PERCEPTA. — MARIAGE ET CÉLIBAT
C'est aux gouvernements d'ailleurs qu'appartient la surveillance sanitaire des peuples, la mission de propager les moyens de préservation et de conservation, tels que la vaccine, les secours publics, etc.; c'est sous leurs mains que sont placés les hôpitaux, les prisons, les établissements industriels, etc., et toutes les mesures qu'ils appliquent au détail comme à l'ensemble de ces institutions donnent lieu à des oscillations dans les chiffres moyens de la moitalité. La levée des milices et les guerres déciment la portion la plus saine et la plus précieuse de la population, celle qui, parvenue au terme de son développement physique, s'apprête à solder la dette qu'elle a contractée envers la société par les soins prodigués à son enfance. Enfin la religion imprime aux esprits, suivant la nature de ses dogmes et le caractère de ses interprètes, un rhyihme paisible ou véliémeiit qui tempère ou précipite les mouvements de la vie. Le baptême et la circoncision suscitent un dan<^er aux nouveau-nés; le carême et les abstinences réduisent les forces reproductives ; les cérémonies religieuses et les apprêts de mort, appliqués aux malades, leur causent une émotion périlleuse, et ont tranché brusquement plus d'une espérance de guérison, etc.
ARTICLE n.
RAPPORTS DES CAUSES MORALES AVEC LA REPRODUCTION DE l'ESPÈCE.
S 1. — Illarlag:e et célibat.
Parvenu à la maturité procréatrice, l'homme est entraîné vers la femme par un instinct presque irrésistible. Tous les ressorts de son organisme semblent alors tendus vers ce but, la crise de l'àme et du corps va croissant : le mariage en est la solution simple et morale, la solution la plus favorable à la société et à l'individu. Si la copulation n'est pas indispensable a l'entretien de la sanlé des individus, elle représente, par rapport a l'espèce, l'unité vivante de deux êtres organiques ; le raariagecrée de plus la vie de famille, c'est-à-dire une association d'êtres qui, malgré les diversités d'à<re[ de sexe, de forces et de tendances, forment un tout harmonieux' lié par l'indissoluble solidarité de l'existence et du bonheur; il sert de fondement et de type à l'organisation de la société. Aussi la loi civile et la loi religieuse l'entourent de leur sanction. Quelle influence exerce-t-il sur la durée de la vie et sur le rhytlmie des (onctions cérébrales ? De quelles garanties a-t-il besoin pour répondre
7A() IIYOILNE l'UUI.IOUE.
au but physiologique de son iiisliluliou? Voilà les questions qu'il présente à l'iiygiène.
En 18:H, sur 32,569,^23 liabitants de la France, on comptait 18,239,576 célibataires, 12,10/i,6'/7 mariés, et 2,22Zt,970 veufs, dont 722, 611 hommes et 2.502,359 femmes. La proportion entre le nombre des mariés et celui des vivants est de 1 :66 à Paris (Mathieu), de 1 : 65 dans les Pays-Bas (Quelelet), de 1 : 71 dans le Wurtemberg (Scliubler), de 1:53 à Londres, de 1:54 en Angleterre, de 1:63 en Suède (Sussmiich), de 1:60 à Breslau (Reiche), de 1 : 55 à Hambourg (Buek). On voit que la proportion des mariages à la population varie dans des limites assez étendues ; ce qui s'explique par la différence des conditions et des rapports civils, par les déterminations irrégulières de l'individualité, et surtout par le degré d'aisance générale des pays. Le mariage consolide la vie au milieu de son cours et prolonge sa durée moyenne; Hufeland et Déparcieux avaient énoncé ce résultat ; Odier, dont les calculs embrassent la période comprise entre 1761 et 1813, a démontré que jusqu'à l'âge le plus avancé, la durée moyenne delà vie des femmes mai iées est plus considérable que celle des femmes non mariées (1). Casper a dressé le tableau suivant, dont les résultats sont analogues à ceux d'un tableau de la mortalité à Amsterdam de iSlh à 1826, publié dans le journal de Henke (2).
Différence en plus en faveur Morts sur 100. des peisuunes mariées.
Hommes
Hommes
Femmes
Femmes
Ages. ,
non m.iiie's.
maries.
non mariées.
mariées.
Hommes.
Femmes
20 à 30 ans.
Hufeland affirme, d'après de nombreuses observations, que pas un seul célibataire n'a passé cent ans ; mais la statistique des centenaires, assure sir Francis Divernois, est loin d'être exacte. Les liens du mariage attachent à la vie, malgré le surcroît de peines et
(1) Bibliothèque britannique, t. LIX. Genève, 1814.
