‹ Traité d'hygiène publique et privée (volume 3)Chapitre 37 sur 155 · MODIFICATEURS DE LA VUE, LEURS EFFETS ET LEUR EMPLOI · texte numérisé non relu

MODIFICATEURS DE LA VUE, LEURS EFFETS ET LEUR EMPLOI

1° Le modificateur naturel de l’œil est la lumière solaire ; nous en avons exposé les effets sur l’économie et sur l’œil (tome [, page 365 et suivantes).

2° La lumière solaire est suppléée par la combustion de substances solides, liquides et gazeuses, qui sont les agents de l'éclairage artificiel ; nous les avons énumérés {tome [, page 673 et suiv.). Les moyens d'éclairage les plus usités sont : 4° la chandelle, lumière faible, irrégulière, vacillante, odeur empyreumatique très prononcée, viciation considérable de l'atmosphère; 2° la bougie, lumière peu vive, mais pure, assez fixe et d’une intensité uniforme et constante, dégageant peu de chaleur par sa combustion dont les produits sont presque inodores ; 3° les lampes anciennes, joignant aux inconvénients de la chandelle la difficulté du déplacement ; 4° les lampes actuelles, mécaniques, à double courant, et en parti-

culier celle de Carcel : flamme éclatante, immobile, régulière, combustion parfaite, absence presque entière d’odeur empyreumatique ; 5° les appareils à gaz (voy. tome I, page 682).

Quelle est l’action de la lumière artificielle sur l’appareil de la vision? Elle l’irrite et le fatigue beaucoup plus que la lumière sidérale. Les veilles et le travail de nuit sur des objets de très petites dimensions contribuent puissamment à la production des hypérémies des membranes internes de l'œil, de l’affaiblissement de la vue {(amblyopie) et de la paralysie du nerf optique (amaurose). Ces accidents menacent particulièrement les sujets disposés à la presbytie, ou en ayant un commencement, et travaillant sous une lumière insuffisante, ainsi que les myopes travaillant à une lumière trop intense ; les uns et les autres s’y exposent encore en se plaçant, pour leur travail, à l’angle de réflexion de la lumière projetée par les lampes. Quand on subit longtemps l’action de la lumière artificielle, on éprouve des picotements et de la cuisson au bord libre des paupières et à l’angle interne de l'œil, une sensation de petits graviers entre la paupière et l'œil et de compression dans l’intérieur de cet organe : autant de symptômes d’hypérémie de l'organe; la pupille se rétrécit, plus rarement elle se dilate ; les muscles des paupières et des parties voisines se fatiguent de la contraction soutenue que leur impose leur office protecteur de l'œil, ou plutôt le retentissement de ce qui se passe dans l'œil se communique aux nerfs de la cinquième paire. Cette sorte d’excès de la vision laisse au lendemain l'œil plus sensible à la lumière, les paupières rouges et plus impressionnables à l'air frais, et les cils collés par une sécrétion plus abondante des glandes de Meibomius. Le repos de l'organe arrête et dissipe ces symptômes; mais la répétition des excès visuels propage l’irritation aux membranes internes, détermine des congestions plus prononcées de la choroïde sous l'influence desquelles la conjonctive rougit, la rétine souffre, et manifeste sa souffrance par l'apparition de flammes, d’étincelles d'autant plus vives et répétées que l’obscurité est plus profonde. |

L'intensité des effets produits par la lumière artificielle tient à la projection horizontale de ses rayons et à l’action simultanée de ses rayons directs et réfléchis sur l'œil, tandis que les travaux du jour ont lieu à la lumière diffuse. De même on ne peut lire au soleil sans éprouver promptement de la fatigue, de l’irritation dans l'œil, etun éblouissement qui fait que les objets ne paraissent plus assez éclairés, parce que les objets illuminés envoient dans la pupille une telle quantité de rayons lumineux, que sa contraction ne peut plus en

PERCEPTA,— DE LA VUE, 299 diminuer le nombre ni en modérer l'intensité. La première indication est donc de ne jamais placer entre l’œil et l’objet sur lequel on travaille le combustible qui éclaire artificiellement, et d’amortir ses rayons par l'emploi des modérateurs de la lumière, tels que réflecteurs, globes de verre dépoli, capuchons de gaze. Combien l’hygiène oculaire gagnerait à ce que le système d'éclairage dans les lieux de réunion fût combiné de manière à placer hors de la vue toutes les flammes, toutes les lumières directes, et à ne laisser arriver à l’œil que leur clarté dispersée par des réflecteurs disposés eux-mêmes à l'écart : tel est le système Locatelli adopté dans quelques théâtres de Venise et dans l’une des galeries du palais de Fontainebleau.

L'action de la lumière artificielle varie suivant son degré d’intensité, sa teinte, son mouvement, etc. Son intensité dépend de l'éclat et des dimensions de la flamme; ce sont les éléments les plus énergiques de la lumière : plus elle est vive et large, plus la pupille se resserre pour protéger la sensibilité de la rétine; plus celle-ci est exposée à s’enflammer ou à s’épuiser. Voici un tableau de Péclet, complété par Briquet, qui fait connaître les rapports d'intensité des divers genres d’éclairages usités ; il permet de choisir l’espèce de lumière la mieux appropriée à la sensibilité oculaire de chaque

individu : s

La Jampe Carcel de 13 lignes de diamètre étant prise pour type. 100

Chandelle des six.......... 10,66 Chandelle des huit..,...... 8,14 Hougiés de cire... . eco 13,61 Bougies de blanc de baleine.. 14,40 Bougies d’acide stéarique.... 14,30 Lampe à mèche plate....... 192,05

Lampe astrale de 22 millim. 31 Lampe sinombre à réservoir

Lampe de Girard, de 25 milli-

DORA ut eue s NUS ts 4 Lampe sinombre à réservoir

annulaire de 28 millimètres. 85 Lampe hydrostatique de Thi-

lorier de 28 millim....... 107,65 — — de 24 millim....... 80 — — de19 millim....... 75 — — de17millim....... 45 Gaz de houille... sv ZT

7, 2 à DE jn :

SUDÉNIQUE. shioe. Jursdhernvs 41 Gaz des huiles. ........ est 197

Les lampes dont l'intensité dépasse 60 doivent être placées à une certaine distance des yeux.

Mais si l'éclat de la lumière est funeste à l'œil, l'insuffisance de l'éclairage le fatigne par une tension d'autant plus forte qu'il a moins exercé son pouvoir d’accommodation ; les efforts souvent répétés pour lire à une faible lumière fatiguent la vue. On éprouve la même sensation dans un milieu très vaste où les objets ne sont pas assez éclairés. L'expérience de tous les jours constate qu’une lumière très intense, mais bien distribuée, fait moins souffrir les yeux

