‹ Traité d'hygiène publique et privée (volume 3)Chapitre 73 sur 155 · LIT. — PROPHYLAXIE HYGIÉNIQUE · texte numérisé non relu

LIT. — PROPHYLAXIE HYGIÉNIQUE

1° Précautions générales. — Toutes les fois qu'une population parait menacée de l'invasion d’une épidémie d’origine infectieuse ou

contagieuse, la police sanitaire doit redoubler de vigilance pour

(1) Mémoires de l'Académie de médecine. Paris, 1833, t, IT, p. 377 et sui.

CIRCUMFUSA.— PROPHYLAXIE DES KPIDÉMIES, 87

écarter toutes les causes qui pourraient servir d'occasion ou d'auxiliaire au fléau : l'examen des denrées et liquides livrés à la consommation, la propreté et l’aération des demeures publiques et privées, le prompt enlèvement des immondices, les distributions plus copieuses d'aliments et de vêtements aux pauvres, le régime et la salubrité de tous les établissements qui contiennent des réunions d'hommes, le soin de la tranquillité morale des citoyens, l’organisation des premiers secours en cas d'apparition de symptômes équivoques, etc., tels sont en partie les devoirs de l'autorité. Quant aux individus, on ne peut prescrire un régime préventif qui convienne également à tous les états de santé, etc., mais on peut assurer que tous se trouveront bien de l’observance des règles suivantes : Habitation dans des appartements spacieux, où la lumière et l'air pénèetrent facilement; l'exercice au grand air dans des lieux élevés, mais jamais poussé jusqu’à la fatigue ; des vêtements épais qui abritent le corps contre les effets de l'humidité et des variations de température; des soins minutieux de propreté, des bains savonneux ou alealins qui nettoient la peau sans débiliter Le corps; une nourriture substantielle réparatrice et facile à digérer; l'usage d’un bon vin pour ceux qui ont l'habitude d'en boire ; la régularité dans les évacuations alvines; point d'abus ni d’écarts de régime, ils seraient funestes : les ivrognes et les gourmands forment avec les faibles, les infirmes et Les misérables, le principal contingent de la mortalité dans toutes les épidémies ; la précaution de ne pas sortir à jeun le matin pour se rendre dans les hôpitaux, dans les lieux insalubres, le calme et la fermeté d'esprit, l’éloignement de toutes les circonstances qui peuvent exciter la tristesse, la peur, les passions violentes, la colère, ete, ; un sommeil suffisamment prolongé ; le traitement immédiat de toute indisposition naissante, tels sont les préceptes auxquels doivent se soumettre ceux qui vivent dans une atmosphère contaminée ou à proximité d’un foyer de contagion. Les classes aisées peuvent s’y conformer sans peine, et c’est dans leurs rangs que les épidémies font le moins de victimes. Les relevés publiés par Aubert-Roche prouvent que les ravages de la peste elle-même sont en raison directe de la misère, parmi les indigènes comme parmi les Européens (1). Dans les pays à marais, même résultat d'observation et de statistique, Travailler à l’accroissement de l’aisance du peuple, c'est agir préventivement contre les fléaux épidémiques qui épourantent les gouvernants et les gouvernés ; or c’est là l’œuvre lente

(1) Revue médicale, janvier 1843.

LSS HYGIÈNE PUBLIQUE.

et progressive de la éivilisation qui a déjà réduit leur fréquence et leur intensité et qui finira par étouffer leur germe. Mais en même temps répétons au peuple que les excès, les désordres, les passions, les terreurs prédisposent aussi à l'atteinte du mal, en ôtant à l’organisme son ressort de réaction contre les principes morbifiques que Pair ou le contact présente à son pouvoir absorbant.

A l’approche des épidémies, l'autorité a des devoirs à remplir ; elle veillera avec plus de rigueur à l’exécution des règlements de grande et de petite voirie, elle fera visiter les maisons insalubres pour les améliorer d'office ou pour fermer celles qui ne peuvent être assainies ; elle fera enlever les amas d’immondices, nettoyer les égouts, écouler les eaux croupies, laver journellement les ruisseaux, cesser l'entassement des ouvriers dans les garnis et toutes les agglomérations insolites, car elles ne tardent pas à se convertir en foyers épidémiques ; elle favorisera l’émigration de divers éléments de la population flottante si elle est devenue trop considérable ; elle instituera des services médicaux en nombre suffisant, elle préviendra l'encombrement des casernes, des hôpitaux, des prisons. Des visites médicales préventives a domicile peuvent être d’une grande utilité en temps d'épidémie cholérique. Elle provoquera les libéralités des classes aisées pour procurer aux indigents des vêtements, de bons aliments, du combustible, du linge, rappelant aux premières que cette assistance contribuera efficacement à réduire la durée et l’intensité du fléau dans les résidences envahies, à l’éloigner peut-être de celles qui en sont encore exemptes. Gaymard et Girardin rapportent qu’à Breslau le choléra s'arrêta grâce à ces mesures auxquelles on ajouta l’assainissement des maisons, la fermeture des habitations les plus mauvaises, la dissémination des familles nombreuses entassées dans des locaux étroits. Dans Zambeth square, à Londres, dit le vicomte Edrington (1), la population était particulièrement atteinte en temps d’épidémie ; ôn a fait des travaux d'assainissement dans ce quartier, et depuis il est resté complétement à l’abri du choléra et des autres maladies épidémiques, typhus, fièvres, etc. La cité de Londres, placée au cœur de la ville, a deux énormes désavantages sous le rapport hygiénique : une population très compacte et la proximité de la Tamise, qui est dans un état de fétidité repoussante et marécageuse par endroits ; mais on l’a assainie maison par maison, on y à fait arriver l'eau, on à intercepté les communications avec les égouts du dehors, et le chiffre de la

(1) Compte rendu du Congrès de statistique. Paris, mai 1856, p. 341,

CIRCUMFUSA.— PROPHYLAXIE DES ÉPIDÉMIES. 89 mortalité s'est abaissé dans la cité au-dessous de celui de Aampstead road, quartier très élevé de Londres et d'une salubrité notoire, mais où les habitations n’ont pas reçu les mêmes améliorations.

Des soins prompts et réguliers, des lits bien espacés, le renouvellement continu de l'air, un personnel suffisant d'infiiers, une surveillance assidue des médecins et des administrateurs, une répartition intelligente des malades, la séparation des convalescents, etc., contribuent, en temps d’épidémie, à diminuer dans les hôpitaux le chiffre de la mortalité. C’est à un pareil ensemble de mesures ordonnées à l'avance et exécutées avec suite que j'ai dù, en 1849, les résultats relativement favorables du traitement de 1200 cholériques dans mes salles du Val-de-Gràce. Le premier à Paris j'aiisolé ces malades dans des bâtiments assez distants des locaux qui recevaient les autres malades, et tandis que les hôpitaux civils de Paris, où on avait laissé les uns et les autres en promiscuité, eomptaient par centaines les cas de choléra dit intérieurs, c’est-àdire développés dans les salles mêmes, au Val-de-Grâce nous ne les avons comptés que par rares unités.

Une prévision triste, mais nécessaire, s'applique aux inhumations. Dans les jours néfastes de l'épidémie de 1832, les moyens de transport aux cimetières ont été insuffisants. Il convient d'assurer ce service, d'en dérober aux yeux de la foule l'appareil trop répété, de prévenir les mhumations précipitées et l'accumulation des cadavres par la création de salles mortuaires, de veiller à la salubrité des cimetières, etc.

Les instructions populaires, les préceptes hygiéniques vulgarisés par la presse et les affiches, ont assurément leur utilité; elles témoignent de la sollicitude de l'administration, elles dissipent les appréhensions exagérées, elles font appel à la raison publique, à la réflexion, à la vigilance, Il n’y a lieu d’y détailler les prodromes et les symptômes du mal redouté, d'y offrir matière à la peur, aux interprétations de l'ignorance. Mais sous cette réserve, les avis au peuple tendent à fortifier son bon sens, sa résistance morale, et j'ai toujours pensé qu'au lieu de lui cacher les dangers d’épidémie qui le menacent, il fallait les lui dénoncer franchement à l’avance ; j'ai toujours conseillé en temps utile ces avertissements qui ne viennent le plus souvent qu'après l'explosion du mal.

