‹ Traité d'hygiène publique et privée (volume 3)Chapitre 128 sur 155 · IV. — CHANVRE ET LIN · texte numérisé non relu

IV. — CHANVRE ET LIN

Le rouissage ou la macératior du chanvre et du lin a pour but de provoquer une réaction chimique qui détruit la matière gommorésineuse qui enveloppe et agglomère les fibres textiles des tiges ; les lieux où l’on rouit s'appellent routoirs, roussoirs, rotours, roussières. On préfère pour cette opération les mares et les étangs,

ou les fosses creusées sur le bord des rivières et alimentées par une rigole. Toutefois le rouissage dans les eaux dormantes ne s'applique qu'aux lins dits de gros, c'est-à-dire de basse et de moyenne finesse; c’est en août et septembre qu'il se pratique sur la récolte de l’année, ou au printemps suivant. Les meilleures qualités de lin sont soumises au rouissage dans l’eau courante. Il est aussi un mode de rouissage à la rosée, dit rorage et sereinage, consistant à disposer en août et septembre le lin de la dernière récolte en couches minces ou ondins sur l'herbe courte des prairies, vergers ou jeunes trèfles de l’année, et de faire agir sur lui simultanément ou alternativement, pendant quatre à cinq semaines, la rosée, la pluie, l’air et le soleil ; on ne soumet que les lins de médiocre ou de basse qualité à ce procédé que l'on accuse de nuire à la ténacité de la filasse. Dans l'arrondissement d’Avesnes, on expose, comme en Russie, les tiges de lin destinées au rouissage sur la neige en février et en mars, pratique qui donne aux fibres textiles désagrégées une belle teinte jaunâtre et plus de solidité. Le rouissage à l’eau courante s'opère d'après trois procédés : 1° petit tour; le lin séché et battu, est roui par ballons ou fortes masses de 400 gerbes, pesant environ 1400 kilogrammes ; il est ensuite curé, c’est-à-dire étendu sur la prairie ; 2° demi-tour ; même mode de rouissage, d’août à septembre ; mais on ne cure qu'à la fin de mars de l’année suivante ; 3° grand tour ; le lin, battu vers la fin de l'hiver, est roui en juin ou juillet, remis en grange pour être curé à la fin de mars de l’année suivante.

Le rouissage communique-t-il à l’eau des propriétés délétères, et donne-t-1l naissance à des émanations qui rendent l'air insalubre ? Bosc, Rozier, Fodéré, Baudrillard, beaucoup d’autres écrivains, la Société d'encouragement pour l’industrie nationale, tous les pairs de France qui ont pris part à la discussion du projet de loi sur la pêche fluviale (1828) ont résolu affirmativement ces questions. Parent- Duchâtelet s’est livré à des expériences, à notre avis, peu probantes, et dont il a déduit des conclusions opposées à l'opinion générale. A l'en croire, les animaux et l’homme peuvent prendre impunément des doses considérables de substances parvenues à une putridité qui n'existe pas dans la nature (1); et telle est, suivant lui, l’innocuité des eaux du rouissage «qu’on peut sans inconvénient les recevoir et les introduire dans les bassins destinés à l’approvisionnement des villes, dans les tuyaux répartiteurs. » Quant aux effets épidémiques que l’on attribue aux émanations du rouissage, Parent

(1) Hygiène publique, 1836, t. IL, p. 550.

les nie ou les rapporte à l’insalubrité des localités elles-mêmes, à l'usage des fruits verts, aux vicissitudes atmosphériques, etc. Il a couché sans inconvénient, avec sa femme et deux de ses enfants, dans une chambre où se trouvait un baquet de chanvre vert macérant dans de l’eau. Il a soumis à la même épreuve une femme valétudinaire et son enfant convalescent de fièvre intermittente. Mais d’abord peut-on comparer des personnes bien nourries et vivant dans l’aisance à la population des campagnes qui se trouve dans de si mauvaises conditions d'hygiène? Ensuite ne trouve-t-on pas au milieu des marais des constitutions réfractaires à leur influence ? Sur les cinq commissaires de l’Académie de médecine qui furent chargés, en 1829, de résoudre ces questions, un seul, Mare, penche à admettre l’innocuité du rouissage, même dans les eaux croupissantes ; les quatre autres, Duméril, Pelletan, Villermé et Robiquet pensent que le rouissage, sans rendre l’eau vénéneuse, peut y introduire des principes délétères, et que cette eau devient d'autant moins salubre qu’elle contient une plus grande quantité de ces principes. Telle est aussi notre conclusion : tout dépend ici du degré de concentration des matières que le chanvre en macération cède à l’eau; il n’est pas possible d'admettre qu’une forte proportion de ces matières n’altère point la qualité de l’eau. Les principes développés par la fermentation du lin et dissous dans le liquide d'immersion, font périr les poissons et les crustacés qui peuplent les cours d’eau et les réservoirs en communication avec les routoirs. Il en est de même des émanations disséminées dans l’espace par les vents, elles perdent leur activité ; mais au milieu des villages, les mares qui les exhalent sont des foyers morbifiques. L'expérience domestique de Parent renouvelait-elle ce qui se passe dans le voisinage des routoirs, où l’on voit se condenser en brouillards, après le coucher du soleil, les miasmes mêlés de vapeur d’eau? Peu nuisible dans les eaux vives et courantes, le rouissage l’est beaucoup dans les mares, et d'autant plus qu'il a heu pendant la saison la plus chaude de l’année : les miasmes qui naissent de la décomposition du parenchyme du chanvre, émanent alors en abondance et forment des foyers d'infection plus ou moins étendus. Objectera-t-on que ces mares donnent lieu par elles-mêmes à des effluves nuisibles? Raison de plus pour ne pas ajouter un méphitisme à un autre; ces mélanges ont presque toujours pour effet une augmentation d'insalubrité ; plus d’une mare disparaîtrait d’ailleurs, si elle n’était entretenue pour et par le rouissage, sans compter les fosses établies sur le bord des canaux et les excavations pra-

