DE L’ENCÉPHALE
Notre intention n’est point de faire ici, sous prétexte d'hygiène encéphalique, un cours de morale ou de phrénologie. Plus l'hygiène a de connexions avec toutes les branches de connaissances, plus nous jugeons qu'il est nécessaire de circonscrire son domaine; nous avons une autre raison pour nous abstenir de controverses et de préceptes relativement à la nature du principe psychique, à la classification et à la direction de ses facultés et de ses penchants : c'est tout simplement que nous admettons la dualité de l’homme ; nous apercevons en lui la forme organique liée au monde extérieur par des lois d’antagonisme et de mutualité, et une âme, c’est-à-dire le principe des manifestations morales et intellectuelles. Sans doute, comme l’a dit un physiologiste allemand, le monde fait l'éducation de l’âme par les sens; mais il ne la crée point, il ne peut rien créer en elle, il ne fait qu'exciter les germes qu'elle recèle. Une fois fécondée par l’action intermédiaire des sens, et surtout par la parole de la tradition humaine, l’âme émet de son propre fonds des produits sans analogue avec ceux de l’univers matériel. Laissons à chacun sa tâche dans l’œuvre collective de la science: an philosophe l'analyse des faits d’intuition et de conscience ; au moraliste la pédagogie ; au médecin la recherche des causes qui déterminent, régularisent ou troublent les fonctions de l'organisme. Cette recherche conduit à des applications précieuses pour l'éducation et
PERCEPTA, — DE L'ENCÉPHALE. 325 la règle sociale de l'homme ; mais elles ne peuvent former à elles seules un système de direction morale et sociale. Nous nous bornerons à l'examen sommaire des conditions intrinsèques et extrinsèques qui modifient l’encéphale, et des réactions réciproques qui s’exercent entre lui et les autres organes de l'économie : de ià des règles hygiéniques pour la pondération de l’activité physique et de l’activité morale de l'homme.
S 4.— Modificateurs intrinsèques de Fencéphale.
De quelque manière que l’on interprète les liaisons du sang avec le système nerveux, la constitution de ce fluide universel de l’économie influe nécessairement sur les fonctions cérébrales. Il est impossible de méconnaître la correspondance intime qui existe entre le sang, centre de la vie végétative, et la matière nerveuse, centre de la vie de relation; et c'est là ce qui donne de la vérité aux attributs moraux et intellectuels que l'on a rattachés à chaque espèce de tempérament. Rien de plus certain et de plus mystérieux à la fois que la coïncidence de certains phénomènes cérébraux avec la diminution et l'augmentation de la masse du sang. L’affaiblissement ou la perversion des actions sensoriales, le trouble des facultés intellectuelles porté jusqu'au délire ou à la stupeur, la prostration de la volonté, et dans les cas extrêmes la perte des sens et l'abolition de la conscience : tels sont, avec une «série parallèle de lésions musculaires, les résultats progressifs de l’anémie. Au contraire, que l’afflux du sang vers le cerveau augmente médiocrement, on observe un excitement plus vif, un surcroît d'activité de l'âme, une aptitude plus grande à passer d’une idée à l’autre ou à combiner les idées ensemble, une propension aux affections énergiques. L’afflux devient-il plus considérable, les signes de dépression commencent : pesanteur de tête, malaise, difficulté de suivre le fil des idées et de rassembler ses souvenirs, disposition à la taciturnité, à l'agitation ou à l'anxiété; brusquerie de paroles et des mouvements, somnolence vigile ; à mesure que la pléthore encéphalique augmente, les idées deviennent confuses, les sens sont le jouet d’hallucinations, la faculté d’équilibrer les idées faiblit, l'imagination s'égare; à un plus haut degré, il ÿ a perte de la liberté, etc. On s'explique de la même manière l'accroissement de la céphalalgie et du délire par l’horizontalité du corps. Ce qui se manifeste clairement dans la maladie se passe à un degré moins visible dans la santé ; cependant Bricheteau cite un homme qui n'avait
de mémoire que quand il s’étendait la tête très basse; feu le professeur Goupil nous a raconté qu’il élaborait dans cette position les brillantes leçons qu'il faisait à la faculté de Strasbourg : ces smgularités ne s’expliqueraient-elles point par une nuance d’un état morbide qui a été étudié seulement de nos jours, l’anémie cérébrale? Il n’y a que le sang artériel vermeil qui puisse entretenir la vie dans tous les organes. L’imperfection de l’hématose n’est donc pas sans influence sur l’activité du cerveau ; or elle est en rapport avec le fond de la constitution et le tempérament. Est-il besoin de rappeler ici les modifications si remarquables qu'impriment à l’activité cérébrale l’hérédité, la sexualité (1), les habitudes physiologiques et morbides, les oscillations de la santé, etc. ? Nous les avons mentionnées en traitant de ces différentes formes de la vie individuelle (tome 1), et nous avons insisté sur un fait essentiel à savoir, qu ils supposent toujours la libre initiative de la volonté, soit dans l'individu qui les présente, soit dans les parents dont il est Issu.
