PERCEPTA. — ÉDUCATION ET MOEURS
procédés de l'éducation publique et les circonstances de la vie collective des jeunes générations dans les établissements où ils la reçoivent, constituent un ensemble de causes qui agissent profondément sur leur santé, et partant sur la vie moyenne des carrières qui se recrutent annuellement dans leurs rangs. La masturbation est endémique dans les collèges; les élèves y arrivent, au terme de leurs études, exténués par l'inaction et par de pernicieuses habitudes. Les contentions d'esprit trop prolongées et l'insuffisance des exercices corporels sont d'autant plus funestes, que les élèves sont plus jeunes, et ont par conséquent un plus grand besoin de mouvement et de variété. Plus tard, quand le sens génital s'éveille en eux et devient le foyer d'une vie nouvelle, l'activité musculaire peut seule amortir la susceptibilité des organes qui viennent d'éclore, dissiper dans la nutrition générale les matériaux qu'ils appellent, rendre le . sommeil facile, profond, réparateur. Or, cette large indication de l'hygiène juvénile est-elle remplie par quelques instants de récréation, par quelques jeux abandonnés au caprice, par quelques promenades monotones et sans but? Que l'on calcule le temps accordé au développement des forces physiques ; il ne représente pas le tiers de la journée du collège; en revanche, force travaux d'esprit ; les sciences et les lettres s'accumulent dans ces jeunes cervelles que l'on sollicite à une production précoce et fiévreuse ; et l'on oublie que la vigueur de la constitution est la condition première des succès de l'intelligence. Si donc on venait à démontrer par la statistique que la proportion des maladies et des décès est plus forte parmi la jeunesse des établissements universitaires que parmi celle des champs et des fabriques, on n'en pourrait inférer rien de contraire à l'influence de l'éducation considérée en elle-même : les résultats n'accuseraient que ja marche adoptée dans le système des études publiques; ils ne prouveraient nullement que l'instruction commencée en temps opportun, dispensée avec mesure, combinée avec l'exercice musculaire, entrave l'évolution de l'organisme, et lui suscite des dangers particuliers. Tout indique, au contraire, qu'une excitation convenable de l'encéphale complète la somme d'influences nécessaires à la régularité du développement et à la plénitude de vie à laquelle l'organisme tend comme l'âme vers l'idéal. Mais aux deux extrémités de l'échelle sociale se déroule un spectacle également déplorable. L'enfant du peuple, soumis à la loi du travail presque au sortir du berceau, perd jusqu'au loisir de penser; l'enfant des classes aisées est mis en serre chaude d'inr
structiori, sans qu'on lui laisse le temps d'exercer son corps. Il faut au premier assez de repos pour cultiver sou intelligence; au second assez de fatigue pour développer ses organes et dépenser tous les matériaux qu'une alimentation abondante lui fournit. La masturbation n'a guère sévi dans l'antiquilé ; les rapports sexuels ne rencontraient point d'obstacle ni dans l'opinion ni dans les maladies contagieuses; l'existence de l'esclavage les favorisait; d'un autre côté, la force, l'adresse, la beauté plastique étaient l'objet d'un culte. Ce vice hypocrite semble appartenir aux sociétés modernes ; le plus dangereux de tous, parce qu'il n'exige point de complice ni même de virilité parfaite, parce qu'il dérobe ses manœuvres et trompe la surveillance; il imprime aux organes sexuels, aux idées génésiques, des modifications qui perpétuent les pertes séminales; passion solitaire et concentrée, il pousse au mensonge, à la dissimulation ; il communique au caractère je ne sais quoi de sauvage, de haineux ; il flétrit le moral d'un cachet indélébile de profond i égoïsrae. Ces turpitudes cachées, ajoute Lallemand, auquel nous empruntons ces considérations, sont donc plus dangereuses que les | débordements scandaleux des anciens. Si elles devaient s'accroître ! encore dans la même progression , elles menaceraient l'avenir des sociétés modernes.
