‹ Traité d'hygiène publique et privée (volume 3)Chapitre 36 sur 155 · L DES SENS · texte numérisé non relu

L DES SENS

La sensibilité, qui se manifeste dans un mode unique et général sur les degrés infimes de l'échelle zoologique, se spécialise chez les êtres supérieurs dans des appareils isolés qui sont des modifications de l'appareil tégumentaire, et pour ainsi dire des départements de la sensibilité générale. L'homme présente au plus haut degré la séparation complète des facultés sensorialles et des organes par qui elles s'exercent ; ceux-ci reçoivent chacun deux sortes de nerfs dont l’un préside à l'acte sensorial et l’autre aux phénomènes de sensibilité générale. Mais, si nette et tranchée que soit chez l’homme la détermination organique de chaque mode de sensibilité, n’oublions pas que les appareils sensitifs ne sont que des instruments adaptés à telle ou telle portion du cerveau, appropriés par leur forme à l’activité spécifique de cette partie et communiquant avec lui par des nerfs intermédiaires ; ils sont des instruments destinés à recueillir à la périphérie du corps les diverses impressions, et ils correspondent à autant de foyers pereeptifs dont la science n’a pas

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encore fixé le siége dans l’encéphale. S'il n’est point démontré que la mutilation ou la soustraction des lobes cérébraux entraîne nécessatrement la perte des perceptions sensoriales brutes, on ne peut refuser au cerveau une fonction de perfectionnement, d'élaboration essentielle. C’est dans cet organe, comme dit Longet (1), que les sensations doivent arriver pour produire tout leur effet, pour être appréciées à leur juste valeur. C’est là, comme dit Cuvier, que toutes les sensations prennent une forme distincte, en y laissant des. traces et des souvenirs durables, qui deviennent les matériaux de nos jugements et de nos déterminations. La connaissance exacte du mécanisme de la sensation permet à l’hygiéniste d’en régler les éléments. Toute sensation suppose trois termes, un objet extérieur, le moi ou la conscience, et des intermédiaires organiques. En présence de l’objet extérieur, une impression est produite sur les organes ; les nerfs de ces organes la reçoivent et la transmettent au cerveau. Là, pour nous servir du beau langage de Royer-Collard (2), quelque chose s’éveille, qui saisit cette appréhension de lui par lui, qui constitue ce qu’on appelle la conscience ou le mot. Ainsi donc, pour qu’il y ait impression, 1l faut qu’un excitant agisse sur la surface vivante; la sensation s’accomplit quand la modification produite dans la partie excitée se continue par les nerfs Jjusqu'au cerveau, où l’âme la perçoit et la réfléchit. D'où 1l suit que l'hygiène des sens est complexe : impression, transmission, perception, il faut qu’elle assure l’intégrité de ces trois actes; elle ne s'arrrête pas aux organes des sens et à leurs rapports avec un ordre spécial de modificateurs, elle s'étend au cerveau, dont les sens ne sont que Îles serviteurs. L'éducation cérébrale et le perfectionnement des sens doivent marcher de front, et l’une importe plus que l’autre : le véritable artiste sait parfois tirer parti d'instruments médiocres ; mais que serviraient les instruments les plus parfaits aux mains d'un ignorant ou d’un incapable ? Les sens, au nombre de cinq, conspirent tous à la conservation de l'individu : mais l’un, plus général, est d’une égale importance pour la vie organique et pour la vie de relation : c’est le tact, dont les autres sens ne sont en quelque sorte que des formes spéciales et appropriées à un ordre distinct de modificateurs. Nous en parlerons d’abord. Deux autres, appelés par Buisson seus de la nutrition, variétés circonscrites du tact, plus exquis chez l’animal que chez l’homme, sont les explo-

(1) Longet, Traité de physiologie, 1850, t. IT, p. 243. (2) H. Royer-Collard, Réponse & Gerdy (Gazette médicale du 3 juillet 1842).

rateurs de l’air et des aliments (goût et odorat) ; enfin la vue et l’ouie, situées plus supérieurement, et fonctionnant à l’aide d’un mécanisme plus complexe, transmettent à l'âme les signes de la pensée, et mettent l’homme en communion intime avec ses semblables : on les a appelées sens sociaux. Les sens s’entr’aident, s'associent pour le complément des notions nécessaires à l'esprit, se suppléent en cas d’imperfection ou de perte de l’un d’entre eux, mais cet appui mutuel ne s'applique qu'à leurs fonctions médiates. L'acte immédiat, spécial, de chaque sens, ne peut être rempli par un autre: le toucher seul reconnaît la température des corps, l’odorat seul leur odeur, la vue seule leur couleur, etc. ; mais la vue apprécie leur figure aussi bien que le toucher ; l’odorat fait juger souvent de leur distance comme la vue ou l’ouïe, etc. Dans la direction hygiénique des sens, il ne faut point perdre de vue: 1° leurs connexions intimes avec l’état de l’encéphale ; 2° leur solidarité de structure et de fonction avec la complexion et la santé générale des sujets. Les influences qui modifient la constitution impriment aussi leur cachet aux appareils sensoriaux : les ophthalmies scrofuleuses, les otites catarrhales, l’ozène syphilitique, les aberrations hystériques du goût, expriment, avec le grossissement de l’état pathologique, les résultats de causes qui se combinent en quelque sorte avec la trame vivante, et qui, transmises par génération, rongent silencieusement la santé des familles.

$ 4. Bu tact et du toucher.

Le tact est le sens à l’aide duquel nous apprécions les qualités les plus générales des corps ambiants, telles que leur température, leur forme, leur solidité, leur fluidité, ete. I a pour siége la peau, limite extrême de l'organisme, et l'appareil spécial par lequel il s'exerce se trouve épanoui en avant de la membrane fibreuse tégumentaire (derme) qu'il traverse par les filets qui le rattachent au réseau nerveux ; en d’autres termes, le corps papillaire, instrument du tact, détermine sous la couche épidermique notre ligne de contact la plus immédiate avec le monde extérieur. Les phénomènes tactiles se produisent sur tous les points de notre périphérie, et même à la surface de certaines membranes muqueuses (muqueuse des voies génito-urinaires, de la partie inférieure du tube digestif ; muqueuse labiale, linguale, palatine, ete.) ; mais nulle part ils ne s’accomplissent avec plus de précision et d'aisance qu’à la surface de la main, qui, par ses brisures, par ses prolongements articulés

PERCEPTA.— DU TACT ET DU TOUCHER. 269 et mobiles, par ses pulpes souples, résistantes, à zones papillaires concentriques qui coiffent ses extrémités phalangiennes, peut se déployer, se recourber, se concentrer, se mouler sur les objets extérieurs, etc. Aussi a-t-on dit que la main est l'organe du tact actif ou toucher, et la peau celui du tact passif. Cette distinction est juste en elle-même, car le toucher est toujours volontaire et l'impression tactile peut ne point l'être; mais elle est mal exprimée, car toute sensation est accompagnée de perception, et toute perception est active. Les indications hygiéniques qui se rapportent à ce sens se déduisent du rôle que jouent les diverses parties constituantes de la peau dans le phénomène du tact, qui se décompose en sensation de contact, de pression ou de résistance et de température, L’impression tactile a lieu évidemment dans l'élément sensible ou nerveux de la peau, c'est-à-dire dans les papilles ou houppes nerveuses qui, placées sur la face externe du derme et protégées par la couche épidermique, semblent projetées en avant comme des vigies placées entre le corps et le monde extérieur, en même temps que par leur division filamenteuse elles multiplient la surface de la matière nerveuse qui les constituent : « Si l’on refuse aux tiges papillaires le sens tactile, dit avec raison G. Breschet, nous ne pensons pas qu'on parvienne à désigner dans la peau une autre partie qui puisse être considérée comme l'organe de cette fonction, » Le derme ou chorion sert de base à l'appareil tactile : couche solide et élastique tout à la fois, il permet aux corps extérieurs de s'appliquer sur les papilles sans les léser ou les paralyser par l’effet de leur pression. La souplesse du derme est augmentée par une couche sous-jacente de tissu graisseux qui, par une disposition admirable, affecte dans la pulpe des doigts la forme d’un véritable coussinet; un réseau vasculaire dont les papilles sont pourvues produit l’état semi-érectile de la peau dans l'exercice du toucher. L'épiderme s’interpose entre les papilles et les agents extérieurs, augmente ou diminue l'intensité de leur conflit, en raison de son épaisseur, de son degré de sécheresse et d’hygrométrie ; 1l fournit des prolongements tubuleux qui reçoivent les tiges capillaires des papilles. Les poils contribuent à l’atténuation des contacts, les ongles à l'exactitude de l'application des doigts, les glandes sébacées à la souplesse de la peau.

L'entretien et le perfectionnement de la fonction tactile exigent donc le soin de toutes les parties de la peau.

4° L'action intime des tiges papillaires, la mise en jeu de leur impressionnabilité sont liées certainement, comme l'action ner-

veuse de tous les organes, à la stimulation initiale du sang; 1l faut que ce fluide leur parvienne avec certaines conditions de quantité et de qualité. La première indication est de favoriser dans une mesure convenable la circulation capillaire du sang dans la peau, de s’opposer aux causes qui peuvent amener l’anémie de cette enveloppe (usage constant des gants), ou y déterminer une augmentation morbide de l’activité circulatoire, des rougeurs, des stases sanguines, des inflammations (pression du vêtement à l'épaule, au poignet, etc.) : ces causes donnent lieu souvent à une exaltation de la sensibilité générale, tout en empêchant l’exercice du tact. Tel est l'effet des engelures, d’un panaris qui s'accompagne de fortes douleurs et rend le doigt impropre au toucher.

2° L'action régulière de l'appareil sécréteur de la peau lui fait en partie son degré de souplesse et d’élasticité; le ressort de ces différentes couches prévient les pressions immodérées des corps extérieurs sur les papilles, et par suite la contusion de ces houppes nerveuses. Nous ne reviendrons pas sur les moyens propres à favoriser la transpiration insensible et la sécrétion sébacée ; rappelons seulement que les sueurs excessives produisent une sorte de macération de la peau, la rendent flasque, inerte, et par conséquent nuisent en même temps au sens tactile. Sous les tropiques, l’exhalation visqueuse dont la peau est constamment le siége finit par amortir sa trop vive sensibilité.

