‹ Traité d'hygiène publique et privée (volume 3)Chapitre 76 sur 155 · DES HABITATIONS PUBLIQUES · texte numérisé non relu

DES HABITATIONS PUBLIQUES

Villes.

La formation des centres de population est l’origine de l'hygiène publique et le levier de la civilisation. Chez les peuples chasseurs, les instincts les plus grossiers de l’individualité sont le mobile d’une existence sauvage ; chez les peuples pasteurs, les idées de propriété et de défense commune se développent même au sein d’une vie nomade. Plus tard, l’agriculture les attache au sol et les jalonne en groupes qui grossissent avec le temps. À mesure que les besoins augmentent et que les intérêts se compliquent, l’industrie grandit, la hiérarchie sociale se fortifie, les villes s'élèvent, entourées de murailles qui les protégent contre les agressions, sous la garde d’un pouvoir qui personnifie les droits et les intérêts communs : la commune existe, c’est-à-dire l'unité sociale, le type de la société civile. La religion vient la vivifier par le sentiment de la fraternité humaine et resserrer l'association des hommes : la paroisse vit dans la commune comme l’âme dans le corps. Tels furent les rudiments de nos grandes cités; elles se sont formées par une sorte de polarisation lente et graduelle. L’hygiène publique a pris naissance à la suite des maux dont les centres populeux devinrent les foyers ; elle n’a point présidé à leur formation, elle n’a point dirigé la construction de ces ruches nombreuses où s’agitent, frelons et travailleurs, les races mélangées qui constituent la plupart des agglomérations humaines; science tardive, sa tàche est de réparer plutôt que d’édifier. Les générations antérieures ont légué aux nôtres une mission difficile : la refonte des cités, qu’elles ont élevées dans l'ignorance ou dans l’incurie de tous les principes de la salubrité publique. Rues mal percées, constructions tourmentées, établissements mal exposés, masures humides et sombres empiétant sur la voie publique, pavage incomplet, système défectueux de distribution et d'écoulement des eaux, etc. : tels sont les vices de la plupart des villes anciennes ; leur régénération sanitaire impose de grandes dépenses et ne peut s'effectuer qu'avec le secours des siècles. Assainir un quartier, c'est prolonger la moyenne de la vie de ses habi-

tants. Cette vérite doit sans cesse être présente à l'esprit de ceux

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qui ont la direction et la responsabilité du municipe. On dresse des statues, on construit des mairies luxueuses, des salles de spectacle, on caresse les ruines historiques : améliorez la demeure du pauvre et de l’ouvrier; versez l'air, le soleil et l’eau à vos administrés ; assurez le prompt et régulier enlèvement des boues et déjections ; restreignez le méphitisme envahissant des accumulations humaines et le mortel tribut que prélèvent annuellement les cachexies populaires, filles de la misère et de l'insalubrité. La puissance d’infection d’une ville se calcule d’après celle de chacune des habitations dont elle se compose ; il y fant ajouter l'influence des boues formées sur la voie publique par la circulation des passants et les pluies ; celle des boucheries, des hôpitaux et hospices, des cimetières, les émanations des ateliers et fabriques, etc. Que l’on réfléchisse à tous les foyers miasmatiques qui naissent seulement des ménages entassés dans une seule maison, et l’on se fera une idée de toutes les difficultés de la police sanitaire.

LuAVIBEES,

1° Exposition, emplacement, etc. — L'étude que nous avons faite de l’air, des eaux, du sol, des localités, etc. (tomel‘), nous dispense de discuter ici l'opportunité des diverses expositions et le choix de l'emplacement des villes. IT est aisé de déduire ces indications de tout ce que nous avons émis précédemment sur les conditions de salubrité extérieure : 1l faut consulter la composition de l’atmosphère, la moyenne du nombre des jours de pluie, de brouillard, de neige, de gelée, de sérénité, la température moyenne de chaque saison, la quantité d’eau qui tombe annuellement, la direction, la fréquence et la qualité thermométrique et hygrométrique des vents qui soufflent, la nature et les productions du sol, la configuration des masses continentales ou l'espèce et l'étendue des eaux qui les avoisinent, etc. On ne peut déterminer d’une manière générale le degré de salubrité des villes construites dans les plaines, celles-ci différant sous le rapport du terrain, des vents prédominants, etc. La proximité des marais est d'autant plus dangereuse que le climat est plus chaud; le centre des forêts est défavorable; sur le bord des fleuves et de la mer s'élèvent des villes florissantes par leur population et leur aisance; les inconvénients qui résultent pour elles du voisinage de ces eaux sont de nature à céder aux travaux d'assainissement. Celles qui couronnent des lieux élevés et dominent tous ceux d’alentour jouissent d'un air vif et renouvelé, et se

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font remarquer par le bon état de la santé publique ; il n’en est plus de même des villes qui, bâties sur des hauteurs, sont néanmoins dominées de tous côtés par d’autres élévations du sol, ni de celles qui occupent le fond des vallées ou les sinuosités des gorges de montagnes. La forme la plus avantageuse pour la construction des villes est celle qui étale leurs habitations, au lieu de les rassembler dans un espace plus ou moins circulaire et étroit, où les quartiers labyrinthiques du centre étouffent pressés par une ceinture de quartiers extérieurs.