$ 2.— Modificateurs extrinsèques de l'encéphale.
1° L'influence du climat sur le développement intellectuel et moral de l’homme est une vérité qui a inspiré bien des pages brillantes. Hippocrate ct, à son exemple, Montesquieu l’ont exagérée (voy. tome 1). C'est le monde extérieur qui dirige les premières excitations sur l’âme du nouveau-né. D'abord il existe ; puis il connaît qu’il existe par les impressions qu’il reçoit du dehors, qu'il distingue et dont 1l se distingue: puis, par la varié‘é des impressions, il arrive à connaître le mode de son existence. Les phénomènes, saisis d’abord dans leur isolement, puis dans leurs relations de simultanéité et de succession, servent de base première aux opérations de son entendement. Or tous ces matériaux sont recueillis par les sens; ceux-ci sont donc des portes ouvertes par lesquelles la nature extérieure, c’est-à-dire les irradiations du climat, se propagent jusque dans le foyer intime de l'être humain. L'intelligence et l'âme se colorent de reflets de l'horizon natal.
(1) C. Sappey a trouvé des différences notables entre l’homme et la femme, quant au volume du crâne, à la capacité de cette cavité, au volume et au poids de l’encéphale. Celui-ci pèse en moyenne 102 grammes de plus chez l’un que chez l'autre, et cette différence porte presque uniquement sur le cerveau, pour iequel elle s'élève à 94 grammes: le cervelct, la protubérance et le bulbe diffèrent à peine d’un sexe à l’autre, (Gaz, méd. de Paris, 1862, p, 24.)
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Mais le climat n’entraîne pas seulement la spécialité des premiers matériaux fournis par les sens à l’activité de l'âme, il réagit encarr sur l’encéphale par la modalité qu'il imprime aux fonctions d’h' matose, de nutrition, de génération, etc. Toutefois, et par la seule force de sa spontanéité, l'âme arrive à se constituer en antagonisme avec sa propre activité sensoriale; elle devient apte à se concevoir distincte de la vie matérielle, et une fois qu’elle a acquis la conscience de la part d’infini qui fait sa propre et véritable essence, elle possède la faculté de se déterminer par elle-même; elle a conquis toute sa liberté. A ce point culminant du développement moral, le climat perd ses droits; mais les masses n'y atteignent point; leur perpétuelle enfance perpétue les dissemblances si caractéristiques entre les peuples du Nord, du Midi et des pays tempérés. Le tableau que les médecins et les administrateurs des contrées marécageuses ont tracé des populations qu'ils avaient sous les yeux, semble réaliser au maximum l'empire que les eaux, les lieux et l'air exercent sur l’état moral des hommes (voy. tome I, page 482 et suiv.). Un pouvoir spécifique semble dévolu à la lumière : a-t-elle une affinité matérielle et directe avec la substance du cerveau? Un philosophe qui fut mon maitre, Bautain, professe cette opinion. A l'éclat ou à l'absence de la lumière se lie l’exaltation ou la sédation de l’activité cérébrale. L’obscurité, en fermant les sources de la perception visuelle, permet à l'esprit de se replier avec plus d’énergie sur les impressions antérieurement reçues, sur les sujets de ses affections, de ses craintes, etc. L'obscurité est la mère des fantômes, des superstitions, des frayeurs vaines, etc., parce qu’elle supprime le contrôle exact de la vision. 