IT. — RAPPORTS DES ÉPIDÉMIES AVEC L'HYGIÈNE PUBLIQUE
Ainsi que nous en avons prévenu le lecteur, nous prenons ici l'épidémie dans sa plus ample signification ; après les distinctions établies plus haut, il nous est permis d’ajouter que l’infection et la contagion n’indiquent que le mode d’origine et de propagation de certaines maladies. Celles-ci, suivant qu’elles se restreignent aux limites des localités ou qu’elles envahissent une plus vaste étendue, constituent des endémies ou des épidémies. Telle affection est endémique dans certaines contrées, qui, à des époques connues, s’est répandue au loin : citons seulement les épidémies catarrhales qui en 1729, 1732 et 1775, désolèrent toute l'Europe et une partie de l'Amérique. Beaucoup d’endémies et d’épidémies n'ont aucun élément infectieux ni contagieux ; mais il n’est pas moins vrai que ces éléments, soit isolément, soit ensemble, peuvent les compliquer : aussi Ozanam admet-il un groupe d’épidémies infectieuses et contagieuses.
1° Les causes des épidémies sont peu connues ; quelques circonstances secondaires qui se lient à leur étiologie échappent moins à notre observation. La statistique a prouvé que c’est en été ou vers la fin de cette saison que se montrent principalement les épidémies de petite vérole, de rougeole, d'ophthalmies ; que les phlegmasies et les catarrhes de l'appareil respiratoire sont rares pendant la saison chaude ; que ces affections deviennent souvent épidémiques aux époques annuelles des plus brusques variations de température. Sur 179 épidémies diverses qui ont régné en France, Marchal (de Calvi) a trouvé en hiver 55; printemps, 30; été, 38; automne, 56 (1). Sur 56 épidémies de catarrhes pulmonaires qui ont régné en Europe, 22 régnèrent en hiver, 12 au printemps, 41 en automne, 5 en été, 2 pendant une année entière, 1 pendant l'hiver et le printemps, et
(1) Des épidémies. Thèse de concours. Paris, 1852.
CIRCUMFUSA, — ÉPIDÉMIES. 177
4 pendant l'hiver, l'automne et le printemps. Dans nos contrées, le développement épidémique des fièvres d'accès avance ou retarde comme le desséchement des marais, de sorte que leur invasion dans certains cantons marécageux coïncide avec leur déclin dans d’autres localités. À mesure que l’on s'éloigne de l'équateur, la fièvre jaune ne sévit épidémiquement que durant l'été. Dans les Indes occidentales, les fièvres dites rémittentes, bilieuses, les dysenteries, les diarrhées deviennent épidémiques pendant la saison des pluies, les affections du foie durant la saison chaude, etc. Les localités et les climats interviennent puissamment dans la production des affections populaires, dont beaucoup ne s’observent que dans certaines limites géographiques.
L'altitude diminue l'intensité de la fièvre jaune, de la peste, et finit par les arrêter à une limite qui dépend des conditions thermométriques : sur les côtes de la Vera-Cruz, cette limite existe à 928 mètres au-dessus du niveau de la mer; la citadelle du Caire n'a jamais été atteinte par la peste. Le typhus et le choléra n’ont point encore révélé la limite de leur propagation verticale. La fièvre jaune se manifeste : 1° depuis Fernambouc (8° de lat. austr.) jusqu’à Québec (46° de lafit. bor.), et s'étend ainsi sur 1500 lieues du sud au nord, sur 54 degrés de latitude, dont 31 font partie de la zone torride, et 23 de la zone tempérée boréale ; 2° depuis la Nouvelle-Orléans (92° longit. occid.) jusqu’à Livourne (8° longit. orient.) envahissant 1600 lieues de l’ouest à l’est, et 100° de longitude. Sur 196 épidémies de fièvre jaune, on a noté
106 de l'équat. à 30 degrés de lat, nord 16 de 30 à 40 —
13 de 40 à 50 ——
1 de 50 à 60 ——
0 de 60 à 90 —
