‹ Traité d'hygiène publique et privée (volume 3)Chapitre 133 sur 155 · IV. — CHARBON, POUSSIER DE CHARBON · texte numérisé non relu

IV. — CHARBON, POUSSIER DE CHARBON

Plusieurs professions exposent à l’action de cette poussière, mais aucune d’elles ne le fait d’une manière plus continue que celle de mouleur en cuivre. Plus de 2000 ouvriers la représentent à Paris, et c’est sur eux qu’il convient d'étudier avec précision les effets de la poussière de charbon; ils respirent des poussières diverses, le sable, la fécule, le ponsif (sable calciné et pulvérisé très fin), la faz rine de froment bise qui, avec le ponsif, procure des surfaces plus nettes et plus faciles à nettoyer, le noir de fumée provenant du flambage (combustion de torches de résine sous les moules préalablement desséchés à l’étuve), la cendre qui, délayée dans l’eau, sert

à rendre moins poreuses les saillies du moule. Mais le poussier de Charbon, poussière très fine de charbon de bois que la fraude mélange d’une certaine quantité de matières siliceuses et surtout de houille, domine dans l’atmosphère des ateliers ; elle s'échappe sans cesse en tourbillons des sacs de toile de coton que les ouvriers agitent par saccades. L’excès de poussière dont ce tamisage peu serupuleux charge les moules, il faut le dissiper par l’action d’un soufflet, ce qui donne lieu à d’autres nuages de poussière. Dans les ateliers où la ventilation est insuffisante, en hiver où les ouvriers ferment les fenêtres et les châssis vitrés des toits, telle est l'abondance de la poussière de charbon, qu’une visite de courte durée dans quelquesuns à suffi pour me noircir le visage, les mains, le linge. C’est dans ce milieu auquel l'éclairage du soir, l’entassement des ouvriers, la proximité des fourneaux et des creusets pour la fusion des alliages, la fumée suffocante du flambage, etc., ajoutent tant d’autres éléments d'insalubrité, que les mouleurs passent leur journée. Toutefois, ils y résistent assez longtemps, et d’après les recherches de Tardieu (1), c’est après plus de dix années d’exercice qu’ils en ressentent les effets nuisibles. Les troubles fonctionnels se produisent lentement, plus encore par l’action continue que par l’énergie de leur cause ; ils débutent par une sensation de fatigue disproportionnée avec la dépense de force musculaire; dans la seconde moitié de la journée survient une dyspnée qui va augmentant jusqu’à la fin du travail, se prolonge graduellement dans la soirée, même hors de l'atelier, et nécessite l’ajournement du repas ou l'usage exclusif d’aliraents liquides. Bientôt la gêne de la respiration devient habituelle, la toux s’y ajoute par quintes ; dès lors, suivant l’énergique langage de l'atelier, le poussier s'est attaché à l'homme. Tant que la maladie ne dépasse point ce degré, elle ne s'exprime que par ces symptômes, étouffement plus marqué le soir, difficulté de marcher, toux quinteuse surtout en hiver, coryzas fréquents, expectoration de matière noire, respiration un peu courte et haute, murmure vésiculaire plus faible à l’auscultation et par'ois aboli; les’ouvriers supportent le travail en se reposant par intervalles. À un degré plus avancé, l'oppression, l’essoufflement, sont presque continus, la cage thoracique semble se mouvoir tout d'une pièce, sa conformation est modifiée; la toux, les quintes, assez pénibles pour provoquer des nausées et des vomissements, redoublent

(1) Etudes hygiéniques sur la profession de mouleur en cuivre (Annales d’hygiène el de médecine légale, 2° série, 1855, t. Il, p. 5 et 308.

jour et nuit, le bruit respiratoire et la sonorité thoracique sont diminués ou même supprimés par îlots ou dans tout un côté; on constate en outre les ràles humides ou secs du catarrhe bronchique. L’hypertrophie du cœur, dénoncée par des palpitations et l’enflure des extrémités, s’est montrée à la suite de ces troubles si graves de la respiration ; la dyspepsie habituelle, le teint pâle et plombé, la démarche lente et pénible. Les ouvriers malades à ce point ne travaillent plus que par fractions de journée pendant la belle saison, et ne parviennent guère à arracher leur journée tout entière. Le symptôme le plus caractéristique de leur état, c'est l’expectoration de crachats noirs ; on les a vus persister depuis deux, trois et six mois jusqu’à un an, deux, trois et six ans, soit après la suppression du poussier de charbon dans la confection des moules, soit après des chômages complets, soit enfin après un changement définitif de profession. Sur 53 cas de cette maladie notés par Tardieu, 12 ont atteint le troisième degré et 3 ont eu une issue funeste. La progression des phénomènes est celle des maladies asphyxiques ; ils se rapportent comme les déformations thoraciques à l’emphysème et à l’induration du tissu pulmonaire; la toux est incessante, l'expectoration est noire, sanglante, puriforme; les signes d’embarras de la circulation s’y ajoutent, etc.