qu’une lumière insuffisante. L’éclairage est bien distribué quand il s'applique d’une manière égale et uniforme à tous les objets compris dans la même enceinte. Si la vue se fatigue dans les théâtres à brillant éclairage, ce n’est point à cause de son intensité, mais parce que beaucoup d'objets, plus éclairés que d’autres, renvoient une trop grande quantité de rayons. Les théâtres à clartés insuffisantes nécessitent des efforts imcessants d’accommodation de la vue. Qui ne sait combien le travail du soir est difficile sur des objets de couleur foncée qui absorbent le rayon lumineux? Les couturières, qui sont pour la plupart forcées de travailler à une faible lumière, forment le huitième du chiffre des malades.traités par Sichel. Les ouvriers qui travaillent dans un milieu peu éclairé, comme les tonneliers dans les caves, se fatiguent beaucoup la vue et ont de la peine à lire (Desmarres). La teinte jaune de la lumière fatigue le plus la vue ; puis le rouge. Les verres ou capuchons azurés, verdàtres, et si l’on écrit, l'emploi de papiers à teintes bleuâtres ou lilas, sont les correctifs de ces effets de la couleur. Une lumière d’une intensité toujours égale et tranquille convient le mieux à la vue : tous les oculistes ont observé les suites fâcheuses de l’agitation des flammes ; à chaque oscillation, l'œil est forcé de changer son foyer, de s’ajuster à une portée différente, d’où la fatigue de ses agents d’accommodation ; en ogtre, la rétine est diversement affectée à chaque instant. Les lampes, à cause de l’immobilité de leur flamme, seront donc préférées aux bougies, et plus encore aux chandelles ; elles ne donnent pas lieu aux vicissitudes d'intensité lumineuse qui résultent des variations de longueur de la mèche. Le renvoi de la lumière par les surfaces réfléchissantes a le même inconvénient que l'excès de son intensité : tel est l’effet des glaces, des dorures, dans les appartements éclairés. Quand on lit à la lampe, il faut tenir le livre hors du champ des rayons réfléchis.

La chaleur que les corps éclairants émettent sous forme de rayons, et l’échauffement de la couche d’air ambiant, irritent l’œil, et produisent un afflux de sang dans les membranes externes de l’organe.

Les milieux de l'œil ont la propriété d’absorber les rayons de chaleur obscure qui accompagnent en si grande abondance les rayons lumineux dans la plupart de nos sources artificielles de lumière. Des recherches qui ont eu pour objet de déterminer la quantité de chaleur qui arrive à la rétine dans les yeux de divers animaux, la fraction d'absorption afférente à chacun des divers milieux de l'œil et leur mode d’action sur la chaleur, ou thermocrose, ont

conduit J. Janssen aux conclusions suivantes {1) : 4° Chez les animaux supérieurs, les milieux de l'œil, si parfaitement perméables à la lumière, absorbent en totalité les rayons de chaleur obscure et opèrent aiusi une séparation des plus nettes entre ces deux espèces de radiations, propriété bien importante, si l’on considère que dans nos meilleures sources de lumière artificielle (lampe Carcel) l'intensité calorifique de ces radiations obscures est décuple de celle des radiations lumineuses. 2° Ces radiations obscures s’éteignent en général avec une rapidité extrême dans les premiers milieux de 1 œil; pour la lampe Carcel, la cornée en absorbe les deux tiers, l'humeur aqueuse les deux tiers du reste, de sorte qu’il n’en arrive qu'une fraction excessivement faible aux autres milieux. 3° La cause de cette propriété des milieux de l'œil réside dans leur nature aqueuse, car leur thermocrose est identique avec celle de l’eau. 4° La disproportion entre les rayons utiles ou lumineux et les rayons calorifiques inutiles à l'acte de la vision, semble accuser l'imperfection de nos moyens actuels d'éclairage factice.

Outre les rayons calorifiques, toute source de lumière émet des rayons chimiques qui, en atteignant ou traversant certains corps, y provoquent des combinaisons ou des décompositions chimiques. Le maximum de cette propriété s’observe dans la nuance violette du spectre solaire et dans les nuances voisines ; son minimum correspond au rouge, à l’orangé et au jaune. La qualité violette de la lumière électrique faisait présager son pouvoir chimique, et devait théoriquement la rendre redoutable à loœil. L. Foucault en a signalé la nocuité, se traduisant par des troubles fonctionnels et des accidents inflammatoires dans les yeux exposés pendant quelque temps à l'impression des étincelles électriques ou de foyers de lumière électrique continue; de là le conseil par lui donné aux expérimentateurs de se servir de binocles où le verre d'urane est substitué au verre ordinaire. Jules Regnauld (2) est parvenu à démontrer la nature de la modification matérielle que les rayons très réfrangibles produisent dans les milieux de l'œil, et qui est le principe de leur nocuité : les tissus de l’œil deviennent fluorescents lorsqu'ils subissent l’action des rayons violets et ultra-violets. On comprend sans peine, ajoute-t-il, que l’état vibratoire nécessaire à la fluores-

(1) Comptes rendus des séances de l’Académie des sciences de Paris, t. LI, 23 juillet 1860, p. 128, et Annales de physique et de chimie, t. LX, 3° série,

(2) Bulletin de l'Acad. de médecine. Paris, 1859-1860, t. XXV, p. 268.

cence doit, en se prolongeant dans les molécules organisées, modifier leur structure et porter atteinte à leurs fonctions. Sous le nom de fluorescence on désigne l’éclairement particulier que présentent certaines substances quand elles sont soumises à l’action des parties les plus réfrangibles de la radiation lumineuse. Ce phénomène paraît dû à un état vibratoire des particules constituantes des corps fluorescents, qui deviennent ainsi des sources de lumière propre tant que dure l'influence des radiations extérieures. Des expériences de Jules Regnauld il résulte: 4° que chez l’homme et quelques mammifères, la cornée est douée d’une fluorescence manifeste; 2° que le cristallin la possède à un très haut degré ; 3° que la membrane hyaloïde seule dans le corps vitré la présente à un faible degré; L° que la rétine, comme Helmholtz l’a reconnu le premier, offre une fluorescence dont l'intensité est moindre que celle du cristallin ; 5° que les accidents causés par l’action prolongée de la lumière électrique doivent être attribués à la fluorescence que développe dans les tissus transparents de l'œil cette source puissante de radiation violette et ultra-violette. Ainsi « par leur courbure la cornée et surtout le cristallin sont d’admirables lentilles ; par leurs propriétés fluorescentes ce sont de véritables écrans, perméables à la partie de la radiation qui développe la sensation lumineuse, obstacles infranchissables à ces rayons chimiques, inutiles pour la vision et redoutables pour la membrane sensible, Aussi, quand les rayons ultra-violets arrivent à l’œil en trop grande abondance (arc électrique, lumière solaire directe ou réfléchie par la neige ou les sables), la cornée et le cristallin jouent leur rôle protecteur par rapport à la rétine, mais ils sont eux-mêmes atteints par cet excès de rayons épipoliques. Alors apparaissent des altérations passagères on permanentes suivant la durée de l'impression. » Ajoutons enfin, avec Jules Regnauld, que les tentatives qui se répètent obstinément en France et en Angleterre pour vulgariser les procédés d'éclairage par la lumière électrique, si elles viennent à réussir, pourraient avoir pour conséquence de multiplier les lésions oculaires, d'autant plus dangereuses qu’elles se développeraïient avec lenteur. Les données nouvelles que l'hygiène emprunte à la physique concordent pour établir que le meilleur moyen d'éclairage consisterait dans la production d’une lumière entièrement dépourvue de rayons ultraviolets. Certaines matières qui échappent à la combustion irritent également l’œil et ses annexes; le gaz sulfureux, le sulfhydrate d'ammoniaque, lors de la combustion des allumettes, déterminent sur les paupières une très forte cuisson suivie de larmoiement.

