‹ Traité d'hygiène publique et privée (volume 3)Chapitre 127 sur 155 · IN TABAC · texte numérisé non relu

IN TABAC

Le monopole du tabac rapporte aujourd'hui en France 100 millions, dont 75 de bénéfice net ; et depuis 1811, époque de son établissement, il a fait entrer au Trésor plus d’un milliard et demi. I] y à loin de là au temps de Louis XIII et du cardinal de Richelieu (1635), où un règlement de police défendait ja vente du tabac à tout autre qu'aux apothicaires, sous peine d'une amende de 80 livres parisis, et interdisait son usage jusque dans l’intérieur des maisons, à peine de prison et du fouet. En 1844, la consommation s'élevait à 16 millions de kilogrammes, ce qui fait en moyenne 500 grammes par individu, dont 1/3 en poudre et 2/3 en tabac à

fumer. En 1847, elle est montée à 18 230 700 kilogrammes, et, en 1853, à 19 581 700 kilogrammes. Le produit net de la vente a été, en 4847, de 86 millions de francs; en 1853, il a été de 105 millions. Dans la période comprise entre ces deux dates, la fabrication du tabac en poudre, des rôles et des carottes, est à peu près restée stationnaire; mais celle des scaferlatis et des cigares a notablement augmenté.

Quelle influence la fabrication du tabae exerce-t-elle sur la santé et les maladies des ouvriers? D’un côté, Ramazzini, Fourcroy, Cadet-Gassicourt, Tourtelle, Percy, Patissier et Mérat, les représentent maigres, décolorés, jaunes, asthmatiques, etc. D'autre part, Parent-Duchâtelet a été conduit par une enquête minutieuse à nier ces effets. Suivant lui, les ouvriers s’acclimatent au bout de quelque temps, ne contractent pas de maladies particulières et vivent longtemps ; les émanations du tabac ne les incommodent que lors de la démolition des masses. Les rapports des médecins attachés aux manufactures de l’État semblent confirmer cette opinion. Le document officiel qui les résume pour l’année 1842 fait connaître : 4° que les ouvriers n’ont offert aucune maladie particulière que l’on puisse attribuer au tabac lui-même; il aurait seulement aggravé à Paris des bronchites et des céphalalgies qui y ont régné pendant les chaleurs d'été ; 2° que le tabac aurait agi comme préservatif de quelques maladies, de la fièvre typhoïde à Lyon, de Ia dysenterie à Morlaix, de la suette à Tonneins; 3° que le séjour des manufactures de tabac serait peut-être salutaire aux individus menacés de la phthisie, qu'il pourrait les préserver de cette maladie et même en guérir ceux qui en seraient affectés. Entre ces assertions et ces faits opposés, que faut-il admettre? Les nouvelles recherches de Mêlier (1) aideront, suivant nous, à la solution véritable du problème. Indiquons d’abord la série des travaux auxquels donne lieu la fabrication du tabac et dont plusieurs ont été modifiés depuis la publication du mémoire de Parent-Duchâtelet. Les opérations préliminaires sont l’époulardage ou triage des feuilles, et la mouillade Gu leur humectation par l’eau froide simple ou salée. La mouillade se fait dans des salles dallées, divisées en travées où les feuilles sont étalées par couches minces et arrosées ; on mouille à 21 pour 100 d’eau salée à 12 degrés Baumé pour la poudre, à 28 pour 100 d’eau salée à 6 degrés pour les scaferlatis ; à 20 pour 100 pour les rôles ; à 8 pour 100 d'eau pure pour les cigares, Les