2° Les effets immédiats de la digestion sur le cerveau sont connus de tout le monde : tantôt une douce et pétulante gaieté, signe de stimulation générale ; tantôt la somnolence et l’affaissement produits par le labeur excessif et lent d’un estomac surchargé. Les philosophes et les législateurs des peuples ont mis à profit l'influence si différente que la diète végétale et la diète animale exercent sur l’animal. Pythagore, Zénon, Plotin, Porphyre, Moïse, Mahomet, etc., ont fait concourir cet ordre de moyens à l’amélioration des hommes, à l’adoucissement des mœurs. La violence est la loi des peuples carnivores, tandis que les préceptes d’une morale plus pure ont pris naissance chez les nations vouées à l’abstinence des viandes, comme les placides Hindous, ou réglées sévèrement dans leur régime, comme les Spartiates. Galien à dit: «Animus sanguine , et adipe suffocatus cœleste aliquid pervidere non potest. » Nous avons
signalé {#oissons) l'énorme part qui revient à l’asage et à l’abus des alcooliques dans la production des maladies mentales.
3° Parlerons-nous de l’action morale du vêtement et des cosmétiques? Le costume joue un rôle immense dans la société: il est le symbole de la hiérarchie sociale. Les attributs extérieurs des chefs des États, les insignes du sacerdoce, les marques ‘distinctives de là magistrature et de l’armée, ete., sont des éléments très réels de puissance et de discipline. On gouverne les hommes par la vanité; la dimension ou la forme d’un ornement extérieur soulève des orages, L'habitoblige : la soutane contient le prêtre libertin, l’humble paysan redresse le front sous le casque du cavalier. On a observé que le soldat, vêtu de l’habit de grande tenue, se respecte plus qu’en petite tenue de veste avec le bonnet de police. Le sauvage lui-même se pare d’un luxe grotesque de plumes, de verroteries. Le manteau de Diogène couvrela vanité crasseuse d’un philosophe dont l'espèce n’est pas éteinte. L’habit, c’est l’homme, dit un proverbe cynique. La femme l’a pris au sérieux, et elle puise dans l’arsenal de la toilette une grande partie des moyens qu'elle emploie pour susciter, pour entretenir, pour irriter au besoin les passions sur lesquelles se fonde l'irrésistible empire de son sexe.
h° Le balancement régulier des excrétions est une condition de bien-être moral qui se lie étroitement au sentiment de la santé. Nous avons noté les phénomènes moraux qui accompagnent l’apparition première des menstrues, leur gêne, leur suspension, leur suppression définitive; ceux qui, d’après Gall, précèdent et suivent des évacuations analogues chez l’homme; les effets de la continence, des excès et des abus génitaux; l’hypochondrie des individus tourmentés par une constipation habituelle, ete. (voy. tome |).
5° L'activité des sens aboutit au cerveau, réservoir des sensations, qu’il distribue ensuite dans l’organisme par un mouvement de renvoi. Les sensations, dit avec raison Georget (1), se confondent avec les opérations cérébrales; elles donnent naissance à des affections morales, à des passions, à des combinaisons intellectuelles. La vue d’un péril imminent, l’annonce d’une nouvelle fâcheuse, causent tout à coup l’effroi, du chagrin, etc. La musique n’est-elle pas le mobile sensorial le plus apte à déterminer les affections morales les plus vives, les plus énergiques, les plus opposées ? — [1 sera question, dans le chapitre suivant, des changements qu'éprouve l’action cérébrale par suite des exercices et de la
(1) Physiologie du système nerveux, t, I, p, 356. à
PERCEPTA. — DE L'ENCÉPHALE. 327 gymnastique. Nous avons déjà insisté ailleurs sur l'efficacité des diversions musculaires contre certaines habitudes vicieuses de l’encéphale (tome [, page 183).