3° La protection de l’épiderme est nécessaire à son exercice en de certaines limites ; quand cette couche inorganique offre trop de ténuité ou manque entièrement, la douleur est le seul résultat de J'impression des objets, et obscurcit en quelque façon la sensibilité spéciale du tact: les tiges papillaires, dénudées par la destruction de l’épiderme, s’endolorissent à l’excès et deviennent inhabiles au toucher ; il perd transitoirement de sa finesse chez les convalescents de phlegmasies cutanées, dont l’épiderme devient sec, cassant, se gerce, se fendille, s’épaissit, etc. Pour que le tact ait la délicatesse et l'énergie convenables, il ne faut pas que la couche épidermique s'épaississe, comme il arrive par les frottements répétés : les callosités interceptent l'effet tactile des corps extérieurs et isolent les papilles nerveuses de la peau; dans les hypertrophies de l’épiderme, celui-ci forme plusieurs couches dont la plus profonde est collée à la face interne dans les points qui correspondent aux papilles (Rayer),; l’ichthyose, caractérisée par un développement morbide des papilles et un épaississement des couches épidermiques, réduit {a fonction tactile à une sensation râpeuse de laine ou de peau

PERCEPTA. — DU TACE EŸ DU TOUCHER. 271 de chagrin. Les soins de propreté, les lotions, l'usage de quelques cosmétiques et des gants préviennent les accroissements de l'épiderme, quand ils ne sont pas la conséquence d’un état morbide local ou général, acquis ou héréditaire ; l'abus des mêmes moyens entraine parfois l’'amincissement de cette enveloppe protectrice et l'étiolement de la peau.

h° Le tact réagit sur les autres fonctions ou facilite leur accomplissement, et veille comme les autres sens à la conservation de l'individu : l'impression de la température des corps extérieurs ne sert-elle pas de régulateur à l'énergie de la calorification, et par conséquent au mode de la plupart des autres fonctions? Nous avons vu un hémiplégique, chez lequel la sensibilité de Ja peau était abolie, se brèler la jambe au contact d'un poêle jusqu'à désorganisation du derme. Rullier cite un fait semblable. Les secours que le toucher fournit à l’intellect lui ont valu le nom de sens géométrique. Condillac lui a décerné la prééminence sur les autres sens, prétendant que seul il donne la notion de l'existence des corps. Les sympathies spéciales de la peau avec quelques organes ajoutent à l'influence du tact: les vertus prolifiques du froc en sont un exem ple ; l’exquise finesse du tact, l'irritabilité excessive du derme, les démangeaisons que suscitent certaines éruptions, éveillent le désir génital et ont été pour plus d’un adolescent la cause initiale des abus solitaires. L'hygiène du tact intéresse donc les autres fonctions; et réciproquement le jeu normal de celles-ci contribue à son intégrité. Les maladies des viscères avec détermination à la peau modifient secondairement sa tactilité ; 1l en est de même des affections fébriles qui la dessèchent, l’échauffent, l’inondent de sueurs ; des névroses qui la frappent d’anesthésie dans une certaine étendue (hystérie, catalepsie, etc. ).

5° La culture et l’habitude donnent au toucher une délicatesse et une sagacité bien remarquables, notamment chez les aveugles-nés qui lisent couramment avec les doigts; l'impression du relief des lettres les dispense de les voir. Les circonstances individuelles et extérieures agissent toutes d’après les modes indiqués ci-dessus : ainsi, chez le vieillard, le racornissement de la peau et sa sécheresse s'opposent à l'exercice parfait du toucher ; chez la femme et l'enfant conditions inverses, etc. Le vêtement agit de même, suivant Îles propriétés tactiles des parties qu'il laisse à découvert ou qu'il protége, etc. Les règles hygiéniques qui se rapportent au toucher se résument dans une juste mesure d’impressions et dans la variation moyenne de leur qualité thermométrique : les mains calleuses ne

sont pas plus dans les convenances physiologiques de notre nature que la peau transparente, amincie, étiolée des héroïnes de boudoir : s'il faut éviter l’excès de chaleur rayonnante qui combure la peau et l'excès du froid qui la congèle, il est nécessaire toutefois de l’habituer aux vicissitudes de température et d’hygrométrie.

$ 2, — Du goût.

Ce sens a pour instrument la langue, pour auxiliaires le palais, les lèvres, les joues, le voile du palais, les cryptes muqueux et les glandes salivaires qui humectent la bouche, ete. Toutes ces parties concourent au mécanisme de la gustation. Dans l’état de sécheresse de la cavité buccale, la saveur des corps solides n'est point perçue; la trituration est nécessaire à d’autres corps pour développer leur sapidité ; les liquides n’impressionnent le goût que par une espèce d'imbibition de toutes les parties précitées : s'ils passent trop rapidement, ils n’affectent pas où presque point ce sens ; il faut donc qu'ils coulent en nappe dans la bouche avec une certaine lenteur etqu'ils y soient retenus quelque temps : mode de préhension qui constitue la succion ou l’infusion graduelle par gorgées successives. Quant au siége précis de l'impression gustative, J. Guyot et Admyrault (1) l'ont restreint à la langue et à une petite étendue du voile du palais, correspondant à peu près au centre de sa face antérieure ; avant eux, Vernière l'avait fixé dans la muqueuse qui recouvre les glandes sublinguales, la face inférieure, la pointe, les bords et la base de la langue, les piliers, les deux faces du voile du palais, les amygdales, et enfin le pharynx lui-même. Longet a confirmé les résultats de Vernière; seulement il n’admet point la sensibilité gustative pour la muqueuse qui revêt la face supérieure du voile du palais, les glandes sublinguales et la face inférieure de la langue, et il l'accorde à la région supérieure et moyenne de la langue; ses expériences tendent à localiser la faculté gustative dans les points animés par les filets du glosso-pharyngien et du rameau lingual du trijumeau. D’après Lacauchie (2), la langue ne serait qu’un organe de toucher général, et le goût un effet combiné que produit l’action de la langue en se combinant d’une manière exceptionnelle avec celle de l'appareil olfactif. Cette manière de voir ne coïncide pas avec le résultat des expériences de Chevreul, qui, isolant l'impression

) Nouvelles expériences sur le sens du goût sur l’homme. Paris, 1830, in-8, ) Études hydrotomiques et micrographiques, Paris, 1844, p. 70,

PERCEPTA. — DU GOUT. 273 du goût de l'impression olfactive, a par là même établi sinon l’indépendance, au moins la séparation de ces deux sens. Chevreul a partagé les corps en quatre classes, suivant l'impression qu’ils produisent dans la bouche : 1° corps qui n’agissent que sur le tact de la langue : cristal de roche, glace; 2° corps qui agissent sur le tact lHingual et sur l’odorat : métaux odorants, tels que l’étain ; 3° corps qui impressionnement le tact de la langue et le goût : sucre candi, chlorure de sodium pur ; 4° corps qui modifient à la fois le tact de la langue, le goût et l’odorat : huiles volatiles, pastilles de menthe, de chocolat (1). Ainsi, loin que le goût soit un phénomène de tactilité générale, la langue est susceptible des deux genres d’impressions, les unes savoureuses, les autres purement tactiles : fait dont Vernière a achevé la démonstration.

Les moditicateurs du goût sont les saveurs; celles-ci comprennent les variétés d'une qualité sensible de certains corps distincts d’une autre classe de corps qui sont dépourvus de cette qualité et qu'on appelle pour cette raison insipides. Il est inutile de rechercher la cause intime de la sapidité et de ses nuances qui constituent les saveurs ; elles n'existent réellement que par le rapport qui s'établit entre les corps sapides et l’organe apte à en recevoir l'impression. Les saveurs, diversifiées à l'infini, se jouent des efforts de classification auxquels elles ont donné lieu ; naturelles et artificielles, elles se combinent de mille manières : nous avons indiqué leur rôle dans la digestibilité et dans le pouvoir trophique des aliments. Elles affectent en nous ce que notre organisation à de plus individuel : telle saveur plaît à une espèce animale, à un individu, et repousse une autre espèce, un autre individu ; l’âge, l'habitude, la maladie, etc., modifient les appétences de notre goût, et la saveur recherchée dans la jeunesse offusque le sens du vieillard.

Le goût, nul à la naissance, imparfait dans le premier àge, n'acquiert tout son développement que dans l’âge mûr, et se perfectionne dans la vieillesse. ‘La nature semble désigner par cette gradation du sens nutritif le choix des aliments aux différentes époques de la vie. L'enfant préfère les substances douces, sucrées, peu sapides; le jeune homme, dans la vivacité de son appétit, se montre indifférent à la recherche des mets: l’homme mûr et surtout le vieillard s'adressent aux mets succulents, savoureux, à fumet, et jugent sévèrement par la gustation les aliments qu’ils doivent in-