On conclura de ce qui précède, que, dans les conditions actuelles et encore très imparfaites de la science et de l’art, le mode d’éclairage artificiel le moins nuisible s'obtient par la combustion d’une huile pure dans une lampe mécanique; des ressorts analogues à ceux d’une montre l’y font monter d’une manière uniforme et continue ; enflammée au bord de la mèche, elle émet par un bec de 20 millimètres de diamètre une lumière toujours égale, paisible, dont l'intensité équivaut à celle de onze bougies et demie. Suivant que l’on veut rassembler là lumière sur les objets de son travail et la disperser dans son appartement, on couvre le foyer de la lampe d'une sphère de verre dépoli, d’une demi-sphère de gaze, de papier vélin, ou d’un capuchon de tôle vernissée et blanche dans sa concavité; toutelois l’usage de ces réflecteurs opaques fait éprouver à l'œil le contraste d’une lumière très vive dans leur partie réfléchissante, et d’une obscurité complète dans le reste de la pièce, contraste heureux qui est un moyen de repos pour la vue. Il ne faut entreprendre à la lumière artificielle que des travaux peu fatigants pour la vue : ainsi, mieux vaut écrire que lire à haute voix; que le tronc ne soit pas trop penché en avant, attitude qui gêne la circulation abdominale et favorise la congestion sanguine dans les organes supérieurs. De temps en temps il faut s'arrêter, reporter les yeux sur les objets environnants de l'appartement, et après chaque séance lotionner les yeux avec de l’eau fraiche, si l’on a les yeux solides, les paupières fermes et non disposées aux blépharites ciliaires, aux irritations catarrhales. L’éclat du gaz et le calorique qu’il émet le rendent insupportable pour les travaux du soir. L'enfant, dont la sensibilité oculaire est très grande, sera placé le soir dans son lit à Pabri des lumières. Le vieillard est dans le cas des presbytes dont nous parlerons plus loin : il ne saurait trop ménager sa vue. Desmarres n'a pas constaté comme Beer que les sujets à yeux bruns supportent mieux la lumière et perdent plus facilement la vue que les blonds à yeux bleus. Dumont (1), sur 201 amaurotiques, à compté 93 à iris clair et 108 à iris foncé. L'apparition brusque d’une lumière dans une chambre à coucher blesse l'œil : aussi Beer a-t-il donné l’élégant précepte d'éclairer cette pièce par une lampe enfermée dans un vase d’albâtre, et, ce qui sera plus facile en toute condition sociale, il recommande de ne pas ouvrir brusquement le matin pour l’aération, le passage subit de l’obscurité à la Iumière pouvant compromettre la vue. La nature est admirable dans les

(1) Recherches statistiques sur les causes ct les effets de la cécité. Paris, 1856.

gradations crépuseulaires du soir et du matin, imitons sa prudence. L’obscurité prolongée affaiblit les yeux sains, nous parlerons plus bas de cet effet (voy. Verres colorés) ; mais elle est indispensable au régime hygiénique de certains malades : dans un grand nombre d'affections des yeux, il y a nécessité d’intercepter les rayons lumineux ou de les amortir par un intermédiaire avant leur transmission à la rétine ; même règle pour les douleurs de tête, l'encéphalite, les inflammations très aiguës, le délire, les névroses convulsives, les phlegmasies aiguës de la peau. La lumière devient parfois un agent thérapeutique d’une utilité réelle, notamment dans les cachexies, le scorbut, la scrofule, le rachitisme, en un mot dans les états morbides où 11 faut agir sur la plasticité (voy. tome [, page 368): il est très probable en effet que les actes nutritifs sont, dans l’organisation animale comme daus les plantes, sous la dépendance dela lumière. La lumière fournie par nos moyens d'éclairage agit-elle sur les êtres organisés comme celle du soleil à l'intensité près ? Nous avons rapporté (tome I, page 372) des faits qui permettent au moins le doute à cet égard; néanmoins nous pensons que l’on n’a pas tenu assez compte de la lumière artificielle dans l’étude hygiénique de l'éclairage.

ÏT. — VARIATIONS INDIVIDUELLES DE LA VUE ET RÈGLES HYGIÉNIQUES QUI S’Y RAPPORTENT.

1° Portée de la vue. — On évalue de 15 à 20 pouces le point de vision pour les veux bien conformés, quand il sa’git de voir des objets de petite dimension, tels que des caractères d'imprimerie, la pointe d’une épingle, etc. (1). Mackenzie (2) fixe à 7 ou 8 pouces environ la distance la plus rapprochée où les objets puissent être vus avec une netteté passable par les yeux ordinaires. On a dit qu’en deçà et au delà de cette distance commencent la myopie et la presbytie; mais cette limitation est arbitraire : rien de plus variable que le point de vision distincte chez les différents mdividus. L'œil possède la faculté de s’accommoder aux différentes distances, faculté qui peut servir de base à l'éducation fonctionnelle de cet organe : elle est considérable chez l'enfant, puisqu'il peut voir l’objet le plus fin à 1 pouce ou à 1 pouce 1/2 deses yeux ; stationnaire ou à peu près jusqu'à vingt-cinq ans, elle décline de trente-six à qua-

(1) W. Lawrence, Traité des maladies des yeux, trad. de Billard, 1830, p. 382. (2) Traite des maladies des yeux, trad, de Laugier et Richelot, 1844, p. 616.

rante ans, et disparaît généralement chez le vieillard, ou se trouve réduite à de minimes proportions; elle s'exerce à l’aide de changements intérieurs dans les différentes parties du globe oculaire ; ses axes s’allongent, se raccourcissent. La cornée, le cristallin, le corps vitré, la rétine, ete., changent-ils de distance réciproque, de dimension, de courbure ? Les variations des diamètres de la pupille, l'inégalité de courbure des deux faces du cristallin, sa structure lamelleuse, l'accroissement de sa densité du dehors au dedans, le degré de tension de l'appareil vasculaire si riche de la choroïde et de l'iris, c’est-à-dire la contraction des muscles de l'iris et de la choroïde sur le système vasculaire de ces membranes, etc., concourent-ils au jeu de cette faculté que ne possède aucun instrument d'optique ? Autant le fait de l'accommodation est démontré, autant il semblait naguère difficile d’en expliquer le mécanisme ; l’action des muscles de l'œil en est un élément principal, puisqu'on a vu dans ces derniers temps la myotomie oculaire entraîner parfois un changement notable dans le foyer de la vision. Lorsqu'on veut voir un objet de petite dimension et très rapproché, le muscle tenseur de la choroïde, le constricteur de la pupille, en se contractant, allongent le diamètre antéro-postérieur de l’œil ; d’autre part, les couches semi-liquides du cristallin, comprimées par le muscle dilatateur de la pupille qui existe entre les deux précédents, refluent dans cette ouverture et viennent y former une surface convexe, condition physiologique d’une myopie instantanée et volontaire. Pour la perception des objets à grande distance, il s'opère dans l’œil un ensemble dechangements inverses. D’après Charles Rouget, l’adaptation de la vue à courte distance, nécessitant l'augmentation de courbure de la lentille cristalline et l'allongement de l'appareil dioptrique eristailo-vitré, s'opère ainsi (4) : « Le muscle ciliaire se contracte et comprime la couronne des procès ciliaires ; ceux-ci, distendus par le sang et communiquant tous ensemble, peuvent être considérés comme un anneau liquide élastique, qui transmet, en la régularisant, la contraction exercée par le muscle ciliaire aux bords de la lentille cristalline et à la zone ciliaire du corps vitré. L'effet général de cette contraction annulaire, qui ne s'exerce que sur la partie antérieure du sphéroïde eristallo-vitré, serait un refoulement excentrique en arrière, surtout dans la région choroïdienne, d'une partie de la masse dioptrique, et l'eftet serait presque nul pour l’augmentation de courbure du cristallin et l'allongement

(1) Comptes rendus de l’Académie des sciences, séance du 19 mai 1856.