tiquées dans les terrains bourbeux uniquement pour cette opération. Celle-ci, en définitive, est-elle autre chose qu'une putréfaction de substances organiques ? Aussi cherche-t-on depuis longtemps à substituer d’autres procédés au rouissage par immersion. L'abbé Rosier avait proposé l’enfouissage du chanvre et du lin dans les fosses recouvertes de terre ; Bralle, au commencement de ce siècle, leur exposition pendant deux heures à une température de 62 degrés R.; Christian, l’action de cylindres cannelés. Le procédé irlandais, employé aujourd’hui dans plusieurs manufactures, consiste à déposer le lin préalablement égrené dans des cuves avec de l’eau qu'on échauffe par un courant de vapeur à 32 degrés centigrades ; la fermentation est complète en soixante heures ; on sèche ensuite à l'air et au séchoir. Le procédé de Bouchon, expérimenté par une commission de savants et de praticiens (déc. 1842), s'applique partout au moyen d’un récipient de bois où l’on fait macérer le chanvre et le lin dans l’eau acidulée par l'acide sulfurique {4 kilogramme pour 200 litres d’eau pour le chanvre, et 400 litres d’eau pour le lin). Un rapport de Payen avait signalé dès 4830 (4) le procédé irlandais dont l'origine est américaine, car il a été inventé par Chenck. Il est appliqué avec des modifications dans l’établissement de Marcq (Nord) appartenant à Scrive frères (2). Un botaniste belge, Clausen, ayant constaté au microscope que le filament utile du lin est un long et frêle tuyau susceptible d’être isolé des cellules et des vaisseaux de la plante sans putréfaction préalable, a remplacé le rouissage par l’action chimique de la soude caustique (2 parties de soude pour 100 d’eau); une ébullition de trois à quatre heures dans ce liquide enlève au lin tout ce qui n’est pas fibre ligneuse ; on neutralise la soude par l'acide sulfurique (1 pour 500 d’eau), on lave, on sèche, on bat ; les tiges, coupées en courte longueur, subissent ensuite un nouveau traitement alcalin {10 carbonate de soude et 100 d’eau); puis, plongées dans une dissolution d'acide sulfurique et d’eau (1 pour 200), elles se gonflent et se convertissent en une masse souple, cotonneuse, appelée par l'inventeur lincoton, qui peut être employée écrue, ou amenée, par le blanchiment à l’aide du sous-chlorate de magnésie, à l’état de ouate soyeuse et brillante, apte à la filature et au tissage sans teillage ultérieur. ITest enfin un procédé mécanique dû à Leoni et Coblentz, qui, sup-

(1) Moniteur, 4 octobre 1830.

(2) Voyez Rapport sur les travaux du Conseil central de salubrité du département du Nord, de 1830 à 1851.

primant le rouissage, transforme immédiatement le chanvre en filasse ; il s'exécute par deux machines dont l’une écrase et triture le ligneux des tiges écrues en laissant les fibres entières dans toute leur longueur, et l’autre élimine les parties ligneuses, nettoie, redresse et divise leurs filaments. Cette double opération dure quelques minutes. Si nous entrons dans ces détails, c’est pour montrer que l'industrie linière n’est pas condamnée à multiplier dans nos campagnes les foyers d'infection par le rouissage, et que cette opération, en quelque sorte grossière et empirique, est certainement destinée à se modifier au profit de l'hygiène publique.

Les ouvriers qui cardent, peignent, pilent, filent et tissent le chanvre et le lin, ne sont pas incommodés par les émanations, mais ils éprouvent tous les effets nuisibles d'une atmosphère chargée de poussière filamenteuse : effets qui sont les mêmes pour les ouvriers en coton. Morgagni rapporte les ouvertures de cadavres de cinq ouvriers chanvriers et liniers dont les poumons n'attestaient que trop l’action funeste de ces poussières. Ces ouvriers sont encore sujets à la sécheresse de la bouche et du gosier, aux engorgements et aux rougeurs des paupières avec ou sans érosion, au gonflement et à la rougeur des pieds par suite de leur contact permanent avec les paquets de chanvre, à l'inflammation érosive de lépithélium et des papilles de la langue, à la stomatite érythémateuse, ete. (Villermé et Toulmouche.) Ces derniers accidents sont dus à l'habitude qu'ont les fileuses de mouiller leur fil avec la salive en portant sur la langue le chanvre avec les doigts. L'emploi d’une éponge mouillée pour cet objet supprime les fâcheuses lésions dont les récidives sont fréquentes.

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