(1) Jowrnal de physiologie de Magendie, Paris, 1824, 1. IV, p. 127, M, LÉVY: 42 ÉDIT, — Il; 48

gérer. Les applications hygiéniques découlent tout naturellement de ces données : 1° L'exercice du goût exige l'intégrité et le libre jeu de toutes les parties qui concourent à l'impression gustatile : tout ce qui peut altérer, irriter, épaissir leurs tissus (mastication du tabac, pipes, abus des alcooliques, des condiments âcres, caustiques très acides, gargarismes très énergiques, etc.); tout ce qui peut exalter, détruire ou dépraver leur sensibilité ; tout ce qui peut tarir ou pervertir les produits de la sécrétion mucoso-salivaire; tout ce qui porte atteinte à la mobilité des lèvres, de la langue, des joues, doit être redouté, écarté, comme cause inévitable de viciation, d’affaiblissement ou de perte du goût. 2° L’appropriation du régime alimentaire au tempérament, à l’âge, au sexe, etc., est l’un des plus sûrs moyens de conservation du goût. Que dire de ceux qui tentent les organes vierges de l’enfance par des mets irritants, aromatiques, et même par les boissons alcooliques ! 3° L’habitude et la culture augmentent la délicatesse et l'étendue de la gustation ; les gourmets vont jusqu’à analyser plusieurs saveurs à la fois. La Bourgogne a des dégustateurs qui reconnaissent les vins de chacun de ses terroirs, désignent la propriété particulière qui les a fournis, l’année de leur récolte, etc. Ils arrivent à cette subtilité de perception en évitant toutes les causes qui peuvent altérer mécaniquement ou pathologiquement la surface gustatile, épaissir Pépiderme, empâter la bouche, etc. L'usage habituel de l’eau entre pour beaucoup dans cette prophylaxie spéciale ; ensuite ils exercent souvent et avec mesure le sens, arrêtent leur attention sur les impressions qu'il reçoit, tandis qu'en général on consulte peu le goût sous laiguillon de la faim, et l’on précipite les aliments et les boissons dans l’estomac dont les sensations viennent compliquer et obscurcir celles des papilles linguales. 4° Les avertissements du goût méritent attention dans l’état de santé comme dans l'état de maladie, à cause de ses connexions intimes avec l'estomac et l’action digestive ; il se combine avec la faim : celle-ci dénote la quantité des matériaux réparateurs que l'organisme réclame, celui-là se rapporte à la qualité et détermine le choix de la nourriture : le goût est donc l’un des indicateurs des besoins généraux de l’économie ; aussi l'estomac rejette rarement ce que ce sens admet, et ses répugnances ne doivent pas être surmontées. Dans les lésions directes ou sympathiques des organes de la digestion, il témoigne par ses aberrations de la solidarité qui existe entre eux et lui; son retour à l’état normal est comme un gage de la convalescence. Toutefois le goût est un guide moins fidèle pour l’homme que pour

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les animaux inférieurs, qu'il conduit invariablement à la nourriture la mieux appropriée à leurs besoins; il exige une sorte d’éducation qui aboutit trop souvent à la sensualité : suffisant peut-être pour la détermination du régime simple que l’homme a suivi primitivement et qui répond le mieux à la conservation de l'organisme, le goût s’égare et dégénère devant la profusion des mets recherchés, eomme l'œil, adapté à l'impression de la Inmière solaire, se trouble et s’altère au contact des clartés éblouissantes que nous devons aux funestes progrès de l’éclairage artificiel.

$ 3. — be l’odorat.

L'olfaction a pour organe essentiel une membrane très vasculaire et nerveuse, molle, spongieuse, revêtue d’un épithélium vibratile, placée sur l’une des routes que l'air parcourt pour arriver du dehors aux poumons, formant des replis nombreux, déployée sur des lames osseuses à contours multipliés, et projetée dans diverses ampoules ou sinus qui existent dans l'épaisseur de la face et des parois du cràne. Le nez, sorte d’auvent ou de chapiteau, protége cet appareil et en empêche la dessiccation; fixe à sa racine et mobile à sa partie inférieure, il dilate ou resserre l’orifice du conduit où les molécules odorantes sont entraïînées par l'inspiration. Les vibrisses ou petits poils qui garnissent l'entrée des narines tamisent l'air. Les cornets multiplient la surface de la pituitaire, dirigent et retiennent les particules odorantes. Les sinus font pénétrer l’air chargé des émanations odorantes dans toutes les anfractuosités des fosses nasales. Quant au siége précis du phénomène sensorial, la sensibilité olfactive paraît bornée à la voûte au niveau de la lame criblée, à la surface supérieure de la cloison, au cornet supérieur et moyen, au méat supérieur et moyen; le cornet inférieur et le méat inférieur ne reçoivent chez l'homme aucun filet du nerf olfactif; celui-ci est l'agent spécial de l’odorat, tandis que le nerf de la cinquième paire préside dans le nez à la sensibilité générale et influe sur la perception des odeurs sans en transmettre l’impression au cerveau. Le flairer s'opère tantôt par plusieurs petites inspirations brusques et saccadées, tantôt par une inspiration longue et soutenue : de toute manière les molécules odorantes n’arrivent au contact de la pituitaire qu’à l’aide d’un courant d'air au travers des fosses nasales ; en ne respirant que par la bouche, on se soustrait aux odeurs. Le courant d’air qui détermine l'impression d'une odeur peut s'établir en sens inverse et chasser d’arrière en

avant à travers les fosses nasales les particules odorantes qui de la bouche ont passé dans le pharynx; aussi, comme le remarque Bérard, le temps de la déglutition où il s'échappe de l'air par le nez est-il celui où l'impression olfactive acquiert son maximum d'intensité.

Les odeurs, c'est-à-dire les molécules odorantes qui s’échappent des corps par volatilisation, sont retenues par le mucus qui humecte constamment la membrane pituitaire ; le mucus joue dans l’olfaction le même rôle que les fluides de la cavité buccale dans l’appréciation des saveurs; si sa sécrétion est suspendue, diminuée ou chimiquement altérée, comme dans le coryza, le sens s'émousse ou se perd momentanément. La membrane olfactive doit être douée d’une sensibilité prodigieusement exquise pour percevoir des molécules odorantes dont la ténuité échappe presque au calcul. Keil a calculé sur une expérience de Boyle que les particules odorantes d’asa fœtida présentent en volume une fraction d’un pouce ‘cube exprimée par vingt et un chiffres à la file. Les odeurs semblent être le type maximum de la divisibilité de la matière, s'il est vrai que l’île de Ceylan se fait reconnaître à plus de dix lieues en mer par les émanations aromatiques de ses côtes.

Le sens de l’odorat est l’une des deux sentinelles placées à l’entrée des voies digestives, et la plus avancée des deux ; il est le premier explorateur des aliments nouveaux ; ses indications, plus parfaites pour les animaux que pour l’homme, méritent d’être suivies. D’après Haller, aucun aliment fétide ne peut être sain. Mais l’odorat exerce aussi une protection efficace sur les voies respiratoires, il nous révèle les qualités nuisibles de l’air ; dans une salle d’hôpital, il nous avertit de la corruption de l'air avant que la chimie puisse la constater expérimentalement ; les égoutiers pressentent, à certaines odeurs fades, putrides ou spéciales, les dangers qui les menacent (défaillances, ophthalmies, asphyxie) : l’inodorance est le plus ordinairement l'indice de la salubrité de l'air. Les phénomènes du rut témoignent chez les animaux de la liaison qui existe entre le sens de l’odorat et l'instinct de la reproduction. Il est aussi des hommes chez qui l'odorat intervient dans l'éveil du désir vénérien, moins encore par une connexion physiologique que parce qu'il met en jeu le souvenir et l'imagination. Treviranus va plus loin en prétendant que l'air, en passant sur les nerfs presque à nu de la membrane pituitaire, impressionne directement les portions les plus importantes de l'encéphale, corps striés, commissure antérieure du cerveau, noyau médullaire de la scissure de Sylvius et les

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circonvolutions antérieures : cette action, suivant lui, serait nécessaire à l’activité de l’encéphale ; mais l’odorat est purement un sens qualitatif et passif, 1l fournit peu de matériaux à l’entendement, il se rapproche plus de la sensualité que de l'intelligence. L'exercice de l'odorat réagit sur le reste de l'économie, comme le prouvent les effets convulsifs nauséeux, enivrants dé certaines odeurs (voy. t. I, p. 672). Il est susceptible de perfectionnement, de dépravation, etc. L’asa fœtida, qui s'appelle chez nous stercus diaboli,est qualifié par les Persans de manger des dieux.

Les règles hygiéniques sont pour l’odorat les mêmes que pour le goût ; elles consistent à éviter tout ce qui peut modifier l’état normal des parties qui concourent à l’accomplissement de cette fonction : les coryzas répétés altèrent la sécrétion du mucus nasal, les parfums trop énergiques épuisent l’impressionnabilité du nerf olfactif, les sternutatoires hypérémient la membrane pituitaire et la tapissent d'une crasse de matière étrangère, etc. Les modificateurs les mieux appropriés à ce sens sont, d’une part, les aromes volatils des aliments naturels, d'autre part les senteurs de la végétation en plein-air; et comme les repas sont séparés nécessairement par des intervalles réguliers, comme les émanations balsamiques de la terre suivent la loi de la périodicité annuelle, on en conclura que lolfaction ne doit pas être exercée, sollicitée continuellement comme elle l’est par l’abus des cosmétiques odoriférants dont se couvrent beaucoup de gens, par le luxe des fleurs et des plantes rares qui embaument toute l’année les habitations de l’opulence. Il est surtout une substance qui s'attaque incessamment à la membrane olfactive, et dont l’usage est entré dans les mœurs de notre civilisation : c'est le tabac.

Le tabac (Nicotiana tabacum, plante annuelle de la famille des Solanées) était en usage chez les naturels de l’île nommée San- Salvador par Christophe Colomb, quand ce hardi navigateur y aborda pour la première fois. En 1518, Cortez envoya des graines de cette plante à Charles-Quint ; en 1558, les Portugais en introduisirent la culture dans leur pays. L’amiral Drake en apporta de la Virginie en Angleterre avant que Nicot, ambassadeur français près la cour de Portugal, en 1560, en envoyàt des graines en France; l'année suivante, il présenta le premier cette plante à la reme Catherine de Médicis qui la mit en vogue : l'enthousiasme populaire en fit presque aussitôt une panacée contre tous les maux, et la reconnaissance lui décerna les noms d'herbe sainte, d'herbe médicée, d'herbe à la reine. On compte un assez grand nombre de variétés et d’es-

