DES LOCALITÉS
Chaque population porte l'empreinte des lieux qu’elle habite ; elle est ce que la font sa race et Le milieu auquel elle s’est adaptée. Mais il est difficile de décomposer l'influence complexe des locali-
tés et de faire à chacun: de ses éléments une juste part{voy. tome I, page 544). La nature dusol‘n’enest pas le moins :efficace, et le voyageur. exercé devine ‘parfois à: l'habitation, au vêtéement.et à la nourriture du peuple, la composition géologique des contrées qu'il parcourt. Les villes industrielles de l’Angleterre dont les noms suivent, et qui-possèdent une nombreuse population, s’élèvent:sur des couches appartenant exclusivement à la formation:du nouveau grès rouge : Exeter, Bristol, Worcester, Warwick, Birmingham, Coventry, Liverpool, Leicester, Nottingham, Derby, Chester, Manchester, York, etc.; sur la côte, depuis le Dorset: jusqu’au Yorkshire, une population presque entièrement agricole vit répandue sur un sol calcaire, oolithique ou crayeux, tandisqu’une population plus clair-semée de mineurs et de montagnards occupe les roches primitives ou de transition du Cornouailles,: du nord du Devonshire et du pays de Galles. Loin de nous d’attribuer à'la seule structure du sol l’état social, les caractères physiologiques:et la pathologie des peuples; mais elle détermine la qualité et ‘la proportion de leurs moyens de:subsistance; et Comme ceux:ci gouvernent en grande partie le mouvement de Ja population, les chiffres de la densité humaine résolvént l'une‘des grandes influences destliéux: J faut y joindre la considération de la vie moyennetet du'rapport des naissances aux décès. Prenons pour exemples: les lieux de montagnes et de plaines, les pays à marais, les villes etiles localités rurales (1).
(1) Les derniers travaux du cadastre fixent la superficie de la France (la Corse non comprise) à 52,153,149 hectares 64 ares, dont
Hectares.
Perréslabourablés Li RMI MAUR MRMANIRRES, 25,500,075. Prés... ; D STE AU 0 : - ne 5,159,179 Vignes... 1. ANT Nes AAA TT... + 2,088,048 DOS CURE enone ste Ce als À ee ete: 11,080 200 Vergers, pépinières, jardins.............s.... LME 627,704 Oseraies, aunaies, saussaies . . esse. 64,429 Carrières et mines.......... RÉ TPRRR 55 ed 3,366. Mares, canaux d'irrigation, abreuvoirs. . ...:..,... 17,372 * Canaux de DAYISANONL. 26: 2. 20n to SD ICRE 419%:2#231 Landes, pâtis, Drbyéres tourbièress marais, rochers, 4.
montagnes incultes, terres vaiues et vagues....... 7,138,282 ÉTANBS: To dome ee die ouphuete ps cialis Lens See vs 177,168 Oliviers, en mûriers, etc. nb ee 55 > 5 Et As 109,261 Chätaigneraies: De etes me cite eee se RE 559,029 Ron anti rues, places, promenades . into - + se 1, 102,422 Rivières, lacs, ruisseaux. :...,. 1,24 LL JU. 01439,572 Fôrêts.et domaines non productifs.............. 1. 1,047,684 Cimetières, presbytères, bâtiments publics, églises . Ag 4,742
Autres terrains non imposables. .