(2) Zeitschrift fur die Staalsarzneykunde, Erlangen, t, XXf, 1831.
PJiBCEPTA. — MÂlUAUE JiT CÉLIBAT. '^^
de soucis qu'eiilniîne cet état. Il résulte des recherclips de M. Fairet que les deux tiers des suicidés sont célibataires. Sur 1,726 femmes aliénés, on a compté 980 célibataires, 291 veuves et seulement 397 femmes mariées; sur 764 hommes aliénés, W2 célibataires, 59 veufs et 201 mariés. Georget, qui rapporte ces résultats, demande si l'on doit en conclure que le célibat prédispose à la folie ; la réponse ne nous paraît pas douteuse. Enfin le mariage contribue à lamoralitéde l'homme, car la statistique criminelle nous montre, sur 100 criminels, 60 célibataires et seulement ZiO liommes mariés ; d'un autre côié, sur 100 crimes contre les personnes, 86 sont commis par des hommes et \U par les femmes, et sur 100 attentats contre les propriétés, 79 appartiennent aux premiers et 21 aux secondes. L'influence habituelle de la femme doit donc incliner l'homme vers la moralité. Il est consolant de voir les résultats inflexibles de la statistique s'ajouter aux considérations de l'ordre religieux et aux exigences de la société, pour nous montrer dans le mariage une école de perfectionnement moral, de modération et de longévité, le préservatif et le correctif des passions qui détruisent la santé, étouffent la conscience, bouleversent l'esprit et précipitent au suicide ou vers la folie.
Sous le rapport médical, il faut considérer dans le mariage : 1" la maturité des organes dont il nécessite l'exercice; 2" la conservation de la santé du mari et de la femme dans les relations étroites qui les unissent pour toujours ; 3° la constitution des enfants qui vont sortir de cette union. Pour fixer les conditions physiques du mariage, les législateurs ont rarement tenu compte des considérations physiologiques. A Sparte , les hommes ne pouvaient se marier qu'après trente-sept ans, parce que la loi voulait avant tout des enfants vigoureux et propres à la pratique des mâles vertus ; chez les Athéniens et chez les Romains des derniers temps de la république, les besoins d'une population nombreuse et le relâchement des mœurs favorisèrent les mariages dès les premières années de la puberté; l'impuissance, la stérilité étaient des motifs de divorce et de répudiation. En Russie, les maîtres marient leurs serfs dès leur puberté et quelquefois avant, parce que la capitation, les corvées, etc., se comptent par ménage. Sous l'empire des idées chrétiennes, le mariage a pris dans notre loi civile le caractère d'un lien indissoluble et sacré; par respect pour la liberté individuelle, le législateur n'exige d'autre condition que celle de l'âge où la puberté est en général déclarée, dix-huit ans pour les hommes, quinze
HYGIÈNE PUHLIQUE.
ans pour les feinines; il n'culmet d'autres empêchements que ceux qm résultent (le la privation du libre arbitre et de la consanguinité. La libéralité des dispositions légales est une raison pour que les familles apportent une grande prudence dans la conclusion de leurs alliances, et pour que tout individu, prêt à contracter mariage, s'examine lui-môme sous le rapport de son aptitude. Les unions trop précoces entraînent des excès, par suite tUt l'empire qu'exercent les nouveaux organes, de la conliance aveugle et de l'espèce de vanité qu'inspire le noviciat de la virilité. Les excès nuisent d'autant plus que la constitution est moins développée; la puberté n'est que le signe initial d'une phase nouvelle de l'organisme; la plénitude de phase, c'est-<à-(lire l'accroissement complet de tous les organes qui président aux phénomènes physiques et moraux, correspond à une époque postérieure à celle que la loi a stipulée pour le mariage, vir)gt et un ans pour les femmes, vingt-cinq ans pour les hommes; d'ailleurs, avant cet âge, on doit craindre l'indifférence, le dégoût, les désordres de toutes espèces qui succèdent à l'épuisement des jouissances, et l'on ne saurait espérer la prévoyance, la raison, la fermeté nécessaire à la conduite des affaires, à