pèces de nicotianes, différentes par la forme et les dimensions des feuilles, mais identiques par leurs propriétés. La plante est annuelle, à tige rameuse et cylindrique, atteignant une hauteur d’environ 2 mètres, à fleurs roses, vertes ou bleuâtres, à fruit capsulaire, ovoïide, pointu et contenant un très grand nombre de graines ; toutes les parties de la plante, et surtout les feuilles, exhalent une odeur irritante et caractéristique. Sa culture, répandue en France, en Hollande, en Hongrie, dans la Turquie, l'Égypte, l'Asie Mineure, la Chine, dans les deux Amériques du Nord et du Sud, exige des terres très riches ou fortement engraissées : aussi l'Amérique du Nord le voit prospérer le long de ses rivières, dans les terrains d’alluvion récemment déposés par les eaux fluviales et très riches en potasse, comme dans les terrains calcaires qui occupent les. versants de ses montagnes, très favorables aux tabacs légers du Maryland. On sème le tabac à la fin de mars dans la proportion d’une cuiller à café pour 13 mètres carrés; au bout de deux mois, les plants sont en état d’être transplantés. Le sol des terrains vierges, ondulé, exposé au sud-est, assorti, suffit aux quatre premières récoltes; les terres cultivées exigent pour le tabac deux labours par an. Plus les plants sont distancés, plus forts seront les tabacs : ils redoutent les vents, le froid, les brouillards, les ardeurs du soleil ; une chenille de la grosseur de l’index les détruit en quinze jours. Six semaines avant la récolte, on arrache lés feuilles à 15 ou 20 centimètres du sol (parer), et l'on coupe la tige à la hauteur de 65 à 90 centimètres (écimer) en n’y laissant que quinie à vingt feuilles dont les premières sont les plus belles. Quand les feuilles jaunissent, s’affaissent et laissent suinter Ja gomme, on procède, par un beau temps, à leur récolte; séchées à l'air, étendues sous des hangars, puis chauflées à une température progressive pendant cinquante-cinq heures au plus dans des chambres dites séchoirs où sont espacés six foyers à 1/2 mètre d'intervalle, les feuilles sont ensuite séparées des tiges, réunies en manoques de dix à douze et pressées en boucauts. Les tabacs d'Europe comprennent celui de Hollande (amer fort) préféré, pour la poudre ; nos sortes indigènes de Franc sont le lof, corsé, à grand feuillage, odeur de cacao ; le nord, à feuilles longues et étroites, très ammoniacal ; le pas-de-calais, moins fort; l'alsace, léger, à tissu fin ; l’ille-et-vilaine, à grosses côtes, d’un tissu épais et spongieux, prompt à moisir, de peu d'utilité. Parmi les exotiques, citons le virginie, corsé, très aromatique; le kentucky, moins gras, moins fort, apte à divers usages ; le maryland, léger, odorant, employé à

PERCEPTA.— DE L'ODORAT. 279

fumer ; le havane, exquis pour les cigares. La culture du tabac en France absorbe plus de 9000 hectares des meilleurs terrains, qui en fournissent environ 12 millions de kilogrammes; elle occupe 7000 ouvriers.

Vauquelin est le premier chimiste qui ait étudié avec som la composition du tabac. L'ensemble des nombreuses recherches dont cette substance a été l’objet conduit à y considérer les éléments suivants (1) :

Potässe. | Base

Chaux. organique. | Nicotine. Bases Magnésie. ; si minérales. } Oxydes de fer et de Acide HAHque; magnésie. Acide citrique.

È Acides Acide acétique.

, Ammoniaque. e | organiques. | Acide oxalique.

Acide pectique.

dcide azotique. | Acide ulmique.

Acides Acide chlorhydrique.

minéraux. ) Acide sulfurique. ‘Résine jaune.

Acide phosphorique. Résine verte.

drone . Cire ou graisse.

Autres corps ( Silice. Banques. | Matières azotées. minéraux. | Sable. Matières cellulosiques.

La nicotine, signalée à l'étatimpur par Vauquelin en 1809, obtenue par Reimann et Posselt, étudiée par Boutron et Henry, préparée pure pour la première fois et analysée par Barral, retrouvée depuis par Melsens dans la fumée de tabac, est un poison d’une énergie telle, qu'elle foudroie l'organisme à la manière de l'acide prussique. Liquide incolore dans les tubes bouchés, elle brunit à l'air ; elle à une odeur àcre, une saveur brûlante ; ses vapeurs sont tellement irritantes, qu'il suffit d’en volatiliser une goutte dans un appartement pour y rendre la respiration difficile. On avait prétendu que la nicotine se développe dans le tabac sous l'influence du traitement matufacturier auquel il est soumis; sa préexistence dans cette plante a été démontrée par les expériences de Schlæsig. On est parvenu à doser la nicotine dans la plupart des tabacs (laboratoire de la manufacture de Paris) :

Noms des tabacs. Nicotine p. 100. Noms des tabacs. ” Nicotine p, 400, Virginie, séché à 100°..... 6,87 Lot-et-garonne, séché à100°. 7,34 Kemtuëky;idi.6J2751..:. 6,09 Nord} d.r02527,712289.1 6,58 Maryland, id,,..... biers «2329 Ille-et-vilaine, id......... 6,29 Cigares primera à 15 c.,id., Pas-de-calais, id. ,..+.s. 4,94

€ A TEIEEE 2 p. 100 Alsace, 14. ........ dadt si 3,21 Lot; id. . . :. 'IFPLITTIES à 17,96 Tabac en poudre....,.... 2,04

(1) Pelouze et Fremy, Traité de chimie générale, t. IV, 3° édit., 1860, p. 624.

Il résulte de ce tableau que les tabacs employés à la fabrication de la poudre contiennent le plus de nicotine.

Les manufactures de l’État livrent journellement au commerce

les cendres des différentes parties de la plante. Leur incinération fournit :

De 17 à 24 p. 100 pour les feuilles et les côtes séchées à 1002. De 6 à 16 p. 100 pour les tiges.

De 5 à 14 p. 100 pour les racines.

Les proportions de matières solubles que renferment les cendres varient suivant les espèces et les terroirs: le maryland en a donné h1,5 pour 100 pour les feuilles, et 70,8 pour les côtes ; le lot, 23 pour les feuilles et 34 pour les côtes, etc. Les cendres des côtes fournissent le maximum de matières solubles, et par conséquent de potasse qui y abonde; le chlorure et le carbonate de potasse représentent 75 à 80 pour 100 du poids des matières solubles dans les feuilles et les côtes; les cendres pauvres en carbonate de potasse sont riches en carbonate de chaux (30 à 60 pour 100).

Le tabac est employé de trois manières: on le prise, on le fume, on le chique. L'usage de priser a pris naissance en Europe ; il remonte à Catherine de Médicis, et fut conseillé à Charles IX, son fils, pour des maux de tête auxquels il était sujet. Aspiré dans les fosses nasales, le tabac irrite la membrane pituitaire, détermine l’éternument et augmente la sécrétion du mucus. La secousse de l’éternument peut occasionner la rupture d’un anévrysme, une hémorrhagie cérébrale, un étranglement herniaire (Bonet, Morgagni), la déviation du globe de l'œil (Haller). L’habitude de priser, en émoussant la susceptibilité de la muqueuse nasale, supprime cet eflet du tabac; néanmoins elle répète sur la membrane des stimulations qui, our être moins perçues, n’agissent pas moins sur sa structure et finissent par l’épaissir et l’indurer. L'espèce de titillation que les priseurs recherchent ne s'obtient d’ailleurs qu'en augmentant les doses de tabac; leur nez, leur lèvre supérieure, soumis à des frottements sans fin, s’hypertrophient; des mucosités noirâtres qui découlent de leurs narines, l’odeur de leur haleine et de leurs habits, font souvent de leur personne un objet de dégoût, surtout quand la vieillesse et la malpropreté aggravent ces inconvénients. L’odorat se détériore, s’affaiblit par lépuisement de l’excitabilité de la pituitaire et s'exerce difficilement à travers la couche de crasse noiràâtre qui la tapisse. Dans quelques eas, l'habitude de priser à paru amortir la disposition aux

PERCEPTA.— DE L'ODORAT. 281 migraines, aux maux d'yeux, aux douleurs de dents, au cor yza, à la somnolence.

L'usage de fumer le tabac nous vient des sauvages, qui le brûülaient dans un vase ou une pipe appelée petun, nom que la plante a gardé. Le cigare et la cigarette remplacent avantageusement les pipes ordinaires, mais non l’oukas des Orientaux. Les Caraïbes rendent la fumée par le nez à l’aide d’un mouvement particulier de la langue. Les novices du cigare et de la pipe éprouvent une salivation abondante, et bientôt les phénomènes de l'ivresse avec indigestion (nausées, malaise, céphalalgie, vertiges, vomiturition, vomissement, etc.); ces symptômes se dissipent en quelques heures pour se renouveler avec une intensité décroissante à chaque tentative : ultérieure une fois l'habitude de fumer contractée, ils ne se montrent plus; maisil est des individualités qui ne la contractent jamais. Les autres eflets de cette pratique proviennent de l’action mécanique des ustensiles, de la sécrétion buccale, de l’absorption de la vapeur de tabac. D’après Leroy (d’Étiolles), lecancer à la lèvre s’observe une fois 1/2 sur 100 femmes, et 26 fois sur 100 hommes ; différence de proportion qu'il attribue à l'habitude de fumer. G. Delestre (1) signale, chez les fumeurs qui n'en ont pas encore l'habitude, l’usage de fumer ou de chiquer comme une cause d'inflammation assez vive de la muqueuse buccale, avec ramollissement des gencives. Layccck (2) signale chez les fameurs un état inflammatoire de la membrane muqueuse des lèvres et de la langue qui se termine quelquefois par la desquamation de l’épithélium ; la gorge devient le siége d’un gonflement léger avec injection veineuse ; l’irritation se propage aux fosses nasales postérieures qui laissent tomber dans le pharynx de petits amas de mucus sécrété ; elle gagne parfois la partie antérieure des fosses nasales, où elle se manifeste moins par une sécrétion anormale que par un prurit incommode. Suivant Laycock, les conjonctives s'associent à cette irritation plus qu’ils ne la reçoivent directement par l’action de la fumée ; de là, lematin au réveil, chaleur, rougeur, larmoiement, spasme du muscle orbiculaire des paupières avec photophobie. Un des symptômes les plusordinaires de l'abus de la pipe, consiste dans une douleur sourde et gravative dans la région des smus frontaux. La déperdition de la salive est peu considérable chez les

(1) Sur le ramollissement des gencives, thèse. Paris, 1861, p. 28. (2) Sur les maladies résultant de l'abus du tabac, par Laycock et Wright, trad. de l'anglais par Guérard (Annales d'hygiène, 1847, t. XXXVIIL, p. 337).