CIRCUMFÜSA. — DES LOCALITÉS. 513:
«4° L’élévation deslieuxtend à conserver la vie humaine : l'Écosse et la Norvége présentent lemoins de mortalité ; la Suisse est sur la même ligne que la Prusse et compense la différence de latitude par la hauteur ; l'Espagne, qui présente à son centre un plateau élevé, contre-balance par cette disposition l'effet défavorable de sa méridionalité avancée. Si l'on compare en France 10 départements montueux avec 10 autres de plaines non maritimes, la proportion des décès se montre de 1 sur 43,75 dans les premiers, et de 1 sur 1,20 dans les autres ; dans les Hautes-Pyrénées elle descend même à 1 sur 55. Les cantons montagneux l’emportent aussi sur les plaines par le nombre des exemples de longévité : tels sont l'Écosse, le pays de Galles, l'Auvergne, la Suisse, la Savoie, les Pyrénées, l'Abyssinie, les plateaux élevés de l’Arcadie, de l’Étolie et de l'Asie centrale. L'action salutaire de la hauteur résume celle du froid, de la ventilation et de la pureté de l'air; elle cesse nécessairement à une certaine limite où l'effet de la raréfaction atmosphérique devient prédominant, car les religieux du mont Saint-Bernard n’atteignent pas la moyenne ordinaire de la vie. D’après Jourdanet (1), les hauteurs de l'Amérique ‘tropicale ne seraient point aussi favorables qu'on le croit au développement complet de l’organisme et à l’exercice régulier des fonctions physiologiques : à Mexico, la pression atmosphérique est diminuée d’un quart; l'air moins comprimé a besoin d'une plus grande quantité de calorique pour s’échauffer ; d’où vient que la sensation de chaleur perçue n’est plus en rapport avec le degré thermométrique, et que le même jour on .gèle à l’ombre par 18 degrés et l’on brûle au soleil par 50 degrés. L’humidité de l’air, très marquée dans les couches inférieures et au. rez-dechaussée des maisons, est nulle dans les couches supérieures et au niveau des étages élevés. Après les pluies, l’hygromètre de Saussure se tient à 72 degrés; les chaleurs de l'été, tempérées ‘par Îles pluies des tropiques, oscillent entre 45 et 22 degrés ; en hiver, 15 à 16 degrés le jour, et rarement le thermomètre descend à zéro la nuit ; et si, par ce printemps éternel, l’homme ne vit pas aussi bien ni aussi longtemps, c'estqu'il respire moins vite et avec moins de force, l'hématose souffre d’un déficit d'oxygène, la circulation s’accélère, tandis que la respiration se ralentit ; de là, faiblesse et langueur, augmentées encore par la difficulté de supporter l’alcool, le café, les aliments sucrés, ete. Ces observations, qui viennent en opposition avec les données admises, exigeraient l'appui d’une sta- (1) Du Mexique, etc, Paris, 1861, 14 2
M, LÉVY, 4° ÉDIT, — Il, 33
tistique bien faite. L'auteur signale lui-même, à côté de cette condition presque valétudinaire de la race blanche, qu’il ne croit pas encore acclimatée aux altitudes de l’Anahuac, la vigueur musculaire, l'amplitude thoracique, l'énergie respiratoire de l’Indien autochthone ; il est frappé lui-même de l'absence de la phthisie pulmonaire dans ces régions élevées. Enfin les observations des Anglais sur les altitudes de l'Inde ne s'accordent pas avec celles de Jourdanet. La comparaison des naissances dans les départements montueux et dans ceux de plaines ne laisse guère de valeur à l'élévation des lieux quant à la fécondité et à l'accroissement de la population.
2 I] n'en est pas de même pour les plaines à marais; là nonseulement la vie moyenne baisse, mais le rapport des naissances aux décès décroit notablement. Villermé a démontré que les époques d'insalubrité, principalement celles des épidémies paludiques, sont défavorables à la fécondité, le chiffre des conceptions diminuant pendant la période de l’année où les émanations marécageuses ont leur maximum d'intensité. Nous avons mentionné ft. [, p. 497) les résultats statistiques de Bossi, qui mettent en évidence l’accroissement de la mortalité par la même cause. Dans les cantons montagneux de la Suisse, la moitié des habitants parvient à l'âge de L7 ans et possède un vingtième d'octogénaires, tandis que dans les cantons marécageux la vie moyenne est de 25 ans, et l’on n’y compte guère qu’un octogénaire sur 52 habitants.
3° Le séjour des villes et des campagnes influe sur le chiffre de la fécondité. Quetelet a trouvé que le nombre des naissances, comparativement à la population, est plus grand dans les villes : pour une période de cinq ans, 11 l’a trouvé de 1 à 29,1 habitants ; et dans les campagnes, de 4 à 30,4 habitants. Quant à la mortalité, Sussmilch l’évalue à ! sur 40 dans les villages, 1 sur 32 dans les petites villes, 4 sur 28 dans les grandes villes, et 1 sur 24 dans les très grandes villes. En Angleterre (1), on a trouvé la mortalité des districts ruraux à celle des villes comme 100 à 444, et la vie moyenne de ces deux ordres de localités comme 55 à 38, ce qui donne en faveur des campagnes une différence de 17 ans.