Faut-il combattre ou encourager, en temps d’épidémie, les émigrations individuelles et collectives ? Elles profitent à la cité envahie, elles y diminuent la densité de la population, elles enlèvent

au fléau un aliment, elles en atténuent la force et la durée : dans toutes les épidémies, l’encombrement joue un rôle funeste, et comme cause productrice du mal et comme cause d’aggravation; elle le rend plus transmissible par la multiplicité des rapprochements, elle exalte l’activité des germes morbides, l'énergie des contagions, l'influence délétère défsources d'infection. Les émigrants augmentent-ils leurs chances de salut? Sans nul doute, Qu'il s'agisse d’une affection contagieuse ou infectieuse, comment nier qu’en s'éloignant du foyer morbide, on s'éloigne du péril ! On objecte les rayonnements rapides et capricieux de certaines épidémies, qui devancent les fuyards, qui sèment leur route de piéges et de surprises ; mais l’émigrant peut à son tour modifier son itinéraire, chercher les lieux intacts. Ces déplacements, surtout s'ils s'opèrent en masses (bataillons, régiments) deviennent une menace pour les localités qui sont les étapes ou le terme de leur parcours. C’est à l’approche d’une épidémie qu'il faut les conseiller : l'épidémie une fois développée et en voie d’ascension, la fuite est moins sûre et la chance de translation morbide augmente par l’intermédiaire des émigrants.

Les Conseils d'hygiène et de salubrité des départements et des arrondissements, institués par un arrêté du gouvernement en date du 18 décembre 1848, ont, entre autres attributions, celle d’indiquer les mesures à prendre pour prévenir et combattre les maladies épidémiques et transmissibles. Il doit exister, en outre, dans chaque arrondissement, sous le titre de médecin des épidémies, un médecin chargé spécialement de suivre le traitement des maladies épidémiques et de se transporter dans les communes où elles éclatent à la première invitation du sous-préfet (circulaires du 2 mai 1805 et du 30 septembre 1813). Dès que les malades d’une commune excèdent le nombre ordinaire et donnent lieu à une apparence d’épidémie, le maire doit en informer le sous-préfet, qui y enverra sur-le-champ le médecin des épidémies de l'arrondissement ; celui-ci a mission de s’éclairer par des renseignements positits sur la nature de la maladie régnante et sur les moyens employés pour la combattre, d'indiquer aux malades les remèdes utiles et les mesures d'hygiène privée, de laisser aux officiers de santé des localités des instructions convenables pour la direction des malades. Si la situation est grave, il reste sur les lieux, prend des mesures pour l’améliorer, en instruit le sous-préfet, s'efforce de lutter contre l'extension du fléau aux communes voisines, et ne se retire que lorsque sa présence et ses soins ne sont plus nécessaires ; il peut provoquer la distribution des remèdes, des secours en aliments ou en-boissons (bouillon, viande

CIRCUMFUSA.—- PROPHYLAXIE DES ÉPIDÉMIES. h91

ou vin), le tout « dans les bornes d’une stricte économie ». IT lui reste, au terme de cette mission, à en rendre compte dans un rapport dontle modèle, établi par l’Académie de médecine, a été publié par l'administration en octobre 1853. L'ensemble de ces documents, adressés par le ministre de l’intérieur à l’Académie de médecine, sert de base au Rapport annuel et officiel sur les épidémies, que cette compagnie a l'obligation d'établir et de publier.

Dans le cas où la gravité du mal ou la divergence d'opinion des hommes de l’art sur les remèdes à employer serait de nature à exciter la sollicitude de l'administration, les préfets peuvent demander que des membres de l'Académie de médecine soient envoyés sur les lieux (circulaire ministérielle du 24 mai 1836), ou le souspréfet consulte le Conseil d'hygiène de l'arrondissement, et l'engage au besoin à envoyer quelques-uns de ses membres sur le théâtre de l'épidémie (circulaire du 1% septembre 1851); un arrêté de cette même date appelle tous les médecins des épidémies qui n'auraient pas été nommés membres des Conseils d'hygiène publique et de salubrité à participer de droit, avec voix consultative, aux séances de ces assemblées.

Voilà donc une organisation qui semble répondre aux besoins des situations épidémiques ; malheureusement elle n'est pas appliquée avee régularité ; les médecins des épidémies, fonctionnaires à titre gratuit, indemnisés seulement et avec parcimonie pendant la durée de leurs missions, arrivent tardivement, procèdent à des enquêtes incomplètes, doutent de leurs attributions, manquent d'initiative ; les Conseils d'hygiène d’arrondissements existent à peine, les rapports de l’Académie prouvent l'insuffisance de la’ prophylaxie officielle, la répétition des mêmes épidémies dans les mêmes localités, etc. Etil en sera ainsi tant que la médecine, destituée d’initiative, subordonnée partout à la bureaucratie administrative, n'aura pas sa place dans le cycle des autorités du pays.

2° Destruction des foyers d'infection et de contagion. — Le dessôchement des marais, la réglementation des conditions d'établissement, d'entretien et d'abandon des marais salants (1), l'assainissement des lieux où sévit une endémie ou une épidémie périodique, l’amélioration de la nourriture, de la boisson commune et du vêtement des populations qui sont en proie à l’une de ces grandes influences de : pathogénie permanente ou saisonnière, une large circulation de

(1) Voyez le Rapport cité de Mêlier Sur les marais salants, dans Mémoires de l’Académie de médecine. Paris, 1847, t, XI, p. 611 et suiv.

h99 HYGIÈNE PUBLIQUE.

l'air et de la lumière dans l’intérieur des villes, la ventilation artificielle des édifices où les hommes se réunissent en grand nombre, l'ordonnance hygiénique des habitations privées, etc., sont des mesures qui dispenseraient du soin de détruire les foyers d’épidémies, parce qu’elles en empêcheraient la formation. Mais ces foyers une fois développés, comment les éteindre ? Dans les cas de simple infection, les moyens hygiéniques qui la préviennent sont aussi les plus propres à la faire cesser; ils s'appliquent aux objets matériels et aux hommes; si les uns et les autres ont séjourné dans des lieux plus ou moins clos, il y a de plus à en désinfecter l’atmosphère. On emploie à cet effet les famigations avec le chlore, les chlorures, les aspersions chlorurées, les fumigations sulfureuses, qui détruisent en le décomposant l’agent toxique de nature animale ou végétale. Les substances aromatiques, telles que le camphre, le benjoin, le vinaigre et d’autres encore récemment employées contre l'infection typhique dans les hôpitaux de Constantinople, ne font que mêler leurs particules-odorantes aux miasmes suspendus dans lasmosphère. Toutefois, comme le fait observer Prus (1), l'étude des moyens propres à désinfecter les vêtements, hardes et marchandises provenant des foyers pestilentiels, reste encore à faire, et elle exige préalablement la preuve que ces divers objets sont réellement propres à s’imprégner du principe de la peste. Le règlement annexé à la convention sanitaire du 3 février 14852, a sagement limité les mesures d'hygiène aux suivantes : Les bains et autres soins corporels pour les hommes de l’équipage ; le déplacement des marchandises à bord ; l’incinération ou la submersion à distance dans la mer des substances alimentaires et des boissons gâtées ou avariées, ainsi que des marchandises de nature organique fermentées ou corrompues; le lavage du linge et des vêtements de l’équipage; le nettoyage de la cale, l'évacuation complète des eaux et la désinfection de la sentine, l’aération de tout le bâtiment et la ventilation de ses parties profondes au moyen de la pompe à air ou de tout autre moyen; les fumigations chloriques, le grattage, le frottage et le lavage des bâtiments ; le renvoi au lazaret. Quand ces diverses opérations seront jugées nécessaires, elles seront exécutées dans l'isolement plus ou moins complet du navire, selon la disposition des plages et des localités, mais toujours avant l'admission à la libre pratique (art. A5). En patente brute de peste, les marchandises de la 1"° classe (voy. plus haut) seront toujours débarquées au la-

(1) Rapport sur la peste et les quarantaines, conclusion xxi.