bons fumeurs; mais chez d’autres elle peut aller jusqu’à rendre les digestions imparfaites et à compromettre la nutrition ; la déglutition des fluides buccaux imprégnés des principes du tabac irrite, enflamme l'estomac, et, d’après Percy, qui a exagéré limmimence morbide des fameurs, l’induration squirrheuse et le cancer de l’estomac en sont les suites. Plus fréquemment on observe seulement de la douleur épigastrique par pression, de l’anorexie, des nausées après le repas, une sensation permanente de malaise avec besoin d’expectorer (Laycock) ; linflammation évidente de l'estomac ne se montre que dans les cas extrêmes. Jai été consulté par plusieurs malades atteints de dyspepsie avec vomissements d’abord glaireux, puis alimentaires, survenant peu de temps après le repas ; chez quelques-uns, ces vomissements se répétaient avec une telle régularité, qu’ils Suggéraient la crainte d’une lésion organique. J'ai réussi à les faire cesser, en exigeant des malades la renonciation complète à l'usage des cigares qu'ils fumaient immédiatement après leur repas, parfois au nombre de trois à six, avec une énorme déperdition de salive crachée ; ce qui ne les empêchait point d’avaler de temps en tenips un peu de liquide buccal chargé des principes du tabac: Un peu de fumée est absorbé, surtout par les voies pulmonaires, et son action harcotique ajoute à la béatitude que procure aux fumeurs de vieille date la satisfaction d’un besoin impérieux. Est-il vrai qu'ils perdent l'appétit ? Nullement ; mais le cigare trompe la faim comme ferait toute autre diversion, et peut-être aussi par la sédation de la sensibilité viscérale. L'abus du tabac fumé affecte directement le larynx, la trachée et les poumons; la voix devient plus ranque, baisse de ton ; 1 survient un peu de toux. Laycock a noté des cas d'inflammation et d'ulcération du larynx. L'action du cœur est déprimée, et chez quelques fumeurs à outrance, ses battements sont plus faibles et un peu irréguliers; la rapidité de l’action cérébrale ét le libre cours des idées semblent ralentis, et c’est cet affaissement nerveux qui vaut au tabac l’épithète de ca/mant, de consolant. Les fumeurs acharnés ont le teint d’une pàleur livide, les dents noires, les lèvres d’un bleu perle, les mains tremblantes, les muscles sans vigueur, le caractère sans énergie ni décision. Samuel Wright confirme les observations de Laycock, et il note encore que, sous l’influence de la fumée de tabac, la muqueuse buccale se vascularise, se tuméfie, s'irrite et devient hémorrhagique. Ainsi s'explique en partie le grand nombre de stomatites saignantes que nous traitons chez les militaires.

Le tabac à chiquer n’est point en feuilles, mais en cordes et en

PERCEPTA.—- DE L'ODORAT. 283

ficelle (bitord) : rarement on le mâche ; déposé entre l’arcade dentaire et la joue, ramolli par le contact des fluides salivaires où pressé par un léger effort de succion, il cède assez de principes pour déterminer sur la muqueuse buccale et les glandes salivaires l'excitation que l’on recherche. La chique seule n'abrutit pas, ainsi que le prétendent Mérat et de Lens (1) : témoin les officiers de marine, qui la préfèrent, d’après Forget, parce qu’elle entretient l'acte sensuel sans attirail, sans embarras, sans risque d'incendie et ne donne à l'haleine qu’une légère odeur, qu'un peu d’eau fraîche en gargarisme dissipe promptement ; mais elle développe le réseau vasculaire et les follicules de la langue; l’âcreté qu’elle communique aux sécrétions buccales attaque l’émail des dents. La salive, mélangée avec le jus de la chique, ne peut être avalée sans danger. Barbier a vu un individu qui, ayant avalé par mégarde sa chique, en fut très malade pendant trois jours. Fonssagrives rapporte qu’en 1842 pendant la campagne de la Malouine, un matelot nègre, ayant avalé en dormant une chique énorme, se réveilla avec des vomissements, des nausées accompagnées d'’agitations, de cris, de mouvements convulsifs de la face et des membres; accidents que dissipèrent une saignée et des potions éthérées (2). Famé, prisé, le tabac s'adresse à l’odorat ; chiqué, c’est le goût ou plutôt la tactilité de toute la muqueuse buccale qu’il met en jeu jusqu’à ce qu'il l’émousse.

Si maintenant on pèse sans prévention les avantages et les inconvénients du tabac, on trouvera qu’on a peut-être exagéré les uns et les autres. Il n’est pas un digestif (Knapp), il ne prévient pas les maux de gorge, il ne préserve pas du scorbut (Ramazzini), ni ne le détermine (Rouppe), etc. ; il n’hébète pas les fumeurs et les chiqueurs, il ne les émacie point par le flux salivaire, etc. ; il ne souille pas les angles des lèvres d’une bave noirâtre, si ce n’est chez les gloutons qui, au lieu de se contenter du simple rond de bitord, s’emplissent la bouche de tabac à fumer. Quand on l’accuse d’abrutir, on confond ses effets avec ceux de livrognerie et de la crapule : sans doute dans l’atmosphère des estaminets et des tabagies où les Flamands passent plusieurs heures livrés à l'absorption des molécules de nicotine qui agissent sur leur système nerveux, la bière houblonnée ajoute au narcotisme léger qu'ils se procurent chaque jour dans ces lieux; et cette double influence, se renouvelant tous

(1) Dictionnaire universel de matière médicale, Paris, 1832, t. IV, p: 609, (2) Hygiène navale. Paris, 1856, p. 736.

les jours, finit par épaissir leur intelligence, engourdit leur sensibilité, etc. ; mais l'usage du cigare, de la pipe ou de la chique en plein air est exempt de ces conséquences, si on ne le pousse point à l'excès. A la vérité, l'introduction du tabac dans les habitudes des peuples est un fait bizarre : tandis que la civilisation avance si lentement, une herbe fétide a conquis le monde en moins de deux siècles, Cette extension si rapide, qui continue encore en France, puisque la branche du revenu public qu’elle alimente ne cesse de s'accroitre, prouve qu’elle intéresse le fond de la nature humaine. Ne satisfait-elle qu’une mode, un caprice, une habitude invétérée, cette substance que l’ouvrier, le prolétaire se procure au prix d’autres privations, avec les deniers qu'il gagne à la sueur de son front? ou malgré tant d'observations contraires auxquelles viennent de s'ajouter celles de Laycock, Wright et Guérard, inclinera-t-on à croire, avec Knapp, qu’elle exerce une influence utile sur l’économie et ses fonctions (1)? Le tabac, dit avec raison Forget (2), répond à cet impérieux besoin de sensation dont l’homme est tourmenté, et qu’il cherche à satisfaire en nourrissant des appétits grossiers, au défaut des impressions plus délicates qu'il rencontre au sein d’une société dont il est actuellement privé. Le sauvage de l'Amérique, le soldat au bivouac, le marin en pleine mer, le mol habitant des régions tropicales qui craint de penser sous le poids accablant des chaleurs du climat, l'oisif de nos villes, le Turc énervé par l'exercice prématuré des organes génitaux et plongé dans la double inertie du fatalisme et du despotisme, usent du tabac comme nos élégants du bal et des spectacles, le poëte du café, le savant de lectures : tout vient se résoudre dans le grand mobile de l’animalité, la sensation (Forget). Parmi les fumeurs, les uns savourent l'impression immédiate et en jouissent instinctivement comme de l'air qu'ils respirent ; les autres réfléchissent leurs sensations, v puisent un bien-être qui les porte à l'espérance ou aux réminiscences de bonheur : l’action périodique de sucer le cigare et d’en expirer la vapeur par bouffées berce l'esprit. Aïnsi, le tabac s'élève au rang de modificateur moral, et dès lors il faut l’apprécier, non plus avec les seules données de la chimie et de la physiologie, mais au point de vue des réactions morales qui jouent un rôle si considérable dans l'hygiène humaine. Des malheureux

(1) Knapp, Die Nahrungs-mittel in ihren chemischen und technischen Beziehungen, 1848, p. 101.

(2) Médecine navale. Paris, 1832, t. I, p. 293.

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qui n'ont pas mangé depuis longtemps demandent l’aumône pour acheter du tabac ; un matelot privé de chique depuis trois jours met dans sa bouche un peloton d’étoupe goudronnée, et remercie avec deslarmesson chirurgien qui partage avec lui un peu de tabac (Forget). Si cette plante a des inconvénients, elle a donc aussi ses douceurs, elle est pour beaucoup de gens le remède de cette maladie de la civilisation qui s'appelle l'ennui. Les illusions mêmes et les erreurs qu'ils y rattachent méritent d’être respectées par le médecin: tel attribue au tabac la facilité de son travail intellectuel; tel autre ne digère qu’en fumant un cigare. Souriez ! mais passez outre. Le goût du tabac est le dernier appétit qui abandonne dans l’état de maladie ceux qui en usent habituellement sous une forme ou sous une autre; le retour de ce goût est d’un augure favorable pour la convalescence. Ce qu’il faut blèmer et prescrire, c’est l'abus, c’est l'usage prématuré du tabac; car, après tout, cette substance n’a rien d'hygiénique par elle-même; au contraire, elle est toxique ; elle ne peut exercer qu’une influence nuisible sur ladolescent, sur le jeune apprenti des ateliers, sur les collégiens qui recherchent le cigare et la pipe comme un signe de virilité et d’émancipation ; elle fausse leurs besoins, elle peut compromettre leur développement. Ce qui est détestable et abrutissant, c’est l'habitude de fumer presque sans interruption, comme elle existe en Orient où la pipe est le prolégomène de tous les actes officiels, de toutes les conversations, de tous les rapports sociaux. L’Oriental saisit sa pipe au réveil et ne la quitte plus jusqu’au coucher ; un fonctionnaire spécial, le porte-pipe, fait partie du cortége de tous les dignitaires ; dans les maisons aisées, le soin des pipes est l'attribution exclusive d’un ou de plusieurs serviteurs qui occupent l'échelon supérieur de la domesticité. C’est en Orient et dans les tavernes des pays flamands que l’on peut apprécier les effets stupéfiants, la dégradation intellectuelle et morale qui résulte de l’abus combiné de la bière et du tabac, du tabac et des harems : ici point de famille ; là les inertes jouissances de l’estaminet remplacent la famille et amènent l’abandon des foyers domestiques. Les excès du tabac énervent l’intelligence, la plongent dans le vague, émoussent l'attention, affaiblissent la mémoire ; la fumerie est au moins un mode d'oisiveté cérébrale qui, sans cesse répété et longtemps prolongé, aboutit à l'inaptitude de l'esprit, à l’irrémédiable engourdissement des facultés. Chez les Européens, cet excès s'associe presque toujours à celui des boissons alcooliques : alors la torpeur asiatique alterne avec la violence et la brutalité du boxeur anglais. En Orient, nousl'avons

vu de prés, la fumerie est un obstacle à l’activité régulière des hommes, à la civilisation, et surtout à l'expédition des affaires publiques, comme à l'organisation sérieuse du gouvernement.