de l’axe de l'appareil ; mais ici intervient l’action du muscle ciliaire radié : la choroïde étant solidement fixée en arrière à la sclérotique, la contraction de ce muscle a pour effet de la tendre circulairement et de s'opposer par là au refoulement excentrique du corps vitré dans ce sens. En même temps, cette tension redresse la courbure de la partie antérieure de la choroïde, ce qui étend à une grande surface la compression circulaire des milieux dioptriques ; nécessairement alors la masse de ces milieux incompressibles tend à s'échapper en avant et en arrière, d’où allongement de l'axe et propulsion en avant de la face antérieure de la lentille cristalline, dont la courbure est augmentée par la compression circulaire de ses bords. Quant à l'iris, immédiatement appliqué sur le cristallin, comme le prouve sa convexité très prononcée chez la plupart des animaux, il est dans l'adaptation à la vue de près et à une lumière moyenne, contracié pour accommoder les dimensions du diaphragme à la courbure de la lentille : il peut même jouer un rôle important pour produire cette augmentation de courbure de la face antérieure de la lentille, car les milieux dioptriques, comprimés de toutes parts dans le sac irio-choroïdien, tendent naturellement à s'échapper, à faire hernie par l’orifice unique de ce sac, la pupille. » Érection des procès ciliaires, contraction du muscle ciliaire circulaire, du muscle ciliaire radié, tension de la choroïde, contraction de l'iris, voilà sans doute bien des phénomènes mis en jeu pour produire dans les milieux dioptriques les changements si peu considérables que la physique avait depuis longtemps prévus, et dont elle a pu récemment constater l’existence (expériences de Kramer et de Helmholtz, de Londers et Van Trigt). Mais c’est précisément parce que ces éléments multiples entrent en action, que la part de chacun d’eux et les modifications qu'il subit sont pour ainsi dire inappréciables et ont si longtemps échappé à l’observation: »

. Naturellement la vue de l’homme possède une assez grande portée ; le plus grand nombre naît avec la vue longue. La condition primitive de l'œil humain semble être la vue à grande portée: la myopie est rare parmi les habitants de la campagne, les chasseurs, les navigateurs, les peuplades sauvages, etc., mais l'exercice assidu des yeux sur des objets petits et rapprochés ne tarde point à raccourcir pathologiquement leur portée visuelle, et telle est malheureusement la fatalité de notre état de civilisation, L'enfant, s’il n’était doué d’une faculté d’accommodation considérable, fatiguerait singulièrement sa vue sur de menus jouets : à l’école, il est courbé sur Îjes

livres et les cahiers, et s’évertue à tracer des écritures en fin; ou condamné à l'apprentissage d’un métier, il exerce ses veux sur de petits détails de forme que la fatigue des bras l’oblige encore à en rapprocher. Les professions sédentaires, l'habitation dans des lieux étroits, en brisant le rayon visuel contre les obstacles très rapprochés, favorisent les congestions Internes de l'œil, l’affaiblissement consécutif de la rétine, et exceptionnellement une myopie relative, Si Rousseau réclame pour son élève la libre expansion de l'âme et du regard dans les vastes horizons de la campagne, c’est qu’il avait remarqué l'influence du séjour étroit des villes, non-seulement sur le développement des idées et sur l'imagination, mais encore sur l'étendue de la vision.

Si la portée normale de la vue échappe aux déterminations rigoureuses, il est toujours possible de fixer les limites de la myopie et de la presbytie : à longue distance et sous un jour suffisant, l’homme doué d’une vue normale a une portée visuelle aussi considérable que le presbyte du degré le plus avancé ; mais à courte distance, l’épreuve devient péremptoire entre l’homme à vue physiologique et le presbyte. Pour distinguer les diverses portées de la vue, trois moyens de vérification se présentent : le degré de lumière pour voir de petits objets, les variations de distance pour les objets éloignés et convenablement éclairés, enfin les verres convexes et concaves. En général, le presbyte et l’homme à vue normale voient très nettement et sans fatigue les objets distants : le premier, dont la faculté d’accommodation est diminuée, ne voit pas ou voit moins bien les objets petits et rapprochés, et sa vue se fatigue à les fixer longtemps; encore, pour les bien voir, faut-il qu'ils soient vivement éclairés; le second saisit aisément les petits objets soit à grande distance, soit à distance rapprochée, sous un éclairage ordinaire. Si l'œil presbyte vient à considérer ces objets avec des verres convexes appropriés, il les voit plus nettement, sans grossissement notable, à distance d’œil physiologique , en même temps il n’éprouve plus de fatigue oculaire, Se sert-il de verres concaves, il les voit plus ou moins troubles, plus petits et toujours moins bien qu’à l'œil nu. Ces effets augmentent en raison directe de la courbure des verres. — Au contraire, le myope, à l’aide des verres concaves, voit les objets distants mieux qu’à l'œil nu et de grandeur naturelle; à l'œil non armé, il les voit indistinctement. La pupille étant habituellement dilatée chez les myopes, le clignotement qu’ils éprouvent instinctivement, a pour but de diminuer le faisceau des rayons lumineux qui y pénètrent ; peut-être aussitend-1l

à n'admettre dans l'œil que les rayons les plus voisins de l'axe visuel, les rayons périphériques étant trop réfractés par les milieux de cet organe, et se réunissant au-devant de la rétine de manière à ne produire qu’une image confuse? D’après Sichel, le clignotement a encore un autre but : la contraction des paupières, en comprimant le globe oculaire, augmente la puissance d'accommodation. Les pseudo-myopes, qui essayent dans les conseils de révision les verres n° 3, clignotent avant et après l'épreuve, d’abord pour accommoder leur vue à une portée, ensuite pour la rajuster aux distances ordinaires où ils l’exercent.

2° Des lunettes en général (A).— La cause prochaine de la presbytie est la réfraction trop faible des milieux pellucides du globe de l'œil, ou la brièveté du diamètre antéro-postérieur. Dans ces deux cas, les rayons lancés par des objets peu distantsse réunissent, à causedeleur divergence, en arrière de la rétine. Pour les concentrer en un foyer normal sur la membrane qui transmet leur impression au cerveau, il faut des verres collectifs, c’est-à-dire convexes, d’une courbure proportionnelle au défaut de puissance réfringente. Dans la myopie, excès de pouvoir réfrimgent ou du diamètre antéro-postérieur, l’image se forme au-devant de la rétine. On oppose à la convergence prématurée des rayons le pouvoir dispersif des verres concaves. On emploie en général des verres biconcaves et biconvexes, dont les deux surfaces ont la même courbure : ce sont des verres dont le pouvoir est le plus fort, la fabrication la plus simple et le foyer le plus facile à calculer, puisqu'il est égal au rayon ; chacune des deux surfaces de ces verres est le segment d’une sphère d’un diamètre déterminé ; plus il est court, plus la convexité ou la coneavité augmente. Le rayon de leur courbure, qui est en même temps le foyer où se forme l’image, sert à indiquer leur pouvoir de réfraction ou de diffraction, et à fixer les rapports des différents verres de même espèce, afin d'en graduer l'emploi. Le rayon s’évalue en pouces d’ancienne mesure : la taille des verres serait mieux graduée, si elle s’opérait sur des formes divisées d’après leur distance focale en centimètres; mais cette réforme, tentée par l’ingénieur Chevalier, a été abandonnée à cause du renouvellement coûteux d’un matériel considérable. Étant donné un verre convexe du n° LS, chacune de ses surfaces représente un segment d’une sphère dont