la direction des ménages. Quand un fils de maison compromet sa santé dans les excès du plaisir, ses parents lui cherchent un établissement, sans s'informer des suites ordinaires du libertinage, qui sont l'impuissance et la spermatorrhée ; le jeune homme pense luimême en finir avec les pollutions par l'exercice régulier de la fonction, alors que les excitations d'une union récente achèveront de l'énerver... Une jeune fille est atteinte de névrose convulsive; on prescrit le mariage, et la maladie continue ou s'exaspère... Dans les deux cas, il y a une victime et pour toujours; il est donc immoral de considérer le mariage comme un moyen thérapeutique, et puisqu'une loi de fer le rend indissoluble, la raison et l'honnêteté prescrivent de ne point le contracter sans avoir la certitude d'y être propre. Toutefois, parmi les femmes des grandes villes, un grand nombre atteint promptement le degré de force et de volume organique que réclame le mariage; leur genre de vie hâte en elles les besoins physiques et moraux, et s'ils ne sont satisfaits, on les voit perdre leur fraîcheur, leur embonpoint, leur énergie musculaire; une sorte de chlorose lente s'établit chez elles, sans accidents convulsifs, et le mariage seul peut relever leur constitution, près de se détériorer. Reste à vérifier leur aptitude physique à l'accouchement : examen qui nous semble un devoir pour les parents, en
FERCEPTA. — MAUIAGE ET CÉLIBAT. 7a3
attendant qu'il soit prescrit par la loi. Les (lillerents genres et degrés de ditîorn)il6 du bassin exposent, en cas de grossesse, la vie de la mère et de l'enfant, souvent do l'une et de l'auire ensemble; qui ne sait que le diamètre anléro-postérieur du détroit abdominal est fréquemment rétréci jusqu'à rendre l'accoucliement naturel impossible? Quand il y a moins de 3 ponces de longueur, la prudence veut (jue le mariage soit interdit; on cite des femmes qui ont accouché naturellement, quoique leur bassin nVût que '2 pouces et demi de la symphyse des pubis à l'articulation sacro-verlébrale ; mais peut-on compter avec certitude sur la petitesse de l'enfant, sur la souplesse extrême des os de sa tête, sur un relâchement inaccoutumé des symphyses du bassin? Fodéré va jusqu'à défendre le mariage à toute femme dont le bassin n'aurait pas U pouces au diamètre sacro- vertébral du détroit supérieur (1). L'âge avancé des femmes qui conçoivent pour la première fois les expose à Tavortementet aux suites fâcheuses d'un accouchement laborieux.— U est des maladies que le mariage peut aggraver, soit par le spasme et les excitations répétées du coït, soit par les etforts de l'accouchement : telles sont les phlegmasies chroniques, les dégénérescences de tissu avec fièvre hecii(iue, la phthisie pulmonaire dont la grossesse suspend rarement la marche, le cancer de l'utérus, les hernies irréductibles, les anévrysmesdu cœur et des gros vaisseaux, l'aliénation mentale, les affections du cerveau, l'épilepsie, l'hystérie, pour la guérison de laquelle on conseille quelquefois le mariage. Le mariage crée entre les deux époux une solidarité physiologique et morale. Madame de Staël a dit qu'il est l'égoïsme à deux; ajoutons qu'il est aussi la santé ou la maladie à deux. U est impossible que la cohabitation intime et continue d'une personne saine avec une autre qui ne l'est pas soit exempte d'inconvénients et de péril ; il ne s'agit pas ici des affections grossièrement contagieuses, comme la syphilis ; mais beaucoup de maladies, qu'il serait absurde de proclamer contagieuses, se communiquent à la longue dans le mariage. Nous avons connu plus d'un couple détruit par la phihisie pulmonaire, quoique l'un des deux époux lût manifestement à l'abri de tout soupçon de prédisposition acquise ou héréditaire. Ne voit-on pas les jeunes femmes qui se donnent à de vieux maris ardents se
(i) Voyez la discussioD de l'Académie de médecine sur la question de l'avor- Icment provoqué {Bulletin de l'Académie de médecine, Paris, 1852, t. XVII, p. 304, 511).
"^^^ UYMKNK l'UBLigUE.