CIRCUMEUSA.—PROPHYLAXIE DES ÉPIDÉMIES. 193 zaret el soumises aux purifications ; les marchandises de la 2° classe subiront la même condition‘ou passeront en libre pratique, suivant les règlements sanitaires particuliers de chaque pays; celles de la 9° classe pourront toujours être livrées immédiatement au commerce, sous la surveillance de l’autorité sanitaire (art. 63). Le. navire vient-il d'un pays atteint par la fièvre jaune après plus de dix Jours de traversée et sans accident en mer, les marchandises n'auront à subir qu’une simple aération sans déchargement ; si la traversée a été marquée par des accidents et n’a pas duré dix Jours, elles pourront, suivant la décision de l'autorité sanitaire, être soumises aux précautions indiquées dans l’article 63. En patente brute de choléra, nulle mesure sanitaire particulière pour les marchandises. Dans les lazarets, les marchandises, placées dans des magasins spacieux et secs, doivent être soumises à la libre circulation de l’air et remuées de temps en temps, les balles et les colis ouverts pour l'accès de l’air ; cette aération doit se continuer pendant toute la durée de la quarantaine. Les peaux, les cuirs, les erins, les drilles et chiffons, les débris d'animaux, les laines et matières de soie seront placés loin des logements affectés aux quarantenaires et aux employés. En cas d'infection notoire, de malpropreté ou d’altération, les matières seront purifiées par tel moyen que l’autorité jJugera nécessaire. Les substances animales et végétales en putréfaction ne seront pas admises au lazaret; elles seront brülées ou jetées à la mer. Les marchandises purifiées seront reçues dans des magasins à part. Les effets des passagers seront ventilés dans des pièces séparées et appropriées à cet usage ; ceux qui ont servi à des pestiférés seront fumigés au chlore, immergés dans l’eau de mer, soumis à l’action de la chaleur.

La séquestration des individus infectés entraîne presque toujours les dangers de l'encombrement, et lorsqu'on est convaincu qu'il ne coexiste point d’élément contagieux, il est plus sage de disséminer les malades; les principes infectieux, à un certain degré de dispersion, perdent leur efficacité. Une épidémie de fièvre typhoiïde, qui s'était déclarée en 1839 dans un régiment de cavalerie à Joigny, fut arrêtée de cette manière par mon ami le docteur Alquier. Nous avons mentionné les heureux résultats de la dissémination des cholériques, à Varna, au bord de la mer et sur un plateau qui domine la ville. Dans tous les faits d’immunité mentionnés par Parent-Duchâtelet et Warren, il y a eu dissipation des matières animales à l'air libre; tous les faits qu'on leur à opposés concernent faction des émanations putrides concentrées dans un espace ou dans un

h94 HYGIÈNE PUBLIQUE.

réceptacle clos : tels sont Les accidents dont furent victimes’les deux frères Balsagette et P. Molinier en entrant dans le caveau d’inhumations des pénitents blancs à la cathédrale de Montpellier (Haguenot); telle fut la périlleuse démonstration d’amphithéâtre faite par Chambon et si souvent citée d'après Percy. Les fossoyeurs, au rapport de Fourcroy et d’Orfila, ne redoutent que la vapeur qui s échappe par la rupture des parois abdominales, vapeur qui peut les renverser subitement, tandis qu’à une certaine distance ils n’éprouvent que défaillances, vertiges, nausées, tremblements. Parent-Duchâtelet reconnaît lui-même que les ouvriers employés pour le curage de l'égout Amelot, outre des ophthalmies diverses et des cécités subites, furent, en général, atteints de céphalalgie, vertiges, syncopes, courbature, embarras gastrique, colique, ictère, angine, furoncles, fièvre intermittente, asphyxie, délire, etc. Ces phénomènes, que des soins bien dirigés arrêtèrent au début, prouvent évidemment une intoxication miasmatique à réactions variées. Quant aux foyers de contagion, il est difficile de les déterminer à priori : la pourriture d'hôpital, le tvphus, la fièvre jaune, le choléra-morbus, etc., sont des maladies d’origine infectieuse, et l’interminable litige qu’elles soulèvent se borne à vérifier si, dans des circonstances données, elles acquièrent la propriété de se communiquer par le contact immédiat et médiat ; la peste elle-même ne possède la propriété contagieuse que dans des circonstances d’encombrement, de malpropreté, etc., et à un degré infiniment moindre que ne Île croit la majorité des contagionnistes. Aubert- Roche, digne héritier de Chervin, fait remarquer que la contagion de la peste, inconnue dans l'antiquité, et datant seulement de 1546, est une superstition instituée par la politique des papes; qu’elle fut combattue à sa naissance, puis généralement admise jusqu’en 1720; qu'à partir de cette époque, la réaction commence, et que, sur 78 observateurs qui ont étudié la peste de 1720 à 1742, 50 nient la contagion, 10 l’admettent, 1h en doutent ou lui posent des limites (1). Quoi qu’il en soit, les foyers de peste se forment spontanément dans le Levant : beaucoup de médecins, Desgenettes, Fodéré, Pariset, Lagasquie, À. Roche, etc., attribuent à la peste une origine tout égyptienne, et de Ségur-Dupeyron, inspecteur des établissements sanitaires, a tenté de démontrer (2) que. depuis le commencement du siècle dernier, la peste n’a jamais désolé les pays

(1) Aubert-Roche, De la réforme des quarantaines, 1844, p. 62. (2) Rapport sur les quarantaines, 1839;

CIRCUMFUSA, — PROPHYLAXIE DES ÉPIDÉMIES. h95 musulmans qu'après avoir préalablement régné en Égypte. Mais les observations d’Hippocrate ont porté sur l’Europe et l’Asie Mineure. Un fragment de Rufus, retrouvé par le cardinal Mai, présente la Libye, l'Égypte et la Syrie, comme le théâtre habituel de la peste. Prosper Alpin accuse la Grèce, la Barbarie et la Syrie, d’en être le foyer originaire. Butel place celui-ci dans l’Asie Mineure, Niebuhr en Chine, Friend dans les Indes orientales. Cette divergence prouve au moins la multiplicité des foyers primitifs du fléau. Ainsi la plupart des contrées de l'Orient sont aptes à l’engendrer, et, sous l'influence de.causes identiques, on le voit se développer dans d’autres contrées. Ambroiïse Paré attribue la peste, qui, de son temps, dévasta l’Agenois, à la décomposition de nombreux cadavres entassés dans un puits au château de la Pène. Willis relate une peste qui sévit en 1643 sur l’armée envoyée contre le comte d’Essex, et particulièrement sur les fantassins enfermés dans d’étroites baraques qu’infectaient les immondices amoncelées par leur négligence. La peste d'Amsterdam dont parle Diemerbroeck, celles de Harlem et de Derfelt, celle de Rochefort, observée en 1664 par Chirac, etc., ont eu aussi une origine locale et des causes analogues. La peste de Jaffa rappela à Desgenettes une maladie qu’il avait vue maintes fois dans le bas Languedoc, la Provence et la rivière de Ponant de Gênes. Ces faits rappellent naturellement lopinion de Louis Frank, qui croyait le typhus de nos climats susceptible de se convertir en peste dans des conditions données d’insalubrité, et celle de Pariset, qui attribue les endémies annuelles de l'Égypte à l’action des eaux du Nil débordé sur les inhumations ; mais cette métamorphose du typhus n’a pas été observée en 1814 ni en 1856 (Orient), et quant aux émanations cadavériques par suite des débordements du Nil, l'Égypte a-t-elle tous les ans la peste? toutes les’villes de la Turquie ne sont-elles pas des cloaques parsemés de cimetières fétides qui insultent à l'hygiène comme au sentiment religieux des hommes d'Occident? Et cependant la peste n’y règne qu'à de très longs intervalles. Prus résume ainsi les causes auxquelles on peut attribuer rationnellement le développement dé la peste (conclusion 1) : Habitation sur des terrains marécageux, près de la mer Méditerranée ou près de certains fleuves, le Nil, le Danube ; des maisons basses, mal aérées, encombrées ; un air chaud et humide; l’action des matières animales et végétales en putréfaction; une alimentation malsaine et insuffisante; une grande misère physique et morale. Ces vues sur la génération spontanée de la peste indiquent les movens de l’étouffer; ils se

résument dans les progrès de l'hygiène publique, Si l’on admet qu'un foyer de la peste puisse exister dans des marchandises, 1l suffit pour l’anéantir de les décharger, de les exposer à l'air. C'est ainsi qu'un poison qui tue à forte dose ne produit à dose fractionnée aucun effet fâcheux.