(1) Bulletin de l’Académie de médecine, 1845, t. X, p. 860. *

manipulations préparatoires s'arrêtent là pour les feuilles destinées à la poudre, aux rôles, et aux cigares; mais pour les scaferlatis, ou tabacs à fumer, elles subissent l’écôtage qui a pour but de leur enlever la portion saillante des côtes ou nervures, le hachage, qui se fait maintenant à l’aide de machines à vapeur, et la dessiccation ou torréfaction des feuilles placées à cet effet sur des cylindres que la vapeur venant de la chaudière des machines échauffe jusqu’à 80 degrés centigrades et davantage. Le tabac à priser est aussi haché, à 10 millimètres de coupe environ; mais ensuite on le réunit en tas rectangulaires de 4 mètres de hauteur sur 4 à 5 de largeur et 6 à 7 de profondeur, du poids de 40 à 50 000 kilogrammes, que l’on met à fermenter dans des magasins fermés. Ces masses s’échauffent, la température s’y élève à 60 degrés lentement; d’autres fois elle y monte rapidement et atteint, au bout de trois mois, 75 à 80 degrés centigrades. Elles éprouvent, par la réaction de leurs principes, un travail intestin qui communique au tabac des qualités nouvelles ; en même temps il se dégage une quantité considérable de gaz non encore analysés jusqu’à ce jour, mais que l’on suppose, d'après leur impression sur l’odorat, être de l’'ammoniaque, de l'acide acétique et probablement de la nicotine; ils imprègnent l'air d’une odeur âcre, et le rendent difficile à respirer à une certaine époque de la fermentation, Celle-ci marche d’autant plus vitequeles masses contiennent une plus forte proportion de virginie et de bons tabacs indigènes ; elle est plus faible, quand elles se composent de tabacs légers, de débris: l'état de l'atmosphère n’est pas sans influence sur son développement ; à la suite d’un orage, on voit quelquelois partir une masse en retard. La fermentation n’est pas égale dans les diverses zones de la masse ; nulle au pied, faible à 1 mètre de hauteur, très sensible à 2 mètres, elle a son maximum aux Jonctions des masses et aux angles antérieurs à 50 ou 60 centimètres de la surface supérieure. À cette hauteur, la coupe met à nu un cordon de parties d'autant plus noires qu’elles sont plus fermentées ; quelquelois elles sont entièrement carbonisées ; ces deux nuances s'expriment dans le langage des ouvriers par les mots bouillr et rôti ; une bonne fermentation doit donner la plus forte proportion de bouilli et la moindre de rôti. Quand la température s'élève à 80 degrés, on pratique des tranchées pour mettre à nu les parties trop échauffées et éviter un excès de rôti ; les tassements, ouvrant par des fentes un accès à l’air jusqu'aux endroits les plus chauds, donnent lieu aux coups de feu, c'est-à-dire à la carbonisation. Les parties noires refroidies ont une odeur douce et éthérée. Au bout de cinq à six mois, la tem-

pérature des masses devient stationnaire : on procède alors à leur démolition ; il en sort une vapeur épaisse et fumante. Cette opération ne peut être exécutée que par des ouvriers acclimatés et robustes. Le tabac subit ensuite le ràpage, qui se faisait autrefois à bras, et qui est remplacé par une sorte de mouture dans une suite de moulins d’où le tabac s'échappe de plus en plus fin. Après Îa moulure, il est soumis à une deuxième fermentation dite en cases, précédée d’une mouillade salée par suite de laquelle le ràpé sec, qui prend alors le nom de râpé parfait, acquiert environ 18 pour 100 d'humidité. Pressé, foulé en tas de 25 à 50 000 kilogrammes dans des chambres ou cellules où il subit une fermentation de neuf à dix mois, et soustrait autant que possible au contact de Pair, il acquiert une température de 55 à 60 degrés centigrades ; la chaleur irait même Jusqu'à produire la carbonisation du tabac, si on ne le changeait de cases. Ces transvasements sont le travail le plus pénible et le plus dangereux : l’ouvrier forcé de remuer une poudre brûlante d’odeur ammoniacale et d'en remplir des sacs ou hottes, respire un air âcre et infect qui pique les yeux, irrite la pituitaire, prend à la gorge et suffoque. Ces transvasements, qui ont pour but de ranimer le travail du tabac, ont lieu deux ou trois fois, suivant que la couleur, le montant et le goût répondent plus ou moins aux exigences de la consommation ; ce point détermine ce que l’on appelle la maturité des cases. Il faut distinguer le montant, la force et le parfum du tabac : le montant s’apprécie à l’odeur et dépend des sels ammoniacaux ; la force, due à la nicotine, se mesure par les effets de la prise, c’est-à-dire de l’absorption par la surface interne du nez. Le parfum paraît indépendant de l’'ammoniaque et de la nicotine ; il n’est autre que l’odeur douce dont sont doués certains tabacs, ceux de la Virginie au plus haut degré, et qui se développe surtout pendant la fermentation. Celle-ci, dans la fabrication du tabac à priser, a finalement pour but la formation de l'huile essentielle qui contribue pour beaucoup au parfum du tabac; la destruction d’une partie de la nicotine qui, sans cette réduction, exercerait une action dangereuse sur l'organisme; la production du caractère alcalin par la décomposition partielle des acides malique, citrique, pectique ; enfin la transformation des matières azotées en ammoniaque et en Corps noirs auxquels le tabac doit sa couleur brune aimée des consommateurs (4). Au sortir des cases, le tabac n’a plus besoin que d’être tamisé, opération qui

