‹ Traité d'hygiène publique et privée (volume 4)Chapitre 111 sur 163 · POLITIQUE , RELIGION · texte numérisé non relu

POLITIQUE , RELIGION

S 1- — Polilique, KOuverucnienlM.

L'hygiène publique ne possède point les données nécessaires pour déterminer avec précision l'influence que la forme et la nature des gouvernements exercent sur la constitution physique des peuples ; mais qui pourrait la nier? L'état politique modifie directement les conditions de leur existence matérielle : il règle l'espèce et la quotité des impôts, il favorise plus ou moins l'exploitation et la production du sol, la durée de la paix ou le retour des guerres; il décide les alliances et les répulsions entre nations, élargit ou resserre les débouchés du commerce, et par là contribue, avec le climat, à lixer le champ et la direction des industries indigènes. — Cette première série de résultats qui découlent de la politique, a une liaison certaine avec le progrès de la population et l'accroissement des moyens de subsistance. Le soin de la salubrité publique et la propagation des lumières sont en partie subordonnés à la forme des gouvernements : là où la vie humaine est respectée, là où tous les intérêts ont le droit de se faire entendre, là où les chefs de l'État se préoccupent du bien-être et de l'amélioration des masses, on assiste à la destruction graduelle des foyers de maladie, des grandes causes de mortalité, on voit s'établir une police sanitaire qui veille sur la voie publique et jusque dans l'intérieur des habitations privées, qui dispute à la fraude l'aliment et la boisson des citoyens. On voit se multiplier les refuges pour l'enfance, la vieillesse, pour les malades et les infirmes ; se répandre parmi les classes inférieures les notions qui rectifient leur jugement, dissipent leurs préjugés, étendent la sphère de leurs aptitudes, infiltrent dans leurs esprits un principe d'ordre et de prévoyance ; les aident à tirer un plus grand avantage de leur travail, et préparent ainsi leur ascension sociale. Il y a plus : la forme politique fait à l'homme ses devoirs sociaux ; ceux-ci le dirigent dans les actes de sa vie journalière, dans ses mœurs, dans ses habitudes; ils agissent sur ses idées, sur ses passions, qui à leur tour retentissent dans toutes les fonctions de l'organisme. La politique a ses passions violentes et subites, elle a aussi ses passions lentes et continues ;

PERCEPTA. — RELIGION. 767

ceux qu'elle en a frappés au cœur ne digèrent, ne respirent, n'absorbent, ne sécrètent pas comme tout le monde; et, sans parler ici de la surexcitation cérébrale qui est l'endémie des hautes régions du pouvoir, ni des vies qui s'usent dans la presse, à la tribune ou sur les seuil des grandeurs rêvées, n'est- il pas des formes de gouvernement qui stimulent toutes les facultés d'une nation, qui l'entraînent dans le flux et le reflux des attaires publiques, qui exaltent toutes les ambitions par le libre accès des emplois et des honneurs? N'en est-il pas d'autres qui tuent l'émulation, refoulent l'intelligence, compriment les passions les plus nobles et réduisent toute une population aux langueurs de la vie végétative? Les premières n'exercent-elles pas une influence tonique sur les masses, n'impriment elles pas une impulsion forte et soutenue à toutes leurs fonctions, à toutes leurs puissances physiologiques, tandis que les secondes ralentissent le jeu de leurs organes et dépriment leur vitalité? Les nègres, esclaves de nos colonies, fournissent plus de décès que de naissances; la population noire de Saint-Domingue a presque doublé depuis son émancipation. Si la servitude et la liberté ont des conséquences si opposées, les institutions politiques qui tiennent plus ou moins de l'une ou de l'autre produisent nécessairement une gradation d'effets intermédiaires. La diff'érenco de mortalité qu'on observe entre les latitudes méridionales et les latitudes septentrionales n'est probablement point le résultat d'une cause unique, le climat : la torpeur de la société et l'absence de stimulation politique contribuent à priver l'Oriental, même au sein des richesses, du ressort que possède l'Européen industrieux et libre ; « La vie humaine, a dit Scheu (1), acquiert plus de ténacité par les peines et par les labeurs, pourvu que le travail ne soit pas de nature à briser le courage et paralyser la spontanéité. »

; S 2. - «ellsion.

La religion a, comme la politique, deux modes d'influence sur les masses : l'une s'exerce du dehors en dedans, par les prescriptions qui portent directement sur la vie organique et matérielle • l'autre s'exerce du dedans au dehors par lerhythme qu'elle imprime à la vie psychique. Il n'est point de religion qui n'ait tracé à ses sectateurs des règles d'hygiène et de diététique, soit pour établir un

(1) Ueber die chronischen Krankheiten des miinnlichenÂUers, p, 30

HYGIÈNE PIJBLIOUE.