De 1846 à 1850, on a compté :
À naissance sur 1 décès sur ED ÉTADLE RSR ne Rite. FE s..1 01,48 Nabit. 41,97 habit. Dans les villes (Paris non compris). 37,81 — 37,32 — DAS Paris P, 5 ESP EEE. 0 3317002 32,36 — (2)
(1) Troisième rapport du Registraire général, etc. (2) Statistique générale de la France, nouvelle série, t. XV, 2€ partie, 1855.
CIRCUMFUSA. —- DES LOCALITÉS. 545 En 1854, on a compté :
4 naissance sur 4 décès sur Département de la Seine..,,... 31 habitants. 28 habitants. TN D 00 A PAPER re 7 1° —— 29 e— Dans les campagnes ..,,....... 41 = 40 — (1) FTANCS ERLIOFE. . se coton 39 — 36 —
… Remarquons qu'il y a plus d'enfants et de vieillards dans les districts ruraux, plus d'adultes d’un âge moyen dans les villes; ce qui augmente la valeur des chiffres comparés de la mortalité. D’après la statistique anglaise, les maladies qui frappent l'enfance sont deux fois plus funestes dans les districts de ville que dans ceux de campagne. La plupart de celles qui terminent la vie des vieillards arrivent aux mêmes chiffres dans les deux conditions, à l’exception de l'asthme qui est deux fois plus fréquent dans les villes. Les maladies suivantes, qui attaquent ordinairement les hommes entre 15 et 60 ans, font 25 à 50 pour 100 plus de victimes dans les villes que dans les campagnes :
Morts dans les districts ruraux, Morts dans les villes, ER … HE 4,562 10,852 Consomption (phthisie) ..,... 24,094 32,450 Hépatite et maladies du foie.. 4,085 1,623 Maladies puerpérales. ....... 909 1,560 POMIMOEIPMIE. : . sus ooes ee 324 531 Ménorrhagie............... 19 35
D'après Lebert (2), un sixième des morts qui surviennent dans les grandes villes sont dues aux affections tuberculeuses, et les scrofules sont à peu près endémiques dans la plupart des pays de nos climats tempérés.
Au total, dit Burdach (3), la durée de la vie est plus considérable dans les campagnes que dans les villes, et dans les petites villes que dans les grandes, où l'air est moins pur, où surtout 1l y à moins de moralité, plus de misère, plus de soucis et même plus de superflu et de dissipation. Mais les listes de la Compagnie écossaise d'assurances mutuelles 4) ne s'accordent pas tout à fait avec les résultats précités du Registraire général relativement à la vieil-
(4) Statistique générale de la France, mouvement de la population pendant (2) Traité pratique des maladies scrofuleuses el tuberculeuses. Paris, 1849, p. 69. (3) Traité de physiologie, traduction Jourdan, t, V, p. 396. (4) Archives générales, t, VI, p. 312.
lesse ; elles indiquent pour cet âge une fréquence et une durée plus grandes des maladies à la campagne que dans les villes. D'un autre côté, Sussmilch a constaté pour les dix premières années une mortalité plus grande dans les campagnes : d’où il suivrait que l’âge mûr est plus exposé dans les grandes villes, tandis qu’une civilisation moins défectueuse y met plus en sûreté l'enfance et la vieillesse. Par les progrès de cette civilisation, la mortalité a d’ailleurs diminué et la vie moyenne s’est allongée dans beaucoup de villes (Londres, Paris, Genève, etc.).