(1) Pelouze et Frémy, Chimie générale, t. IV, p. 448.

se fait aujourd'hui à la vapeur ; l'atelier du tamisage est nn des moins désagréables. Toutefois la poussière de tabac y voltige comme la farine dans un moulin. La fabrication des rôles fournit les rôles ordinaires, véritables cordes en feuilles mouillées écôtées, et les rôles menu-filés composés entièrement de virginie de qualité supérieure; l’enroulement s'opère à l’aide d’un rouet. La préparation des cigares est confiée aux femmes et se fait avec deux sortes de feuilles, les unes pour robes, les autres pour l’intérieur ; celles-ci sont légèrement humectées, puis écôtées ; celles-Ià sont assez mouillées pour être souples et extensibles, écôtées, étalées sur une planchette et découpées en morceaux de 25 centimètres. Les cigares sont, après leur confection, étendus sur des claies dans des séchoirs, et y restent pendant huit jours exposés à une température de 20 à 24 degrés, pour être ensuite renfermés dans des caisses et manntentionnées aussi longtemps que possible dans les magasins.

Ainsi l'élaboration du tabac, qui ne se termine qu’en dix-huit à vingt mois, expose : 1° à des travaux de force ou simplement pénibles ; 2° à un air chargé d’une poussière plus ou moins épaisse et àcre; 3° à l'humidité froide du mouillage; 4° à quelques émanations de la plante fraiche et humide (écôtage) ; 5° à des émanations plus fortes augmentées par une grande chaleur (torréfaction); 6° aux émanations et à des gaz développés sous l'influence de la chaleur et de la fermentation (travail des masses) ; 7° aux mêmes causes, et de plus à la poussière du tabac (travail des cases) ; 8° à la poussière seule, sans chaleur ni fermentation (tamisage). Or la progression des accidents est en rapport avec ces conditions : faibles dans les opérations simples qui agissent sur la plante entière (époulardeurs, écôteuses, ouvriers du mouillage et du hachage, cigarières), plus prononcés dès que la chaleur est appliquée à la plante et que la fermentation s'en empare, ils acquièrent leur maximum d'intensité, quand à ces deux circonstances s'ajoute l’état pulvérulent de la plante.

Il faut distinguer les effets du tabac en primitifs et en consécutifs : 4° le voisinage d’une manufacture de tabac se dénote par une odeur qui augmente à mesure que l'on en approche ; dans l’intérieur, on n'observe pas la sternutation continuelle dont parle Ramazzini, et qui incommoderait jusqu'aux chevaux ; mais si l’on y séjourne quelque temps, on éprouve de la céphalalgie, du mal de cœur et des nausées, quelquefois de la diarrhée. Celle-ci, plus fréquente chez les femmes, est salutaire et semble un effort spontané d’élimination des principes qui ont pénétré dans l'organisme. Beaucoup

