‹ Traité d'hygiène publique et privée (volume 4)Chapitre 141 sur 163 · DES PROFESSIONS EN PARTICULIER · texte numérisé non relu

DES PROFESSIONS EN PARTICULIER

S I. — Professions inteliectuelies-

Les professions qui ont pour condition l'exercice plus ou moins énergique et soutenu des facultés intellectuelles présentent à considérer : 1° la constitution des personnes qui s'y livrent ; 2° les circonstances extérieures de leur vie. Tout ce qui a été dit du tempérament nerveux trouve ici sa place. Est-il besoin de rappeler que l'excitation habituelle du cerveau finit par se propager à tout le système nerveux et le rendre assez mobile pour qu'il s'agite sous l'impression du plus faible stimulant; que par suite de la multiplicité des sympathies nerveuses, l'irritation ne se manifeste pas toujours où est sa cause; qu'avec la conlractilité diminue progressivement la faculté de repousser l'action nuisible d'un grand

SI** HYGliiNR l'UBLIQUE.

nombre (le modificateurs; que l'harmonie des rapports organiques est détruite par l'inégale répartition des forces vitales et hcnsilives ? « La portion de puissance nerveuse qui appartient à la digestion, a la circulation, à la nutrition, se reporte en grande partie à l'intelligence, à la méditation, et par conséquent au cerveau. Certains organes ont le supertlu, tandis que d'autres manquent du nécessaire (1). » Les personnes livrées aux travaux de l'esprit subissent les conséquences de la vie sédentaire, du défaut d'air pur et renouvelé, des veilles prolongées et souvent répétées, des positions vicieuses dans le travail, de la rétention des urines et des matières fécales, des erreurs de régime, de la solitude et des habitudes bizarres qui sont propres à beaucoup d'entre elles. Toutes ces causes de modifications organiques ont été précédemment étudiées. Quelques-unes exercent de grands ravages sur le physique et sur le moral. Ne pas renouveler l'air de son cabinet, dit Tissot, c'est vivre des ordures de la veille. Le renoncement à la société produit l'esprit chagrin, la misanthropie si commune parmi les savants et les gens de lettres. Il s'en faut toutefois que l'on ait déterminé d'une manière exacte la nature et la proportion des maladies qui les atteignent par suite de leur genre dévie. Le raisonnement conduit à les placer sous l'imminence de la congestion cérébrale et de l'apoplexie : en effet, le cerveau s'hypérémie à chaque stimulation; longtemps il se débarrasse sans peine de l'excès de fluides sanguins qui l'assaillent périodiquement ; à la fin, et par le progrès de l'âge, les vaisseaux de ce viscère, fréquemment dilatés par Tafflux congestionnel du sang, réagissent moins sur lui, et l'engorgement commence : alors des assoupissements; des ramollissements cérébraux, des tremblements musculaires, l'apoplexie qui a fait d'illustres victimes en Pétrarque, Copernic, Malpighi, Richardson, Linné, Marmontel, Daubenton, Spallanzani, Monge, Cabanis, Corvisart, Walter Scott, etc. Ces grands noms frappent l'attention, mais ne tranchent pas la question de la fréquence comparée de l'apoplexie dans les classes illettrées et les classes adonnées aux contentions de l'esprit. Les névroses de l'encéphale semblent plutôt le partage de ces dernières. Sur liS cas d'hypochoiidrie où la profession a été notée, M. Michéa (2) a rencontré 31 individus ayant des états où la pensée joue le premier rôle. Il est remarquable que toutes les éludes

(t) Réveillé-Parise, Physiologie et hygiène des hommes livrés aux travaux de Vesprit. Paris, 1843, t. il, p. 6.

(2) Traité de l'hypochondrie, 1845, p. 387.