Observons enfin que toutes les conditions énumérées par Prus comme propres par leur ensemble à produire la peste, peuvent se trouver réunies sans la faire naître. Varna les a présentées sous nos yeux en Juillet, août et septembre 1854, avec une agglomération d'environ 100 000 hommes de troupes anglaises et françaises ; la Crimée pendant l’année 1855, et la peste ne s’est point montrée. Après avoir Interrogé les auteurs et médité sur les lieux mêmes où la peste a souvent exercé ses ravages, je confesse mon hésitation sur les sauses qui l’engendrent. Dans un travail manuscrit que j'ai consulté aux archives du Comité d'hygiène, Fauvel démontre que la peste n'existe pas à l'état sporadique en Turquie, que l’on n'y observe habituellement aucune maladie ayant quelque affinité de nature ou de symptômes avec la peste, et susceptible d’en revètir la forme ou d’en perpétuer le germe; il constate, à la date du à janvier 1851, que la peste ne s’est plus montrée dans l'empire ottoman depuis la guerre de Syrie en 1840. Quand ie suis arrivé en Orient (juin 1854), j'y ai trouvé cette opinion fortement établie dans les meilleurs esprits, que les grands rassemblements de troupes dans les conditions de la guerre devaient amener inévitablement une manifestation de la peste. L'expérience de 4854-1856, portant simultanément sur trois armées, a donné un démenti mémorable à ces prévisions ; les calamités n'ont pas manqué, mais la.peste, qui l’a vue? de professe depuis longtemps qu'avec Le tvphus on a confondu autrefois aux armées beaucoup de fièvres graves d’origine palustre, des formes de scorbut aigu, etc. C’est aussi notre conviction que l’on n’a pas appliqué aux épidemies de peste un discernement exact de toutes les formes morbides complexes qui naissent de la misère, des fatigues, de l’insalubrité locale au milieu des masses armées ; l’étiologie vague et multiple qu’on lui assigne est une preuve évidente de cette confusion.

3° Lazarets,quarantaines, puri fications. — Les lazarets furent fondés au temps des croisades, sous l’invocation de saint Lazare, pour recevoir principalement les lépreux ; plus tard ils servirent de prisons aux voyageurs suspects de contagion, et de magasins aux effets et marchandises de même provenance. Fodéré eût voulu les voir entourés d'une triple enceinte. Leur but officiel est de faciliter des

CIRCUMEUSA. — LAZARETS. h97

mesures d'observation et d'assainissement qui doivent détruire les germes du mal dont on craint la propagation ; par malheur, ils ont été en même temps un obstacle et un détriment au commerce et à l'industrie, un appareil d'exploitation que l'intérêt et la cupidité mettent en jeu aux dépens des hôtes forcés qu'ils reçoivent. On donne le nom de quarantaine à la séquestration, à l'isolement auquel on soumet les hommes et les choses que l’on considère comme pouvant actuellement compromettre la santé publique; fixée dans l'origine à une durée de quarante jours, elle se passe au lazaret ou sur les navires. Les provenances (hommes, animaux, effets et marchandises) sont partagées en catégories ou régimes, suivant la patente ou certificat dont les a munies l’autorité compétente du lieu qu’elles ont quitté; la patente fait connaître l’état sanitaire du lieu de départ et celui des gens de l'équipage et des passagers: elle est délivrée en France par les administrations sanitaires, et, dans les pays étrangers, nos bâtiments la reçoivent de nos agents consulaires. L’ordonnance du 9 août 1822 plaçait sous le régime de la patente brute les provenances qui avaient été depuis leur départ infectées d'une maladie pestilentielle, qui venaient de pays infectés ou qui avaient communiqué avec des lieux, des personnes ou des choses susceptibles de transmettre la contagion. Le régime de la patente suspecte S'appliquait aux provenances venant de pays où régnait une maladie soupçonnée d’être pestilentielle ou de pays qui, quoique exempts de soupçons, étaient ou venaient d’être en libre relation avec des pays qui s’en trouvaient entachés. Il y avait patente nette si le pays d’où arrivaient les provenances était exempt de tout soupçon, soit de maladie pestilentielle, soit de communication avec un autre pays infecté, et si aucune circonstance quelconque ne faisait suspecter leur état sanitaire, Sous la dénomination de maladies pestilentielles étaient compris la peste d'Orient, la fièvre jaune, le typhus des camps, des prisons, des hôpitaux et des vaisseaux, la lèpre, le choléra-morbus de l'Inde. Même avec la patente nette, les provenances étaient soumises à la quarantaine d’observation qui entraiînait la mise à l’évent des hardes et des hamacs ; la quarantaine de rigueur pesait sur les provenances à patente suspecte ou brute, et donnait lieu à toutes sortes d’aérages, de ventilations, de fumigations et de purifications des hardes, effets, hamacs, etc. On cite des quarantaines qui ont duré jusqu’à quatrevingts jours. Nous faisons gràce au lecteur des pénalités dracohiennes qui étaient stipulées dans le code sanitaire contre les plus menues infractions, des puérilités de la sereine de fer, petite, grande

M. LÉVY, 4° ÉDIT, — Hi, 2

38 HYGIÈNE PUBLIQUÉ.

et moyenne, des monnaies passées au vinaigre, des papiers pris avec des pincettes, parfumés et débarrassés de leur fil qui est détruit, etc. Nous avons été témoin de cette farce grotesque qui se jouait 1l y a peu d’années encore, sur notre littoral maritime, et dont les acteurs intéressés, plus francs que les augures anciens, osaient rire en public. En février 1831, la corvette la Cornélie avait quitté avec an équipage sain le port de Navarin où régnait alors le plus florissant état de santé publique ; point de malades pendant la traversée : notre quarantaine, à Toulon, fut de trente jours !.…. Nous renvoyons aux ouvrages spéciaux pour les détails des règlements, des pratiques suivies, la classification ancienne des marchandises susceptibles, douteuses et non susceptibles, ete. Ceux qui ont pénétré dans l'expérience journalière des quarantaines et des lazarets, savent que les trangressions sont nombreuses, que les agents subalternes violent les règles qu'ils ont mission de faire observer ; ils ont aperçu une foule de mesures contradictoires, absurdes, inutiles ; ils ont pu croire que le système des quarantaines, tel qu’il se pratiquait avant la réforme de 1852, reposait sur un reste de superstition populaire et sur des intérêts qui n'ont rien de commun avec ceux de la santé publique. « De la fin du xv° siècle datent les lazarets ; du milieu du xvu‘ date le développement de la civilisation ; du commencement du xvin date l’anéantissement de la peste en Europe, deux cents ans après la création des lazarets ; dans les trois siècles qui précèdent les lazarets, on compte 105 épidémies ; dans les trois siècles qui suivent leur installation, on en compte 143. » D’après ces dates et ces faits, Aubert- Roche conclut que la seule prophylaxie de la peste, c’est la civilisation, c’est-à-dire le bien-être général que l’agriculture, l'industrie et la science procurent et développent sous les auspices de l’hygièue publique. Cette proposition n’est que le couronnement de celle où Villermé a formulé linfluence de la civilisation sur la fréquence et l'intensité des épidémies; mais ses bienfaits sont-ils assez répandus pour que l'on puisse dès aujourd’hui renoncer aux mesures de préservation publique ? Nous répondons négativement ; pour peu que l’on admette encore un certain degré de contagion dans la peste, et même en présence d’un simple foyer d'infection que recèle un navire, des précautions doivent être prises en faveur des villes du littoral, lesquelles laissent tant à désirer sous le rapport de leur construction, de leur voirie, de leur salubrité, etc. Qui nous dit si les rapports immédiats d’un équipage qui débarque du Levant, avec les habitants des quartiers les plus obscurs, les

