux seront allumés dans le voisinage pour qu’ils puissent sécher leurs vêtements dès qu'ils interrompent leur opération ou qu’ils ressentent les effets de l’humidité. L'application de ces précautions doit être impérieuse et stricte; grâce à cette discipline hygiénique, trois cents ouvriers ont pu mener à fin le desséchement de l’étang de Coquenard, sans qu’un seul d’entre eux ait éprouvé le moindre accident ; le même succès couronna l’entreprise du curage du bras de la Seine qui forme l'île Louviers, curage opéré impunément par deux cents ouvriers qui, dans l’espace de deux mois, enlevèrent et transportèrent à une grande distance environ 9000 mètres cubes de vase (1). Éloignons des localités maré-
(1) Parent-Duchâtelet, Hygiène publique. Paris, 1836, t. I, p. 487.
cageuses les individus faibles, épuisés par les privations ou les maladies, les femmes, les enfants. Ceux qui ont vécu longtemps dans le voisinage d’un marais ne peuvent compter sur le bénéfice de l'habitude en allant habiter sur les bords d’un autre marais : ils trouveront peut-être dans leur nouvelle résidence la fièvre qui les a épargnés dans la première. Quand on est obligé de demeurer dans un pays marécageux, il faut choisir son habitation de manière à éviter le vent qui souffle dans la direction des eaux stagnantes ; l'interposition d’un obstacle, tel qu’une montagne, un bois, ou seulement un rideau d’arbres, est une garantie contre leurs effluves. A défaut de ces avantages naturels, il faut savoir y suppléer par upe plantation d’arbres et par l’occlusion complète des ouvertures que l'habitation peut avoir du côté des marais. Elle sera établie, s’il se peut, sur un lieu élevé et sec; si elle se compose de plusieurs étages, c’est dans la partie supérieure que l’on devra s'installer. Les autres règles consistent à prendre une nourriture substantielle, composée de viandes et de végétaux sapides, à faire usage de quelques condiments énergiques (oignons, ail, raïfort, moutarde), d’une boisson fermentée, à s'abstenir de l’eau de marais ; s’il n'y en a point d'autre, à la purifier au préalable ; à se vêtir chaudement, à ne pas sortir soir et matin, à se garder de toute humidité, à ne Jamais s'étendre par terre au voisinage du marais. On a cru remarquer, en Afrique, que les fumeurs de tabac sont moins atteints par les épidémies ; ce mode d'usage du tabac serait donc indiqué. Les Moréotes et les Arabes consomment beaucoup de café peu où point sucré, et sans qu'il soit clarifié par le repos; cette liqueur un peu amère a le double avantage de tonifier l'estomac et d’entretenir l’action éliminatrice de la peau : aussi y a-t-il dans la troupe turque un individu chargé spécialement de préparer pour elle le café : c'est le kawadyi, ou cafetier. Autant l'emploi modéré d'une boisson fermentée relève et soutient, autant l'abus des alcooliques dispose à l’intoxication paludique : les fatigues, les excès de tous genres, l’énervation du coït, agissent de la même manière.