(1) Sichel, Leçons cliniques sur les lunettes et les états pathologiques consécutifs à leur usage rationnel. Paris, 1848. — Desmarres, Trailé théorique et pratique des maladies des yeux. Paris, 1847, p. 821,

PERCEPTA.—- DE LA VUE. 309 le rayon a 48 pouces d'étendue; il en est de même des verres concaves du même numéro; mais il faut supposer les deux segments creusés sur l’une de leurs faces et adossés par leur convexité, de manière à présenter une concavité vers l'œil, et l’autre vers l’objet. La courbure d'une sphère étant en raison inverse du rayon, il s’ensuit que, plus le numéro des lunettes compté par les rayons diminue, plus leur puissance augmente, La perfection de la courbure fait le mérite des verres ; aussi ne doit-on les demander qu’à des opticiens vraiment experts, car l’acheteur ne peut vérifier l’exactitude de la taille. S'adresser à l’aventure aux marchands de rencontre ou sans notoriété Justement acquise, c'est risquer sa vue, et le danger, comme le fait remarquer Desmarres (1), est d'autant plus grand qu’on doit faire un usage plus assidu des lunettes. Toutes les combinaisons de taille des verres se résolvent en deux catégories suivant la prédominance de la courbure concave sur la convexe, ou réciproquement : 1° verres plan-concaves, biconcaves et concavoconvexes avec prédominance de la concavité, ce sont les verres de dispersion ; 2° verres plan-convexes, biconvexes et convexo-concaves avec prédominance de la convexité, ce sont les verres de concentration.

Le numéro de départ et la manière de descendre successivement aux verres plus forts ne sont pas soumis à une règle uniforme. Autrefois on débutait généralement à Paris par des numéros trop bas. Sichel y a introduit avantageusement l'usage des verres qui n'étaient employés qu'exceptionnellement, tels que les n°5 96, 80 et 72, en conseillant de commencer par ces numéros, surtout pour la presbytie. Les verres ronds sont les meilleurs; plus ils sont larges, plus ils agrandissent le champ de la vision ; ils doivent être en même temps limpides, incolores, achromatiques, polis, sans inégalités, ni bulles, ni stries, ni filaments. On les fabrique en général avec le verre anglais ou crown-glass ; le fint-glass, employé par quelques opticiens, est trop tendre et rarementpur. Les meilleures lunettes se font avec le cristal de roche du Brésil ou de Bohême ; mais douée de la double réfraction, cette substance fournit deux images pour chaque objet, si on ne la taille perpendiculairement à son axe. Pour la monture, l’écaille légère, mauvaise conductrice du calorique, convient le mieux ; la monture doit encadrer solidement les verres et faire correspondre leurs centres aux axes optiques des yeux. Sans cette précaution, il n'y à qu'un œil

(1) Desmarres, loc, cit., p. 830.

qui voie au travers des lunettes, l’autre se fatigue inutilement à s'adapter au point visuel, et de là souvent la céphalalgie que ressentent les porteurs de lunettes (1). Les branches latérales doivent s'accommoder à la courbure des régions temporales ; elles sont à brisure ou à crochet ; l'essentiel est qu’elles ne soient ni trop courtes ni trop longues, afin que les lunettes restent immobiles.

On réserve lenom de conserves aux verres employés pour garantir l’œil des corps étrangers et d’une lumière trop vive, le mot lunettes désignant ceux qui servent à corriger la direction vicieuse des rayons lumineux, ou à renforcer leur action sur la rétine: les premiers sont plans, colorés ou non. Les habitants du Nord, pour se préserver des effets de la réverbération des neiges, se peignent le pourtour des yeux en noir, ou se servent de planchettes trouées qu’ils adaptent aux yeux : les conserves colorées remplissent pour nous le même but. On a constaté, par des expériences d’ailleurs faciles à répéter, que l'impression des différentes couleurs exerce à différents degrés l’activité vitale de la rétine. Si l’on regarde pendant quelques instants le soleil couchant, et qu’on ferme ensuite les veux, la série des sensations perçues est une tache d’abord blanche, puis jaune; et à mesure que la rétine passe au repos, la tache devient rouge, violette, bleue, puis s’efface dans l'obscurité. Cette gradation indique celle des teintes qu’il faut donner aux conserves: les bleues sont celles qui reposent le plus les yeux; mais, trop foncées, elles ombragent outre mesure la vue et rendent la fonction de l’œil laborieuse à travers cette obscurité factive. Les verres bleus ont pourtant un inconvénient; les rayons latéraux paraissent jaunes, et, lorsqu'on quitte les conserves, cette coloration s'étend passagèrement à tous les objets. Les verres neutres, si répandus en Angleterre, Imterceptent ou transmettent également tous les rayons et laissent aux objets leurs teintes normales dont l'éclat paraît seulement augmenté, lorsqu'on dépose les conserves. On désigne sous le nom de verres neutres ceux d’un bleu noir d’une pureté parfaite ; leur effet se borne à l’amortissement des couleurs sans les altérer ; ils placent l’œil dans un beau clair de lune. Les conserves à verres blancs ou colorés doivent surtout être de grande dimension et de forme ronde; quand elles ne couvrent pas tout le champ de la vision, survient toujours, quelle que soit leur couleur, le phénomène si bien étudié par Chevreul, l'apparition spontanée de couleurs complémentaires à côté de couleurs primitives : autour du verre

(1) Desmarres, loc. cit., p. 823.

bleu se forme alors la bordure jaune dont nous avons parlé, autour du verre rouge une bordure verte, etc. Les conserves trop petites fatigueront done l'œii par la lumière latérale, et d'autant plus que leur couleur sera plus foncée; de à des irritations oculaires aggravées, des amblyopies, etc.

Il nous reste à signaler ici une grave lacune de la police sanitaire. L'art de l’opticien est aujourd'hui sans contrôle ; il est exercé par des mains ignorantes. Cependant le myope, le presbyte, le strabique, l'amblyopique, sont des patients ; les lunettes, un remède: celui qui les vend est assimilable au pharmacien, et quand il se charge en outre de les ajuster au degré visuel des acheteurs, ilusurpe la fonction de l’oculiste, il expose ses crédules clients à un danger réel. L'abus ou lPemploi vicieux des lunettes entraîne la dégradation rapide, souvent irrémédiable de la vue. Que d’amblyopies, que d'amauroses même ne reconnaissent point d’autre origine ? Sichel n’a jamais vu employer assidûment les verres concaves des n° 9 à 7, sans conséquences fâcheuses qui obligeaient tôt ou tard à les remplacer par des numéros plus faibles; et cependant la troisième série des verres concaves, depuis le n° 9 jusqu’au n° 4, est prodiguée par les opticiens. Pour les presbytes, les opticiens de Paris (1) prenaient autrefois leur point de départ au n° 48, les malades étaient amenés promptement aux n° 36 et 24, et comme la nécessité des lunettes se prononce pour les presbytes vers la quarantième année, beaucoup d’entre eux étaient réduits, entre emquante et soixante aus, à se servir des n°° 12 et 8, sans éviter un déclin de plus en plus sensible de leur vue. Mackenzie, qui, comme d'autres oculistes, à établi des séries d’après l’âge des individus, indique ie n° 37 pour l’âge de quarante ans, le n° 30 pour celui de quarante-cinq ans, et le n° 24 pour celui de cinquante ans. Quand Sichel preserivit pour point de départ le n° 72, l'innovation parut presque ridicule ; aujourd’hui les presbytes au-dessous de quarante ans se contentent même du n° 80. De pareils faits justifient le vœu d’une réglementation de l’industrie des opticiens ; cette mesure devra satisfaire à ces trois indications : 4° vérification de l'aptitude de ces industriels ; 2° identité et classification exacte des numéros des verres qu'ils débitent ; 3° appropriation mdividuelle des verres laissée au jugement de l’homme de l’art, dont l’opticien doit se borner à exécuter la prescription. Pour échapper à des erreurs nuisibles dans le choix des lunettes, Mackenzie a proposé de mesurer en pouces la