CIRCUMFUSA. — LAZARETS. 1199

plus malsains d'une grande ville, ne seraient pas sans quelque danger ? Les quarantaines sont encore, dans beaucoup de pays, surchargées de rites et de formalités ridicules, onéreuses, fatigantes; mais elles établissent de fait un intervalle entre une population agglomérée et les gens des vaisseaux qui arrivent ; elles circonscrivent un vaste espace d'air libre, où les principes délétères se disséminent ; les hommes sains et vigoureux qui y sont employés comme agents de la santé publique ne bravent pas toujours impunément le contact des quarantenaires : qu'adviendrait-il des personnes faibles, cacochymes, craintives ou prévenues, qui sont si nombreuses dans les grandes cités? Nous n’avons jamais demandé la suppression des quarantaines, mais leur modification (1). — Ceux-là ont fait acte de courage qui, partisans convaincus de la contagion, ont réclamé et obtenu en faveur de la santé publique le sacrifice des intérêts commerciaux et individuels ; mais les institutions qu'ils ont jugées nécessaires ne répondent n1 aux résultats de l’expérience ni à l’état présent de la civilisation. Leur base est ébranlée, et si la contagion était certaine, les mesures sanitaires ne l’étoufferaient point, puisqu'elles sont à la merci des individus, des gouvernements qui les éludent à leur gré; déjà l'Angleterre et l'Autriche ont éludé les quarantaines (2), et, sans une réforme, la France était menacée de perdre les avantages de sa position géographique. Cette réforme devait porter provisoirement sur la durée des quarantaines : 1l résulte de soixante-quatre faits et d’une expérience de cent vingt-quatre ans, dit Aubert-Roche, que quand la peste s’est montrée après l’arrivée, elle avait toujours éclaté pendant la traversée ; que les bâtiments arrivés sans attaques, quoique partis d’un foyer épidémique, n’ont jamais eu d'attaques en quarantaine ; que les marchandises des bâtiments sans attaques n’ont jamais communiqué la peste dans les lazarets: que la période d’incubation à bord n’a jamais passé huit jours. Pouquoi donc ne pas admettre en libre pratique, le neuvième ou le dixième Jour après son départ, tout bâtiment venant des écheiles du Levant et qui n'aurait pas eu de cas de peste en mer? En outre, on n'admettrait que deux patentes, la patente brute pour les provenances d’un foyer épidémique, et la patente nette pour celles des lieux que ne ravage point l'épidémie ; et comme celle-ci n'arrive que tous les sept ans et dure six mois seulement, la patente brute sera très

(1) Voyez la 1° édition de ce Traité, t. IX, 1845, (2) Voyez Aubert-Roche, op, cit,

rare ; avec cette patente, infligez cinq jours d'observation aux paquebots, aux bâtiments de guerre et aux passagers des navires marchands, dix jours aux marchandises dont le maniement aura lieu à bord ; avec la patente nette, cinq jours d'observation pour les marchandises et vingt-quatre heures pour les paquebots, navires de guerre et passagers des bâtiments du commerce; enfin, dans les cas de peste ou d’une maladie caractérisée survenue à bord pendant la traversée, libre carrière aux rigueurs de l'administration sanitaire. Cet ensemble de réformes, proposé par Aubert-Roche et destiné à satisfaire tous les intérêts, a prévalu, à peu de modifications près, dans le congrès sanitaire international de 1851.

Le rapport de Prus à l’Académie de médecine réduisait aussi les deux patentes à deux catégories (brute et nette), mais il stipulait qu’elles ne seraient délivrées que par un médecin sanitaire français ; ce fonctionnaire nouveau, créé sur la proposition de l’Académie, et d’après l’idée première de Bégin, assure désormais la sincérité et la signification réelle de la patente; à lui le soin d'observer et de constater légalement, sous la garantie de sa responsabilité, l’état sanitaire du pays et des personnes embarquées sur les bâtiments en partance; en outre, il soigne ses nationaux, s'attache à recueillir sur la peste des documents exacts et vraiment scientifiques, et par une association d'efforts et d’avis éclairés, il aide des agents consulaires à provoquer des mesures et des améliorations, à l’effet de hâter l'extinction de tout foyer de peste là où l'ignorance, le fanatisme et le mépris de la vie humaine l'ont fait éclore et l’alimentent à travers les siècles. Nul doute, écrivions-nous en 1849, que la création d’une si noble et fructueuse fonction ne réponde largement aux vues de l’Académie et du gouvernement ; elle honore l’une et l’autre, car ils ont bien mérité de l'humanité en même temps qu’ils ont élargi la mission de notre art. Pour les navires ayant un médecin sanitaire à bord, venant d'Égypte, de Syrie ou de Turquie, avec une patente nette, et n'ayant eu ni peste ni maladie suspecte pendant la traversée, l’Académie proposait une quarantaine de dix jours pleins à partir du départ, et de quinze jours, si, toutes choses égales, ils arrivent avec la patente brute. Les mêmes fixations s’appliqueront au jour de l'arrivée, si les navires n’ont point de médecin sanitaire à bord ; si la peste ou une maladie suspecte s’y est développée pendant la traversée ou lors de l’arrivée, quarantaine de rigueur dont la durée sera prescrite par l'autorité sanitaire du port. Les passagers et l’équipage, transportés au lazaret, y resteront quinze jours au moins et vingt Jours

CIRCUMFUSA, — LAZARETS. 501

au plus; les hardes et vêtements seront ventilés et purifés ; le navire, bien nettoyé, lavé, ventilé, purifié, restera vide pendant un mois au moins ; aux pestiférés des lazarets, tous les secours et soins que leur offraient les établissements hospitaliers les mieux tenus; on assurera surtout l’aération des locaux où ils seront placés, et les médecins chargés de leur traitement dresseront l’histoire complète de tous les cas de peste et de maladies suspectes. Que si la peste se déclare dans une maison, le malade sera porté dans un endroit éloigné et soigneusement aéré; tous les autres habitants de la maison se rendront dans une localité désignée par l'autorité et seront soumis à la surveillance d’un médecin ; la maison elle-même sera traitée comme le navire où s’est montrée la peste. Si plusieurs maisons sont envahies, l’émigration en masse deviendra une nécessité, sauf l'indication des lieux de refuge et le maintien des mesures de surveillance et d'isolement (1).

Si nous avons rappelé avec quelque détail les propositions formulées dans le rapport à l’Académie et celles d’Aubert-Roche, dont l’habile initiative pour la réforme des lois sanitaires date de 1844, c'est que les unes et les autres se retrouvent presque entièrement dans la nouvelle législation. Le rapport à l’Académie suggère l’ordonnance royale du 18 avril 1847 qui maugure la réforme quarantenaire. Des médecins sanitaires français sont institués à Alexandrie, au Caire, à Beyrouth, à Damas, à Smyrne, à Constantinople. En 1849, l’intendance sanitaire de Marseille est dissoute ; un décret du 24 décembre 1850 confie la police sanitaire à des commissions et à des agences ; mais c’est en 1851 qu'ont été posées, dans le congrès international à Paris et sous l’inspiration à la fois prudente et libérale de Mêélier, les bases d’un nouveau régime sanitaire non-seulement pour la France, mais pour tous les États maritimes de l’Europe. La convention internationale du 3 février 1852 et le règlement international qui y fait suite, composent un ensemble fort remarquable où le progrès se concilie avec les timidités traditionnelles de quelques nations en matière de quarantaine, où l’on a su éviter les formules litigieuses et Les exagérations dans les deux sens opposés des contagionnistes et des non-contagionnistes. Le sens et la portée de ces actes ressortent très bien dans les considérations qui terminent le chapitre VI des instructions accompagnant le décret du h juin 1833, pour l’exécution de la convention entre la France et la Sardaigne : « Le régime sanitaire n’a longtemps consisté qu’en pra-

(1) Rapport sur la peste, par M. Prus, 1846, p. 223 et suiv.

tiques inspirées par la terreur ou fondées sur des hypothèses entièrement gratuites. Depuis un certain nombre d'années, la discussion a fait comprendre généralement tout ce que la plupart de ces pratiques avaient d’inutile et quelquefois de contradictoire; et l’on est arrivé ainsi à ramener la police sanitaire, naguère si redoutable pour les personnes, si gênante pour la navigation, à des bornes que la raison peut admettre. La convention sanitaire est un nouveau pas de fait dans cette œuvre d'amélioration. Tout n’est pas terminé cependant, et de nouveaux progrès sont, il faut l’espérer, réservés à l’avenir..….. Un résultat semble déjà acquis : c’est que l'hygiène publique et privée, si elle n’a pas la puissance d’empêcher la propagation des maladies réputées pestilentielles hors des lieux d’infection où elles ont pris naissance, est au moins le moyen le plus sûr pour diminuer les ravages de ces maladies et pour en conjurer la funeste influence. »