Les conditions qui font varier la fréquence de cette maladie influent également sur sa gravité : tandis qu'aux Antilles elle frappe la moitié ou les deux tiers de la population, et tue 2 ou 3 sur 5 malades, elle atteint en Espagne les 7/8 des habitants et fait périr le tiers ou le quart des malades. La peste, inconnue à l'hémisphère austral et dans l'Amérique, règne depuis le 29° degré de latitude boréale jusqu’au 42°, et de l’ouest à l’est du 35° au 21° degré de longitude; rarement elle franchit, en Egypte, Siout dans la vallée du Nil, Godda sur la mer Rouge; en Asie, elle exerce surtout ses ravages sur la côte de Syrie et sur une partie de celle de l’Asie
h78 HYGIÈNE PUBLIQUE,
Mineure. Le typhus est moins circonscrit dans ses apparitions + on l’observe en Amérique, en Asie, comme en Europe; il ne paraît respecter que les latitudes extrêmes. C'est entre le 43° et le 59° degré de latitude boréale qu’on observe les épidémies de suette miliaire. Le choléra a sévi depuis le 21° degré de latitude australe jusqu’au 65° degré de latitude boréale, sans tenir aucun compte de la longitude. Les localités ont aussi leur privilége ou leur disgrâce en temps d’épidémie, sans qu’il soit possible d'expliquer ces aberrations de l'influence morbifique. Versailles, Lyon ignorent presque le choléra ; Fleury signale l’immunité de Bellevue, près Meudon, en 1832 et en 1849, alors que toutes les localités environnantes étaient rudement éprouvées. L’embouchure des fleuves est un lieu de prédilection pour quelques fléaux pestilentiels : est-ce un hasard qui fait naître la peste aux bouches du Nil, le choléra aux bouches du Gange, la fièvre jaune aux bouches du Mississipi ? Ou cette coïncidence n’accuse-t-elle pas l’action des détritus immenses que ces fleuves entraînent et dont les miasmes infectent les grandes villes situées à leurs embouchures? La stagnation des eaux, a dit avec raison Millot (1), et la densité de la population dans les lieux où cette stagnation se produit, voilà deux des véhicules les plus pernicieux.
Le mode d’alimentation ne reste pas étranger à la production de quelques maladies populaires plus ou moins circonserites : les affections cutanées (lichen, lèpre, etc.) sont communes chez les populations qui vivent en grande partie du produit de leur pêche (côtes de la Norvége. de l'Islande, de l'Écosse, de la Bretagne, aux Antilles, à Bahama, dans l’archipel Indien, etc.). L'usage du seigle ergoté et du blé gâté dans les années pluvieuses donne lieu à l’ergotisme convulsif ou gangréneux (2), à la dysenterie. De toutes les causes d’épidémies, les disettes, les famines sont celles qui ont fait le plus de mal. L'alimentation insuffisante ou de mauvaise qualité, la misère, se traduisent par les mortalités épidémiques des diverses classes de la société; le choléra lui-même, malgré tous les caprices qu’on lui suppose, obéit à ce régulateur; le tableau suivant le démontre :
(1) Compte rendu de la 2° session du congrès international de statistique. Paris, mai 1856, p. 340.
(2) Voyez plus loin, Bromalologie publique, céréales,
CIRCUMFUSA. — ÉPIDÉMIES. 4719
Arrondissements Rapport des indigents Rapport des décès cholériques.
de Paris. au nombre des habitants. a la population générale,
Douzième ........ 4 sur 7 4 sur 48 habitants. Neuvième......... 41 — 5 1 — 69 HMS. sans « « 1 — 13 4 — 79 Septième. ........ 4 — 14 1 — 86 , Huitième......... 4 — 21 1 — 92 Sixième. ...- PT 1 — 21 1 — 92 Cinquième........ 4 — 24 1 — 93 Quatrième. ..... re 1 — 12 4 — 108 ANCDR. Lerre de cc 4 — 17 i — 123 Troisième . ,...... 1 — 17 4 — 126 Freuel. 228 2" 1 — 39 4 — 126 Deuxième. .…...1. 1 — 47 4 — 127
Sous l'empire des passions morales, des affections nerveuses ont pris naissance qui sont devenues épidémiques par imitation (1). Qui ne connait, d’après Plutarque, la monomanie suicide des filles de Miiet, renouvelée il y a peu d'années au bourg Saint-Pierre-Monjan, dans le Valais ; l'épidémie choréique du moyen âge, ete. ?