(+) Sichel, loc. cit,, p. 23.

distance à laquelle l'individu qui a besoin de lunettes lit des caractères ordinaires ou reconnaît de petits objets, et ensuite la distance à laquelle il désire lire et voir; les deux nombres multipliés l’un par l’autre et divisés par leur différence, donnent pour quotient le nombre cherché. Exemple : un presbyte qui lit à 24 pouces, veut lire à 8: 24 x 8 — 192 qu’on divise par 16; on obtient 12 pour la distance focale des verres à donner. Toutes ces méthodes sont infidèles, d’après Desmarres, et ne peuvent remplacer l'expérience, qui doit se faire ainsi : Le myope ou le presbyte regardera les aiguilles d’une montre, ou sera appliqué à la lecture ; on notera à quelle distance sa vue est distincte ; des essais successifs serviront ensuite à déterminer la série de numéros qui rétablit la vue normale, et l’on choisira entre eux suivant les règles que nous indiquerons plus loin pour les myopes et les presbytes. Ces essais doivent être ménagés à cause de Ja fatigue des veux; il est prudent, pour éviter tout mécompte, de les recommencer le lendemain; si le foyer des deux yeux diffère, il faut expérimenter les verres isolément en débutant par l’œil le plus fort et en masquant par un bandeau l'œil le plus faible, ce qui supprime la fatigue de la contraction de son muscle orbiculaire. Le verre n'étant jamais aussi limpide que l'air, la vue ne recouvrera toute sa netteté qu'après un usage plus ou moins prolongé de lunettes.

3° Hygiène de la presbytie. — Quelle que soit la portée de la vue, il est très important que la faculté d’accommodation soit exercée assidûment, mais non d’une manière permanente ou trop continue dans le même sens, c'est-à-dire à des distances toujours très grandes ou très petites; 1l faut s'exercer alternativement à voir de loin et de près. Cette sorte de gymnastique visuelle met en jeu les muscles de lPœii et deviendrait fatigante, nuisible même en se prolongeant outre mesure. D'un autre côté, la projection soutenue du regard à des distances toujours les mêmes et voisines du maximum ou du minimum, ôte à l’œil le pouvoir de s’ajuster à des portées moindres ou plus grandes, peut allonger ou raccourcir le foyer normal outre mesure et d’une manière permanente. Que le presbyte lise trop longtemps un caractère trop petit ou trop rapproché de l'œil, sa vue se trouble, ou du moins il éprouve dans l'œil la sensation d’un effort pénible et parfois même douloureux. S'il prolonge ou s’il renouvelle souvent cet exercice, sa vue perdra sa portée naturelle pour les objets éloignés, ou s’affaiblira. La presbytie, augmentant avec le progrès de l’âge, ne souffre pas l’accommodation à de petites distances aussi facilement et dans une sphère

PERCEPTA, — DE LA VUE. 315 aussi courte que la myopie, qui diminue naturellement avec les années. Pendant la lecture, l'écriture, le travail minutieux, le presbyte doit éloigner les objets jusqu’à la limite extrême de leur netteté, cette distance qu'il trouve en reculant et en rapprochant alternativement les objets, 1l doit l’observer pendant les travaux assidus et pressés. Au contraire, dans les occupations de loisir, il doit exercer sa vue à des distances moindres; il devra interrompre fréquemment l’un et l’autre genre d'occupation, pour attacher la vue aux points les plus distants qu'il pourra fixer. Cet exercice, en allongeant et en raccourcissant alternativement la portée de la vision, conserve la faculté d’accommodation et le foyer normal, et s'oppose à l’affaiblissement de la vue (amblyopie). Plus les travaux auxquels on se livre sont minutieux, plus il est nécessaire de les interrompre fréquemment pour porter rapidement les yeux sur des corps placés à distance; une interruption de quelques instants, d’une demi-minute suffit, mais il faut qu’elle soit souvent répétée. Les presbytes doivent, ou renoncer à tout travail qui place sous leurs regards des objets trop fins et de dimensions exiguëés, ou choisir de bonne heure des lunettes convenablement appropriées, c'est-à-dire n1 trop faibles ni trop fortes; les verres trop faibles rendent l’accommodation laborieuse. Malheureusement beaucoup de professions, l'écriture, la lecture, le dessin, ces trois nécessités de la civilisation, exercent les yeux à un foyer plus rapproché que le foyer normal des presbytes. Ceux qui s’y livrent, doivent se tenir très droits et le plus éloignés que possible des objets ; même conseil ou plutôt même nécessité hygiénique pour les tailleurs, cordonniers, couturières, mécaniciens, bijoutiers, horlogers, etc.

Quant au degré d'éclairage des objets, le presbyte les voit plus nettemeut et exerce mieux sa vue sous une lumière vive que sous une lumière douce; le travail au crépuscule où sous un éclairage insuffisant, l'habitation dans des lieux sombres, ne lui conviennent pas ; aussi l’amblyopie est fréquente chez les concierges de Paris, chez les tailleurs et cordonniers, qui vivent dans ce qu’on appelle des loges, réduits privés d’air et de lumière. L’éclairage artificiel dont les presbytes ont besoin est celui des lampes ; les bougies, les chandelles, ont une clarté vacillante et faible qui s’obscureit à mesure que la mèche se charbonne et s’allonge ; pour les moucher, il faut regarder fixement le foyer de la lumière, autre inconvénient. La lumière des lampes est tranquille, uniforme, assez intense ; qu’on les place de manière à préserver l'œil de leurs rayons directs, à gauche par conséquent, ou même en arrière; qu'on les recouvre

d’un globe de verre dépoli ou d’un abat-jour semi-transparent, bleuâtre ou verdâtre, et l’on aura le mode d’illaumination domestique qui convient le mieux à tous les yeux, et en particulier aux presbytes, Mêmes observations relativement aux lunettes.

On abuse des verres colorés en bleu ou en vert; ils ne remplissent le véritable office de conserves que lorsqu'on est forcé de supporter longtemps une clarté très éclatante, ou de travailler sur des corps qui reflètent vivement les rayons lumineux, ou dans les affections compliquées de sensibilité anormale à la lumière, Hors ces cas, ils ont l'inconvénient d'accoutumer l'œil à une obscurité artificielle, et de lui imposer des efforts pour distinguer les objets extérieurs qu'ils recouvrent d’une teinte noirâtre; aussi leur usage peut-il être suivi de diverses altérations de la vue, et notamment de limpossibilité de supporter la lumière ordinaire du jour. Sichel a guéri des amblyopies, des photophobies, des rétinites chroniques en éloignant par degrés l’usage des verres colorés et le séjour dans l’obscurité. Desmarres, quand il s'est assuré que la maladie se borne à une exagération de la sensibilité de la rétine occasionnée par le séjour dans l'obscurité, se dispense de ces gradations ; il supprime alors brusquement l'usage des verres colorés, les rideaux, les voiles, tous les écrans propres à amortir la lumière, et il n’a qu’à s’'applaudir des résultats de cette pratique. Les verres teintés ne conviennent aux presbytes que dans le cas d’une maladie de l'œil ou d’un travail forcé sur des objets très brillants, et c'est la teinte légèrement bleue qu'ils devront préférer.