La conférence a reconnu avec Mélier et proclamé ces faits décisifs : 4° que l'importation des maladies pestilentielles n’a jamais eu lieu par les marchandises ; 2° que la distinction de celles-ci en susceptibles et non susceptibles n'avait plus de signification. Nous avons mentionné plus haut la classification qu'on leur a appliquée, ainsi que les mesures sanitaires dont elles sont passibles, les durées des quarantaines dans les cas de patente brute de peste, de fièvre jaune et de choléra, seules maladies énoncées dans le document officiel. La patente suspecte est abolie ; il ne reste plus que les deux patentes, nette et brate, ce qui siiplifie le service et supprime force difficultés. Deux quarantaines, celle d'observation et celle de rigueur ; la première n’entraine ni le débarquement des hommes, ni le déchargement des marchandises, ni l'emploi d’autres moyens hygiéniques que l’aération, le lavage et les soins de propreté. Le chargement des marchandises au lazaret n’est prescrit qu’en patente brute de peste; encore cette prescription se borne-t-elle aux marchandises de la 1° classe {voy. plus haut). La patente brute de fièvre jaune ne les soumet qu’à l’aération sur place; celle de choléra n'oblige à aucune mesure sanitaire quant aux marchandises. La quarantaine peut être purgée dans un port intermédiaire entre le point de départ et l’arrivée. Tout bâtiment qui n'aura pas eu de cas de maladie transmissible ou de décès depuis son départ da port infecté, comptera la durée de sa traversée pour la quarantaine. Le titre VI du règlement international introduit de notables améliorations dans la tenue et le régime des lazarets : séparation des personnes et des marchandises d'une date d'entrée différente ; sup-

CIRCUMFUSA. — LAZARETS. 503

pression des grillages ; traitement des malades dans un hôpital distinct avec les soins particuliers d’un médecin à demeure, et faculté de recevoir les soins d’autres médecins ; tarif alimentaire à prix modérés et révisé tous les trois mois, etc.

Outre ces améliorations de détail et d’ensemble qui sont bien appréciées et par les passagers et par le commerce, l’œuvre du congrès de 1851 présente un caractère plus général et excellent qui la sépare complétement des législations sanitaires du passé. Antérieurement, le régime sanitaire saisissait le navire, hommes et choses, à son arrivée, et datait de ce jour, de cette heure-là, ses prescriptions et ses rigueurs. La convention internationale attache la sollicitude des gouvernements au point du départ des navires ; elle explore la salubrité des lieux d’origine, elle la constate par des agents spéciaux, comme elle constate les conditions hygiéniques dù navire lui-même, l’état sanitaire de l’équipage. En accordant certains avantages aux navires qui possèdent un médecin sanitaire, elle encourage l'extension de cette institution de médecins voyageurs dont nous avons pu apprécier les services et dont la position est susceptible d’un accroissement d'importance et surtout de garanties, Toute quarantaine étant supprimée pour les navires qui arrivent avec patente nette, le bénéfice de cette patente n’est acquis cependant qu'à ceux qui, au port du départ, ont été soumis à des mesures hygiéniques aussi sévères que les circonstances le comportent,

Les dispositions simples et rationnelles de la convention ont d’autres résultats également précieux :

4° Elles suppriment les appréciations arbitraires sur l’état sanitaire des lieux de partance; désormais il ne suffira pas d’un bruit vague, d’un soupçon de maladie pour infliger les rigueurs de la quarantaine ; la preuve est exigée et les quarantaines ne commencent que du jour où elles sont motivées par Les renseignements officiels. Un directeur de la santé, pris autant que possible dans le corps médical et représentant le pouvoir central, vérifie l’état sanitaire des bâtiments, délivre les patentes, dirige et surveille les lazarets et ports de quarantaine, s'informe des vicissitudes de la santé publique ; les médecins sanitaires centraux et ordinaires, qui doivent être portés à 26 en Orient (art. 127), sont, au loin, les rouages intelligents d’un système d'enquête permanente et de positive information sur tout ce qui intéresse le régime sanitaire international.

2° La formation spontanée des foyers de peste en Orient sera éclaircie par une observation exacte sur place; non-seulement les cas seront déterminés dans leurs caractères, dans leur marche,

dans leur mode de propagation, mais les causes qui les auront produits seront étudiées, leurs rapports avec la pathologie locale mis en lumière (1): déjà les rapports adressés au gouvernement fran çais par les docteurs Fauvel, Willemin, Sucquet, etc., contiennent les éléments essentiels de l’épidémiologie du littoral de l'Orient, et la science s’enrichirait de la publication de ces documents dont nous avons eu connaissance au comité consultatif d'hygiène publique.

3° En prescrivant la constatation de l’état hygiénique des bâtiments en partance, de leur cargaison, de la santé des équipages et des passagers, la visite et, s’il y a lieu, assainissement des bâtiments avant le chargement, l'examen de la qualité des vivres, des boissons, des vêtements des matelots ; en autorisant une nouvelle visite après le chargement, etc., le titre I du règlement international a institué l’hygiène navale des navires du commerce. Qui ne sait que la vie des équipages et des passagers, surtout dans les voyages de long cours, est souvent compromise par l’état de malpropreté où se trouvent les bâtiments, par l’insuffisance des moyens de ventilation, par l’encombrement, par la mauvaise qualité de l’eau et des vivres? Ces conditions déplorables suffisent pour engendrer à bord des maladies réputées transmissibles, ou pour imprimer un cachet suspect à des affections accidentelles, partant pour attirer toute la rigueur des quarantaines non-seulement sur le navire infecté, mais pour toutes les provenances du pays où l’on suppose à tort qu'il a pris le germe de la maladie développée pendant la traversée (2). Quiconque à véeu dans un port de mer, connaît la saleté des navires du commerce, le régime souvent malsain de leurs équipages, lignorance de leurs chefs, et surtout l’indifférence des uns et des autres en matière d'hygiène. C’est donc une pensée à la fois humaine et habile que d’avoir subordonné un intérêt majeur du commerce à la salubrité des bâtiments : les frais de quarantaine, la perte de temps, des délais nuisibles aux transactions, des formalités embarrassantes et onéreuses, voilà ce que les capitaines des navires redoutent plus que les maladies ou la détérioration des hommes ; s’ils ne les évitent qu'au prix de la santé de leurs équipages, ils s’habitueront à la ménager, à la préserver : je le répète, l'hygiène navale du commerce sortira de la convention de 1852.

Reste à y rallier toutes les nations maritimes, c’est une question

(1) Voyez Instructions pour les médecins sanitaires envoyés en Orient (Bulletin de l’Académie, t. XI).

(2) Voyez chap. I des Instructions sur l'exécution du decrel du 4 juin 1853.

CIRCUMFUSA. — PRÉSERVATION SPÉCIFIQUE. 505

de temps ; les douze puissances qui occupent le littoral de la Méditerranée et de la mer Noire ont concouru à l’établir, en ont adopté les principes : tôt ou tard elle constituera leur régime sanitaire commun. Honneur à ceux qui ont préparé, amené ce progrès! Le nom de Mêlier s’y rattache étroitement.

h° Préservation spécifique. — 1 existe peu de moyens qui aient la propriété de détruire ou de neutraliser les principes morbifiques introduits dans l'organisme ou de constituer celui-ci dans un état d’antagonisme permanent avec les influences épidémiques.

4° D'après Hildenbrand, la phthisie, la diarrhée, la fièvre quarte exemptent du typhus; mais cette opinion aurait besoin d’être démontrée par une observation exacte et par la statistique. Un premier tribut payé à certaines maladies infectieuses ou contagieuses paraît mettre à l’abri de leurs attaques ultérieures : cela est généralement vrai de la variole, probablement de la fièvre jauneet de la peste, ainsi que de la fièvre typhoïde. Ilest à ma connaissance que plusieurs médecms de l’armée d'Orient, qui, guéris du typhus de Crimée à Constantimople, sont retournés au milieu des typhiques, n'ont offert aucun cas de récidive.

2° Quelques substances minérales et végétales ont paru agir préservativement contre les influences épidémiques : le choléra a respecté, dit-on, les fabriques où l’on manie en grand le charbon animal, le soufre ou le mercure ; la ville d'Idria, voisine d’une mine de mercure, n’en a offert aucun cas (1). Le docteur Stokes et d’autres médecins anglais ont noté la disparition des fièvres intermittentes dans une contrée marécageuse du Cornouailles, depuis l'établissement de plusieurs fonderies de cuivre qui versent dans l'atmosphère des vapeurs arsenicales. Bayle (2) a recueilli 2027 faits dont 1948 prouvent l'efficacité prophylactique de la belladone contre la scarlatine. Toutes ces observations enregistrées avec complaisance par les écrivains qu’entraîne une sorte de curiosité para- . doxale, ont besoin de contrôle et de confirmation.