Mais, parmi les épidémies les plus destructives du genre humain et qui ne sont point engendrées par les disettes, 1l en est dont l’étiologie reste couverte d’un voile impénétrable : telles furent les deux grandes pestes des vi et xiv° siècles, la peste de Provence de 1729, et de nos jours le choléra-morbus. Il est dans la nature de ces terribles fléaux de faire explosion, d'atteindre leur summum d'intensité pendant toutes les saisons, de s'étendre à tous les climats, d'envahir et de ravager successivement de grandes surfaces du globe, enfin de se jouer de toutes les mesures de préservation et de la police sanitaire la plus active. C’est de ces épidémies surtout que l’on peut dire, avec un écrivain d’un esprit généralisateur, que, « considérées dans leur caractère le plus élevé, elles sont de grandes manifestations d’une seule et même cause qui imprime un caractère uniforme et profondément marqué à tous ses produits, et ne laisse aux actions étiologiques environnantes qu’une somme d'influence secondaire et limitée... Ce qui ne se voit qu'imparfaitement et par lettres détachées dans les maladies sporadiques se lit en gros caractères et en mots tout formés dans les maladies épidémiques. En effet, la cause des unes est presque toujours faible, isolée, partageant son influence avec celle des conditions étiolo-
(1) P. Jolly, De limitation dans ses rapports avec la philosophie, la morale et la médecine. Paris, 4845.—L'auteur distingue judicieusement l’imitation instinctive et intellective,
h80 HYGIÈNE PUBLIQUE.
giques ordinaires de l’âge, du sexe, du tempérament, de la constitution, de la saison, de la température; de là des produits mixtes, mal caractérisés, difficiles à rapprocher. En un mot, dans les maladies sporadiques, leséléments d’uniformité sont presque également balancés par les éléments de diversité, et les produits sont comme les facteurs. Dans les maladies épidémiques, au contraire, la cause essentielle est une et absolue: son énergie est telle qu’elle nivelle tout (1). »
2° La propagation des épidémies est difficile à prévoir, à déter- . miner; les unes, endémo-épidémiques, ont une sphère d’activité connue, mais qu'elles peuvent franchir (dysenterie, fièvres intermittentes, fièvre jaune, peste); les autres ne prennent que très exceptionnellement une extension qui les assimile aux grands fléaux de la pathologie populaire, et s’épuisent presque toujours dans la circonscription territoriale où elles ont pris naissance (coqueluche, croup, variole, rougeole, scarlatine, etc.) ; d’autres, enfin, d’une grande puissance d'expansion on nées de foyers multiples identiques, envahissent rapidement une contrée, se répandent au loin et parcourent quelquefois tout un continent et même une grande partie du globe. Les conditions qui font varier la propagation des maladies épidémiques, nous échappent; il est constant que les progrès de l’hygiène ont eu pour effet de restreindre celle de la peste et de la rendre plus rare dans les lieux mêmes d'eù elle tire son origine. Sa dernière et lugubre apparition a été observée en 1840 dans la Syrie et a coïncidé avec les calamités de la guerre entre la Turquie et l'Égypte. Combien il y avait de raisons pour en craindre les manifestations de 1854 à 1856, pendant les phases émouvantes de la dernière campagne d'Orient ? Cependant aucune maladie ne s’est montrée qui eût quelque analogie avec elle, d’où il ne faut pas conclure à l'extinction définitive de ce fléau. La dernière épidémie du choléra en France n’a pas répété les ravages de celles de 1832 et de 1849. Il est oiseux d'étudier les rapports de l'itinéraire des épidémies avec la direction des vents, la nature géologique du sol, etc. Nous n’en dirons pas autant de la direction des cours d’eau et de leurs bassins, qui règle en partie le mouvement des voyageurs et les échanges du commerce. Notre conviction est que c’est dans ces communications qu'il faut principalement rechercher l'explication de la marche des épidémies, qu’elles soient
(4) Jules Guérin, Rapport sur la suelte miliaire (Mémoires de l’Académie de médecine, t. XVII, p. 4),