C'est vers quarante ans, au plus tard, que le presbyte réclame des lunettes pour soulager ses yeux des efforts d'accommodation aux petites distances. Voici les signes qui lui indiqueront l'opportunité de ce secours : la vue a plutôt gagné que perdu en force et en portée pour les objets éloignés, mais les objets plus voisins commencent à lui paraître troubles et mal éclairés, d’abord le soir, puis dans la Journée; les caractères d'impression ou d'écriture s’assombrissent et se pressent indistincts sous son regard ; s'il essaye de les rapprocher, il y voit encore moins ; ce n’est qu’en les éloignant davantage, parfois outre mesure, et en les plaçant sous la lumière, qu'il parvient à les saisir avec netteté. Ces effets sont passagers au commencement et se manifestent après un travail prolongé : bientôt ils deviennent constants, se prononcent au début du travail ; il s’y ajoute unesensation de strabisme, de diplopie, de sautillement ou de vacillation de l’objet, le besoin constant d’un éclairage intense. Un des phénomènes les plus caractéristiques est le brusque recul de la

PERCEPTA. — DE LA VUE. 315 tête du presbyte lorsqu'on lui présente une page à lire. A cette époque de l’infirmité, la gymnastique oculaire, si exacte et si persévérante qu'elle puisse être, n’a plus d'utilité; elle n’est même pas sans danger, parce qu’elle peut amener la congestion de la choroïde, la compression progressive des nerfs ciliaires et de la rétine avec un retentissement douloureux dans la cinquième paire. Il faut alors en venir aux lunettes, parce que le foyer de l’œil est modifié; qu’on n'attende même pas ces derniers symptômes pour recourir aux verres convexes. On s’en servira d’abord à la lumière artificielle, et dans la journée, pour les travaux les plus assidus ; on continuera d'éloigner les objets moins avec les lunettes qu’à l'œil nu. Le numéro est une circonstance d’appropriation imdividuelle : c’est un préjugé de croire qu’à tel àge correspond une courbure invariable des lunettes. Les opticiens augmentent trop vite le pouvoir réfringent et désignent pour chaque àge un numéro trop élevé, ou plutôt ils ne désignent pas, ils laissent leurs clients choisir les verres qui leur plaisent ; chez beaucoup d’entre eux les verres ne sont pas même numérotés. Les presbytes débutent souvent par le n° 48 et descendent promptement aux n° 36 et 24 ; et beaucoup de personnes de cinquante à soixante ans usent des n° 12 et 3 et sentent leur vue décliner de jour en jour. Aux personnes qui ne se sont point encore servies de lunettes et qui les prennent en temps opportun (à quarante ans ou un peu plus tard), Sichel et Desmarres prescrivent pour point de départ le n° 73; aux personnes au-dessous de quarante ans, les n° 80 et 96; mais ces déterminations n'ont rien d’absolu et sont tout à fait subordonnées aux conditions individuelles : le point de départ ne peut correspondre invariablement à l’âge ; avant tout il importe de vérifier le degré de la presbytie. En principe, il ne faut demander aux verres convexes qu’une seule action, celle de soutenir la vue et de permettre un travail plus prolongé qu’à l'œil nu ; tout verre qui grossit est déjà trop fort, affaiblira les yeux et réduira plus ou moins leur pouvoir d'accommodation, car il est dans la nature des verres de lier d’une manière permanente la vue à une distance déterminée, et cette liaison augmente avec leur force. De là l'indication de n’ajouter à leur pouvoir réfringent que par une gradation insensible, et d'essayer souvent de se passer de leur secours. Que le presbyte ôte quelquefois ses lunettes pour considérer des objets distants, pour exercer l'œil nu et à la plus grande portée possible sur des travaux de courte durée, tels que la lecture, l'écriture. Jamais il ne doit user de verrts convexes pour la vision de loin. À la lumière artificielle ou dans des

endroits peu éclairés, s'il ne peut s'abstenir du travail, il doit l’interrompre plus fréquemment, ou recourir exceptionnellement et par intervalles à des verres du degré supérieur à ceux qu'il porte. IL faut conserver le même numéro le plus longtemps possible, et ne descendre jamais plus de six pouces à la fois, pour le rayon de la sphère dont les lunettes sont des segments; en agissant autrement, on imprime des secousses trop fortes au pouvoir d’accommodation. Sichel règle ainsi la succession des numéros : 96, 80, 72, 66, 60, 54, A8. Le dernier chiffre est rarement dépassé par les personnes qui suivent cette échelle, tandis que les presbytes qui débutent par 48, comme il arrive si ordinairement, sont presque forcés de lui faire succéder le n° 56. Il faut essayer les verres séparément pour chaque œil, le foyer des deux yeux pouvant différer. Dans ce dernier cas, convient-il de leur appliquer des verres d’un pouvoir inégal ? Desmarres, quand l'inégalité focale des deux yeux n’est pas trop disproportionnée, leur impose des verres de même force, en prenant pour type d’appropriation le plus fort des deux yeux. L'inégalité des deux yeux est-elle trop prononcée, il suffit d’un seul verre pour la lecture, le travail. Ïl est des cas rares où la presbytie s’exagère dans un œil au point que le malade se sert instinctivement, pour le travail, de l’autre œil resté à l’état physiologique, clignant du premier ou le masquant par un verre opaque.

L° Hygiène de la myopie. — La presbytie est une phase visuelle de l’âge; la myopie exprime un état morbide de l'œil, quelle soit congénitale ou acquise. Le plus sou vent elle est congénitale; si on ne la reconnait point chez les enfants, c'est qu’ils regardent tous de près : la force d’accommodation se règle à la distance physiologique entre quinze et dix-huit ans (Desmarres), et c’est alors que la myopie se révèle ; Jusque-là ceux qui en sont atteints n’ont pas conscience de leur infirmité. Il ne faudrait pas confondre la myopie congénitale se dénotant ainsi dans l'adolescence, avec une forme de myopie accidentelle qui survient aussi entre seize et dix-sept ans, et qu’on pourrait appeler avec Desmarres, myopie de croissance, l’œil s’allongeant dans son diamètre antéro-postérieur et ne se développant pas d’une manière harmonique dans toutes ses directions : le vice de la vue n'est alors que le résultat d’une nutrition mal répartie. Quant à la myopie acquise, elle n’est pas liée à un excès de pouvoir réfringent des milieux de l'œil, mais elle provient où d’une diminution de leur transparence, ou d’un abaissement de la vitalité de la rétine. Que les myopes, sans acception de l’origine de leur infir-