faner rapiilement ? - La famille et l'État sont également intéressés à ce que les produits des unions contractées sous leurs auspices répondent aux conditions d'une constitution saine et vigouieuso En traitant de l'hérédité (t. I. p. U7 et 153); nous avons signalé les étals morbides qui se transmettent par la génération, les transmutations dont ils sont susceptibles, et les règles que l'hygieui; déduit do la connaissance de ces laits, relativement au mariage. La statistique a récemment démontré l'iniluence du sang chez lo. aveugles de tout âge; elle s'exprime parla proportion de 9,7 sur
100 cas de cécité. Sur llh cas de cécité héréditiiire présentés aux * Quinze-Vingts, celle-ci a été transmise directement des parents aux ' I enfants 68 fois, indirectement entre parents et jusqu'au degré do cousin germain 12 fois, par consanguinité entre frères et sœurs
3^ lois (1). Piirmi les états pathologiques qui contre-indiqnent ]<■ mariage, il faut placer en première ligne les vices congénitaux diconformation, le rachitis, le crétinisme, les scrofules, la phthisie pulmonaire, la folie, l'épilepsie, la syphilis. Les mariages entn; parents impriment un fatal essor aux prédispositions morbides qui relèvent de l'hérédité et exercent une influence détériorante sur les produits. De même que les' plantes alimentaires et textiles dégénèrent par le défaut de renouvellement des semences et de variété des assolements, ainsi la force et la beauté des races animales | sont au prix de leurs croisements. L'homme n'échappe pas à cette
101 qui a trouvé dans Moïse un interprète énergique : on peut lire | dans la Bible la longue série des prohibitions qu'il oppose au ma- | riage jusqu'au troisième degré de parenté. Ces interdit-tions sont ; entrées dans la discipline du christianisme ; mais la loi civile ne les ' a pas reproduites, et comme elle ne laisse dans beaucoup de pays ' à l'autorité ecclésiastique que le soin de consacrer les unions déjà validées au nom de la société, la sagesse des prescriptions d'ordre religieux est en partie éludée. C'est la une des causes actives de la ^décadence physicpieet intellectuelle des populations. Nous avons signalé, d'après M. Ménière, les unions entachées dans quelques vallées isolées de la Suisse, comme une fabrique de crélinisme et d'idiotie ;
à Genève, M.Rilliet(2)signale le nombre relativement considérable des mariages entre parents, ayant pour conséquence : l°cbez quel-
(1) Recherches statistiques sur les causes et les effets de la. cécité, par Dumonl. Paris, 1856.
(2) Union médicale, t. X, n" 63, 2i mai 1856.
PEUCEl'TA. — PROSTITUTIUN. 745
ques enfants, un défaut de vitalité qui les fait périr avant terme ou en bas âge; 2" chez d'autres plus nombreux encore, des maladies du système nerveux, et en première ligne 1 epilepsie et l'idiotie; chez' d'autres en plus petit nombre, la scrofule avec ses suites connues. Suivant M. Rilliet, l'abaissement de la force vitale par suite de ces unions regrettables donne lieu à une série logique d'accidents : l" absence de conception, 2° retard dans la conception , 3" conception imparfaite (fausse couche); k" produits incomplets (monstruosités); 5° produits dont la constitution physique et morale est imparfaite; 6" produits plus spécialement exposés aux maladies du système nerveux, savoir, par ordre de fréquence, à l'épilepsie, à l'imbécillité ou idiotie, à la surdi-mutilé, à la paralysie, aux maladies cérébrales diverses, 7° produits lymphatiques et prédisposés aux maladies qui relèvent dé la diaihèse scrofulo-tuberculeuse , 8° produits qui meurent en bas âge et dans une proportion plus forte que les enfants nés sous d'autres conditions, 9° produits qui, Is'ils Iranchissent la première enfance, sont moins aptes que d'autres à résister à la maladie et à la mort II peut arriver, mais très rarement, que tous les enfants d'une même famille échappent à l'action de la consanguinité ou que dans une même famille les uns sont frappés et les autres épargnés. Presque jamais on n'(jbsprve chez les enfants des mêmes parents les mêmes altérations morbides; l'un est idiot, l'autre meurt prématurément, un troisième est seulement retardé. Quand une génération entière est indemne, on doit craindre la manifestation du mal dans la seconde génération. Quant aux dispositions plus ou moins évidentes h certaines phlegmasies, aux affections rhumatismales, goutteuses, calculeuses, à l'apoplexie, à l'hypochondrie, à l'hystérie, etc., elles attachent des chances défavorables à la fonction procréatrice des personnes qui en sont douées. Néanmoins la transmission de ces dispositions n'estpas un fait assez commun pour qu'il faille en tenir compte; l'art possède d'ailleurs les moyens de prévenir ou de guérir la plupart de ces maladies.
S 2. — Prostitution.
La prostitution existe; il faut donc l'étudier sous le rapport de ses causes et de ses effets sur la santé publique. Nous verrons ensuite quelles mesures de prophylaxie peqvent lui être appliquées.
HYGIENE IMIIU.IQUE.