Le problème de l'éducation, c'est la balance des forces physiques et des facultés intellectuelles; elle ne peut s'obtenir qu'à l'aide d'une gymnastique obligatoire, variée, adaptée à chaque âge, entremêlée par intervalles égaux aux exercices de l'intelligence, honorée et récompensée dans les concours annuels à l'égal des études lilté* ' raires. Depuis l'invention des armes à feu ,"on a trop méconnu les effets puissants d'un exercice régulier, habituel, énergique ; les occupations variées, la fatigue du corps, la culture de l'intelligence, | des principes moraux et religieux, une surveillance assidue, tels • sont les moyens qu'il faut opposer à l'onanisme dans les établissements publics ; ils sont surtout nécessaires dans ceux de l'autre sexe, car les maisons orthopédiques nous présentent les jeunes demoiselles dans la proportion des cinq sixièmes. Nous rangeons parmi les moyens préservatifs la culture de l'intelligence, car il est absurde d'accuser, comme on l'a fait, la civilisation du vice de l'onanisme : quelle plus sûre garantie contre des penchants honteux que le développement des plus nobles facul és de l'homme! Qu'y a-t-il de commun entre la civilisation et l'onanisme qui tue l'esprit, la mémoire, le jugement? Ne sait-on pas que les pluseffré-
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liés masturbatPiirs se trouvent parmi les idiots de naissance, les crétins, les hydrocéphales qui atteignent la puberté? On a reproché aussi à la civilisation d'avoir engendré la prosti- I tution, cet ulcère des cités populeuses. Remarquons d'abord que I sur 6,670 filles nées et élevées à Paris, 2,332 ne savaient pas signer; 1,780 signaient fort mal ; 110 avaient une belle écriture ; la capacité de 2Zj8 n'a pas été constatée. Soit que l'on remonte à l'origine des sociétés, soit que l'on considère sur l'étendue du globe les peuples qui expriment les différents degrés de la civilisation, on reste convaincu que les rapports sexuels ont acquis une importance proportionnelle à la mesure des lumières et de l'aisance publiques, et que la prostitution est d'autant plus facile, plus générale, que l'on se rapproche plus de l'état de nature. N'était-elle pas adorée chez les Grecs, sous le nom à' Aphrodite- Pandemos, et chez les Romains, 1 sous celui de Venus Vulgivaga^ Venus Meretrix , etc. ? Chez les premiers, les courtisanes l'emportaient par leur éducation sur les femmes légitimes élevées et renfermées dans le gynécée. Celles-ci pouvaient être répudiées sans droit de réciprocité. A Babylone, toute femme devait se prostituer une fois au moins par an, en l'honneur de la grande déesse Mylitla. Ces cyniques institutions semblent elle-mèmes un reflet des fêtes du sivaïsme hindou. Que d'idylles n'a-t on pas chantées à l'éloge des Messalines sauvages de rOcéanie : filles naïves, dit-on, qui se livrent sans intérêt ! Nous savons aujourd'hui que la prostitution leur est lucre et métier; elle est d'ailleurs sans entraves et sans mystère. En Abyssinie, le mari offre sa femme au voyageur; dans l'Amérique du Nord, les filles des tribus de peaux rouges font fête aux trappeurs qui arrivent avec des pacotilles de colliers, de verroteries, etc. L'Orient, outre ses filles inscrites sur les registres du cadi, a ses aimées, ses bayadères. Chaque musulman possède un lupanar domestique qu'on appelle harem ; la vente des femmes est l'odieuse conséquence de ces mœurs. Dans notre société, la pureté des femmes est en raison directe de leur instruction et de leur aisance ; l'ignorance et la grossièreté habitent les lupanars ; l'élégance, le talent, l'esprit qui charmaient les anciens auprès des courtisanes, sont l'apanage des salons. A mesure que la civilisation a fait des progrès, la courtisane a perdu, la femme légitime a gagné. La promiscuité qui a été prêchée de nos jours au nom du progrès social, marque le plus bas échelon de la dégradation des femmes; elle en fait une matière commune à l'usage de tous ; séparées de cette masçe et constituées en indivi-
'^^^ HYGIÈNE PUBLIQUL'.