2° Variétés de villes. — Ce n’est pas assez que les hommes s’entassent dans des localités circonscrites, exposées aux émanations qui naissent de leur réunion, des animaux qu'ils gardent pour leur nourriture ou pour leur service, des ateliers où l’industrie multiplie ses produits, se frustrant mutuellement de l’influence salutaire des vents destinés à renouveler une atmosphère miasmatique, et du bienfait de la lumière solaire qui corrige l’humidité et stimule directement la vie; il faut encore qu'ils étreignent leurs cités de murailles, de fortifications élevées et baignées à leur pied par des eaux stagnantes, par des marais infects. Dans les places fortes, les quartiers qui confluent aux remparts sont humides et malsains ; si les maisons sont concentrées dans un espace étroit, l'air se renouvelle mal dans les rez-de-chaussée et dans les couches inférieures des rues; le progrès de la population enfermée dans des limites infranchissables force en quelque sorte la ville à croître en hauteur. Les villes ouvertes nous paraissent dans des conditions beaucoup plus favorables. Plus les villes sont mal bâties, plus elles sont exposées aux dangers de l'encombrement. D'après Balbi, Londres compte 1 400 000 habitants, Paris 909600 (avant l’annexion des banlieues), Saint-Pétersbourg 377 000, Naples 364 000, Vienne 330 000, le Caire 330 000, Berlin 290 000. Madrid 200 000, Rome 154 000, etc. La densité dela population est l'élément le plus important del’hygiène des villes: sielle est excessive, le manque d’air, le défaut de renouvellement de l'atmosphère, l'infection, l’humidité, l’absence de la lumière solaire, l'insuffisance et la cherté des subsistances, la misère et les privations, deviendront la source de maladies sans nombre. De Prony a calculé la densité de la population en France à 0,6 par hectare, et pour Paris à 224,4 pour la même superficie, environ 372 fois plus — environ 43 mètres carrés par habitant. La commission du choléra en 1832 a constaté que dans certains quartiersla population s'accumule au point de présenter 1500 habitants par hectare : « On oserait à peine, ajoute-t-elle,

confier mille arbres au même espace de terrain, si l’on tenait à les avoir sains et vigoureux. » Dans le 8° arrondissement (avant l’annexion) chaque habitant avait 84 mètres d'espace ; dans le 1*, 83 ; dans le 10°, 65; dans le 12°, 59; dans le 5°, 39; dans le 2°, 31; dans le 3°, 25; dans le 6° 21 ; dans le 9°, 20 ; dans le 44°, 14; dans le 7°, 12, et dans le 4°, 12. Ces chiffres n’ont pas besoin de commentaires ; disons seulement que s'ils s’appliquaient à la totalité de la Lance, celle-ci, au lieu de 1790 habitants par lieue carrée, en présenterait 2 millions !... A un tel état de choses il n’est qu'un remède : agrandir la cité, ouvrir des rues, établir des places, abaisser les maisons, élargir et éparpiller la population; chaque habitant doit jouir au moins de 40 mètres carrés de terrain. Les villes comparées entre elles offrent des moyennes de vie très différentes, suivant le degré de richesse ou de misère qui y règne, suivant que leur population est agricole ou manufacturière; mais ces résultats dérivent de causes non inhérentes aux villes et que nous étudierons ailleurs.

3° Économie intérieure. — Les villes se composent. d’un certain nombre d'habitations privées et d’édifices consacrés à des usages collectifs : nous traiterons de ceux-ci en particulier ; quant aux premières, nous avons tracé les règles relatives à leur construction ; la salubrité d'une ville entière est la somme de toutes les habitations privées et de la voie publique. Le nombre total des maisons

en France s'élève à 7462 545 (en 1856) ; le nombre moyen d’habitants esi :

Pour une maison. Pour un ménage.

En DRAC né. 2 4,84 3,9% Dans les villes... .,..... 9,05 3,28

Le dernier cadastre (1861) fixe à 31 500 le nombre des maisons à Paris; ce nombre, rapproché du chiffre de sa population, donne une moyenne de 32 habitants par maison ; à Londres (Cité et métropole réunies), où l’on compte 306 000 maisons pour 2 400 000 habitants, la moyenne est de 8; d'où l’on voit qu’à Paris l’agglomération humaine est quatre fois plus serrée qu’à Londres.

On compte en France :

313,691 maisons ayant une ouverture.

1,805,422 — — deux ouvertures.

1,433,642 — -— trois ouvertures.

996,348 — — quatre ouvertures.

692,685 — — Cinq ouvertures.

2,220,757 — — six ouvertures et plus.