Parent-DuchAtelet (1) a fait le relevé des causes déter la prustilulion sur 5,183 filles :
minantes de
Excès de misère, dénûment absolu par suite de paresse ou par d'autres
motifs
Concubines délaissées
Perle de parents, expulsion de ta maison paternelle, abandon complet. . Amenées à Paris et abandonnées par leurs amants, militaires, étudiants
ou commis
Domestiques séduites et chassées par leurs maîtres 9gj
Venues de province à Paris pour s'y cacher et y chercher des ressources . 280 Pour soutenir des parents pauvres ou infirmes (toutes nées à Paris, . . 37 Aînées de famille, pour soutenir leurs frères et sœurs, leurs neveux et
nièces (toutes nées à Paris) 29
Femmes veuves, pour soutenir leur famille (toutes nées à Paris). ... 23
Total 5183 !
Sur ce nombre, 1,988 sont nées à Paris, 1,389 dans les chefslieux desdéparlements, 652 dans les sous-préfeclures, 936 dans les j campa{?nes, 218 dans les pays étrangers. Ce ne sont ni les classes ' les plus infimes ni les classes les plus élevées qui fournissent le plus j de prostituées, mais celles des ouvrières travaillant en boutique, surtout des ouvrières à la journée et sans demeure fixe. Les professions que les prostituées exerçaient au moment de leur inscription à la police étaient les suivantes, sur 3,120 d'entre elles :
Couturières, lingères modistes et
autres états analogues 1559
Marchandes de légumes, de fleurs
et de fruits.. 859
Tisseuses et états analogues. . . . 285
Chapelières et états analogues. . 283
Bijoutières et états analogues. ... 98
Artistes 23
Établies en boutiques 7
Sages-femmes 3
Rentières 3
On voit par ce tableau, dit Parent, que la plupart des prostituées sortent des ateliers, ces foyers de corruption dont on doit déplorer ( les funestes efiets, tout en admirant les produits qu'ils fournissent. ; Sur /i,850 prostituées, 622 étaient enfants naturels : ce résultat concourt à démontrer l'hérédité du libertinage, ainsi que l'influence de l'abandon. Leur nombre s'est progressivement élevé avec celui de la population. Avant 1830, on comptait à Paris 2,800 prostituées exerçant publiquement leur métier; en décembre 1831, 3,517; de
(1) De la prostitution dans la ville de Paris, 3' édit. Paris, 1857, t. I, p. 108,
PERCEPTA. — PKOSTITDTION. 7ù7
1832 à 18/jl, il est monté à 3,906; le 1" janvier 1863. il était de 5,826. En 1851, il existait en France 16,239 filles publiques.
Les excès du libertinage pèsent plus sur l'homme que sur la "emme; les maladies qui en résultent ont pour caractères distincils la chronicité et souvent l'altération profonde des liquides et des olides. Telles sont les phlegmasies li-ntes des voies digestives, la îonsomplion dorsale, décrite par Hippncrate comme étant la malalit; des libertins et des jeunes mariés, les. lésions du cœur aujouri'hui si communes, la nombreuse série des alît ctions cérébrales, les nahidies de l'appareil génilo-urinaire. Chez les femmes, les troubles le la menstruation, les pertes abondantes dans les premiers temps le leur métier, el qui sont si bien liées à l'exercice de ce métier |u'elles s'arrêtent durant leur séjour dans les prisons ou les hôpiaiix, les abcès dans l'épaisseur des gramies lèvres, dans la cloison ,ecto-vagir)aIe souvent perforée au voisinage du sphincter soit par les fistules consécutives à ces abcès, soil par des chiincres négligés, les tumeurs occupant les grandes lèvres et prenant naissance auour de la glande vulvo-vaginale ou dans les conduits excréteurs ; outesles lésions utérinesquisont sous la dépendance delà syphilis, a stérilité, ou, si l'aptitude à la fécondation se conserve, la tendance lUx avortemenis (Parent-Duchàtelet, Serres). Leurs organes géniaux n'olî.-ent point de traces particulières de leurs excès habituels, ;t quant à leur dispo>ition plus marquée aux maladies cancéreuses le l'utérus, celte opinion adoptée par Lisfranc ne s'appuie pas sur les faits bien démontrés. La gale et la syphilis sont, en réalité, les iffections les plus ordinaires des prostituées. Chez les hommes, ces leux mêmes fléaux, le satyriasis et l'impuissance. Chez les deux iexes, l'incontinence d'urine, la cystite et la néphrite. Le libertilage ne se borne pas à corrompre les sources de la procréation, il diminue la valeur de ses produits, frappe d'une mortalité plus grande les enfants au sein de leur mère et après leur naissance; il augmente dans chaque population le chiffre des malades, c'est-àlire le chiffre des non-valeurs et des dépenses publiques. De ISOd i 1862, les hôpitaux civils de Paris ont reçu 129,809 vénériens. Le chiffre des admissions annuelles s'est élevé progressivement : il îtait en 1806 de 2,212 ; en 1862, il a été de 5,059. Le nombre des véiiériens traités au Val de Grâce a moins varié jusqu'à l'époque où les travaux des fortifications de Paris ont employé un plus grand nombre de militaire.s. En 1815, le Val-de-Grâce a reçu 1,951 vénériens, et, en 1839, 1,086 ; ce chiffre s'est élevé jusqu'en 1842, où
llYMÈNE PUULIQUE.