PROFESSIONS INTELLECTUELLES. OIV

qui se rattachent à la médecine favorisent particulièrement le développement de l'hypochondrie. SloU a insisté sur le défaut de sangfroid, sur l'absence de courage et de capacité dont les médecins font preuve, quand ils veulent se traiter eux-mêmes. Quant à la folie, la statistique a fait voir qu'elle est, comme l'a ditEsquirol, lé produit des influences intellectuelles et morales. Toutefois la folie ne menace guère que les individus qui, doués de médiocres talents, d'une mémoire infidèle, d'un jugement lent et pénible, s'appliquent outre mesure aux études ; il y a de par toutes les carrières intellectuel les de ces cervelles fourvoyées auxquelles il fautftiire rebrousser chemin, dans l'intérêt de leur santé et de leur avenir. Au mois de juin 1862, je fus chargé avec M. le docteur F. Voisin, par le préfet de la Seine, de faire un rapport sur l'état mental d'un jeune conscrit de la classe que l'on disait atteint d'aliénation ; la maladie était réelle et due évidemment aux excitations dirigées sur son cerveau par des études auxquelles il était radicalement impropre. D'après un rapport digne de foi, un certain nombre d'élèves sortant de l'École polytechnique sont atteints de névroses cérébrales qui reconnaissent pour cause l'excessif travail qu'ils ont dû faire pour embrasser tous les objets de leur instruction obligée (Guérard). Par' fois la cause de la perturbation cérébrale est moins dans l'inaptitude que dans le défaut d'affinité des études entreprises avec le genre d'esprit des jeunes gens : un changement de carrière suffit à leur guérison : « Visi sunt aliqui quasi reviviscere , guando post exosum aliquod studium, ad qmd coacli accesserant , ad aliud sibi acceptius, et natwœ suœ ad/înius dimittebantur. » La constipation, les obstructions viscérales de l'abdomen, le catarrhe chronique de la vessie, les calculs des reins et de la vessie, sont encore le triste accompagnement de la vie studieuse du cabinet. M. Civiale a dressé une liste curieuse des célébrités de toute espèce qui furent affectées de calculs ou de gravelle : on y voit figurer Amyot, Erasme, Harvey, Calvin, Bacon, Leibnitz, Bossuet, Linné, Newton, d'Alembert, Bufîon, Voltaire, etc. Les spécialités de professions intellectuelles ajoutent quelques éléments à cette imminence morbide : le statuaire respire des poussières nuisibles, le peintre manie des couleurs toxiques, l'avocat expose son larynx, le médecin court risque de contagion et a dû .s'acclimater dans les hôpitaux et dans les amphithéâtres, etc. — Casper, de Berlin, a calculé que l'âge de 70 ans est atteint par U2 théologiens sur 100, par 29 avocats, par 28 artistes, par 27 instituteurs, professeurs, par 2k médecins. M. Madden, littérateur

anglais, en comparant la vie moyenne des hommes célèbres de diverses classes, a trouvé pour la vie moyenne des naturalistes 75 anspour celle des philosopiies, des sculpteurs et des peintres, 70; pour celle des jurisconsultes, 69 ; pour celle des médecins 68 ; 'pour celle des théologiens, 67. (Lombard) (1).

Lesrèglesd'hygiènequiconviennentaux professions intellectuelles se déduisent des principesetdes laits émis danslesdifférentsciiapitres derhygièneprivée.Ceuxquiexercentcesprolessionsontbesoind'une diète intellectuelle, comme dit M. Heveillé-Parise , et d'un régime général. Une distribution hygiéniquedu travail de l'esprit laisse aux repas leur temps accoutumé, aux digestions leur cours, au sommeil ses droits naturels, à l'exercice musculaire ses justes intervalles; la variété dans les études délasse l'attention : « Idem objectum franqit animum; varietas recréât. » (Boerhaave.) Quand l'homme de cabinet ne peut sortir, ce n'est point aux jeu des cartes qu'il doit s'amuser; mais, suivant le conseil deTissot, avec la paume, le volant, le billard, etc.; la chasse, l'équitation, la promenade, le gymnastique lui vaudront encore mieux, a Nihil magis salutare censeo, ac magis commendo, quam corporis exercitium, quod nihil prœstantius ad obstructiones expediendas, nativum colorem roborandum, coctiones perficiendas, transpiralum promovendum et scabiem fugiendam. » (Ramazzini.) La sobriété et le choix d'aliments légers lui sont indispensables. Qu'il respire dans son cabinet un air pur, une température convenable ; qu'il travaille sur un pupitre élevé qui le dispense d'une flexion excessive du tronc ; qu'il interrompe souvent son occupation pour exercer la faculté d'accommodation de ses yeux et pour exécuter une série d'inspirations profondes qui dilatent sa poitrine, etc. S'il est tombé dans cet état d'usure nerveuse qui est si commune parmi les ouvriers de l'intelligence, et qui simule un grand nombi e d'états morbides, ou s'il éprouve avec une excessive irritabilité du système nerveux la prostration de l'ensemble, qu'il congédie le démon familier de son esprit, qu'il interrompe ses méditations pour aller respirer l'air pur, pour se livrer aux travaux du corps, surtout à l'agriculture, pour voyager, pour se rendre aux eaux minérales ou pour prendre les bains de mer, dont l'utdité est éminente pour les gens de labeur intellectuel : « Cachecticos natatio maritima juvat. » (Celse.)

Une statistique médicale de l'École polytechnique serait un do-

{\) Annales d'hyçfwne. Paris, 183';, t. XIV, p. 90 cl suiv.

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