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Nous avons déterminé la hauteur qu’il convient de donner aux maisons, l’espace qui doit séparer deux rangées de maisons et qui donne la largeur des rues (tome 1, page 642). Les règlements actuels sont insuffisants à cet égard ; dans beaucoup de quartiers de Paris récemment bâtis, on voit des maisons dont le soleil n’atteint pas le second étage et qui restent humides, malsaines. Pendant le choléra, la mortalité, dans les rues étroites, a été de 45 sur 1000, ce qui est double de la moyenne. Dans les pays chauds, Pétroitesse et la sinuosité des rues, jointes à la hauteur des maisons, corrigent les effets excessifs de la température. Mais sous tous les climats, l'air et la lumière sont les premiers agents de la salubrité; où n’existe-t-il pas des matières organiques susceptibles de devenir insalubres par un commencement de putréfaction! Or, l'oxygène de l’air porté sur ces matières, tend à les convertir définitivement en eau, en acide carbonique et en azote, par une suite de combustions lentes, dont les produits, formés graduellement et en faible proportion, n’ont rien de dangereux pour l'économie animale; le concours de la lumière et l’élévation de la température favorisent cette tendance de l’oxygène. On voit combien il importe de faire partout de larges rues et des cours spacieuses. La rectitude de l’alignement des rues les ouvre mieux au soleil, à l’aération, à la circulation, à la perspective ; elles doivent s'étendre du nord au midi, si cette direction ne les fait pas enfiler par des vents insalubres propres à la contrée, il serait utile de les faire aboutir par leurs deux extrémités à des places publiques, à des boulevards, à des carrefours, vastes réservoirs de l'air dont elles favorisent la circulation, et qui diminuent la densité de la population en augmentant l’étendue relative de l’espace occupé par un certain nombre de maisons. Les usines insalubres et tous les établissements qui mêlent à l’atmosphère des émanations délétères, doivent être relégués en dehors de la ville et à une certaine distance de leur enceinte: tels sont les fabriques de céruse, de couleurs, de produits chimiques, de sucre, de tabac, de poudres de guerre ou fulminantes, les boyauderies, les tanneries, les mégisseries, les abattoirs, les vidanges, les grandes distilleries, les usines à gaz, les fours à chaux et à plâtre, etc. Nous n’exceptons pas de cette loi de relégation les vacheries, les écuries un peu considérables, les pigeonniers, etc. ; même prescription pour les cimetières et les Voiries. Dans les villes à sol perméable, tous les établissements susceptibles de répandre des matières organiques à la surface ou dans la profondeur de la téire doivent être placés en aval des habitations, pour que celles-ei

n'aient jamais à recevoir dans leurs fondations des infiltrations d’eau pluviale provenant des cimetières, des voiries situés en amont (Chevreul).

h° Sol des villes, rues ef pavages. — Chevreul a admirablement résumé les causes qui tendent sans cesse à infecter le sol des cités. Toutes les fois que des sulfates alcalins et certaines matières organiques existent dans une eau privée du contact de l’air, il se forme des sulfures, de l'acide sulfhydrique ; de là l'infection des eaux du bassin de Paris qui renferment du sulfate de chaux. Tout ce qui tend à imprégner le sol de matières organiques constitue une cause prochaine ou éloignée d’insalubrité ; l'accumulation de ces matières et leur altérabilité produisent non-seulement l'infection du sol, mais celle des puits, quand le terrain est perméable sans être incessamment lavé par les eaux pluviales ou par des eaux pures de sources situées au-dessus de la ville. Débris animaux enfouis dans la terre, matières échappées des fosses d’aisances, urines projetées sur la voie publique, matières organiques qui de nos demeures passent dans le sol, matières condensées à l’état liquide dans les conduites de gaz et qui s’en échappent par les fuites, voilà les éléments d'infection des terrains habités. Si l’on y ajoute l'influence du calcaire poreux pour produire des azotates de potasse, de magnésie et surtout de chaux, on aura les corps qui produiront avec les substances organiques des effets d’insalubrité ou d'infection qui ne se manifesteraient point sans leur intervention. L'œuvre d’assainissement du sol des cités consiste donc à en empêcher l’imprégnation putride, à la restreindre au moins aux plus étroites limites, à détruire incessamment les matières organiques par une combustion lente qui a pour agents l'oxygène atmosphérique et la lumière, à en dissiper une partie par l'assimilation des végétaux; elle ne peut donc s’accomplir que par un ensemble de mesures telles que la relégation des voiries, cimetières, usines insalubres, etc., en aval de la ville, par la largeur des rues et des cours, et surtout par le mouvement de l’eau aérée dans le sol pour y brüler les matières organiques. C'est même là, suivant la remarque de Chevreul (1), l’une des plus heureuses conséquences du drainage, savoir, le renouvellement de l’ean qui détermine toujours l'introduction dans le sol d’une certaine quantité d’air si utile à la végétation, si nécessaire à la combustion lente des débris organiques : le drainage éta-

(1) Bulletin de la Société centrale d'agriculture, 1850 à 1851, 2° série, t, VI, p. 165.

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