‹ Traité d'hygiène publique et privée (volume 3)Chapitre 134 sur 155 · V. — Houize, HoOUILLÈRES · texte numérisé non relu

V. — Houize, HoOUILLÈRES

Les mines de houille produisent sur les ouvriers qui y travaillent des effets communs, et d’autres qui varient suivant leur degré de ventilation, leur humidité, leurs eaux stagnantes, la quantité de gaz méphitiques qu'elles renferment, etc. Cette dernière condition dépend elle-même de l'étendue et de la profondeur des galeries, de la composition du sol, etc. Les maladies et la mortalité des mineurs se rapportent : 1° à l'excès de travail ; 2° aux attitudes gênées et difficiles ; 3° aux effets accidentels des gaz et vapeurs ; 4° à l'influence lente et prolongée du séjour dans les mines. — Nous ne reviendrons pas sur le premier ordre de causes ; il faut lire les résultats de l’enquête que le gouvernement anglais a fait faire en 1840, suivant le vœu de la chambre des communes (1), pour prendre une idée des fatigues et de l'épuisement quotidien des mineurs du Derbyshire, où le travail souterrain se poursuit pendant 44 et même 16 heures sur 24, du Northumberland, du district est de l'Écosse, etc. Tous les commissaires anglais attestent la croissance lente et imparfaite des enfants employés dans les mines ; les mesures de taille ont donné une forte différence au profit de la population agricole, comparée à celle des mines. Le peu d’élévation des galeries souterraines oblige les ouvriers à se tenir baissés ; de là de fréquentes courbures du rachis, et chez les enfants ce que l’on appelle des poitrines de poulet. Dans le Lancashire, les femmes qui charrient le charbon dans les fosses ont généralement le dos voüté. Les enfants occupés à pousser les wagons et les traîneaux éprouvent au sommet de la tête des pressions, des frottements qui déterminent la chute des cheveux, l'épaississement et l’inflammation du cuir chevelu, ete. Les ouvriers

(1) Annales d'hygiène, t. XXIX, p. 241.

employés à la taille sont exposés à des inflammations des jointures des genoux et des coudes, par suite des froissements qu’ils éprouvent dans leur position forcée. — Quant aux accidents, ils sont causés par des chutes, des éboulements, des asphyxies par submersion, des déflagrations de gaz inflammables, ete. Dans une partie seulement des houillères de la Grande-Bretagne (55 districts), on a enregistré 349 marts occasionnées par les accidents de cette espèce ; la plupart de ceux-ci reconnaissent pour cause le défaut de surveillance des machines qui servent à descendre et à remonter les ouvriers, l’usage de préposer de très jeunes enfants à la garde des portes d’aérage, l’inefficacité de la ventilation, l'accumulation excessive de gaz impropres à la respiration. Les gaz sont produits par la respiration des ouvriers dans un air stagnant, par les eaux croupissantes, par la décomposition des bois qui revêtent et soutiennent les puits et les galeries, par la fumée des lampes et celle de la poudre brûlée, enfin par les exhalaisons des matières extraites. On présume que l'atmosphère des mines contient des gaz acide carbonique, hydrogène, oxyde de carbone, et diverses combinaisons du gaz hydrogène avec des substances minérales (gaz sulfhydrique). L'analyse de l'atmosphère de quelques mines du duché de Cornouailles, par P. Moyle (1), a démontré une altération considérable de Pair que le mineur respire pendant un tiers de son existence (8 heures de suite sur 24). En moyenne, il a trouvé pour 100 d'air : 17,067 d'oxygène, 0,085 d'acide carbonique, 82,848 d’azote, et du gaz dangereux provenant en partie de la poudre à canon. Parmi ces gaz, les uns s'enflamment et détonent au contact des corps en ignition, les autres déterminent les symptômes de l’asphyxie méphitique. Les ouvriers distinguent trois espèces de vapeur : le feu grisou ou feu sauvage, qui s'échappe avec sifflement des souterrains , sous la forme de toiles d’araignée; il s’enflamme avec une explosion terrible quand il rencontre une lumière ; /e ballon, qui flotte dans l’air sous forme d’une poche arrondie et asphyxie subitement, avant de crever, les ouvriers qu’il rencontre : on pense que ces deux vapeurs sont constituées par le gaz hydrogène; /a moffette, qui se dégage à flots épais à l’ouverture des mines profondes, riches en minerai, ou des mines fermées depuis longtemps avec les déblais : sa présence s'annonce par la diminution ou l’extinction de la lumière des lampes; formée par le gaz azote, elle cause l’asphyxie. Les principales précautions contre les accidents des vapeurs sont l’em-

(1) Annales de chimie et de physique, 3° série, t, III, p. 318.

ploi de la lampe de Davy, des lumières introduites de très loin dans la mine, la désinfection par le chlore, mais surtout la ventilation. Dans les mines abandonnées pendant quelque temps, il faut provoquer la détonation du feu grisou dont l'ignition purifie l'air ; l'ouvrier, chargé de cette opération, la fait impunément en se couchant à plat ventre. Quand on perce des galeries pour l'écoulement des eaux, il faut s’en éloigner au moment de la débâcle, et ne rentrer qu'après avoir essayé l'air. La lampe de Davy ne procure point une sécurité absolue : un air trop agité, un courant rapide de gaz hydrogène, comme il advient dans ce que l’on nomme un soufflard, et probablement d’autres causes non connues, peuvent annuler momentanément l'effet de la lampe et produire des accidents que l'on impute à l’imprudence des ouvriers. Éclairer les mines en soustrayant le foyer de combustion à leur atmosphère explosive, tel est le problème que la science paraît appelée à résoudre par l'application des appareils voltaïques à l'éclairage. Boussingault a expérimenté avec la pile de Münch; le courant, établi en deux pointes de charbon placées sous l’eau ou dans le vide, a fourni un jet de lumière qui a pu être lancé impunément dans une atmosphère détonante. De la Rive a fait d’autres tentatives, et l'on doit espérer un progrès qui sauvera un ouvrier par jour en Europe de la mort par le feu grisou (1). Grove l’a peut-être réalisé, car il a pu lire plusieurs heures à la lumière émise par un fil de platine roulé en spirale et traversé par un courant voltaïque.