3° Les émanations animales jouissent-elles d’une propriété analogue contre le choléra, la phthisie ? Parent-Duchâtelet rapporte que pendant l'épidémie du choléra, la Petite-Villette, qui avoisine Montfaucon, a perdu 1 habitant sur 169, et la Grande- Villette qui en est éloignée, 4 sur 60 ; pas un équarrisseur n’a été indisposé, et sur 154 ouvriers employés à la fabrication de la poudrette, un seul a

(1) Delmas, Dictionnaire de medecine, art. CHOLERA. (2) Bibliothèque de thérapeutique. Paris, 1830, t. Il, p. 331.

succombé au choléra. Cet observateur a remarqué parmi cette population la même immunité contre la phthisie. Ces faits ont aussi besoin d’un nouvel examen. |

he L’inoculation de la matière variolique a précédé celle du vaccin; elle n’était, à proprement parler, que la substitution d'une maladie provoquée en des circonstances présumées favorables, à la même maladie se développant d’une manière accidentelle et avec un plus haut degré de gravité. Cette pratique, qu’on dit empruntée aux Circassiens, fut adoptée à Constantinople en 1673 et importée par Lady Montague en Angleterre, d'où elle se répandit dans l’Europe. Elle avait l'inconvénient d’engendrer des foyers de variole, et ne préservait pas d’une manière absolue et illimitée des attaques ultérieures de la même maladie. La vaccine, dont Jenner a doté l'humanité en 1798, l’a heureusement remplacée. Son bienfait est d’avoir diminué le nombre des aveugles, garanti la beauté native de l’espèce humaine, allongé la moyenne de la vie humaine. Daniel Bernouilli et Duvillard ont calculé qu’elle accroît la durée moyenne de la vie d'au moins trois ans dans la masse des individus vaccinés peu de temps après leur naissance. Quant à son influence sur la diminution de la mortalité, et par conséquent sur l'accroissement de la population, l’école économique de Malthus la met en question. En fermant une porte à la mort, dit Villermé, le préservatif d’une maladie ouvre les autres plus larges; si la variole tue moins d’enfants, il en meurt davantage par la rougeole, la scarlatine, la coqueluche, le croup, les maladies cérébrales, etc. ; car il faut que la mort trouve son compte de victimes, puisque la subsistance règle la population et nes’accroîit point dans la même proportion qu'elle. Doctrine trop absolue pour être vraie et qui, prise dans sa signification rigoureuse, ne laisserait à la médecine, aux efforts de la civilisation, que la possibilité d'améliorer la qualité, non la quantité, de la population. Mais l’homme n’a pas encore exploité tout le sol cultivable ; dans les pays les plus encombrés, les moyens de subsistance peuvent encore être étendus, multipliés, perfectionnés ; l’excès de population n'existe qu'en apparence et résulte d’une répartition vicieuse. La vaccine n'a pas non plus pour résultat d’accroitre la mortalité causée par la fièvre typhoïde ni de déplacer la mortalité d’un âge sur un âge, à moins qu'on ne regrette, comme le dit spirituellement Bertillon dans une excellente réfutation des paradoxes statistiques de Carnot (1), de voir mourir d’un catarrhe à soixante-

(1 Union médicale, t. IX, p. 587, 1835.

CIRCUMEUSA.—— PRÉSERVATION SPÉCIFIQUE. 507

dix ans de pauvres vieilles qui auraient dû mourir de variole à quinze ans sans l’inoculation préservative de Jenner. Le bienfait de la vaccine est donc complet ; elle augmente et la valeur et le chiffre de la population ; elle a réduit ie nombre des aveugles ; avant Jenner, sur 100 cas de cécité 35 provenaient de variole ; cette proportion est tombée à 8 sur 100 ; encore les 8 aveugles des Quinze- Vingts, chez qui le docteur G. Dumont a constaté l’origine variolique de cette infirmité, n'avaient-ils pas été vaccinés d’une marière efficace. Chez les enfants frappés de cécité, la cause variolique se rencontre tout au plus dans la proportion de à pour 100: G. Dumont estime à 1/4 la diminution du nombre total des aveugles en France sous la seule influence de la vaccine.

Mais celle-ci donne lieu à d’autres questions : sa puissance préservative n'est-elle que temporaire, quoique le virus vaccin ne subisse aucune altération, ou parce qu'il s’affaiblit ou dégénère? La vertu du vaccin s’épuise-t-elle par suite des transmissions successives où par analogie avec d’autres maladies virulentes, qui, mortelles lors de leur importation en Europe, se sont atténuées en s'étendant! Le succès des revaccinations prouve-t-il seulement l'aptitude à contracter une seconde vaccine, sans rien impliquer contre la durée de l'effet préservatif de la première! I est difficile de résoudre d’une manière satisfaisante ces questions, et cependant il importe de déterminer s'il faut, à de certaines époques, répéter l’inoculation du vaccin ou renouveler ce virus, en puisant aux sources du cow-pox. On avait aussi songé à retremper le vaccin en l'inoculant à des vaches; mais les recherches de Bousquet (1) ont prouvé qu'il n'acquiert pas une nouvelle énergie en passant sur la vache, et que celle-ci le rend tel qu’elle l’a reçu. Dans l’état actuel des faits, nous ne pouvons émettre que deux propositions : — A. La vaccine diminue notablement la fréquence et l'intensité de la variole. Suivant les relevés de dix contrées de l'Europe, on comptait, avant l'introduction de la vaccine, 1 décès par variole sur 10 morts ; on n’en compte, depuis la vaccine, que 1 sur 2378. Mais la vaccine ne préserve pas de la variole d'une manière absolue et illimitée. Le préservatif se répandit en Europe de 1800 à 1802, et la recrudescence des épidémies varioliques date, pour la France, de 1816 ; pour la Hollande, de 1818 ; pour l'Allemagne, de 1819, etc. Jusqu'à 1815, on ne signale en France

(1) Bulletin de l'Académie de médecine, t. VIT, p. 1188.— Nouveau traité de la vaccine et des éruptions varioleuses. Paris, 1848, p. 422,

aucun cas de variole post-vaccinale : bientôt ces cas se montrent ; on les attribue à une vaccination mauvaise ou à une maladie que l’on s'efforce de distinguer de la variole, la varioloïde ; mais les varioloïdes et les varioles vraies après vaccine se multipliant, le doute cesse ; néanmoins les secondes varioles l’emportent en fréquence et en mortalité sur les varioles post-vaccinales. Dans le Wurtemberg, sur 1055 variolés, on en trouve 186 qui avaient été vaccinés (1). Dans l'épidémie de Copenhague, en 1825, sur 412 malades reçus à l'hôpital, 315 avaient été vaccinés ; dans celle de Suède, en 14824, 560 malades moururent, dont 103 vaccinés, et tous âgés de plus de quinze ans. Le docteur Heim signale les plus nombreux exemples de variole post-vaccinale de 14 à 27 ans; George Gregory, de 15 à 19 et de 20 à 24 {Smallpox hospit. de Londres, 1838), tandis que, d’après la table dressée par Mathieu, la variole, non précédée de vaccine, porte son maximum de fréquence entre 0 et 10 ans. Ces rapprochements semblent indiquer que la vacine n’exerce qu’une préservation temporaire, dont le terme oscillerait entre 10 et 15 ans (2). — B. Les revaccinations

(1) D' Heim, Histor. kritische Darstellung der Pockenseuchen, des gesammten Impfungs-und Revaccinationswesens im Kônigr. Würtemberg, etc. Stuttgart, 1838, in-8.