Les autopsies devaient jeter un grand jour sur l’altération pulmonaire due à la poussière de charbon ; il faut le dire, elles ne sont pas nombreuses. Behier (1) a fait celle d’un charbonnier, Rilliet (2) celle d'un mouleur en cuivre dont la matière noire pulmonaire, analysée par Lecanu, a été trouvée identique avec le charbon ; mais Behier admet que le charbon n’agit pas comme corps étranger, et qu'il vientseulement compliquer la phthisie tuberculeuse en oblitérant une certaine portion du parenchyme pulmonaire, laquelle se ramollit consécutivement à la fonte des portions tuberculeuses et concourt ainsi à l'agrandissement de la caverne. Les Anglais ont observé plus fréquemment les lésions imputables au charbon. Gregory, les décrivant chez un mineur qui présentait des cavernes pleines de matière noire, insiste sur ces caractères différentiels que la mélanose n’a pas le brillant ni la nuance noire foncée de la matière noire, et qu’elle existe par plaques ou masses circonscrites, non infiltrée dans une aussi grande étendue du poumon ni limitée à cet organe. Marshall a vu, sur des ouvriers qui avaient

(1) Laennec, Traité d'auscullation, édition Audral, 1837, t. Il, note p. 323. (2) Archives générales de médecine, 1838, t. Il, p. 160-63.

travaillé dans des atmosphères à charbon, la matière noire déterminer l'hépatisation pulmonaire, surtout vers le sommet, et des exçcavations au centre de ces portions compactes ; il distingue ces lésions de celles de la phthisie ordinaire. Tardieu a ouvert, en 1856, le cadavre d’un mouleur en cuivre mort dans le service de Pidoux, à l’hôpital Lariboisière : poumons marbrés de taches noires denses, résistants, présentant à la coupe des noyaux de matière noire, sèche, granuleuse, amorphe, non enkystée, déposée dans l'épaisseur du parenchyme sain ou induré au pourtour de ces noyaux; au microscope, on constate que les derniers ramuscules bronchiques sont atteints par ce dépôt; les masses noires, écrasées, tachent de leur détritus les doigts, le linge, le papier. Les analyses de Grassi, O. Henry, Leconte et Chevreul démontrent que cette matière n'est autre que du charbon retenant de la matière organique, Dans ce cas comme dans celui de Behier, il y avait coïncidence de tubercules : dans l’un, excavation unique; dans l’autre, cavernules multiples ; dans le troisième cas d’autopsie, dû à Monneret, les altérations pulmonaires se bornaient au dépôt de matière noire, à une induration partielle et à l’altération des derniers ramuscules bronchiques.

Plusieurs questions s'élèvent en présence de ces résultats : La mélanose diffère-t-elle du charbon pulmonaire? Celui-ci vient-il toujours du dehors? Produit-il les effets fächeux qu'on lui attribue ? Si chimistes et physiologistes s'accordent à considérer la mélanine ou matière noire du pigment comme une dérivation des principes colorants du sang (Berzelius, Breschet, Heusinger, Barruel, Lassaigne, etc.), il est difficile, après les travaux de Nat. Guillot (1), Melsens (2), Ch. Robin et Verdeil, etc., de contester l'identité de la matière noire pulmonaire avec le charbon. Nous renvoyons aux recherches et aux discussions si complètes de ces deux derniers auteurs sur la nature et sur la provenance extérieure du charbon pulmonaire. À ceux qui nient la pénétration du charbon, opposons, avec les expériences de Bérard et d’Orfila, celles de CI. Bernard qui, chez des animaux nourris avec des aliments mélangés de noir de fumée ou de bleu de Prusse, trouve les ganglions Iymphatiques et les poumons colorés en noir ou bleu par arrêt des granulations de

(1) Recherches anatomiques et pathologiques sur les amas de charbon dans les poumons, etc. (Archives de médecine, 1845, t, VII, p. 16).

(2) Recherches chimiques sur les matières des mélanoses (Comptes rendus de l'Académie des sciences, 1844, t. XIX, p. 1292).