Les localités se caractérisent, sous le rapport pathologique, par les endémies qu’elles engendrent (voy. plus haut); celles-ci exercent, sur le mouvement des populations locales, l'influence qui est ailleurs dévolue en détail aux maladies sporadiques ou en gros aux constitutions médicales. Les endémies et les épidémies annuelles, qui sont propres à certaines contrées, tendent à envahir tout le domaine pathologique. Pendant une période de huit ans, Tourdes père (1) a vu à Strasbourg les maladies continues diminuer en raison de l’augmentation des fièvres intermittentes : c'est le même fait, mal interprété, qui a fait dire au docteur James Sims que les localités à maladies endémiques sont exemptes d’affections graves. Si l’on arrive à démontrer que la phthisie et la fièvre typhoïde sont plus rares dans les pays de marais, nous n’en aurons nul étonnement : quelle population subsisterait sous les coups de tant fléaux réunis et sévissant avec une égale intensité? Déjà la seule influence des marais abrége la vie moyenne et augmente la mortalité jusqu’à compromettre la stabilité du chiffre des populations qui y sont soumises. Les théories d’antagonisme morbide ne sont que la traduction de ce grand fait, savoir, que les maladies sont diversement distribuées sur le globe comme les causes qui leur donnent naissance ; que là où l’une de ces causes prédomine, on observe, sur le premier plan de la pathologie locale, les effets qui correspondent à cette cause ; et que l'absence ou la rareté des effets d’une autre espèce prouve simplement l’absence ou la rareté de la cause qui les produit.
Voici, d'après des documents officiels, la mortalité par phthisie dans les colonies anglaises (2).
(1) Journal de la Socièlé des sciences, arts et agricullure du Bas-Rhin, t, V,
(2) Jahresbericht über die Forlschritte der gesammiten Medicin im Jahre 1847 herausgegeben, von D' Canstatt und D' Eisenmann, t. Il, Erlangen, 1848 (Medicinische Geographie), p. 119.
CIRCUMEUSA, — DES LOCALITÉS, 547
Morts par Phthisiques phthisie Effectif, Phthisiques, Morts. sur 4000. sur 1000.
Jles Britanniques.......,.. 44,611 286 236 6 8,3 Gibraltar... ..... css... 22,868 187 139 8 6,1 mue: :.654.. dura sus 1854043 40 i 54 7 3,6 iles loniennes. ........ «.. 24,401 129 79 H) 3,2 Bermudes......... HET 5,894 47 38 8 6,4 Nouvelle-Ecosse ..,,... 2 11463082 109 89 | 5,5 NU. 2 mme: «0 14, 19,989 451 109 8 5,4 D. NOTE 6,957 34 17 5 2,4 Indes Lars Dertites 33,839 389 218 11 6,4 orientales.|Troupes nègres. , 9,442 65 49 7 5,2 3 Européens...., é L'IOUNT 253 139 75 7,4 poine. Troupes nègres... 2,008 7 6 a4}2 218,0 02 NN TER ss … 107100 96 51 7 3,9 OL CPP ENT PTE * 44,590 78 51 5 HA Madras : Européens, littoral, 14,992 43 19 à 4/3 — — plaine. 4,502 à 1 1/2 2 — — montagne. 22,583 50 16 2 0,7 — Indigènes, littoral. 77,504 74 29 4 0,4 — —— plaine. 176,877 48 28 2/3 0,4 — — montagne. 23,929 57 33 1/2 0,3
On voit combien est restreint le nombre des phthisiques, à Madras, parmi les troupes européennes et parmi les troupes indigènes ; ce résultat prouve que l’immunité contre la phthisie dans l'Inde occidentale dépend du climat, non de la race. Dira-t-on qu'elle est due à l'influence préservatrice des émanations marécageuses? Mais alors, ajoute Heusinger, auquel nous empruntons ces données, que l’on nous explique la fréquence de la phthisie dans les Indes orientales, si richement pourvues de marais et par conséquent du précieux antidote ; que l’on nous explique le petit nombre des décès par phthisie au cap de Bonne-Espérance, entièrement exempt de toute source de miasmes palustres.
L'étude des épizooties et des épiphytozies est de nature à éclairer l'origine et le développement des maladies propres à chaque localité, soit qu’elles procèdent de causes analogues, soit qu'elles réagissent sur la santé des populations par les usages multipliés auxquels sont appliqués les produits des règnes animal et végétal.
ARTICLE IIL.