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Londres et Paris, les deux métropoles de la civilisation, présentent le maximum d'aliénés. Si l'on compare le chiffre total des aliénés à la population générale des pays, on arrive aux mêmes résultats :
Pays.
Haliitants.
Aliénés. Rapports.
États de New-York.
Provinces Rhénanes.
(1) Annales d'hygiène, 1830, t. IV, p. 332.
(2) Sans la Sardaigne, Massa-Carrara, la Sicile.
IIYMÈNK PUULIQUF.
Ainsi, les pays qui sont à la léte de la civilisation, l'Etat de New- York, l'Angleterre et la France, sont aussi ceux qui ont le plus de fous; l'Espagne est au bas de l'échelle et suit de près l'Italie, avec laquelle (>llfi a tant de rapports poliliques et moraux; l'Italie ellemême se partage en deux grandes zones qui diffèrent par le degré de leur civilisation : celle du Midi n'a qu'un fou sur 7,55^ habitants; tandis que l'Italie septentrionale, plus éclairée, en compte 1 sur 539. Quant à l'Écosse et à la Norwége, leur rang dans celte statistique tient à ce que l'on a compris, dans la somme de leurs aliénés , le nombre très considérable d'idiots que ces pays renferment ; on sait que cette lésion congénitale de l'intellect dépend des circonstances de localité. Concluons donc, avec M. Brierre de Boismont (1), que la fréquence de l'aliénation et la diversité de ses formes sont en raison directe du degré de civilisation des peuples. Le chiffre de la population n'a point une influence immédiate sur la production de la folie, car de grandes capitales, des nations importantes par le nombre, ne présentent qu'une faible proportion d'aliénés ; le chiffre de ces derniers croît avec le développement des facultés intellectuelles, des passions, de l'industrie, de la richesse, de la misère, chez les peuples civilisés. La folie est due surtout aux causes morales. D'après Casper, sur 1,631 cas reçus à la Salpêtrière, on en compte 919 pour causes morales et 712 pour causes physiques. Déjà Pinel avait constaté, en 1807, que dans le même espace de temps 464 malades avaient perdu la raison pour causes morales, et 219 pour causes physiques. La folie est moins fréquente dans les campagnes que dans les villes, qui servent de théâtre aux passions énergiques et aux efforts variés de l'intelligence. L'état moral de chaque nation se réfléchit jusque dans les formes de l'aliénation mentale; car elle n'anéantit ni le caractère ni les préjugés nationaux; à l'hôpital du Caire, un aliéné musulman, tourmenté par la faim demanda à Madden (2) un morceau de pain, et après l'avoir reçu, lui cracha au visage. En France, la vanité, l'orgueil, l'ambition, le besoin des jouissances, le scepticisme et l'amour, le sentiment de la personnalité, l'inconstance et la mobilité des idées , tous ces traits distinctifs de la race gauloise, d'après Amédée Thierry, entrent encore dans l'étiologie morale de la folie. Chaque siècle, chaque époque engendre quelque idée dominante, quelque passion, quelque
(1) Annales d'hygiène, t. XXI, p. 259.
(2) Travcls in Turhey, etc. Londres, 1829.
PEllClil'lA. — FOLIE, SUICIDE ET CRIMINALITÉ. 761
préjugé, quelque extravagance qui détermine une commotion morbide dans l'esprit de cette multitude d'êtres faibles, que M. Brierre de Boismont appelle la matière première de l'aliénation mentale. La démonomanie, dès les premiers siècles du christianisme, au temps des trouvères et des chevaliers; l'érotomanie, dont Boland et le roi Arthur sont deux types fameux ; la cliorée épidémique du moyen âge; le tarentisme qui commence aussi au xv" siècle; la croyance à la magie, qui, de 148ù jusqu'à llh9, a jeté des milliers de victimes dans les flammes des bûchers, etc., nous montrent la série néfaste des aberrations de l'esprit humain. Les révolutions, les catastrophes font aussi monter le chiffre des aliénations. De 4831 à 1833, les admissions à Bicétre et à la Salpêtrière ont donné, sur les années précédentes, un excédant d'un sixième. M. Desportes attribue cette augmentation à l'influence de la révolution et du choléra. On retrouve ainsi, jusque dans les maisons de fous, le contre-coup des événements politiques, du choc des passions, des luttes ardentes de l'esprit, des fluctuations de l'industrie, etc. Au