S 8.— Influence du moral sur les fonctions de l’économie.
1° Fonction de la reproduction. — La disposition à la gaieté favorise cette fonction; les soucis, la crainte, la tristesse, la frayeur, la paralysent ; les travaux d'esprit, les émotions morales, éloignent du plaisir sexuel. La lubricité, dit Burdach (1), tient souvent plus au vide de la tête qu’à la plénitude des testicules. L’imagination provoque l'érection, accroît la sécrétion du sperme, exalte l’activité plastique des ovaires; elle supprime ou augmente la formation du lait, elle appelle ce fluide dans les mamelles desséchées, etc. D'ailleurs la volupté vénérienne est le produit d’une perception cérébrale; tous les phénomènes qui précèdent et suivent le coït se rapportent au cerveau : les femmes et les enfants, qui n’ont point de sperme, sont passibles des mêmes sensations que l'adulte. — 2° Fonctions plastiques. La digestion est à la merci des vicissitudes de l’état moral : une frayeur l’interrompt brusquement; la tristesse la rend lente et pesante; la gaieté l’aiguillonne ; en un mot, la marche de la fonction et le degré d'élaboration des matières ingérées dépendent du mode d'irradiation cérébrale. Le docteur Beaumont a vu de ses propres yeux la muqueuse de l'estomac devenir rouge et sèche, ou pâle et terne, par l'effet d’une commotion morale. Il en est de même du rhythme circulatoire, et l'effet des émotions morales est la plus forte preuve de l’action du cerveau sur le cœur; elles rendent ses mouvements tumultueux, et, quand elles sont très vives, elles causent la syncope. Dans toutes les exaltations de l’âme, dans les énergiques et libres déterminations de la volonté, le cœur domine le sang et le lance avec force et par larges ondées dans les canaux artériels. Dans les divers états de concentration morale, d’oppression du sentiment ou de la volonté, le cœur lutte avec peine contre le sang et s’épuise en battements petits, intermittents, accélérés. La crainte de la saignée refoule le sang et laisse la veine béante sans écoulement. Un homme robuste, insulté par son prince, et qui mourut subitement sous la compression forcée de sa juste colère, offrit à Harvey un cœur extraordinairement dilaté. D’après Proust, l’exhalation d'acide carbonique par les voies
(1) Burdach, Traité de physiologie, t. V, p. 27.
respiratoires augmente sous l'influence des impressions exhilarantes, et diminue par la tristesse, l'inquiétude; la transpiration insensible suit les mêmes phases ; les aliénés ont presque tous la peau sèche et suent difficilement. Le blanchissement des cheveux, à l'annonce d’une catastrophe, prouve que la sécrétion du pigment est brusquement modifiée. Le repos de l'âme, la sérénité de l'esprit favorisent la formation de la graisse ; les passions fortes et contrariées la réduisent. L’intestin, paralysé par une terreur soudaine, laisse échapper en diarrhée les fluides contenus dans ses follicules. La salive coule plus abondamment pendant la colère, pendant l’éréthisme vénérien. L’effusion des larmes, précédée de rougeur à la conjonctive et de tension dans l’œil, est la crise des émotions qui s'accompagnent de spasme épigastrique et d’oppression précordiale. La colère violente produit des vomissements et une diarrhée de matière bilieuse, l’amertume de la bouche, des douleurs à la région hépatique; les affections tristes, le dépit, la contrariété, abaissent toutes les actions organiques, et par conséquent aussi celle du foie; c’est pourquoi ils entraînent la constipation, la perte de l'appétit, la pneumatose intestinale, la coloration ictérique de la peau, linduration du foie, et la production des concrétions biliaires. — 3° fonctions de relation. Les fortes contentions de l'esprit suspendent ou dénaturent l’activité des sens ; les rêveurs, les illuminés, les extatiques, en sont des exemples. Le cerveau subit lui-même le ravage des passions et des idées; et c’est ici qu’apparaît le néant des doctrines matérialistes. Si c’est le cerveau qui pense et qui sent, comment est-il altéré dans ses conditions matérielles par le simple effet de ses fonctions, ou plutôt « comment se fait-il qu’une idée tout à fait métaphysique, invisible, intangible, sans étendue, sans forme ni substance, agisse néanmoins avec upe force, une persévérance capable de détruire lorganisme matériel le plus fortement constitué? Un homme apprend qu’à deux mille lieues de distance le vaisseau qui porte sa fortune est englouti dans les flots... Rien ne le touche, rien ne l'aiteint physiquement, mais l’épine morale enfoncée dans le cerveau amènera presque infailliblement les plus graves accidents. Le premier de tous est une commotion extrême, rapide, fulgurante, qui ébranle l'organe. À ce premier effet succède une douleur plus profonde, plus âpre, dont le résultat est d'irriter continuellement le cerveau : de là la perte du sommeil, l'augmentation de lirritabilité phystologique ; puis, au moral, la disposition à l’emportement, à la méfiance, à la morosité, et si rien ne détruit ou n’efface la cause, la
PERCEPTA.—- DE L ENCÉPHALE. 329 méningite, les congestions cérébrales, l’apoplexie, les paralysies, les ramollissements du cerveau, laliénation mentale, ete., en sont les suites plus ou moins immédiates. Mais où donc est la racine de tant de maux ? Dans une idée, et cette idée commande à toutes les autres (1). » Sous le coup des émotions ou par les impulsions de la volonté, l’action musculaire est paralvsée, saccadée, tremblante, roidie, précipitée, etc. Le sommeil ne suspend les phénomènes de relation qu'avec le consentement de l'âme, et quoique la résistance au besoin du repos menace l'intégrité des centres nerveux, elle n’est pas moins un acte de prépondérance du moral sur le physique.
Ainsi, toutes les fonctions, tous les organes subissent l'empire des vicissitudes de l’âme; l'influence morale conserve et détruit, guérit et tue : Fernel, Racine, Foureroy, Fontanes, Dupuytren, Orfila, ont succombé à sa mortelle atteinte ; la maladie qui a terminé prématurément la grande vie de Napoléon rappelle ce mot du célèbre Ant. Dubois, que la cause du cancer est dans les nerfs. Les viscères les plus fréquemment atteints par cet ordre de causes, sont : le cerveau, qui est leur siège et leur point de départ; l’estomac, sur qui elles retentissent presque instantanément ; le cœur, qui, suivant le langage commun, à la fois pittoresque et vrai, bondit de joie, se serre ou se brisede douleur; enfin le foie, quiest affecté surtout par les souffrances morales chroniques, ce qui a fait dire que les longs chagrins jaunissent. Tous les fluides de l’économie peuvent être modifiés dans leur quantité et dans leur qualité par l’action des causes morales; leur altération parfois instantanée suppose nécessairement celle du sang. Borelli affirme que dans un paroxysme de colère, la température du sang s’élève autant que dans un accès de fièvre : s'échauffer le sang n'est donc pas une métaphore. « La chaleur, dit Burdach (2), augmente par l'effet de l'espérance, de la joie, de la colère et de toutes les passions excitantes. Au contraire, la crainte, la frayeur, le chagrin, la diminuent. Martin a vu la température monter de 35°,5 à 37°,5, dans un violent accès de colère, et descendre, à 33°,75 sous l'empire de la frayeur, mais se relever bientôt jusqu’à 36°,25 ». Il n’est pas jusqu’au travail de l’esprit qui, suivant la remarque de J. Davy (3), et sans le concours d'aucune
(1) Reveillé-Parise, Essai de médecine morale, dans les Études de l'homme, elc. Paris, 1845,t. II, p. 31.