il a élé de 2,798. Le mininium correspond à l'année 1823, époque de la guerre d'Espaj^ne, où les {j;arnisons de l'intérieur ont été réduites. Pendant l'espace de vingt ans (de 1814 à \S'6U), les seuU vénériens des liôpilaux civils de Paris ont occasionné une dépense de Zi,9ZiO,226 francs, la durée moyenne de leur traitement ayiintété de 57 jours, 59, et le prix moyen de la journée 1 franc 38, U. De 1812 à 1822, il y a eu à Paris 20,626 prostituées infectées de syphilis; et, si l'on excepte les deux années d'invasion d(!l812à 1824, le nombre de ces filles malades a été proportionnellement plus considérable de 1824 à 1832 que de 1812 a 1824. Le relevé des consultations gratuites à l'hôpital du Midi donne, pour l'année 1829, le chiffre 3,145, et pour 1842 celui de 7,648, c'est-à-dire plus du double. Le libertinage porte une atteinte profonde au i-ystème nerveux ; l'affaiblissement ou les aberrations de l'ouïe et de la vue, la chorée, l'épilepsie, les convulsions, la folie, l'imbécillilé, la mélancolie, le suicide, en sont les inévitables conséquences. Les relevés dressés avec le plus grand soin par Esquirol démontrent que les prostituées foui-nissent à la Salpètrièie le vingtième du nombre des folles : sur 8,272 aliénés que Bicélre et la Salpêtrière ont reçus de 1825 à 1833, 59 étaient tombés dans cet état par suite d'onanisme, 216 par inconduite et libertinage, 51 par suite de maladies syphilitiques. Veut-on connaître l'influence quele libertinageexerce sur la crin)inalité? Sur 8,276 femmes accusées de crimes, depuis 1835 jusqu'à 1841 inclus, on a trouvé que 24 sur 100 de* ces malheureuses avaient eu des enfants naturels ou avaient vécu; en concubinage. En faisant entrer dans ce calcul les fdles qui ont . été poussées à l'infanticide par une première faute, on constatequ'ut) tiers environ des femmes accusées avaient violé les lois delà pudeur antérieurement aux poursuites de la justice. De 1836 à 1840, sur 39.424 accusées, 911 étaient enfants naturels ; sur 100 in- ■ dividus enfermés à Sainte - Pélagie pour délits correctionnels, 79 vivaient en concubinage ; sur 100 commis de magasin emprisonnés pour abus de confiance, vol, escroquerie, etc., 75 devaient leur condamnation aux dépenses qu'avaient entraînées leurs liaisons avec les femmes.
A différentes époques on a tenté de restreindre, de comprimer, d'étouffer la prostitution ; mais sous la pression des .sévérités de la police extérieure, elle s'est propagée par les voies clandestines, elle s'est infiltrée dans la portion jusqu'alors saine de la population , comme un liquide comprimé dans un vase clos, elle a suinté par
IM-llCEPTA. — PROSTITUTION. '^'^^
Hes porosités, ne pouvant jaillir par un orifice libre dont l'écoulement peut être calculé et réglé ; aussi les essais de rigorisme n on jamais été de longue durée, et les recherches de Parent-Dachatelet ont bien établi la nécessité d'épargner aux filles publiques les mesures flétrissantes ou vexatoires ; l'autorité devant se borner a prévenir le scandale et à protéger la santé publique. Là où l u.tervenlion du pouvoir répressif est au moins impuissante, il semble que la religion ait une tâche plus facile ; ses efforts n'ont pas manqué pour tirer les prostituées de leur misérable condition; elle leur a ouvert des asiles où les moyens de travail et d'instruction sont mis à leur portée ; mais les épreuves qu'on leur impose sont longues et rudes, le's tentations faciles, les rechutes fréquentes. Parent-Duchâlelet a vu finiilement que l'on ne peut compter que sur le repentir de celles à qui l'âge, les maladies ou la perte de toute beauté ne laissent plus d'autre parti à prendre: il a vu que nonobstant les saintes entreprises d'une charité spéciale, les filles inscrites à la police demeurent dans les mêmes proportions, relativement à la population, aux garnisons, etc., à moins qu'une recrudescence de puritanisme officiel ne diminue momentanément le nombre des inscriptions ; alors la prostitution rentre dans les interstices de la société et l'infecte profondément au lieu de fermenter à sa surface. La conclusion de Parent-Ducliàtelet, dont le caractère si pur a reçu d'universels hommages, est (luela prostitution sous toutes ses formes et avec toutes ses nuances, est un fait nécessaire. Puisque la religion ni la société n'ont pu maîtriser encore les besoins, les passions, les