CIRCUMFUSA. — ÉPIDÉMIES. AST infectieuses ou contagieuses. «Les esprits superficiels, dit A. Tardieu (1), et, à plus forte raison, les esprits prévenus n'hésitent pas à imputer à l'importation les premiers cas qui se montrent dans une localité, alors que l'extension naturelle de l'épidémie en donne suffisamment la raison. » Nous sommes très disposé à retourner cet argument contre ceux qui en font usage; il substitue une hypothèse à la recherche des faits. L’épidémicité qui est la cause de l'extension naturelle de l'épidémie, est-elle autre chose qu’une supposition, probable quand la même maladie éclate simultanément sur des points très éloignés, gratuite quand sa propagation est successive, et l’on sait aujourd’hui combien ce dernier mode d'extension peut devenir rapide par le moyen de la vapeur sur terre et sur mer ? Les esprits superficiels se complaisent dans l’invocation des banalités traditionnelles ; les hommes de laborieuse enquête s'attachent aux faits, entreprennent des vérifications difficiles. Parcourez les nombreuses relations d’épidémies adressées à l’Académie de médecine par une majorité de praticiens des petites villes et des campagnes : tous ceux qui ont eu, comme moi, à en opérer le dépouillement, sont frappés des indications précises qu’elles contiennent sur l’origine des premiers cas, sur leur multiplication, sur le passage de ces épidémies d’une localité à une autre. Le cadre plus vaste des grandes épidémies, leurs allures plus turbulentes, les apparentes irrégularités de leur marche, leurs oscillations de gravité, tout cela se laisse analyser moins aisément et déroute où décourage l'investigation ; cependant, observées à leur naissance, suivies dans leurs premiers pas, elles ne diffèrent pas toujours, quant à leur propagation, des épidémies plus restreintes, 11 nous a été donné d'assister de près aux premiers développements du choléra qui à pesé pendant plus d’une année sur notre armée d'Orient, à la formation successive de ses foyers depuis Marseille jusque derrière Sébastopol, en passant par le Pirée et par la côte de Bulgarie ; nous avons compté les premiers cas de typhus à l’armée (février 1855) et nous en avons suivi l’évolution d’abord très modérée, et, plus tard, si meurtrière. L'épidémicité n'avait là aucun rôle ; l'importation et l'exportation ont fait le mal. Loin de nous de généraliser ces faits! Nous aurons exprimé toute notre pensée, et ce qu'elle a de réserve, en disant qu’à notre sens on ne doit s'arrêter que par voie d'exclusion à la notion vague de l’épidémicité; c'est après avoir interrogé tous les témoins, multiplié l'enquête, précisé les faits
(1) Dictionnaire d'hygiène publique el de salubrité. Paris, 1852, L. [, p. 420.
M. LÉVY. 4° ÉDIT. — Il, 31
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d'origine, et, pour ainsi dire, les rudiments d’une maladie devenue épidémique; c’est après avoir éliminé logiquement les données de l'étiologie infectieuse et contagieuse, qu'il est permis d’invoquer, en dernier ressort, le nescio quid de l’épidémiologie banale.
C'est ici que trouvent naturellement leur place quelques faits généraux d’une haute importance pour l'hygiène des épidémies :
Celles-ci parcourent un cycle régulier : invasion, augment, état, déclin. L’invasion termine l’incubation dont la durée ne peut être rigoureusement appréciée. Quand le maréchal Saint-Arnaud fit partir, contrairement à mon avis, trois divisions pour la Dobrodja, le choléra était à Varna dans sa période d'invasion, et les troupes, parties avec une santé apparente, ne tardèrent pas à compter dans leur sein bon nombre de cas plus ou moins foudroyants. De même quand l'épidémie décline et semble même dissipée, les immigrants sont impressionnés par une atmosphère qui n’agit plus sur les acclimatés ; c’est par les arrivages successifs de France que s’est alimenté en Crimée le foyer cholérique en 4855 ; les troupes débarquées en 1854 n'en offraient plus une trace, que cette maladie frappait encore, parfois à coups redoublés, sur les troupes de renfort à peine débarquées. On se rappelle que les Marseillais, qui avaient fui en grand nombre leur ville envahie par l'épidémie cholérique, revenus dans leurs foyers presque après $on entière cessation, lui ont encore payé un certain tribut.