système de préservation contre les agents du climat et les excès de la barbarie, soit pour assurer la discipline des âmes eti subjuguant les sens. Ces institutions ont réagi sur le mouvement des populations, sur le type de leurs fonctions physiologiques, sur le caractère général des sociétés qu'elles ont formées, sur le rôle qu'elles jouent dans les destinées de l'humanité. Quatre mille Anglais, avec le secours de vingt mille cipayes, maintiennent dans l'obéissance quatrevingts millions d'Hinduus. Ce n'est point le climat qui opère ce prodige, puisque les Anglais conservent leur énergie parmi les Hindous ; ce n'est point la race, puisque les uns et les autres appartiennent à la race caucasique. Lallemand l'attribue aux effets de la polygamie; ajoutons-y le régime, et l'une et l'autre relèvent de la religion de ces populations énervées. Le contraste qui a toujours existé entre l'Orient et l'Occident provient essentiellement des lois religieuses et politiques qui ont régi et régissent encore le mariage dans ces deux parties du monde. De tout temps le principe de la monogamie a prévalu dans l'Occident; les seuls Germains admettaient la polygamie pour leurs chefs, mais Tacite rend hommage à l'esprit de piété dont ils entouraient le mariage. Le christianisme est venu consacrer, fortifier, développer le principe de la monogamie par une morale plus austère; il a prêché le dégagement des besoins sexuels. L'exagération des idées de chasteté et de spiritualité a conduit à la glorification ascétique du célibat: de là des conséquences très réelles pour le progrès de la population, mais que la statistique n'a pas suffisamment élucidées. Nous avons noté, d'après M. Villermé, la part qui revient au carême dans le mouvement des naissances. Le mariage étant démontré favorable à la longévité, on peut croire que la multiplicité des couvents et le célibat des prêlres seraient un élément de mortalité plus grande s'il n'était contre-balancé par d'autres influences inhérentes à l'état ecclésiastique qui figure au premier rang de la table de longévité des professions (Gasper). Le célibat catholique compromet-il la santé de ceux qui l'observent? D'api ès Lallemand, les vœux tie chasteté ne conviennent pas même aux tempéraments les plus froids : « La continence absolue, indéfinie, est tôt ou tard funeste aux individus qui la supportent avec le plus de facilité. Si elle n'amène aucun scandale, aucun abus, elle conduit nécessairement à des pertes séminales involontaires dont les progrès sont insensibles, inévitables, presque toujours inaperçus, et dont la guérison radicale est rendue impossible par la prohibition même de l'acte qui pourrait seul en

PERCEPTA. — RELIGION. 769

prévenir le retour (1). » — « Le célibat, dit à son tour M. Degéraiido, ne saurait accomplir les prodiges que lui demandent d'imprudentes théories, que lorsqu'il se trouve protégé par une austérité de morale religieuse que nos temps ne comportent guère, et qui, dans tous les cas, ne peut ejcercer son empire que sur un bien petit nombi-e de personnes (2). » Le nombre des fêtes n'est pas le même dans toutes les religions ; il est limité dans les pays du Nord où règne le protestantisme; l'entretien de la vie exige plus de travail, et l'on n'y pourrait multiplier les fêtes sans détriment pour la subsistance des classes laborieuses. Dans le Midi, le sol est plus généreux, l'homme consomme moins et travaille moins; c'est aussi là que le catholicisme s'est étendu, c'est là que l'on se plaît au retour fréquent de ses solennités.

En voilà assez pour montrer l'action directe des religions sur le physique et sur la santé des peuples. Elles n'influent pas moins sur leur état moral dont toutes les modifications aboutissent nécessairement à l'organisme. Le fatalisme, issu du Coran, est de moitié dans toutes les misères de l'Orient et paralyse jusqu'au désir des améliorations sociales. Dans un cas pareil, dit Montesquieu, on doit exciter par les lois les hommes endormis ,par la religion (3). Or il n'existe dans les contrées de l'islamisme qu'une loi, le Coran. Le rationalisme protestant met les nations du Nord qui le professent dans des conditions physiologiques très différentes de celles que la foi catholique, avec ses pompes presque sensuelles et ses dévotions ardentes, suscite aux peuples du midi de l'Europe. On a remarqué que les nuances de l'esprit religieux se répètent jusque dans les formes de l'aliénation mentale et dans les déterminations au suicide. Chez le fou protestant, mysticisme, prétention de comprendre et d'expliquer la partie symbolique des écritures ; chez le fou catholique, appréhension des punitions célestes, terreur, désespoir : le premier délire parce qu'il se croit prophète, envoyé du ciel ; le second, parce qu'il se croit damné (Marc). La fixité des dogmes paraît diminuer pour les catholiques les chances de folie, tandis que la fréquence plus grande du désordre mental est due, chez les réformés, aux vacillations des croyances et au prosélytisme rival des sectes nombreuses qui composent l'Église nouvelle (Burrows). Halloran rap-

(1) Op. cit., t. II, p. 258.

(2) De la bienfaisance publique, t. III, p. 262.

(3) Esprit des lois, liv. XXIV, chap. xiv.

porte quft dans l'asile des aliénés h Cork, en Irlande, le nombre des fous catholiques est aux réformés comme 1 est à 10. Même aux époques d'incrédulité, la religion demeure la plus énergique de toutes les forces morales; non-seulement elle domine les circonstances les plus importantes de la!vie, mais la réalisation de ses préceptes lui subordonne tous les détails de la vie de chaque homme; dès lors elle investit l'hygiène comme elle absorbe la psychologie. Faut-il une nouvel le preuve de son omnipotence sur l'homme physique et moral? On la trouve dans les recherches que le professeur Bernouilli, de Bàle (1), a faites sur les Israélites actuels et dont voici les résultats principaux : fécondité plus faible que chez les chrétiens, car ils se marient moins ; mortalité moindre ; vie moyenne plus longue; moins de mort-nés; moins de naissances illégitimes; moins de crimes contre les personnes, et nous pouvons ajouter moins de suicides et d'aliénations : telle se montre au rapport d'un statisticien chrétien, cette population au sortir de dix-huit siècles de persécution et de servitude. Et que l'on n'attribue point ces résultats à une existence plus aisée. Bernouilli dit lui-même qu'on aurait tort de la supposer aux Juifs; leur viabilité n'est pas plus grande que celle des chrétiens; le climat ni l'état politique ne peuvent ici être invoqués. Reste la religion qui exerce, en effet, une influence profonde et continue sur leur régime, sur leurs habitudes domestiques, sur leurs mœurs dans le célibat et dans le mariage ; elle préserve leur santé des excès et leur esprit du scepticisme.

Page 1