délires passagers d'un certain genre, il faut ouvrir à cette vapeur délétère une soupape de sûreté ; shion, elle arriverait à un degré de tension qui rendrait les explosions inévitables; ou elle prendrait une autre direction, plus funeste encore pour la moralité publique. A la faveur d'une protection qui paraît scandaleuse, mais qui tourne en définitive à l'avantage de la société, la police s'est emparée à Paris et dans la plupart des villes de tout ce qui concerne les prostituées; elle les assujettit à des explorations périodiques, séquestre les malades, punit les violations de la règle qu'elle impose aux diverses catégories de cette difficile population, etc. Là se borne son rôle ; c'est aux gouvernements et aux organes éclairés de la religion à "faire le reste; il est prouvé maintenant que ce n'est point la fougue du tempérament qui précipite les femmes dans la prostitution ; elles y sont amenées par le besoin, par la paresse, par l'abandon, par les conséquences d'une
première faute, par rimprévoyMnce et le goûl des paruros etc Amél iorez l'éducalion domestique des femmes des classes moyennes et inférieures, prolongez jusque sur leur jeunesse la tutelle de l'autorité maternelle, inspirez-leur les vertus de famille et préparez-les par une instruction convenable à devenir à leur tour les guides de leurs enfants, préservez leur pureté dans les ateliers et dans les fabriques par une surveillance régulière, imposez silence aux doctrines d'émancipation féminine et de promiscuité qui bourdonnent à leurs oreilles, protégez le travail de leurs mains et fidtes qu'il devienne possible à une femme de vivre du produit de ses labeurs quotidiens : ces mesures diminueront la prostitution, quoiqu'elles ne promettent un remède qu'à des causes peut-être secondaires. Le concubinage, qui est en quelque sorte un état normal parmi les classes ouvrières, est l'une des sources b s plus actives de la prostitution; il est difficile, mais non impossible de la réduire. La société charitable de Saint-François-Kégis s'est proposé ce but ; depuis 1826, époque de sa fondation £i Paris, jusqu' au 1" janvier elle a fait légitimer 9,877 unions désavouées par la morale, et a ainsi cherché à ramener dans la voie des bonnes mœurs 19,75^i individus; M. Descuret évalue à 8,000 le nombre des enfants naturels qui, pendant ce même espace de temps, ont reçu le bienfait de la légitimation.
L'extirpation de cette lèpre de nos temps qu'on appelle la syphylis, n'est pas au dessus du pouvoir des Etats. La séquestration et les léproseries ont fait justice du fléau de la lèpre ancienne; !a peste estl'objetd'un vaste et dispendieux appareil de préservaiion; tous les gouvernements font des sacrifices pour étouffer les germes delà variole : or, la syphilis fait plus de mal que toutes ces maladies ensemble. Elle détériore sourdement les générations ; sa contagion est plus évidente que celle de la peste : pourquoi ne lui oppose-t on pas dans tous les pays les mômes barrières, les mêmes moyens d'extinction? Telle est l'espèce humaine; la foudre des. épidémies insolites qui passent sur sa tête comme le nuage électrique, l'étourdit et la frappe de terreur; elle s'évertue inutilement à en prévenir le retour, tandis qu'elle se familiarise avec les pestes lentes et continues qu'elle porte dans son flanc, et dont elle subit le ravage héréditaire avec la même patience que la succession des phénomènes météoriques. A Paris et dans (|uel<|ues grandes villes, les vénériens des deux sexes obtiennent dans des établissenients spéciaux les soins qui leur sont nécessaires ; il n'en est pas de même
IPERCEPTA. — PROSTITUTION. 751 dans les autres villes et localités ; là une sorte de réprobation poursuit encore ceux qui ont commis le péché de la chair ; les règlements des administrations hospitalières gardent la trace des ri- I gueurs que l'exaltation des principes de chasteté chrétienne suggé- ; rait dans le moyen âge contre les individus atteints de maladies honteuses; plusieurs des corporations religieuses qui desservent les hôpitaux conservent la tradition d'une sainte horreur pour ce genre d'affection ; beaucoup d'administrateurs s'imaginent que la crainte du mal physique sert de frein à la débauche. Dans ces villes, on fait peu pour empêcher la propagation de la syphilis ; on laisse les filles infectées se traiter à domicile, ou