Les individus qui sortent d’un foyer épidémique, même sans y avoir ressenti aucun trouble morbide, ont la propriété de produire après un temps plus ou moins long Îles symptômes de cette épidé- | mie. On n’a embarqué à Varna, pour la Crimée, que des hommes en santé ; telle a été la prudente sévérité de ce triage, prescrit par le maréchal Saint-Arnaud, qu'il a laissé derrière lui, sous ma direction médicale, environ 4000 malades et presque autant de malingres et de valétudinaires. Malgré ces précautions et ces éliminations, des cas de choléra se sont déclarés en mer à bord de plusieurs vaisseaux, plus tard sur la plage d’Oldfort et sur ie champ de bataille même d’Alma ; ainsi s’est opérée l'importation de cette maladie en Crimée. Quelle est la modification organique et dynamique qui constitue cette aptitude des émigrants ? Imprégnation miasmatique ou simple disposition de l’économie à reproduire une espèce pathologique spéciale, rien de plus évident que le fait en lui-même, et aussi le concours utile de toutes les causes déprimantes pour hâter l'apparition de la maladie, Au contraire, sous l’influence d’une alimentation tonique et d’un salubre ensemble de circonstances
CIRCUMFUSA. — ÉPIDÉMIES. 153 physiques et morales, l’organisme élimine, quoique lentement, le poison morbide, ou, si l’on aime mieux, se modifie en sens différent dans ses conditions statiques et dynamiques.
L'agglomération augmente singulièrement les chances de conservation et de reproduction des germes morbides au milieu des hommes sains et malades. C’est ce qui explique le facile transport des maladies épidémiques par les navires encombrés, par les caravanes, par les armées, par les émigrations. L’épidémie dysentérique qui régna à Lyon en 1625 et 1626 y fut apportée par les troupes revenant de la campagne d'Italie : Jean de la Monière, cité par Ozanam, à noté que les premiers cas se sont montrés à l’Hôtel- Dieu où l’on avait fait entrer un grand nombre de militaires. En 1757, la fièvre des camps éclata à Eisnach, dans un encombrement de troupes ; de là elle s’étendit dans toute l'Allemagne sillonnée en tous sens par les armées. Strack et Ludwig lobservèrent; Lille la reçut en 1758 avec les troupes revenant d'Allemagne (1). Ozanam, Lerminier et Nysten ont mentionné dans la guerre d'Espagne de 1808 et 1809 la translation de maladies infectieuses par le mouvement des prisonniers espagnols, des malades et des convalescents en France, par celui des troupes anglaises en Angleterre. Le typhus de 1814, si meurtrier en France et en Allemagne, rétrograda jusqu'à Kiel, avec les troupes suédoises. Pendant les années 1854 et 1855, les navires en circulation entre la Crimée, la Turquie et la côte de France, ont été les agents d'une propagation morbide en sens opposés, et d’une solidarité pathogénique qui, sans la vigilance des médecins et les progrès de l'hygiène, auraient amené plus d’un désastre.