d'ouvriers ne cessent point de ressentir ces symptômes, et force leur est de renoncer au travail des manufactures. Ceux qui s’acclimatent oublient les circonstances au milieu desquelles ils travaillent. Insouciants de toute précaution, ils mangent dans les ateliers sans se laver les mains, et comme si le tabac ne les pénétrait pas assez, on les voit fumer et chiquer; cependant l’action lente du tabac, pour être inaperçue, ne cesse point ; elle finit par opérer en eux un changement profond. « Il consiste, dit Mêlier, dans une altération particuliere du teint : ce n’est point une décoloration simple, une pâleur ordinaire, c’est un aspect gris avec quelque chose de terne, une nuance mixte qui tient de la chlorose et de certaines cachexies. La physionomie en reçoit un caractère propre auquel un œil exercé pourrait, jusqu’à un certain point, reconnaître ceux qui ont longtemps travaillé le tabac; car il faut dire que ce facies ne s’observe que chez les anciens de ia fabrique qui ont passé par tous les travaux. Hurteaux estime qu’il ne faut pas moins de deux ans pour qu’il se produise; c’est alors que l’acclimatement est complet. C’est là une intoxication lente due à l'absorption de certains principes du tabac. Il est vrai que Félix Boudet n’a pasretrouvé la nicotine dans le sang d’un de ces ouvriers cachectiques; mais le sang qu'ils fournissent dans les phlegmasies n’est pas couenneux (Hurteaux); ils sont sujets aux congestions passives. Chez eux les saignées sont rarement utiles; ilest d'ailleurs probable qu'ils évacuent une partie de la nicotine absorbée par les urines qu’ils rendent en abondance, malgré leurs sueurs habituelles ; enfin, Stoltz, en accouchant une ouvrière de la manufacture de Strasbourg, a reconnu l’odeur du tabac dans les eaux de l’amnios, sans qu’il fût instruit de la profession antérieure de cette femme. Les progrès de la cachexie se dénotent par l’amaigrissement et la diminution des forces, phénomènes qu'on observe surtout chez les ouvriers des cases, dont la constitution s’altère en peu de temps.» Tel est le résultat sommaire des observations de Mêlier; elles s'accordent avec celles que le docteur Pointe, attaché à la manufacture de Lyon, a publiées presque à l’époque où parut le mémoire de Parent. Les documents manquent sur la longévité des ouvriers. Notre ami, le docteur Maurice Ruef, signale, sur une population de 123 individus, 5 vieillards au-dessus de 72 ans, dont 4 ont travaillé toute leur vie à la manufacture de Strasbourg (1). Les améliorations obtenues sont l’aération des ateliers, l'établissement de cheminées d'appel, l'emploi des machines

(1) Bulletin de l’Académie de médecine. Paris, 1845, t. X, p. 677.

GESTA. — PROFESSIONS A MATIÈRES VÉGÉTALES. 931 à vapeur, les arrosages d’eau vinaigrée, déjà recommandés par Ramazzinti, et dont Hurteaux a reconnu l'utilité, etc.

Le travail dans les manufactures de tabac préserve-t-il ou guérit-il de certaines maladies? Les ouvriers atteints de douleurs rhumatismales, névralgiques, de lumbago, se couchent sur un tas de tabac, etse réveillent guéris ou soulagés. Le docteur Berthelot emploie avec succès contre ces affections un cataplasme de graine de lin cuite dans une forte décoction de tabac. Réveillé-Parise a expérimenté l'efficacité du tabac contre la goutte. Pointe, Mérat et Delens le considèrent comme préservatif des fièvres intermittentes. À Paris, ces maladies sont rares où bénignes; à Strasbourg, Ruef en a observé chez ses ouvriers. Nous avons mentionné l’action préservative qu'il a exercée, dit-on, contre la suette, la fièvre typhoïde, la dysenterie. Gasc a noté la rareté de la gale et de la vermine parmi les ouvriers qui travaillent le tabac. Cinq sur les dix médecins attachés aux dix manufactures de l’État se sont rencontrés par fortuite coïncidence dans l'opinion que la phthisie est rare chez les ouvriers, et qu’elle fait des progrès moins rapides chez ceux qui en apportent le germe déjà développé (Bordeaux, le Havre, Morlaix, Lille, Strasbourg) ; deux nient cette sorte d'immunité; trois n’en parlent point. C’est surtout Ruef qui l’a signalée avec insistance. Mélier fait remarquer d’abord que la population des manufactures est choisie et subit une visite ‘préalable à son admission; ensuite il y à eu en 1842, 3 phthisiques à Paris, 5 à Morlaix, 2 à Marseille ; la phthisie ne fait done pas défaut dans les manufactures; de plus, Mêlier a vu un cas de phthisie présumée se confirmer et s’aggraver dans la fabrique de Paris. Dans aucune, on n’a encore fait connaître un cas de phthisie confirmée qui ait été ralentie ou guérie; du moins les faits produits jusqu'à ce jour manquent de rigueur scientifique. Ge point reste donc à éclaircir; mais on peut admettre dès maintenant, avec Ruef, Siméon, Parent-Duchâtelet et Hanover (de Copenhague, Loc. cit.), auteur des plus récentes recherches sur la mortalité des artisans, que les ouvriers en tabac ne fournissent pas un chiffre élevé de phthisiques.

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