bien on les expulse sans pitié du territoire de la commune ou du département, comme si dans l'un ou l'autre cas elles cessaient un seul jour de répandre la contagion. Quand des règlements absolus ne s'opposent point à ce (]ue ces maladies soient traitées dans les hôpitaux, on n'y reçoit que des vénériens de la localité ; de pauvres ouvriers sont forcés de se traîner sur les routes, d'aller porter leur honte dans leurs foyers domestiques, ou de s'exposer, par la continuation de leurs travaux, a des accidents consécutifs qui ont souvent pour effet de les rendre impotents, et de les faire retomber à la charge de la société. Il est telle garnison en France qui, abonnée à l'hôpital civil de l'endroit pour le traitement de ses fiévreux et de ses blessés, n'y peut faire admettre ses vénériens qu'elle est forcée d'évacuer dispendieu- I sèment sur l'hôpital militaire le plus rapproché. Les moyens de préservation, de séquestration et de traitement des maladies vénériennes doivent être organisés d'une manière uniforme sur toute l'étendue de la France, et, s'il se peut, de l'Europe, non livrés au caprice des administrations locales et à la merci des préventions d'un autre temps; c'est un vœu dont l'exécution, facile dans ce I pays d'énergique centralisation, ferait époque dans les annales de l'hygiène publique de l'humanité.
Quehiues résultais déjà obtenus indiquent le bien immense qu'il est possible de réaliser dans cette voie de prophylaxie publique. La seule création du dispensaire de Paris, où toutes les I filles inscrites sont visitées périodiquement par les mêmes médei cins, a abaissé notablement le chiffre des femmes infectées : il était ; de 1 sur 9 filles avant l'enquête de Parent-Duchàlelet : il était desi cendu à 1 sur 16, au moment où ce médecin écrivait son célèbre I ouvrage. Par un ensemble de mesures appliquées en 1842 a l'armée belge, M. VIeininckK, inspecteur général de son service de santé, a
"^^^ HYGIÈNE l'Um.lOUE,
lait tomber la proportion (|,;s vénériens à 1 sur 190, tandis que à la même époque, les garnisons de Su asbourg et de Lvon comptaient 1 venonen sur 33 soldats et 1 sur /lO. Un ensemble de dispositions concertées, en 18'i2, entre le ministre de l'intérieur et celui dé la guerre, et dont l'exécution incombe partiellement aux autorités militaires et civiles, a produit dans l'armée française une notable diminution du nombre des vénériens; les principales consistent dans le traitement immédiat, à l'infirmerie régimentaire et à l'hôpital, de toutes maladies sypbilitiques dés leur début, dans l'obligation imposée aux soldats de faire connaître la femme qui les a infectés, dans la reclierclie immédiate de celte femme pour être soumise à son tour et d'office aux soins de l'art, et pour être inscrite dans les registres de la police, si elle appartient à une catégorie de prostitution clandestine, dans la visite hebdomadaire des tilles inscrites à l'aide du spéculum en présence et sous le contrôle d'un médecin militaire, dans la création de dispensaires partout où ils manquent, etc. Là oij ces mesures ont reçu une exécution complète, elles ont produit d'excellents résultats; mallicureusement elles sont éludées, négligées dans beaucoup de localités. Les causes les plus constantes de la persistance et de l'extension de la syphili? dans les villes de garnison sont : 1" l'omission des inscriptions a faire ; 2" l'insuffisance des explorations confiées à des médecins civils qui écartent souvent le contrôle ou le concours de leurs confrères de l'armée ; 3° surtout l'absence d'une direction du service de santé militaire au chef lieu de chaque division territoriale.
M. Lagneau fds , dans une série de mémoires (1), a fait les recherches les plus complètes, depuis le xiv" siècle jusqu'à nos jours, sur les moyens proposés pour réprimer ou pour prévenir la contagion syphilitique; la discussion approfondie à laquelle il les a soumis l'a conduit aux conclusions suivantes, dont toutes, il le reconnaît lui-même, ne sont pas également faciles à mettre en pratique, et où n'entre pas, est-il besoin de le dire, l'immorale et maléficiante industrie de la syphilisation ; nous les discuterons en les énuraéraiit, sauf quelques-unes que nous omettons comme impossibles.
(1) Voyez Annales d'hygiène et de médecine légale, t. IV et t. V de la 2' série, 1855-185G.
P£l\r.EPTA. — PUOSTITUTION.