PERCEPTA. — DE LA VUE. 3v1

mité, dirigent leur vue sur des corps volumineux et distants, qu’ils ne recourent aux lunettes que le plus tard possible ; qu’ils les choisissent d’un numéro faible qui rende les objets un peu plus nets, sans les rapetisser et sans trop les rapprocher de l'œil ; qu'ils ne les portent qu’à la promenade, Jamais dans l’intérieur des habitations, pendant la lecture, l'écriture, ete.; ou, s'ils ne peuvent absolument s’en passer pour le travail, qu'ils les prennent au moins d’un numére beaucoup plus faible que les lunettes dont ils se servent pour voir plus loin; qu'ils évitent, à plus forte raison, l'usage des autres instruments de dioptrique, tels que loupe, microscope, etc. On a nié la diminution de la myopie avec l’âge : Sichel l’a observée sur beaucoup d'individus, et notamment sur lui-même. « Pour moi, dit Lawrence (1), je porte des lunettes depuis vingt-cinq ans, et je ne me trouve pas plus myope que je l’étais dès le principe. » C’est que Lawrence a toujours porté les mêmes verres. D’après Desmarres, la myopie décroit avec l'âge, en raison inverse le son intensité; en d’autres termes, l'individu myope à un faible degré gagne beaucoup plus en portée visuelle, à mesure qu'il vieillit, que le myope d'un degré très intense; encore faut-il que de bonne heure lun et l'autre aient diminué progressivement la force de leurs lunettes et qu'ils n’en aient jamais porté de trop fortes. Moins les yeux sont exercés à différentes distances, plus la myopie augmente : empêchez donc les enfants de placer les objets trop près de l'œil, ne leur donnez pas des jouets trop petits qui les rendent à la fois myopes et louches. La vue des corps peu éloignés donne lieu à la convergence des axes visuels; la fréquence du strabisme convergent de quatre à six ans, âge où les enfants apprennent à lire, tiendrait-elle à cette cause ? Il est permis d'en douter, parce que les enfants atteints de cette dernière infirmité ont un œil myope dont ils n’usent point; l'œil myope ou affecté d’une imperfection, soit congénitale, soit acquise, se dévie pour ne point contrarier la fonction visuelle exclusivement dévolue à l’œil congénère.

Quant au choix des lunettes, les myopes ne sauraient débuter par un numéro aussi faible que les presbytes, l'excès du pouvoir réfringent dépassant chez eux la mesure de la condition inverse chez les derniers. Rarement les myopes se contentent-ils de l’un des numéros intermédiaires entre 36 et 24, la nature de leurs occupations et leur manière de s’y livrer ayant accru, dès le principe, leur infirmité; c’est entre les numéros 24, 16 et 14 qu'ils choisissent. Du

(1) Traité pratique des maladies des yeux, trad. par Ch. Billard, 1830, in-s.

numéro 414 au 10, il faut descendre lentement et s'arrêter le plus souvent à cette limite; les très jeunes sujets qui ne s’'accommodent pas du numéro 10 offrent presque toujours un état pathologique des veux. Les verres concaves à choisir ne doivent point rapetisser les objets, ni les rapprocher, ni les produire à l'œil avec une netteté presque éblouissante, encore moins doivent-ils donner lieu à une sensation de gêne, de pression ou de douleur dans les yeux ; au moment où on les quitte, on ne doit éproûver aucune fatigue de l'œil, aucun trouble de la vue. Ces indications sont plus larges que celles de Weller : suivant cet auteur, les meilleures lunettes concaves sont celles qui permettent à un myope de lire couramment les plus petits caractères d’un livre à la distance de 15 à 20 pouces, sans que l’œil en soit fatigué. Mais il ne faut pas oublier que même les personnes très myopes ne doivent point se servir de lunettes en travaillant ; qu'elles ne craignent point de se congestionner les yeux en se passant de verres.

On admet généralement que la myopie se décèle par une certaine conformation de l'œil, telle que la convexité plus grande et la saillie de la cornée transparente, la proéminence et le volume de l'œil ; mais elle existe aussi dans des yeux petits et enfoncés (Desmarres), et d’autres fois elle ne se traduit par aucun signe extérieur.

Sichel admet deux variétés de myopie acquise qui exigent des soins particuliers et dont la distinction est importante pour la conservation de la vue. 4° Myopie acquise simple, sans faiblesse de la vision ; elle survient chez les presbytes qui sont forcés d’ajuster habituellement leur vue à des distances trop petites : elle prélude par la simple fatigue des veux durant le travail, par la perception moins nette des objets distants, à moins qu’ils ne soient très volumineux. Bientôt ceux-ci, malgré leur dimension, s’entourent d’un nuage, et ne sont bien reconnus qu'à une portée beaucoup plus courte que précédemment. D'abord des lunettes concaves éloignent, diminuent, obscurcissent les objets, tandis que des verres convexes, de force moyenne, facilitent la lecture et l'écriture, tout en changeant le point visuel. À une époque plus avancée, la lecture et l'écriture à l’aide de lunettes convexes ne sont possibles qu'en se baissant beaucoup, et les verres concaves commencent à faire distinguer mieux les objets distants sans les rapetisser : alors la myopie est acquise, et, d’après Sichel, cette espèce de myopie la plus simple est aussi la plus commune. On peut l’arrêter au début en éloignant peu à peu les objets, en exerçant la vue sur des points distants, en interrompant très fréquemment le travail pour porter les

regards au loin, en lotionnant les yeux avec de l’eau froide; c’est ici que l'usage des lunettes concaves est dangereux : elles rendent la myopie définitive, incurable. La proscription doit s'étendre aux verres convexes, à moins qu'il n’y ait complication d'amblyopie ou qu'il s'agisse d'individus jeunes dont la presbytie n’était point très prononcée avant l’altération de leur foyer visuel. 2° Myopie acquise avec amblyopie; très fréquente chez les personnes qui ont fatigué leur vue par le travail assidu sur des objets rapprochés, elle ne diffère de la précédente que parce que le foyer de l'organe ayant été forcé plus brusquement, elle se développe avec plus de vitesse et d'intensité, et s'accompagne d’amblyopie le plus souvent asthénique. Toutefois elle peut aussi se compliquer d’hypérémie vers l'appareil oculaire et le cerveau ; dans cette variété, la vue la plus presbytique se raccourcit rapidement et décline d’une manière sensible. De près, comme de loin, les objets manquent de netteté, un voile sombre les couvre par intervalles; Le travail ne peut se soutenir qu'avec des intermittences de repos ; la vue, projetée au loin, donne lieu à une fatigue jusqu'alors inconnue : c’est là le degré le plus fort d'une série d’altérations identiques, qui sont l’amblyopie presbytique, la myopie simple et la myopie avec amblyopie, et suivie d’une altération permanente du foyer visuel. C’est la lésion fonctionnelle que Desmarres considère comme un défaut d’accommodation prolongée à courte distance ; il l’a observée surtout chez de très jeunes sujets; ceux-ci ne se doutent point de leur infirmité, tant qu’ils exercent leur vue sur des objets distants, comme à la campagne ; mais dans les travaux de la ville, elle se fait sentir : on l’observe sur des enfants même qui ne peuvent lire sans injection des yeux. Elle est d’une importance extrême pour le choix des professions : peu d’années de travail sur les petits objets, tels que ceux d'horlogerie, de joaillerie, les caractères d'imprimerie, etc., suffisent pour amener chez eux l’amblyopie, et les obligent à renoncer à leut état, Il est très difficile de remédier à cette amblyopie; elle peut persister, se terminer par l’amaurose. L’interdiction absolue et prolongée du travail est la première condition du traitement; au contraire, l'exercice des yeux sur de gros objets à distance, et surtout au grand air, doit être recommandé comme dans l’'amblyopie presbytique, mais avec des interruptions plus fréquentes pour qu'il n’en résulte jamais aucune fatigue. Toute espèce de verre à foyer, convexe ou concave, sera défendue; la lecture et l'écriture ne seront permises qu'après la disparition de tous les symptômes d’amblyopie : encore devra-t-on éloigner les objets et se

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reposer d’abord à chaque minute. Ces exercices seront multipliés et prolongés par gradation avec le soin constant d'éviter jusqu'au plus léger sentiment de fatigue. L’amblyopie cède presque toujours à ce système de ménagements auxquels il faut joindre l'usage des moyens thérapeutiques, comme dans le cas de congestion habituelle vers la tête ; quant à la myopie, elle diminue, mais jamais Sichel ne l'a vue se dissiper entièrement.

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