(lualitt^s (lislinctes sous le nom d'ôpouses, elles sont traitées chez les tribus sauvages en esclaves, presque en bêtes de somtne ; leur .asservissement s'adoucit, sans disparaître, parmi les groupes de nations intermédiaires entre l'état sauvage et celui de civilisation avancée ; enfin dans les pays où l'aisance et les lumières ont atteint leur niveau le plus élevé, il n'existe plus aucune inégalité entre les deux sexes, et la quantité d'influence sociale des femmes ne dépend plus que du développement de leur raison, de leur intelligence du devoir, de leur aptitude aux sacrifices qu'exige la sainte mission d'épouse et de mère.
La vie moyenne s'accroît avec l'instruction ; c'est ce que démontrent les tableaux suivants, dressés par M. Bertillon (1) :
Les dix déparlements les plus ignorants.
Noms.
Sachant lire el écrire, sur 100 bubitauts.
Allier 19
Haute -Vienne. 22
Indre 23
Corrèze 23
Cher 26
Finistère 29
Nièvre 29
Dordogne 29
Côtes-du-Nord. 31
Morbihan 32
Moyenne.... 26
Vie
moyenne
Les dix départements les plus instruits
Sachant lire et e'crire.
Vie
Noms. sur 100 babilaats. moyenne.
Haute-Marne. ,
Doubs
Meuse
Jura. . i
Vosges
Haute-Saône .
Meurthe
Côte-d'Or
Ardennes. . . . .
Moselle ,
Moyenne . .
Les dix départements où la vie moyenne est la plus longue.
Sachant Vie lire et écrire.
Noms. moyenne. sur 100.
Orne 49,7 60,0
Calvados 48,8 76,0
Eure 48,6 63,0
Lot-et-Garonne . 48,2 45,0
Gers 46,0 50,0
Aube 43,5 78,0
Charente 42,3 46,0
Sarthe 42,5 47,0
Manche 42,6 75,0
Indre-el-Loire . . 42,0 35,0
Moyenne 46,0 57,5
lire et tcriip, sur 100.
Les dix départements où la vie moyenne est la plus courte.
Sachant
Vie
Noms. moyenne
Pyrénées -Orient. 27,5
Finistère 27,7
Cher ,
Haute- Vienne.
Gard
Vaucluse 29,5
Ardèche 29,7
Nièvre 30,0
Indre 30,8
Corrèze 30,8
Moyenne 29,0
46 ans de vie moyenne : 57,5 sur 100 adultes savent lire et écrire. 29 ans de vie moyenne : 37,5 sur 100 adultes savent lire et écrire.
(l) Union médicale, t. X, p. 246.
PERCEPTA. — FOLIii, SUICIDE ET CRIMINALITÉ. 759
La civilisation, à mesure qu'elle change nos conditions d'existence, doit changer aussi le nombre ou au moins les rapports de nos maladies; ce qui importe à la société, ajoute M. Bertillon, pour juger la valeur de ces modifications au point de vue de l'hygiène, c'est que la vie humaine, dans son ensemble, ne soit pas diminuée. On vient de voir, au contraire, qu'elle en est augmentée. Ce résultat a son éloquence.
§ 2. — Folle , suicide et cplmlnallté.
La folie est-elle en proportion de la culture intellectuelle et morale? M. Esquirol a dit il y a plus de vingt ans (1) : « Les vices de la société augmentent le nombre des pauvres et des criminels ; les progrès de la civilisation multiplient les fous. » La statistique a sanctionné celte opinion.
Aliénés dans Rapport des fous
Villes. Populations, les établissements, à la population.