Ün chimiste, ami du tabac (1), s'est appuyé de quelques expériences sur la condensation de la nicotine pour conseiller aux fumeurs l'usage des longs tuyaux de pipe: la nicotine, qui ne boui qu'à 250 degrés, se condense dans les premières parties froides qu’elle rencontre, par conséquent dans les longs tuyaux, d’où elle retombe mélangée d’eau dans le fourneau de la pipe; des tuyaux trop courts laissent arriver toute la nicotine dans la bouche, où elle se condense en partie. Il recommande l’usage du tabac sec, parce que la nicotine qu'il contient se décompose à une température élevée, tandis qu’un tabac humide empêche la décomposition de la nicotine, qui s'en dégage avec la vapeur d’eau ; aussi incommodet-il les fumeurs plus promptement et à un degré plus marqué que le tabac sec. L'usage d’une pipe neuve de terre procure aux fumeurs moins d'agrément, parce que ses parois poreuses s’imprègnent de nicotine et de goudron, et ne laissent arriver dans la bouche que des produits pyrogénés gazeux; cette imprégnation terminée, la nicotine et le goudron arrivent à la bouche, en proportions variables, avec les autres produits de la combustion du tabac.

$ 4. — De l’ouïe.

L'ouie n'est encore qu’une sorte de toucher, et son instrument ne semble être qu'une dépendance de la peau, modifiée de manière à ressentir les plus légères vibrations des corps. Toutefois, et malgré l’exiguité de ses proportions, il est l'un des appareils les plus complexes de l'économie ; il se compose de trois sections distinctes: 1° l'oreille externe, destinée à recueillir, à concentrer les ondes sonores; 2° l'oreille moyenne ou cavité tympanique, organe de renforeement des sons; 3° l'oreille interne, cavité labyrinthique où s'accomplit l’aete sensitif.

1° Modificateurs de l'ouie et leurs effets. — L'excitant direct de l'ouie n'est point le corps sonore, mais l’air répétant le mouvement vibratile dont le corps est saisi. La force du son est en raison inverse de l'étendue des oscillations qu'exécutent les molécules du corps sonore ; son ton dépend de leur rapidité ou de leur nombre

(1) P.-P, Malapert, Un mot aux consommateurs de tabac (Bulletin de la Société de médecine de Poitiers, 1852, n° 49).

PERCEPTA.— DE L'OUIE. 287 en un temps donné. Le timbre est en rapport avec la nature substantielle et la forme du corps sonore. Dans un air tranquille et à 6 degrés centigrades, le son parcourt 337",18 par seconde. Les vibrations sonores agissent : 1° par l’ébranlement que tout l’organisme peut en ressentir; 2° par les impressions qu'elles produisent sur les organes de l’ouie. Le premier de ces deux effets ne peut résulter que de vibrations énergiques. Très modérées, elles produisent de très petites secousses dont nous avons à peine conscience ; l’ouie, exercée sur des sons faibles, acquiert plus de portée, plus de finesse, mais perd de sa tolérance pour les vibrations fortes et pour le bruit : c’est ainsi que l'habitude d’un demi-silence nous fait une souffrance des rumeurs de la rue. L'absence de sons ou le silence agit sur l’ouie comme l'obscurité sur la vue; la privation prolongée de la stimulation fonctionnelle aurait pour résultat l’affaiblissement de ce sens; la privation momentanée le repose : aussi dit-on que le silence porte au recueillement, au sommeil, comme il favorise les opérations de l’intellect en supprimant les causes de diversion extérieure ; mais s’en faire un besoin, c’est s’exposer à maintes contrariétés. L'exemple des habitants de Paris prouve que l’on parvient à penser et à dormir au milieu du bruit : l’ouie, comme les autres sens, doit être accoutumée à une grande variété d’impressions. Les sons intenses déterminent des succussions générales analogues à celles du massage, des frictions, de la flagellation. Léopold Deslandes se demande si les roulements prolongés du tambour dans une salle bien disposée pour réfléchir les rayons sonores ne pourraient servir chez certains malades à exciter les fonctions moléculaires; les organes les plus immédiatement soumis au contact de l'air et ceux qui sont situés dans les cavités ne ressentiraient-ils pas spécialement cette action ? Il faut rapporter à cet ébranlement de tout le corps certains accidents causés par les fortes détonations, tels que stupeur passagère, pesanteur de tête, engourdissement général, douleurs articulaires, hémorrhagies nasales et bronchiques. Les convulsions, les avortements produits par les détonations soudaines et fortes sont peut-être un effet plus moral que physique; mais il paraît prouvé qu'elles ont pu faire périr des poissons au fond des lacs et des rivières, et donner la mort à des fœtus dans le sein de leurs mères. Dans l'oreille elles peuvent occasionner des lésions graves, telles que phlegmasie, hémorrhagie, surdité plus ou moins prolongée, rupture du tympan; ce dernier accident survient parfois chez les jeunes canonniers, à la suite des décharges simultanées de grosses pièces d'artillerie en grand nombre. Peu considérable,

la rupture se cicatrise promptement, s'accompagne de symptômes cérébraux et n’entraîne pas toujours la surdité ; elle expose à l’otalgie, à l’inflammation de la cavité tympanique, à la disjonction des osselets ; elle ouvre un facile accès aux insectes et compromet l’intégrité ultérieure de l’ouïe par l’action de l’air extérieur sur les parties profondes de l'organe: on a vu le nerf acoustique plus ou moins lésé, et même désorganisé par la succussion d’un son trop intense. Les artilleurs bien constitués n'éprouvent le plus souvent que des troubles passagers de l’ouiïe, de la vue ou de l’encéphale; au bout de quelques jours leur apprentissage acoustique est terminé. Mais il est prudent d'imiter l'exemple de Percy, en éloignant de cette arme les sujets à frêle poitrine, disposés à l'hémoptysie et aux affections du cœur. Le timbre et le ton de certaines vibrations sonores sont presque insupportables à l’oreille, qui finit pourtant par s’y habituer : tels sont le frottement du verre par un corps dur, celui de la lime sur les métaux ou sur une scie, le grattage des murs, le déchirement du papier, le repassage des couteaux, la trépidation des navires à hélice. Ces bruits sont à l'oreille ce que le scintillement ou les contrastes aigus et heurtés de couleurs sont à l’œil : d'après Ménière (1), les grandes usines où règne toujours un bruit éclatant, les ateliers de chaudronnerie, etc., comptent presque autant de sourds que d'ouvriers. L’obtusion de l’ouïe est commune chez les gens d'équipage des bombardes, des canonnières, des navires qui servent d'écoles d'artillerie (Fonssagrives).

La succession d’un son, d’un bruit, d’un mouvement quelconque dans un ordre régulier, et par intervalles égaux et d’égale durée, constitue le rhythme, En parlant ici de l'influence de la musique, nous ne prétendons pas rattacher à l'ouïe la faculté de combiner les sons d’après des rapports harmonieux : cette faculté fait partie intégrante de l’être psychique et s'exerce peut-être à l’aide d’une portion déterminée de l’encéphale ; mais ses résultats impressionnent l'oreille, sont transmis par elle, et, après les réserves exprimées au commencement de ce chapitre, nous pouvons mentionner ici les effets du rhythme aussi naturellement que ceux des couleurs dans ie paragraphe relatif à la vue. Le rhythme ou cadence est le type universel des mouvements de la vie; le cœur et le poumon frappent une mesure à deux temps marqués, dans le premier par la systole et la diastole, dans le second par l'inspiration et l’expiration. Le rhythme gouverne instinetivement les actes de la locomo-

(1) Communication manuscrite,

PERCEPTA.— DE L'OUIE. 289

tion. Il règle les marteaux des forgerons, les fléaux des batteurs en grange, les rames du batelier, les bras et les jambes du nageur, etc. Il excite les hommes à l'application égale et constante de leurs forces, 1l leur facilite tous les travaux : c’est en cadence que les matelots virent de bord, larguent ou carguent la voilure; c’est aux sons des instruments que nos soldats marchent au combat, et qui ne sait l'héroïque entrainement du pas de charge accompagné d’un chant patriotique ! Le rhythme monotone du tañibour délasse pendant une marche forcée, rallie les traîinards, remet l’ordre dans les rangs. Le maréchal de Saxe connaissait la puissance de cet instrument pour ranimer les soldats dans les marches de nuit. La musique militaire contribue à éloigner la nostalgie des rangs de l'armée ; la musique, en général, est puissante à exciter, à calmer, à dériver les passions. IL n’est point jusqu'aux actes de la vie organique qui ne se ressentent de son influence : aux sons d’une musique vive, le pouls s'accélère, le visage se colore ; les symphonies que l’on exécute pendant les repas, les concerts qui leur succèdent, concourent à la régularité de la digestion. Le principe de tous ces effets est évidemment dans les modifications de l’encéphale consécutives à la perception du son, et que l’art peut développer tantôt dans un but d’antagonisme ou de révulsion morale, tantôt dans l'intérêt d’une fonction organique en souffrance. Des aliénés ont entendu un concert avec des signes manifestes de plaisir; d’autres ont coopéré à son exécution avec autant d'attention et de justesse que les musiciens sains d'esprit. Les phrénologistes expliquent ces curieux résultats par l’antagonisme des différents organes de l’encéphale : quand le philosophe attribue à la musique l’avantage d’adoucir les mœurs, les disciples de Gall prétendent seulement que l’homme adonné à cet art, et l’homme qui se livre à la chasse et au meurtre, exercent des organes différents. Logomachie au fond! Contentons-nous de signaler la puissance organique et morale des sons rhythmiques. Quant à l’ouie elle-même, à force de s'appliquer à la distinction minutieuse de tous les rapports de tons, de toutes les variétés de leurs combinaisons, elle acquiert de la justesse et de la précision : une oreille musicale tombée dans le quatrième degré de la dysécée conserve encore toute la netteté et la justesse de ses perceptions, et tandis que pour elle la parole articulée n'est plus qu'un mélange de sons confus, elle sent vivernent encore les beautés ou les défauts d’une musique savante et de son exécution (Itard).