3° La civilisation diminue la fréquence et l'intensité des épidémies. Thomas Short a calculé avant 1750 que les années décidément épidémiques étaient aux autres comme 2 à 11; il nous apprend que les grandes villes étaient alors rarement exemptes de quelque épidémie contagieuse, telle que la petite vérole, la rougeole, etc. Il n’en est plus ainsi, et à mesure que l'on se rapproche de la période actuelle, on voit diminuer le nombre des épidémies et décroitre la mortalité dans les années épidémiques. Que sont devenus les pestes noires, le purpura hæmorrhagica, les gangrènes spontanées, si communes avant le xvn° siècle ? À peine trouve-t-on les traces de ces grands typhus qui fauchaient les populations dans
(1) Voyez -Ozanam, Histoire des épidémies, et Tholozan, Gazelle médicale; 26 avril 1856,
le moyen àâge, et nos vaisseaux peuvent naviguer pendant des années entières dans les mers polaires sans se voir envahis comme autrefois par le scorbut. Les épidémies d'autrefois n’étaient si générales et si meurtrières dans nos climats, que parce que les moyens de santé ou de conservation que donnent aujourd’hui les arts, les sciences, et une aisance devenue plus commune, n'étaient pas aussi grands (Villermé). L'introduction de la pomme de terre a rendu les disettes plus rares; la vaccine a borné les ravages d’un autre fléau qui, au rapport de de Lesseps, enleva de 1767 à 1768, les trois quarts des naturels du Kamtschatka. Les desséchements, ou des constructions pour l’écoulement des eaux stagnantes, ont converti des cantons autrefois mortels à leurs habitants, tels que Viaregsio, dans la principauté de Lucques, en une résidence des plus salubres, des plus industrieuses et des plus riches, etc. Les épidémies insolites mêmes, qui n'apparaissent qu’à de longs intervalles, s’appesantissent sur les classes les plus misérables, c'està-dire sur celles qui ne participent pas, ou presque point, aux avantages matériels et moraux de la civilisation : aussi Malthus a-t-il dit que si l’on excepte les lieux insalubres, le retour fréquent des épidémies indique partout la misère du peuple, ou, ce qui revient au même, un excès de population relativement aux moyens d'existence. En examinant l’état sanitaire des diverses parties du globe, on trouve les maladies les plus désastreuses là où l'hygiène publique est le moins avancée : sur le littoral américain la fièvre jaune, le choléra sur les bords du Gange; dans la campagne de Rome, les fièvres pernicieuses ; dans l'Égypte, jadis florissante et si misérable aujourd'hui, la peste; dans l'Irlande, qui languit dans les détresses et les ignorances du moyen âge, naguère un typhus endémique assez terrible pour que les populations aient exigé une enquête médicale.
h° Comment les épidémies réagissent-elles sur le mouvement de Ja population ? Il faut rappeler ici une distinction établie plus haut: les affections populaires qui se reproduisent annuellement dans les cantons insalubres accélèrent le renouvellement des générations et abrégent la vie moyenne des hommes; il y en a moins qui parviennent à l’âge adulte et à la vieillesse, La population diminue dans quelques-uns et doit à l’émigration la constance de son niveau, ou si elle s’entretient par un accroissement de naissances, la valeur des personnes dontelle se compose est bien différente de ce qu'elle est dans les cantons prospères : car la place qui, dans ces derniers, est utilement occupée pendant quarante ans par le même individu,
CIRCUMFUSA. — ÉPIDÉMIES. | h85
le sera successivement dans les premiers par deux ou trois individus chétifs, infirmes, vivant en moyenne treize ou vingt ans. Quant aux épidémies accidentelles et meurtrières, elles produisent un vide sensible dans la population qu’elles visitent; mais celle-ci ne tarde point à le combler. Les belles recherches de Villermé ont prouvé que l’un des résultats des épidémies, ou, ce qui revient au même, d'une forte mortalité dans une année, c'est de diminuer la mortalité d'une ou de plusieurs années suivantes, et de la faire descendre au-dessous de la moyenne actuelle. En effet, les épidémies frappent surtout les personnes débiles, valétudinaires, égro