demeurant , que déduirons-nous des faits qui précèdent? La culture des intelligences a-t-elle pour conséquence l'accroissement des aliénés? Il nous semble que dans la discussion de celte question, on n'a pas tenu assez compte de la qualité de cette culture , et l'on aurait tort de conclure, nous ne disons pas en faveur de l'ignorance, mais contre l'excès de la civilisation : celleci n'est point trop avancée. Pour le plus grand nombre, hélas ! c'est à peine qu'elle commence : mais elle est souvent déviée, sophistiquée, mal comprise, mal appliquée ; ce sont les méthodes vicieuses d'éducation publique, les habitudes et les goûts contractés dans les écoles, l'exaltation laborieuse des intelligences médiocres, les suggestions de la convoitise et de l'ambition, l'éveil des passions au contact d'une littérature malsaine, etc., qui multiplient les cas d'aliénation dans nos sociétés; l'instruction régulière, graduelle, dirigée vers un but convenable, assaisonnée de bon sens pratique, appuyée sur la religion, combinée avec les moyens de perfectionnement physique; cette instruction-là prépare, développe, fortifie tout à la fois la santé de l'esprit et celle du corps. On impute d'ailleurs à la civilisation les effets des catastrophes politiques, commerciales, industrielles; comme si le déplacement brusque des fortunes et des honneurs avait une liaison nécessaire avec elle ; enfin l'augmentation générale de la population, les réformes introduites dans les maisons d'aliénés, la création d'un grand nombre de ces établis-
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sements, les progrès de la science dans l'élude de la folie et d'au très circonstances encore, sont cause que beaucoup d'aliénés nui seraient restés dans leurs fannilles, ou qu'on aurait enfermés'dans les couvents, dans les prisons, sont actuellement remis aux soins de la médecine, et contribuent à grossir les relevés des établissoments publics ou particuliers. En présence de ces considérations, les tableaux statistiques que nous avons rapportés perdent leur valeur ; la coïncidence qu'ils expriment entre la folie et la civilisation, est un fait complexe qui se décompose en plusieurs éléments qui pour la plupart n'ont rien de commun avec la civilisation.
Les statistiques démontrent que dans nos temps modernes, les suicides vont en augmentant. Ainsi on a trouvé à Paris : de 1794 à 1804, 107 suicides par an; de 1804 à 1823, 334 par an; de 1830 à 1835, 382 par an. La France a compté en 1843, 154 suicides de plus qu'en 1842, 206 de plus qu'en 1841, 268 de plus qu'en 1840, 273 de plus qu'en 1839, 434 de plus qu'en 1838, 577 de plus qu'en 1837, 680 de plus qu'en 1836, 715 de plus qu'en 1835, et 942 de plus qu'en 1834 (1); c'est une augmentation du tiers environ en dix ans, sans aucun rapport avec l'accroissement de la population. A Berlin, la progression n'est pas moins notable : de 1758 à 175, 45 suicides seulement ; de 1788 à 1797, 62; de 1797 à 1808,125; de 1813 à 1822, 546. — Hambourg a compté en 1827 six fois plus de suicides qu'en 1821; Saint-Pétersbourg, dix fois plus en 1826 qu'en 1810. D'après les calculs de M. Farrpour 1838 et 1839, la proportion des suicides est, dans la Grande-Bretagne, de 1 sur 15,900 individus, tandis qu'en France, avec des relevés bien plus complets, il est vrai, elle serait de 1 sur 13,461 habitants. En Prusse, la proportion des suicides était, en 1834, de 1 sur 9,941 ; elle s'est élevée, en 1843, à 1 sur 8,081 habitants. Dans ces chiffres ne sont pas comprises les tentatives non suivies de mort dont la plupart sont restées secrètes, et néanmoins, de 1834 à 1843, Paris seul en a enregistré 1,864. D'après M. Prévost, les professions lettrées fournissent le plus grand nombre de suicides. En Prusse, le maximum des suicides a lieu dans les provinces les plus éclairées. Dans le canton de Genève, la proportion des suicides lettrés aux illettrés est comme 10 à 7. M. Lombard y a trouvé 1 suicide sur 24 décès dans les classes industrielles, 1 sur 32 dans les classes aisées, 1 sur
(l) Brierre de Boismont, Du suicide et de la folie suicide, considére's dans leurs rapports avec la statistique, la médecine et la philosophie. Paris, 1856, in-8.