Les contrées marécageuses offrent-elles moins de phthisiques que les pays plus salubres, et les endémies de fièvres intermittentes excluent-elles les tubercules ? Cette doctrine, dit Lebert, a été professée il y a vingt ans par Schœænlein, dans son cours de pathologie, et adoptée par l’école de Vienne. On connaît les faits nombreux que les médecins français, belges et hollandais lui ont opposés. À Rochelort, foyer d'intoxication palustre, Lefèvre a compté sur 615
CIRCUMFUSA, — ACCLIMATEMENT. 631 autopsies, 132 sujets tuberculeux (1). Dans le bas Valais, où la fièvre intermittente est endémique, Lebert a noté le grand nombre des phthisies. Virchow (2), conduit, à l’occasion d’une mission officielle en Silésie au commencement de 1848, à discuter l'influence des marais sur les tubercules, arrive à cette conclusion que, s’il existe quelques contrées où les tubercules ne se rencontrent point avec les fièvres intermittentes, il en est beaucoup d’autres où les deux affections coexistent sans se modifier réciproquement, et finalement il repousse la théorie de cet antagonisme. Aux Antilles, on voit régner la phthisie en même temps que les fièvres intermittentes et la fièvre typhoïde (3). Au milieu des immenses marais du Sénégal, les tubercules sont très communs chez les indigènes, et la phthisie a une large part dans les décès (Raoul eité par F. Rochard). Collas, James Reynold, Martin, Allan West, qui ont pratiqué dans les Indes, ont vérifié la coïncidence des endémies palustres et de la phthisie pulmonaire ; celle-ci est commune à Java. Au Brésil, l'influence marécageuse imprime son cachet à toute la pathologie; or, la phthisie pulmonaire, dit Sigaud (4), y fait autant de ravages qu’en Europe: à Rio-Janeiro, il y a un hôpital spécial pour les phthisiques; elle sévit autant parmi les blancs que sur les noirs; dans le sud elle marche en première ligne (docteur Jubier) ; dans le nord, les maladies de poitrine sont fréquentes. Chervin a remarqué que la phthisie est assez commune à la Guyane, en dépit des marécages ; à la Vera- Cruz, elle entre pour 1/13° dans la mortalité (Godineau). 1 faut avoir inspecté les hôpitaux de Rome vers la fin de la saison endémoépidémique, comme nous l'avons fait en 1851, pour se faire une idée de l'énergie de son paludisme, des ravages profonds qu’il exerce sur les coustitutions ; or, Journé a constaté qu'à Rome 1 décès sur 325 est dü à la phthisie (mortalité civile), et Félix Jacquot, analysant les éléments de la mortalité militaire (division françaised’occupation), a trouvé qu’en 1850, la phthisie pulmonaire occupait le deuxième rang de fréquence, et en 1851, le quatrième, et, soit dit en terminant, la fièvre typhoïde, autre argument de la doctrine d’antagonisme, règne à Rome à côté de la phthisie et des fièvres intermittentes. « La lecture attentive des rapports sur le service de santé de nos
(1) Bulletin de l'Académie de médecine, t. X, p. 1047.
(2) Arch. für pathologische Anatomie, ete., t. IN, p. 170-173. Berlin, 1848. — Traité pratique des maladies scrofuleuses. Paris, 1849, in-8.
(3) J. Rochard, Mémoires de l’Académie de médecine, t. XX, p. 137 et 138.
(4) Sigaud, Du climat et des maladies du Brésil. Paris, 1844.
colonies pendant ces dix dernières années, ainsi que ma pratique personnelle, ne fait que confirmer les conclusions auxquelles est arrivé Jules Rochard. Rare au Sénégal et à Mayotte où le règne endémique absorbe toute la pathologie, on la voit figurer en proportion notable sur les statistiques de tous les autres hôpitaux, et il n’est pas un rapport médical qui ne signale l’influence fatale du climat sur la rapidité de sa marche (1). » Dans la Nouvelle-Calédonie, la phthisie tuberculeuse moissonne les indigènes au milieu des marais, dont ils ne subissent pas l’action fébrifère (2).
h° Les effets de la raréfaction de l’air ne commencent à se faire sentir qu’à de grandes hauteurs où les essais d’acclimatement n’ont presque jamais lieu. Nous avons décrit les phénomènes que fait naître un séjour passager ou prolongé dans les régions élevées du globe; l'habitude manifeste encore ici sa puissance. Quand on abandonne un pays de plaines pour aller s'établir dans les montagnes, on doit se préoccuper moins d’une légère diminution de pression que du froid, des variations brusques de température, des brouillards et des vents impétueux qu’on y rencontre ; les personnes sujettes aux congestions pulmonaires, aux hémoptysies, celles qui s’essoufflent facilement ou dont la circulation est très mobile, s'exposeraient à des accidents plus ou moins graves en choisissant des résidences d’une grande élévation. L’habitation des montagnes, favorable aux lymphatiques, aux organisations nerveuses et molles, ne peut que nuire aux individus sanguins, aux pléthoriques, aux enfants dont la circulation est très rapide, aux vieillards chez lesquels elle ne peut être activée sans danger, et dont la plupart portent une lésion des poumons ou du cœur. Dans ce genre d’acclimatement, comme dans tous les autres, on doit prendre aussi en grave considération et le changement des impressions morales et celui des habitudes fonctionnelles : les difficultés plus ou moins grandes de l'exercice musculaire, la privation ou l'addition de quelques aises, le contact d'une population différente par ses mœurs et son caractère, etc., ce sont là des influences plus agressives pour certaines natures qu’une ondée pluviale de plus ou de moins. L'homme peut-il s'acclimater à des hauteurs où ses fonction sont troublées par l'effet d'une brusque translation ? Il existe dans l'Amérique méridionale des villages à 4166 mètres au-dessus de la mer; Jacquemont cite des villages plus élevés encore sur le
(1) Dutroulau, loc. cit., p. 103.