tantes, détériorées par les souffrances ou les privations : la mortalité qu’elles déterminent retombe, comme la mortalité normale, en proportion plus forte sur les enfants les plus voisins de leur naissance et sur les vieillards les plus avancés en âge ; une population ainsi purgée de ses éléments équivoques, laisse, dans les années qui suivent, moins de prise à la mort; secondement, après les fortes mortalités, le nombre des mariages augmente, parce qu'il y a plus de places, plus de moyens de subsistance ; les héritages confèrent à une foule de jeunes gens des ressources qu’ils n'auraient pu trouver encore dans leur travail, et la facilité d'entretenir des familles les conduit au mariage. Enfin, l'accroissement des naissances résulte de ces unions nouvelles et d’une recrudescence de fécondité des mariages anciens, les survivants faisant, dans leurs procréations, la part de la cause dépopulatrice, que celle-ci soit la guerre, une disette, un marais ou une épidémie accidentelle : c'est ce que Sussmilch et Villermé ont démontré par des statistiques auxquelles uous renvoyons. Au reste, en jetant un coup d'œil sur les chiffres de la mortalité causée par des maladies épidémiques, on voit qu'ils ne dépassent guère la proportion de celle qui résulte des mêmes maladies régnant à l’état sporadique ; il n’y a véritablement que les fléaux insolites, comme la peste, le choléra, etc., qui opèrent de vastes etterribles destructions. Ozanam a dressé le tableau suivant:
Fièvre catarrhale... ... 2 sur 100 | Typhus.:-....:.. ...,.. 60 sur 100 Coqueluche,........ a +: HUE Fièvre puerpérale....... 60 PCATIARIRC. ..-esse c 17 S Péripneumonie maligne,. 70 Dysenterie ..... 2... 28 sûr 40 Fièvre fans... 0.0075) MrSD Fièvre bilieuse......... 20 Pestoiiun, due ms med 5 St u60 #1, | NE M ||, Peste Dore. .... Jvsrsas J0 Fièvre pernicieuse ...... 83 Angine gangréneuse,,.,, 80
Choléra indien...,..... 60 sur 80
Voici la mortalité, pour 100 malades, des épidémies qui ont régné
h86 HYGIÈNE PUBLIQUE.
en France de 1771 à 1830, d’après le apport de Villeneuve à l’Académie de médecine (1) :
Croup compliqué d’angine gangréneuse. ........,..,... 2,604 .085 Angine couenneuse et gangréneuse, simple et compliquée. ....... 25 Dysenterie simple ou compliquée ...... NAT RPM TRE N'RCr BAS Pneumonie et pleurésie simples ou compliquées. ......... di CAS EPIDE 0 Catarrhe pulmonaire simple ou compliqué........,.,......... 106 Gastro-entéro-céphalite simple ou compliquée.....,.....,...... 11 Scarlatine souvent compliquée d’angine grave ......,.. PAUL TAEE
Gastro-entérite simple ou compliquée. ..... sv. 7 10 Miliaire simple ou compliquée, et suette........,.,....... . 9 Fièvres intermittentes de différents types, simples ou Copines] 5 KO ele siMpierourcoinpliquée SECRET, Pen ÉCMIA, UE TI 4 Coquéltthe simples, 4040040, 44000, MEL INC AI à 31316) M9
Dans plusieurs localités, la cessation d’épidémies périodiques, heureuse conséquence de la civilisation, a amené le déplacement des époques annuelles du maximum et du minimum de la mortalité; nous avons cité l'exemple de Paris. Signalons, en terminant ce sujet, une circonstance propre à diminuer l’effroi qu’inspirent les épidémies : c’est que, durant leur règne, les autres maladies deviennent plus rares ou participent au caractère de celle qui domine, de sorte qu'il n'existe presque qu'une maladie, par conséquent qu'un genre de mortalité; d’où résulte que le chiffre des décès s'élève moins qu'on ne croirait. Les personnes, dit Villermé, qui dans les temps ordinaires succombent à toutes les maladies, meurent alors de celle qui est épidémique : « tout comme si ies causes particulières de celle-ci, son existence elle-même ou les conditions qui l’accompagnent étaient de nature à prévenir plus ou moins les autres maladies mortelles. » Cette pensée, exprimée il y a longtemps par Villermé, explique fort bien pourquoi dans quelques localités marécageuses, la phthisie se montre avec moins de fréquence et les décès par phthisie sont moins nombreux ; on y suecombe aux fièvres de marais et aux altérations qu’elles entraînent, c’est pourquoi l’on y meurt moins de phthisie ou d’autres maladies,