ces matières; celles de Ch. Robin (1) qui, ayant nourri des chiens avec des aliments mêlés de charbon de bois pulvérisé, a trouvé déjà, après 48 heures d'expérience, du charbon dans les parties centrales et marginales du foie et du poumon. Reste à déterminer la part d'action de la poussière de charbon. [ei des divergences graves se manifestent. Nous avons cité l'opinion négative de Behier. Mon savant et laborieux collègue Guérard la partage. Le conseil de salubrité de Paris, chargé d’une enquête sur les conditions sanitaires des mouleurs en cuivre, paraît attribuer plus de nocuité aux matières terreuses et siliceuses mélangées par fraude avec le poussier de charbon qu'à cette dernière substance, Il est certain que cette fraude se pratique plus amplement et plus souvent que Tardieu ne le fait supposer d'après les analyses qu’il rapporte. En Angleterre, Gibson, tout en reconnaissant que les ouvriers qui travaillent aux mines ont tous plus ou moins de chârbon dans les poumons, n’admet pas que cette poussière soit la cause des altérations décrites par Marshall ; sur des mineurs morts d'accidents sans avoir jamais éprouvé de troubles respiratoires, il a rencontré l'infiltration de matière noire dans les poumons. Graham cite aussi plusieurs cas où le charbon, constaté dans le poumon et venu du dehors, n'avait donné lieu à aucun symptôme morbide. On a vu que pour plus de 2000 mouleurs en cuivre employés à Paris, on n’a relevé jusqu’à présent que trois autopsies dont deux, signalées par l’existence de tubercules ramollis, prêtent à controverse quant à la cause de la mort. Nous ne ferons pas valoir l’immunité souvent invoquée des charbonniers, d’abord parce qu’elle n’est pas démontrée par une enquête authentique, ensuite parce qu'ils n’exercent pas une profession sédentaire dans une atmosphère constamment chargée de poussière de charbon. En notant la rareté des autopsies qui témoignent avec certitude de l’action léthale du charbon, nous ne saurions méconnaître la réalité des troubles pathologiques qui surviennent chez les mouleurs ; nous en avons nous-même visité et interrogé un grand nombre au milieu de leurs travaux, comme délégué du conseil de salubrité ; nous avons rencontré parmi eux des anémiques, des dyspnéiques ; d’autres se plaignaient seulement de dyspepsie; mais aussi nous avons constaté la complexité des influences qui agissent sur eux : à l’étroit dans les ateliers mal aérés, placés au fond des cours ou sur des ruelles, ils respirent avec la poussière de charbon la poussière de sable, les fumées de zinc et

(1) Traité de chimie anatomique. Paris, 1853, t. II, p. 505.

de cuivre, les vapeurs fuligineuses du flambage, etc. Le rôle pathogénique du poussier ne ressortira dans toute son évidence que chez des mouleurs qui n'auraient à subir dans leurs ateliers que cette seule cause d’insalubrité. Il résulte des enquêtes et vérifications du conseil de salubrité de Paris (1) que l'élément le plus nuisible des ponsifs au charbon est la matière sablo-siliceuse qui s’y trouve dans là proportion de 12 à 25 pour 100 ; c’est à l'inspection de cette poussière minérale qu'il faut attribuer la fréquence du catarrhe bronchique chez les ouvriers pendant les mois d'hiver où ils cessent de ventiler leurs ateliers, et le développement prématuré de l’emphysème pulmonaire avec les symptômes de l'asthme (entre 34 et 46 ans, Guérard). Ces accidents surviennent plus fréquemment en toute saison dans les ateliers mal ventilés et obligent beaucoup d’ouvriers à changer d'état.

Quoi qu’il en soit, cette industrie exige impérieusement des mesures d'assainissement. Là où l'emploi du poussier de charbon est continué, il faut se montrer sévère quant aux conditions générales de salubrité, espacement, aération, séparation suffisante des locaux où se pratiquent et la fonte des alliages et le flambage des moules, afin que les fumées irritantes, dues à ces opérations, ne refluent pas dans les ateliers de mouleurs. Mais surtout 1l faut faire usage de poussier pur de charbon de bois pour le moulage en bronze (le poussier est impur quand il contient de 6 à 7 pour 100 de matières étrangères), et il faut substituer aux sacs de toile de coton, qui déversent par agitation le poussier par toutes leurs surfaces, les tamis fermés proposés par Lechâtelier, et laissant tomber par percussion la quantité de poussier nécessaire. Il n’est pas moins urgent de réprimer un abus dont nous avons été témoin et dont se plaignent tous les chefs d'atelier : la profusion‘du poussier, la dépense exagérée de toutes les matières pulvérulentes par l'ouvrier qui les emploie ; c’est à qui les ménage le moins ; il faudrait intéresser les mouleurs à l'économie du poussier, et cette mesure, suivant nous, diminuerait de moitié l’insalubrité des ateliers où il est usité. Une ventilation bien réglée ferait le reste.

La substitution de la fécule de pomme de terre au poussier de charbon est un moyen plus radical d'assainissement. Les chefs d’atelier l’ont repoussé parce qu'elle parait nuire au finit, à la netteté des détails du moulage ; quelques. échantillons, déposés au conseil de salubrité de Paris, nous ont paru justitier ce reproche et, dans

(1) Rapport général de 1849 à 1858, p. 136.

nos enquêtes, nous avons vu des ouvriers qui, frappés de la différence des résultats, étaient revenus spontanément à l'emploi du poussier. Nous n’admettons pas avec Tardieu l’innocuité de la poussière de fécule ; mais ses avantages pour la salubrité relative des ateliers sont incontestables. Cet habile hygiéniste a reconnu luimême que les accidents propres à cette industrie se développent lentement sous l'influence du poussier de charbon ; il pourrait en être de même de la poussière amylacée, et c’est d’après une expérience de quelques mois que l’on s’est hâté de préconiser la fécule avec une absolue confiance. Si le travail n’en exige qu’une petite quantité, les ouvriers ne la prodiguent pas moins que le charbon.

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