(2) Trailé de physiologie, traduction Jourdan, t. IX, p. 645.
(3) Archives générales de médecine, 1846, supplément.
autre action, ne suffise pour élever la température, d’abord à la tête. Le lait et la bile sont les deux liquides organiques qui se ressentent le plus souvent des perturbations du rhythme encéphalique. Enfin, l'effet des causes morales ne se localise pas toujours dans un viscère, ne se traduit point toujours par la lésion d’un liquide; il arrive que tout l’organisme en est frappé par sidération ou d’une manière lente. Les exemples de mort subite par excès de colère ou de joie, quoique rares, ne manquent point : Sophocle en est le plus illustre. Les affections morales épuisent insensiblement les constitutions les plus robustes; la jalousie fait tomber certains enfants dans le marasme; et puisque le scalpel ni le microscope ne peuvent vérifier sur le cadavre les résultats de ce tædium vitæ, reste une sorte d'usure dynamique, une consomption nerveuse, triste mais irrécusable preuve de l’existence-et de la puissance du principe immatériel dont notre corps est le réceptacle éphémère.
$ 4.— Anfluence des fonctions sur le moral.
Sans rattacher le penchant d’un sexe vers l’autre à l'influence immédiate de la génération, rappelons que les phénomènes moraux qui font cortége à la puberté (voy. tome F, chapitre IT) manquent totalement chez les castrats ; qu’avec l’affaiblissement de la faculté procréatrice par les excès coïncident l’inertie de la pensée, l’inaptitude au travail, la diminution de la mémoire, une sorte d’imbécillité; qu’une continence difficile agite le cerveau ou produit l’embarras de la pensée, l'ennui, le dégoût ; que la génération conduit à la sociabilité, à la vie de famille, etc. Les organes de la vie plastique transmettent au cerveau, par l'intermédiaire du grand sympathique, des impressions qui modifient les manifestations de l’intellect et du moral, car on ne saurait méconnaître dans le nerf trisplanchnique un foyer d’ineitations, pas plus que la transmission des incitations cérébro-spinales à la fibre musculaire de la vie organique. Tout ce qui a été dit au $ 1° de cet article s'applique à la démonstration de l'influence que les autres organes de l’économie exercent sur l’encéphale ; elle peut aller jusqu’à troubler profondément ses fonctions, jusqu’à fausser les résultats de l’activité sensoriale : le délire accompagne les inflammations suraiguës des principaux viscères ; il esi surtout produit fréquemment par celles du tube digestif. « Mens sana in corpore sano, » cet axiome résume, non-seulement les conditions de l’éducation, mais encore celles du libre arbitre. Cas. Broussais a raison de dire que le libre arbitre n’a
PERCEPTA, — DE L'ENCÉPHALE. 331 rien d’absolu (1); que l’apoplectique, le phrénétique, lendormi, l'idiot, en sont privés ; que l’homme le plus libre est celui dont les organes et les facultés ont acquis leur développement le plus complet. Mais nous différons de lui dans l'explication du rapport qui existe entre la liberté morale et la santé parfaite. Pour les phrénologistes, c’est un rapport de causalité, pour nous un rapport d’harmonie : de même que tout organe est approprié à sa fonction, ainsi la santé nous semble une appropriation de l'organisme à l’expression parfaite de la vie morale; mais celle-ci ne dépend pas virtuellement et primordialement de l’état des organes. L’apoplexie, la phrénésie, l'idiotisme, ne sont pas d’ailleurs des états physiologiques, et, si l’on peut ainsi dire, légitimes. La santé a été la dot primitive de l’homme, et sa liberté n’a connu d’autre limite que la nécessaire limite des lois de l’organisation et du milieu ambiant : les causes qui ont amené l’idiotisme, la phrénésie, l’apoplexie, c'està-dire l'oppression de son libre arbitre, il peut les avoir volontairement mises en jeu, lui ou ses descendants. Combien d'états organiques ou psychologiques qui entraînent l'abolition de la volonté, sont les résultats d’un suicide qui frappe l'individu seul, ou la famille avec l'individu ! Je vois dans lidiot de naissance le spectre de l'intelligence du père ou de laïeul, ou le produit condamné d’un croisement illégitime.