(2) Serres a résumé ainsi les solutions données par les concurrents de 1845 aux questions posées par l’Académie des sciences : 1° La vertu préservative de la vaccine est absolue pour le plus grand nombre des vaccinés, et temporaire pour un petit nombre; chez ces derniers même elle est presque absolue jusqu’à l'adolescence. 2° La variole atteint rarement les vaccinés avant l’âge de dix à douze ans; c'est à partir de cette époque jusqu'à trente et trente-cinq ans qu'ils y sont principalement exposés. 3° Outre sa vertu préservative, la vaccine introduit dans l’organisation une propriété qui atténue les symptômes de la variole, en abrége la durée ou en diminue considérablement la gravité. 4° Le cow-pox donne aux phénomènes locaux de la vaccine une intensité très prononcée : son effet est plus certain que celui de l'ancien vaccin; mais après quelques semaines de transmission à l’homme, cette intensité locale disparaît. 5° La vertu préser-

vative du vaccin ne paraît pas intimement liée à l'intensité des symptômes de la vaccine; néanmoins, pour Conserver au vaccin ses propriétés, il est prudent de le régénérer le plus souvent que possible. 6° Parmi les moyens proposés pour effectuer cette régénératiou, le seul dans lequel la science puisse avoir confiance jusqu’à ce jour consiste à le reprendre à sa source. 7° La revaccination est le seul moyen d’épreuve que la science possède pour distinguer les vaccinés qui sont définitivement préservés de ceux qui ne le sont encore qu’à des degrés plus ou moins prononcés. 8° L'épreuve de la revaccination ne constitue pas une preuve certaine que les vaccinés chez lesquels elle réussit fussent destinés à con-

CIRCUMFUSA. —— PRÉSERVATION SPÉCIFIQUE. 509

réussissent en proportion d'autant plus forte, qu’elles ont lieu à une époque plus éloignée de la première vaccination. Les recrues des armées de Wurtemberg, de Danemark et de Prusse, ont donné 30 à 40 succès sur 100, Bousquet a obtenu un quart de secondes vaccines bien établies : telle est aussi la proportion que j'ai obtenue en 1834, à Montpellier, sur des militaires du 41° et du 26° de ligne. Baudelocque a échoué sur 41 enfants ; lors de l'épidémie de Provence, Maille n’a pu obtenir une bonne revaccination au-dessus de 10 ans, tandis qu’il a réussi constamment à 15 ans de la première vaccine. — C. Si les faits ne sont pas encore assez concluants pour que les revaccinations soient décrétées comme mesure de police sanitaire, ou plutôt s’il faut éviter avec soin d’ébranler la confiance que le préservatif de Jenner obtient enfin des masses, la prudence veut toutefois que les revaccinations soient officieusement conseillées et propagées : c’est ainsi qu’elles sont prescrites pour l’armée. Après l’âge de trente ans, cette précaution perd de son importance, la susceptibilité à contracter la variole diminuant beaucoup à cette époque de la vie.—D. La vertu préservative de la vaccine n’est pas proportionnelle à l’intensité des symptômes locaux. — E, Le vaccin nouveau est plus efficace que l’ancien : la vaccination par le cow-pox l’emportesur celle qui est faite avec Pancien vaccin.

5° Ce qui peut être tenté utilement pour la préservation de la syphilis, sera exposé plus loin (voy. ch. V, $ 2, Prostitution).

6° La rage est aussi au nombre des maladies contagieuses qu'une prophylaxie bien ordonnée doit faire disparaître ou rendre extrêmement rares. Gràce à l'enquête générale et permanente que Dumas, alors ministre du commerce et de lagriculture, à instituée en France; grâce aux judicieux rapports où A. Tardieu résume annuellement les documents recueillis dans les départements, les divers problèmes qui se rattachent à ce sujet commencent à s’éclaircir et recevront une solution pratique. Aussi, au lieu de reproduire les assertions contradictoires qui se perpétuent dans les ouvrages, nous contenterons-nous d'emprunter à deux rapports excellents de notre collègue du comité d’hygiène(1)quelques résultats d’une signi-

tracter la variole, mais seulement une assez grande probabilité que c’est particulièrement parmi eux que cette maladie est susceptible de se développer. 9° En temps ordinaire, la revaccination doit être pratiquée à partir de la quatorzième année ; en temps d’épidémie, il est prudent de devancer cette époque. (Comptes rendus des séances de l’Académie des sciences, 1845, t. XX, p. 624.)

(1) Voyez Dictionnaire d'hygiène et de salubrité, 2% édition. Paris, 1862, t, II, p. 490 et 498.

fication positive. Sur un total de 136 cas de rage, 101 ont été observés chez des hommes et 35 chez des femmes; l’âge des individus atteints est compris pour 54 cas entre 30 et 60 ans, pour 30 cas entre 5 et 15 ans, etc.; 7 cas ont été fournis par des enfants audessous de 5 ans; ce fait réfute l'erreur qui rattache à la seule influence de l'imagination le développement de la maladie. Dans 138 cas, elle a été transmise, par des chiens, 105 fois; par des loups, 20 fois ; par des chats, 8 fois. Dans 5 cas, l’origine est restée inconnue. Sur 54 individus, simultanément mordus par des chiens enragés, 23 seulement ont été pris de rage; la moitié environ a donc échappé à la contagion. Renault, d’Alfort, a beaucoup insisté sur ce fait d’immunité partielle, et, bien qu’il demeure sans explication, il l’a démontré par des expériences. La saison chaude a une influence très marquée sur le développement spontané de la rage chez les chiens, et sur sa transmission à l’homme ; sur 97 cas, L2 se sont manifestés en juin, juillet et août, 25 en mars, avril et mai, La rage n'est pas inconnue aux climats chauds; depuis que nos médecins militaires s'appliquent à la constater en Afrique, ils en ont consigné d'assez nombreux exemples dans le Æecueil des mémoires de médecine militaire. En avril 1855, le docteur Racord m'a dit à Smyrne en avoir observé 3 cas dans un temps assez court : le médecin sanitaire d'Alexandrie, Amstein, en a signalé plusieurs cas dans cette ville et dans les environs; Fauvel, plusieurs cas à Constantinople ; en Afrique, elle est connue de temps immémorial, et parait être devenue pius fréquente à Alger depuis la conquête (1), peut-être parce qu’elle est mieux observée et plus exactement constatée. Les 2/3 de cas de rage éclatent dans les trois mois qui suivent la morsure, et parmi 69 cas, l’incubation n’a jamais dépassé une année. 60 fois sur 78, la durée de la maladie n’a pas dépassé 4 jours. Toujours la terminaison a été funeste, et, sur 27 cas mortels observés en 1852, la cautérisation n’a été appliquée immédiatement que 8 fois; dans 21 cas où la morsure virulente ou suspecte n’a été suivie d’aucun accident, Tardieu a noté 42 fois l'application énergique et prompte du cautère. Il y a là plus qu’une présomption en faveur de l'efficacité du seul moyen qui puisse faire avorter la rage, la cautérisation immédiate et complète des plaies virulentes au moyen du fer rouge. En Allemagne, on procède à l’excision profonde et complète de toutes les parties lésées que le

(4) Voyez Bulletins de la Société de médecine d'Alger, 1°° fascicule 1861, p. 78 et suivantes.

CIRCUMFUSA. — DES LOCALIÎTÉS. 541

virus à pu atteintre; on lave ensuite la-plaie avec une solution de potasse caustique et l’on y applique un tampon de charpie imbibée de cette solution et qui doit être renouvelé trois ou quatre fois par Jour; la suppuration qui résulte de l'emploi de ces moyens est entretenue par la cautérisation continuée pendant six semaines avec le même alcali. « Combien n'est-il pas regrettable, s’écrie Tardieu, de voir se perpétuer, malgré les progrès de la science et les efforts incessants de l’administration, des pratiques absurdes, des superstitions d’un autre âge, qui, remplaçant le seul traitement encore efficace, livrent de malheureuses victimes à un mal qui ne pardonne pas ? Nous ne voulons pas passer en revue les breuvages, les mixtures, les remèdes impuissants par lesquels les empiriques ne craignent pas d’abuser les populations crédules des campagnes. Mais il est des faits qui ont un caractère plus grave encore, et nous paraissent de nature à appeler toute lasollicitude de l'administration. Dans les départements du Nord, de la Marne et du Pas-de-Calais, il existe une croyance dans les vertus antirabiques des reliques de Saint-Hubert. Ici c’est un fragment de l'étole du saint que lon introduit, à l’aide d’une petite incision, sous les téguments du front ; là c’est la clef de Saint-Hubert qui, rougie à blanc, est également appliquée sur un point du crâne. Les individus exposés à la contagion sont conduits en pèlerinage à la chapelle; et, dans le Nord, on joint à la petite opération, que nous venons de rappeler, une sorte de quarantaine pendant laquelle l'individu exposé à la contagion est séquestré et condamné à un repos physique que doivent sans doute troubler des préoccupations morales et des appréhensions dont ne peut toujours triompher la plus aveugle confiance. » La vigilance de l'autorité, des instructions populaires, la poursuite et l'enlèvement des chiens errants, la réduction de leur nombre par l'effet d'un impôt spécial qui a en même temps l’avantage de faciliter la recherche de leurs maîtres dont la responsabilité peut être engagée : tels sont, avec la cautérisation préventive, les seules ressources que possède jusqu'aujourd’hui l'hygiène publique contre la propagation de la rage.

ARTICLE IL

Page 1