20 Différences individuelles de l'ouïe. — L'audition est sujette à des modifications passagères ou durables dont la cause matérielle

échappe et dont le remède est dans l'hygiène plus que dans la thérapeutique : telles sont l’exaltation (hyperacousie), la faiblesse et la dépravation de l’ouie (paracousie). Le premier état, très souvent symptomatique des lésions de l'appareil auditif ou d’autres affections, telles que migraine, névroses, hypochondrie, fièvres graves, résulte parfois d’un trouble fonctionnel qui rend incommodes les bruits extérieurs et même les secousses produites par l’action dese moucher, d’éternuer ; le tamponnement de l'oreille avec du coton pour amortir l’acuité des sons du dehors et l'exercice de l’ouie sur des sons de moins en moins faibles sont à peu près les seuls moyens qu’on puisse lui opposer. Le bourdonnement, le tintement d'oreille, certaines irrégularités de perception, telles que l’inégal retentissement des sons qui ont une intensité égale ou le désaccord entre les impressions reçues par les deux oreilles, se rapportent à la perversion de l’ouie. Ces phénomènes si gênants indiquent souvent un état de pléthore encéphalique ou générale, l'anévrysme d’une artère sus-diaphragmatique, la circulation difficile de l’air dans l'oreille ; on les observe dans l’hystérie, dans l’hypochondrie, dans les maladies aiguës, etc. Les bourdonnements, murmures, sifflements de l’oreille peuvent être le résultat d’une hallucination de l’ouïe, c'està-dire une perception sans impression reçue par l'organe auditif. En comprimant pendant quelques minutes les troncs carotidiens, on fait cesser les bruits qui sont dus au retentissement des pulsations artérielles de la tête (Itard), et leur origine étant ainsi connue, on réussit parfois à les masquer, à Les couvrir par des vibrations sonores que l’on produit artificiellement autour du malade, telles que le mouvement du balancier d’une pendule, la chute sonore d’un filet d'eau dans un bassin métallique, ete. Ces moyens agissent, et par l'intensité prédominante de leurs bruits, et par l’effet du rhythme cadencé qui berce l’esprit et captive l'attention. On désigne par dysécée la faiblesse acquise ou congénitale de l’ouie (dureté de l'oreille), donnant lieu à l'inaudition plus ou moins complète des sous de la voie humaine ; quand les sons ne sont plus perçus que sous forme de bruit, il y a surdité. Itard a admis quatre degrés de la dysécée : dans le premier, audition confüse des sons parlés indirects, où la bouche qui les émet n’est pas vis-à-vis de l'oreille qui les reçoit; dans le deuxième, audition confuse des sons parlés directs ; dans les deux derniers degrés, la voix d’abord indirecte, puis directe, cesse d’être nettement perçue. Quand on expérimente sur la perception de la parole, il faut prendre pour diapason le ton ordinaire de la conversation, et pour distance celle de 4 mètre :

PERCEPTA. — DE L'OUÏE. 291

les épreuves qui portent sur la voix exigent le diapason des cris et la distance d'un pied. Les variations qui se manifestent dans la dysécée, et que la surdité n'offre point, révèlent les chances de la guérison ; celles qui dénotent l'absence d’une lésion organique ne coïncident pas avec les vicissitudes barométriques et hygrométriques de l'atmosphère, mais elles surviennent brusquement par tous les temps et diminuent ou augmentent de deux ou trois degrés l’intensité de la perturbation fonctionnelle, Avant l'époque où la parole se développe, c’est-à-dire depuis la naissance jusqu’à la deuxième année, la dysécée des deux derniers degrés produit le mutisme : dans les deux premiers degrés, la parole est tardive et dégénère en un jargon informe, si elle n’est exercée et appliquée avec des soins particuliers. De deux à six ans, période où la parole se perfectionne et parvient à la phrase complète, la dysécée des deux premiers degrés ralentit ses progrès et ceux de l'intelligence et ne permet que l'éducation privée ; la dysécée des deux derniers degrés arrête le développement de la parole et dénature ses acquisitions, et si le mutisme ne survient pas, l’adulte retient le langage et l’imperfection intellectuelle du premier âge. Ainsi dans les deux premières périodes de la vie, la faiblesse de l’ouie équivaut à sa privation, et les moyens auxiliaires de ce sens acquièrent alors une importance décisive par J'éducation ; s'ils manquent, un léger degré de dysécée peut amener la surdi-mutité, abrutir la voix par l'absence de la parole, frapper de torpeur l'âme et l'intelligence par l'isolement de l'individu. Sur 162 sourds-muets, Itard (1) en a trouvé 86 affectés de simple dysécée et qui lui ont dù le bienfait de leur séparation d'avec le commun des sourds-muets, moins perfectibles qu'eux. Après l'acquisition du langage articulé et des idées dont il est le véhicule, la dysécée n’est plus qu’une infirmité supportable ; la parole et l'écriture sont désormais des instruments suffisants pour les échanges de la vie morale ; l'intelligence, mal desservie par l'oreille, redouble de pénétration, et, grâce à la mutualité des sens, l'étude visuelle du mécanisme labial de la parole corrige les infidélités de louie.

3° Soins et moyens hygiéniques de l'ouie.— Quand l'appareil auditif est intact, l'hygiène n’a d'autre objet que de le soustraire aux causes de maladies et aux habitudes vicieuses. C’en est une que de comprimer le pavillon contre la tête; on aplatit cet organe, on le déforme, on arrive même par cette compression à abaisser et à ré-

(1) Traité des maladies de l'oreille et de l'audition. Paris, 1842, 2 vol. in-8.

trécir le méat. Une fois cette disposition vicieuse du méat établie, 1l est plus difficile d’en extraire le cérumen qui s’y accumule, et la surdité se produit par cause mécanique. Dans un âge plus avancé, la même difformité du conduit auditif externe est le résultat de l'usure ou de la chute des dents incisives ; le menton se porte en avant et en haut, fait basculer l'oreille et fait perdre au méat sa forme ronde ou du moins ovalaire. On remédie à cette lésion en faisant remplacer les dents absentes, ce qui maintient le menton abaissé et ramène le pavillon à sa position normale (Ménière). Les obstacles accidentels à l'exercice de l’ouie sont l’accumulation du cérumen, les corps étrangers, le défaut du renouvellement de l'air. Le cérumen accumulé forme un bouchon adossé à la membrane tympanique et s’avançant dans le conduit auditif qui lui sert de moule ; il en résulte une démangeaison, une sorte d’embarras au fond de l'oreille, rarement une doulenr qui s'étend à la tête, toujours un affaiblissement de l’ouïe qui peut aller jusqu’à la surdité. On l'extrait avec un cure-oreille, et, quand sa densité l'exige, on le ‘amollit préalablement à l’aide d’injections d’eau tiède ; rare chez l'enfant dont le cérumen est plus fluide et moins concrescible, cette incommodité est alors le résultat de la malpropreté et de l’incurie. Les soins de propreté sont nécessaires à tout âge pour prévenir les concrétions cérumineuses, le feutrage des poils qui tombent, l'accumulation des écailles épidermiques qui s'ajoutent à ces corps étrangers pour former des amas oblitérant complétement les méats. Ces matières se ramollissent au contact de l'huile, et une injection d’eau tiède suffit ensuite pour vider le conduit auditif et pour rétablir les fonctions altérées, si la surdité ne dépend pas d’une autre cause. Des corps étrangers peuvent s’introduire dans l’oreille : les uns inanimés, tels que noyaux, pois, boulettes de papier, etc.; les autres vivants, tels que de petits sectes qui pénètrent directement, ou dont les œufs déposés dans le canal auditif v éclosent et donnent lieu aux métamorphoses naturelles de l'animal. Les accidents qu'ils déterminent et les indications qui en découlent sont du ressort de la chirurgie : les corps inertes doivent être promptement extraits ; les injections huileuses, les substances amères font souvent périr les animaux. Bérard a provoqué la sortie du ver provenant de la mouche carnassière en plaçant à l’entrée du conduit auditif des morceaux de viande. Différentes parties de l'oreille sont impressionnées par les qualités de l’air extérieur : le développement des otalgies, des otites, etc., par l’action des courants d’air ou de brusques mutations de température, en est la preuve, ainsi que les variations

PÉRCEPTA — DE L'OUÏE. 295 de la dysécée sous l'influence des oscillations du thermomètre et du baromètre. Il convient done d'exercer l'oreille aux impressions opposées de l'atmosphère ; mais cette sorte d'éducation de l’appareil auditif ne réussit pas toujours. Ménière nous assure que les artisans exposés par leur métier à de brasques variations de température, éprouvent souvent des maladies d'oreille ; les boulangers, les chaufieurs de machines à vapeur, les teinturiers, les apprêteurs d'étoffes, etc., sont dans ce cas, et l'hygiène n’a à leur offrir que d'impuissants avis. L'action d'un courant d’air froid sur une oreille détermine fréquemment une phlegmasie du tympan, un abcès de la caisse ; il en est de même de l’eau froide qui pénètre dans les oreilles pendant un bain froid. Les névralgies, les inflammations et les écoulements otiques sont fréquents dans l’armée : nous les attribuons en partie à la protection inopportune dont les jugulaires du shako et les bonnets à poil couvrent les oreilles ; la disposition des cheveux en bandeaux ou boucles qui cachent les oreilles, les bonnets de nuit qui les soustraient au contact de l'air exposent aux mêmes accidents. Avant de se livrer à la natation, il faut placer dans les oreilles un bourdonnet de coton imbibé d’huile. Pareille précaution ne suffit point contre l'effet des explosions, des détonations, l’'ébranlement qu’elles déterminent se propageant à toutes les parties du corps, solides et fluides. L’excessive intensité des impressions acoustiques est nuisible aux personnes excitables, aux malades agités par la fièvre, atteints d'hémoptysie, d’inflammations aiguës, particulièrement de celles des organes respiratoires, aux femmes enceintes et sujettes à l’avortement, aux femmes en Couche, aux blessés. À bord des vaisseaux qui prennent part à un combat naval, dans les ambulances qui avoisinent les champs de bataille, les malades s’agitent au bruit de la canonnade, éprouvent des crampes, des soubresauts, des tiraillements, des convulsions, le tétanos, des hémorrhagies; les fortes détonations ne sont pas moins à redouter pour ceux qui sont atteints de fractures comminutives. Percy a vu des sourds-muets qu’elles jetaient dans un état de douleur et de malaise. La musique est une source d’émotions morales dont l'hygiène peut tirer un grand parti auprès de l’homme sain et malade, soit pour rompre la direction habituelle des actes cérébraux, soit pour modifier secondairement les fonctions organiques.