Le séjour prolongé dans les mines donne lieu à une maladie spéciale des organes respiratoires, dite mélanose, phthisie charbonneuse du poumon, crachement noir (lack spittle), et à la cachexie connue sous le nom d’anémie des mineurs. En 1831, le docteur Gregory publia l'observation d’un houilleur mort avec les symptômes de la phthisie pulmonaire; les cavernes qu'offrirent ses poumons étaient incrustées dans leurs parois d'une matière noire que Christison analysa et trouva analogue aux produits de Ia distillation de la houille. En 1834, le docteur Marshall fit de cette fausse mélanose l’objet d’un mémoire (2) où il attribue cette maladie à l’accumulation de la poussière de charbon dans les vésicules pulmopaires. Le docteur Gibson croit que tous les mineurs de la houille en sont plus ou moins atteints. L'enquête de 1840 a mis hors de

(1) Voyez Guérard, Sur l’emploi de la lampe de Davy (Annales d'hygiène, 1846, t. XXXV, p. 59 et 349).

(2) Lancette anglaise.

doute la fréquence, la nature et la gravité de la phthisie charbonneuse. Les docteurs Thomson {d'Édimbourg), Seott, Alison, Makellar, ete., s'accordent à dire que l’infiltration du charbon dans le tissu pulmonaire est parmi les ouvriers d’un certain âge la maladie la plus ordinaire comme la plus funeste : l'asthme que Fellowes a observé chez presque tous les ouvriers de quarante ans ne reconnaît point d'autre cause. Le crachement noir élimine une partie du charbon qui pénètre les poumons, mais il s'accompagne des phénomènes progressifs de la consomption ; chez d’autres la matière noire existe longtemps dans les poumons sans produire ni toux ni expectoration, et on l’y constate en cas de mort accidentelle. Les seuls moyens de prévenir ce mal, c’est d’amener de l'air pur dans les galeries, d'y diriger une ventilation assez énergique pour balayer les vapeurs, les gaz, la poussière de charbon, et de substituer à l'huile un autre mode d'éclairage. L’heureuse idée qu'a eue Friger (1846), d'employer l'air comprimé comme force motrice pour l'exploitation des mines, aura pour effet de préserver les ouvriers du crachement noir ; car à l’aide de deux machines à vapeur de dix à douze chevaux qu'il établit, l’une à l’intérieur de la mine et l’autre à l'air libre, il assure l’aération de toutes les parties de l'exploitation et il fait affluer l’air pur sur des points jusqu'alors inaccessibles aux autres agents de ventilation. Dans les houillères bien ventilées, on ne rencontre pas le crachement noir : le docteur Makellar mentionne l'immunité de l’exploitation de Penston, voisine de celle de Pencaitland où sévit la phthisie charbonneuse, et il a connu des ouvriers qui, ayant passé de la première à la seconde, y ont trouvé une mort lente, L’anémie des mineurs a été décrite au commencement de ce siècle par Hallé, d’après l'épidémie qui affligea les ouvriers des environs de Valenciennes (Anzin) : décoloration universelle, effacement des ramifications des vaisseaux capillaires ; teinte jaune de la peau, pareille à celle de la cire blanche quand elle a été longtemps gardée; bouftissure, impossibilité de marcher sans suffoquer; palpitations, sueurs habituelles, accélération da pouls, céphalée; appétit conservé ou même augmenté ; bonnes digestions, souvent selles demi-liquides ; tels sont les caractères que Hallé assigne à cet état, et auxquels on peut ajouter aujourd'hui des bruits dans les artères et dans le cœur. Chomel a publié un cas d’anémie de mineur (1); un autre s’est présenté dans le service d’Andral (2) ; un

(1) Dictionnaire de médecine, en 30 volumes, article ANEMIE. (2) Journal de médecine, par Beau, avril 1843.

jeune soldat, sortant des mines de Saint-Étienne, est entré dans notre service au Val-de-Gràce avec tous les symptômes de l’anémie. Ducpétiaux signale l’état chlorotique de la plupart des jeunes houilleurs de Belgique. On a considéré à tort cette affection comme une intoxication sulfhydrique lente, ou comme due à l'usage interne de l’eau qui filtre à travers les mines, car les houilleurs ont cessé d’en boire et continuent d’être anémiques. Succède-t-elle à l’absorption des émanations charbonneuses? Mais les charbonniers de Paris, toujours en contact avec les poussières de charbon, en sont affranchis : elle provient de la privation d’air parfaitement respirable, de soleil et de lumière que subissent les houilleurs dans des souterrains humides d’une immense étendue; le même étiolement, le même appauvrissement du sang survient dans les prisons, dans les ateliers mal éclairés, dans les logements obscurs et humides des pauvres, etc. On ne peut en préserver les houilleurs qu’en les faisant sortir souvent des mines pour respirer à l'air libre et s’exposer à l'influence plastique du soleil. Les statistiques anglaises prouvent que la vie des houilleurs est abrégée; dans le sud du pays de Galles, ils atteignent rarement leur quarante-cinquième année, et sur 1163 individus, il n’y en a pas six qui soient arrivés à soixante ans.

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