rERCEPTA. — FULIE, SUICIDE ET CUIMINALITÈ. 763
39 seulement dans les classes manouvrières. En France, l'innuence du climat semble coïncider avec celle de l'instruction. En effet, celle-ci atteint son maximum dans les départements de l'est, du nord, et décroît progressivement dans ceux du sud, du centre et de l'ouest. Dans la période décennale de mk à ISUZ, M. Brierre de Boismont vient de confirmer, par voie de statistique, la tendance à l'accroissement du nombre des suicides dans les départements où l'instruction est le plus répandue. Sous le rapport de la fréquence des suicides, les cinq zones départementales se groupent ainsi : nord, est, centre, ouest, sud ; les artisans représentent à peu près la moitié du chiffre général des suicides. Que si l'on examine les motifs déterminants des suicides, on trouve, avec M. Falret, que la misère y ligure pour 1 septième, les pertes de fortune pour 1 vingt et unième, la passion du jeu pour 1 quarante-troisième, ' l'amour malheureux et la jalousie pour 1 dix-neuvième, les chagrins domestiques pour 1 neuvième, les chagrins par suite de calomnie, d'amour-propre blessé, d'ambition déçue, pour 1 dix- septième, le remords pour 1 vingt-septième, etc. Sur un total deZi,595 suicides, analysés plus récemment dans leurs causes par M. Brierre de Boismont, 1215 sont attribués aux causes physiques individuelles et déterminantes, telles que la folie (652), le délire aigu, la faiblesse et l'exaltation de caractère, la tristesse, la mélancolie, les maladies, etc. ; 672 à des chagrins domestiques ; 306 à l'amour ; 5â à la jalousie; 237 à l'ennui et au dégoût pur et simple de la vie; UU au jeu ; un très grand nombre à l'inconduite et à la misère, aux revers de fortune et à des motifs inconnus ou difficiles à classer : les chiffres ne sont plus ici que des approximations. Le nombre des suicides augmente tous les ans, comme celui des crimes, de janvier à juillet, et diminue progressivement d'août à décembre, Bemarquons surtout que le plus grand nombre des suicides a lieu entre 35 et U5 ans, c'est-à-dire dans la période de la plus grande énergie du corps et de l'âme ; et il nous sera permis de conclure que la destruction de l'homme par lui-même est un fait plus dépendant de ses passions que de l'instruction. La plupart des suicides se tuent dans le paroxysme de la douleur, de la colère, du désespoir ou de la folie; or, le suicide accidentel de l'homme en délire est un fait sans valeur morale. Quant au suicide médité, une éducation vraiment morale, une raison éclairée, une vie conforme aux lois physiologiques le rendraient impossible; donc il n'accuse point la civilisation, qui se résume dans ces trois conditions.
UYGIliNE POULIQUE,
L'ignorance, jointe à l'absence d'éducation morale, concourt à pousser l'homme au crime. Sur 23,966 individus accusés de crimes pendant l'espace de trois années, 13,^67 ne savaient ni lire ni ecrn*e, im le savaient imparfaitement, 2H6 possédaient cette mesure d'instruction assez pour en tirer parti, 6;j7 avaient reçu une instruction sui)érieure. La proportion des accusés complètement illettrés était donc de 56 sur 100. D'après M. Guerry, on ne rencontre que 1 attentat contre les personnes sur 22,168 habitants dans les départements les plus riches et les [dus instruits de France, comme ceux du centre. La statistique judiciaire donne sur 100 cri' mes «7 attentats contre les personnes en Corse, 61 dans l'Ariége, 57 dans les Pyrénées-Orientales, 56 dans la Lozère, 53 dans là Haute-Loire, 52 dans le Haut-Rhin et l'Hérault, 17 dans la Seine- Inférieure et 10 dans la Seine. Ces proportions n'ont guère varié depuis 1831. Quant aux crimes contre les propriétés, il y en a 1 sur 3984 habitants dans les départements du nord, et 1 sur 7534 dans ceux du midi ; les départements du centre n'en offrent que 1 sur 8265. M. Villermé avait déjà remarqué qu'avec le progrès de la civilisation, le nombre des crimes contre les persomies diminue, tandis que celui des crimes contre les propriétés augmente; mais que les pays ou les départements où il y a le plus de propriétaires dans l'aisance, avec une bonne instruction primaire, sont ceux qui fournissent le moins de crimes de toutes espèces. Ces résultats correspondent à ceux que nous avons signalés en parlant de l'influence des saisons sur la criminalité; nous n'en déduirons pas avec M. Quetelet une sorte de demi-fatalité pour l'excuse ou l'atténuation des criminels ; mais nous ne cesserons de réclamer pour toutes les classes d'hommes, à côté de l'instruction qui féconde leur esprit, l'éducation qui développe la conscience et fonde la moralité.
Des documents pins récents que les recherches de M. A. -M. Guerry, qui sont antérieures à 1830, ont mieux précisé la part réelle de l'ignorance et de l'instruction dans la criminalité. M. Bertillon (1) remarque avec raison que l'instruction populaire n'a reçu qu'à partir de 1830 une grande impulsion en France ; or, avec elle a grandi la moralité publique : les crimes ont diminué avec l'instruction. En elîet, tandis que de 1825 à 1845 la population s'est
(1) Bcrtillon, Union médicale^t. X, p. 245, 20 mai 1856. — Arondeau, Rap' port sur l'administralion de la justice, de 1825 à 1850. — Guillard , Démographie comparée, 1856.