S 5. — Conséquences hygiéniques.
Déterminer le juste balancement des actions organiques et des influences morales, réaliser et faire durer le « mens sana in corpore sano », tel serait l’objet de l'hygiène encéphalique : tel est aussi le but que poursuivent à travers les siècles les philosophes et les moralistes. La phrénologie, en substituant à l’anthropologie religieuse, à la psychologie, une sorte de mécanique cérébrale, simplifie en apparence les termes du problème; mais en mettant la théorie des phénomènes moraux et intellectuels à la portée des plus médiocres esprits, elle n’ôte rien aux difficultés de la pratique, c’est-à-dire de l'éducation et de la direction des hommes. Sans agiter ici en phrases magistrales les problèmes dont personne ne cherche les solutions dans un livre d'hygiène élémentaire, contentons-nous d’avoir spécifié les réactions réciproques qui existent entre le physique et le moral, et qui projettent une [lueur de plus sur le côté dynamique
(1) Hygiène morale. Paris, 1837, p. 265.
des actes de l’économie. C'est au médecin à combiner, pour le but qu'il se propose, les éléments de l’organisation et de la diététique, les mouvements spontanés de l'âme et les impulsions qu’elle est susceptible de recevoir par la voie des organes. Les moyens moraux composent une partie essentielle de la thérapeutique; ils sont aussi un merveilleux levier pour l'hygiène ; mais quant à la manière d’en user, chacun l'entend diversement. Si la vérité est dans un large milieu, il est permis de blàmer, d’une part, la culture outrée du corps et cette sollicitude infinie qui polit le fourreau sans songer à la lame ; d'autre part, les immolations qu’un zèle mystique impose à l'organisme, les exaltations malsaines d’un spiritualisme qui place une douleur partout où le Créateur a mis un besoin, et qui divinise le suicide sous le nom de pénitence. L’égoisme obèse et rubicond dégoûte ; le moine consumé par les dévotions fébriles de la solitude excite la pitié du médecin. Inclinons-nous devant le sage dont la verte et lucide vieillesse atteste le sobre usage de toutes choses.
Eu parlant des tempéraments, des sexes, des âges, etc., nous avons esquissé les modifications intellectuelles et morales qui coïncident avec les phases de l’organisme. Nous n’ajouterons que peu de mots en faveur de l’enfance, trop sacrifiée à la vanité des familles ou aux exigences d’une société encombrée d’ambitions. L’instruction des enfants commence trop tôt, on n'attend pas que leurs organes soient affermis, leur santé constituée ; on en fait des êtres mal équilibrés ; leur cerveau s’irrite par l’exercice inopportun ou forcé de la pensée, leurs organes deviennent pour l'esprit des mstruments imparfaits ou trop faibles. La conception et la génération intellectuelles exigent la maturité de la substance cérébrale et la consolidation des rapports du système nerveux avec le système musculaire et les autres organes, Les études précoces, les contentions de l'esprit, sont pour un enfant de quatre à six ans ce que les excitations génitales sont pour un impubère. Plus tard, quand l’éducation sera en pleine activité, l'œil du médecin devra veiller toujours sur les effets qu’en éprouvent la nutrition, l’innervation, la contractilité muscujaire, etc. L’habitude d'apprendre aux enfants plusieurs langues à la fois retarde le développement de la parole et compromet la lucidité de leur cerveau. Quant au principe qui doit présider à leur direction hygiénique et morale, c’est celui de l'autorité exercée par une volonté douce, mais constante, régulière, inflexible même, car rien ne jette plus d'incertitude dans leur tenue, plus de caprices dans leur volonté, plus de trouble dans leurs idées, que les oscillations et les faiblesses de leurs guides.