(2) V. de Rochas, thèse. Paris, 1860, n° 250.
CIRCUMFUSA. — ACCLIMATEMENT. 635 versant thibétain de l'Himalaya. Les voyageurs visitent impunément
un grand nombre de localités situées dans les Cordillères à une hauteur absolue plus considérable de 270 mètres au moins que le grand plateau du Mont-Blanc (4181 mètres). Humboldt a vécu longtemps, sans aucun accident, à la ferme d’Antisana (4101 mètres). D'après d'Orbigny, les indigènes ne souffrent point à la Paz de la raréfaction de l’air qui l’a si cruellement éprouvé. Dans les Alpes, Agassiz et Desor, parfaitement acclimatés à 2600 mètres, après un séjour de plusieurs semaines, sont parvenus ensuite sans souffrir à la cime de la Jungfrau, plus élevée de 1600 à 1700 mètres. Nul doute pour Lepileur sur l'aptitude de l’homme à vivre sans malaise dans l’air raréfié des sommités du globe, à une limite où des perturbations fonctionnelles sont la conséquence d’une transition rapide. Nouvelle preuve de la faculté d’acclimatation de notre espèce. Sous le rapport physiologique et hygiénique, Lombard (1) partage les climats des montagnes en alpins et en alpestres, suivant qu'ils sont situés au-dessus ou au-dessous de 2000 mètres d’élévation. Mal de montagne, hémorrhagies, inflammations, asthme, telle est la pathologie dominante des premiers, où l’on ne rencontre presque jamais les fièvres intermittentes, les maladies bilieuses, la dysenterie, la fièvre jaune, la peste, le choléra, tandis qu’on y observe les fièvres typhoïdes et éruptives. Au-dessus de 2000 mètres, mêmes maladies, atténuées ; plus, dans les régions moyenne et inférieure des Alpes, la phthisie pulmonaire, les scrofules, le goître et le crétinisme, qui s’effacent presque entièrement dans la zone alpine ; plus encore, les maladies rhumatismales, etc. On comprend d’ailleurs que les diversités locales, l’exposition au midi, ou à l’est, le degré d’élévation, etc., exercent ici leur influence. La plus efficace est la hauteur, dont les différences ont suggéré à Lombard sa division des climats montagneux en : 1° climats plus doux que toniques (au-dessous de 900 mètres); 2° toniques et vivifiants (au-dessous de 1200 mètres); 3° toniques et très excitants (de 1200 à 1600 mètres), tels que le Kaltbad (1441m.) sur le Righi, Saint-Moritz (1786m.) dans l'Engadine, les bains de San-Bernardino (1644m.) situés sur Le versant méridional des Alpes. L’hospice du Saint-Bernard excepté, il n'existe en Europe aucune habitation permanente au-dessus de 2000 mètres ; l’hospice du Saint-Gothard est à 2075, celui du petit Saint- Bernard à 2250, le Grimsel à 1910, le Simplon à 2004. La plupart
(1) Les climats des montagnes considérés au point de vue medical. Genève,
des villages et des résidences qui reçoivent des malades et des convalescents, se trouvent à environ 1000 mètres de hauteur. Quant aux indigènes de ces localités, Isensée(1) a caractérisé comme il suit leur état sanitaire : « Morbi peculiares montium incolas, quan- » tum tenemus, non afficiunt. Nec ullum de hac re libellum evolvere » nobis quidem contigit. Vidimus montanos qui aerem siccum, » tenuem, purum, temperatumque spirant et cum limpido fonte » nutrimenta simplicia sibi assumunt, vivaciores et agiles, fortes et » Indomitos ac inflammationibus omnibusque morbis acutis maxime » PrOpensos. »