On a tenté récemment de renouveler le miracle biblique de la harpe de David. Les lypémanes de Bicêtre n'ont pas tous éprouvé, comme Saül, le bienfait de la médication par le chant et la musique. L'abstinence de l’ouie ou le silence extérieur est une condi-

29h HYGIÈNE PRIVÉE.

tion d'hygiène nécessaire à certains malades, comme à d’autres l'obscurité (méningite, migraine très intense, etc.); il est le remède de lhyperacousie. Quant aux aberrations de ce sens (murmures, tintements, etc.), le plus souvent elles dépendent d’une lésion qu'il faut guérir, ou de conditions passagères de l’organisme (pléthore, anémie). La faiblesse de l’ouïe exige, depuis la naissance jusqu’à la sixième année, des soins et des procédés spéciaux d'éducation : ils se déduisent de ce que nous avons dit plus haut. Quand elle se développe accidentellement après l’évolution de l’homme moral et social, l'hygiène peut intervenir utilement pour conserver ce qui reste de la fonction. En principe, il faut user avec ménagement des organes affaiblis. Les demi-sourds, dit Ménière (1), ont le tort de vouloir trop entendre : ils exigent de leur oreille un travail hors de proportion avec le peu d'énergie vitale qu’elle conserve ; au lieu d’en soutenir la force par un exercice modéré, ils l’épuisent par une action trop vive, trop continue. Geux dont la sensibilité acoustique va toujours en diminuant, trouveront-ils dans les inventions de l’art quelques auxiliaires plus ou moins efficaces ? Les instruments acoustiques, sorte de prothèse hygiénique, sont à l'oreille ce que les verres sont aux yeux : ils servent de palliatifs à un effet produit par des lésions très diverses. Pour les personnes dont l’ouïe s’est affaiblie au déclin de l’âge ou dans la vieillesse, les cornets semblent avoir la même utilité que les verres convexes pour les presbytes, car tous les sons de la voix sont perçus par elles à la condition de vibrer plus ou moins près de leur oreille, et sur un ton plus ou moins élevé. Malheureusement, cette faculté conditionnelle de percevoir lessons doux ou faibles de la voix articulée manque dans l’espèce de surdité la plus commune; elle manque chez tous les sourds qui le sont de naissance ou qui le sont devenus dans l’enfance, dans la jeunesse et même dans l’âge adulte. Pendant plus de trente ans de pratique spéciale, [tard n’a pas vu un seul sourd-muet, même parmi ceux qui n’ont qu'une dureté d'ouie plus ou moins prononcée, qui püût s'aider utilement des instruments acoustiques. Ceux-ci sont très imparfaits, malgréle soin que l’on a pris d'appliquer dans leur construction les lois d’acoustique; ils ont pour triple effet de recueillir une plus grande quantité d’ondes sonores, de les renforcer de toutes les vibrations qu’elles excitent dans les parois de l'instrument, et de les transmettre immédiatement au conduit auditif. Le renforcement du son

(1) Communication manuscrite,

PERCEPTA, — DE L'OUÏE. 295 est le résultat le plus important ; mais par une loi d’acoustique, il perd en netteté ce qu’il gagne en intensité, et au delà d’une certaine limite de force, il frappe confusément l’ouïe. Les sons non articulés sont exceptés de cet mconvénient, leur perception étant soumise à des conditions plus simples. En effet, les sons des instruments de musique peuvent être entendus plus forts et de plus loin sans perdre de leur précision ; et plus la dysécée est avancée, plus le retentissement des sons non parlés peut augmenter sans obscurcir la netteté de la perception. La forme des cornets influe sur les réflexions que le son y éprouve, leur substance détermine leur degré de résonnance : ainsi, de la forme dépend le renforcement du son, de la substance sa netteté. Certains métaux, dont on augmente l’élasticité par l’écrouissement, la tôle, l'argent, le fer-blanc battu, donnent beaucoup d'intensité au son; la forme spiroïde, avec le décroissement progressif de la cavité infundibuliforme, contribue le mieux au même but. Plusieurs coquilles univalves, appartenant à la classe des enroulées, des purpurifères, telles que les vis, les buccins, les cônes, sont des cornets acoustiques très retentissants; il suffit d'ouvrir le sommet de leur spire et d’y ajuster un tube sonifère qui s'applique à l’orifice du méat auditif. Quand le degré de la dysécée exige une matière plus élastique et plus vibrante que le carbonate calcique des coquillages, on leur substitue des cornets de cuivre ou d’argent modelés exactement sur la forme enroulée des univalves spirées. Pour corriger la résonnance de ces cornets artificiels, on enduit leur intérieur d’un vernis de peinture, on y introduit un léger flocon de coton, et l’on dispose près de leur pavillon'une cloison de baudruche, sorte de tympan qui amortit les ondes sonores. On construit d’autres cornets avec trois ou quatre segments d’un tube conique réunis en faisceau. Ce petit système de sinuosités, outre la transmission retentissante des sons qu’il recueille, affecte l'oreille d’un murmure continu qui, dans les surdités séniles, excite la sensibilité émoussée de l’organe et lui facilite la perception des sons. Ce murmure incessant est dû au mouvement vibratile de l'air enfermé dans les tubes coniques et qui s'échauffe au voisinage de la tête ou au contact de la main. L'étam, le bois, la corne, la gomme élastique, façonnés en cônes droits ou légèrement courbés, et se terminant par un pavillon peu évasé, donnent, pour les degrés moins intenses de dysécée, des sons moins retentissants, moins confus. Si ces instruments ont encore trop de résonnance et donnent lieu à un bourdonnement, on les remplace par un simple réceptacle des ondes sonores qui les ras-

semble sans les renforcer : telles sont les conques appliquées en voûte sur le conduit auditif, et disposées comme la main dont les gens à audition dure s’aident pour colliger les sons. La déviation ou l’oblitération du conduit auditif s’observe à la suite de la tuméfaction considérable des parotides, ou quand la perte des molaires a changé les rapports des condyles du maxillaire inférieur. Pour rétablir, dans ce cas, le libre passage des ondes sonores, Larrey a proposé de petits cornets acoustiques de gomme élastique, enduits d'un vernis couleur de chair, et placées sans lien extérieur, de telle sorte que lerebord corresponde aux replis de l’anthélix, du tragus et de l’antitragus. — Jorissen et Winkler ont conseillé l'usage de lattes minces qui, placées entre les dents, transmettent les vibrations sonores par la trompe d’'Eustache. Itard a converti cet instrument en une espèce de porte-voix de bois de 2 pouces d’épaisseur, dont une extrémité, taillée en bec de clarinette, est saisie par les dents du sourd, tandis que l’autre, évasée en pavillon, reçoit la bouche de l'interlocuteur. D’après Deleau, les meilleurs instruments pour les personnes affectées de dysécée qui s'aggrave avec les années sont de simples tubes conducteurs des sons ; ils ne dénaturent pas les sons et n’exaspèrent point la sensibilité du nerf acoustique. Telle est aussi l'opinion de Ménière : pour faire converser avec un demi-sourd une personne à voix faible, à respiration courte, à voies aériennes irritables, 1l conseille l'emploi d’un cornet composé d’un long tube flexible, formé par une spirale métallique enveloppée de tissus imperméables. Ce tube, long de 4 à 2 mètres, se termine par un bout d'ivoire qui entre dans l'oreille du sourd; l’autre extrémité évasée, du volume d’une tulipe, sert à recueillir la parole. À l’aide de ce tube, deux convives placés l’un en face de l’autre peuvent converser ensemble sans effort de voix, sans fatigue, même à voix basse et presque en confidence. Il n’y a pas, suivant Ménière, d’instrument qui ait moins d'inconvénients, et donton puisse user aussi longtemps sans crainte d’épuiser la sensibilité de l'oreille; mais l’auxiliaire le plus utile, le plus innocent, le plus efficace, est la main placée derrière le pavillon : en le portant un peu en avant, elle agrandit le récipient des ondes sonores et rend l’ouiïe facile sans nuire à l’organe nerveux. L’inconvénient des cornets métalliques est, non-seulement d’amplifier les sons, mais de leur donner un éclat dangereux, de produire des vibrations stridentes qui usent promptement le reste de sensibilité du nerf auditif; aussi les personnes qui se servent de ces instruments, arrivent-elles promptement à faire usage des plus volumi-

PERCEPTA.—DE LA VUE. 297 neux. La main, au contraire, n’est employée que momentanément, la fatigue même qui résulte de sa position derrière l'oreille empêche d’en prolonger trop l’usage ; son tissu charnu, son analogie avec le pavillon, ne dénature pas les sons, ne les exagère pas trop et tend à conserver le judicieux emploi d’un organe affaibli (Ménière).

S 3. — De la vue.

L’organe de la vue est l'œil, appareil très compliqué, dont la forme est déterminée par une enveloppe fibreuse; composé de milieux transparents, d’un diaphragme opaque, de muscles propres, au nombre de six, qui le mettent en mouvement, de vaisseaux veineux, artériels et Iymphatiques ; il a des nerfs de mouvement, de sensibilité générale et de sensibilité spéciale ; en outre, il possède un appareil composé de parties musculaires tendineuses et vasculaires, et destiné à produire, par la combinaison de la contraction musculaire et de la tension des vaisseaux, les modifications nécessaires à l'adaptation de la vue aux distances; enfin il a des moyens de protection accessoires, et un système sécrétoire particulier est chargé de lubrifier sa surface qui est en contact avec l'air extérieur. Si l’ouïe est le sens intellectuel par excellence, la vue est celui des formes et des couleurs, le sens de l'artiste et de lPimagination qui n'opère que sur les impressions transmises au cerveau par les nerfs optiques.

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