‹ Traité d'hygiène publique et privée (volume 4)Chapitre 142 sur 163 · PROFESSIONS INTELLECTUELLES · texte numérisé non relu

PROFESSIONS INTELLECTUELLES

cument d'an grand intérêt pour l'appréciation de l'influence que les fortes et persévérantes contentions d'esprit exercent sur les principales fonctions de l'économie; elle résumerait en quelque sorte l'hygiène des professions intellectuelles. Non-seulement les deux années que les élèves passent dans cette école sont marquées par une application continue à des études d'un ordre élevé, par l'excitation fréquente des examens, etc.; mais, pour y être admis, ils ont dû s'astreindre à des préparations aussi longues que difficiles. Nous avons sous les yeux les tableaux des maladies traitées à l'infirmerie de cette école pendant les années 1850, 1851 el 1852, et celui des indispositions qui, observées pendant la même période, n'ont pas nécessité un traitement à l'infirmerie. 586 élèves ont passé par l'école dans cet espace de trois ans et ont donné :

Malades à l'infirmerie 425 Proportion... 60,49 sur 100

Simples indispositions 650 id 111 sur 100

Décédés 3 id 0,52 sur 100

Les conditions hygiéniques de l'École polytechnique étant excellentes, ces résultats ne peuvent exprimer que 1" l'influence des éléments individuels des constitutions plus ou moins faibles d'origine ou déjà ébranlées par le travail antérieur; 2" celle des travaux de scolarité. Ils autorisent une première induction . savoir, que l'excitation prolongée de l'encéphale rend plus vulnérable aux actions morbifiques, quels qu'en soient la nature et le point de départ.

Sur quels organes, sur quels appareils de l'économie tendent à se localiser les manifestations morbides qu'on observe dans ces conditions de vie intellectuelle? Les tableaux suivants, que nous formons à l'aide des documents précités, fourniront la réponse à cette question.

Apptii eil digestif. A l'infirmerie. A la chumbi e.

ï*22 HYUIKNE J'UBIjgUK.

Appiuuil respiriiloire. A l'infirmerie, k lu chambre.

Bioiicliilo, aiguë 57 50

Brouchile chroaiquc 5 «

Pleurile 1 „

Congesliou pulmunuirc 3 »

Hémoptysie 2

Phltiisie pulmonaire 2 »

70 riO

Appareil cérébro-spinal. A l'inlirmerie. A lu cbumbrc.

Courbature j> 91

Courbature avec fièvre 12 »

Fièvre éphémère 10 »

Excitation nerveuse générale 7 53

Céphalalgie 30 74

Migraine 5 »

Céphalalgie avec congestion 55 50

Névralgie sus-orbitaire 12 »

Névralgie faciale n 11

Palpitations nerveuses 3 »

S 2. — Profession militaire.

L'armée est ce que la font le recrutement et son genre de vie. Examinons ces deux ordres de causes :

1° La loi impose à tout Français, par le tirage au sort, la chance de paraître, pendant un temps déterminé (8 ans) sous les drapeaux ; elle n'exempte de ce devoir que les infirmes ; elle prévoit, en outre, certains cas de dispense, motivés par l'intérêt public ou par un sentiment d'humanité (fils aînés de veuves, ecclésiastiques, etc.). L'appel des classes constitue le mode de recrutement le plus moral et le plus avantageux ; il fournit les meilleurs soldats. Le bon choix des éléments de l'armée iniperte à l'État comme aux individus. La profession militaire, comme nous le verrons plus loin, augmente la mortalité, diminue la vie moyenne; les militaires faibles sont une non-valeur pour l'armée qui ne peut compter sur eux aux jours de fatigue et de combat, une charge pour l'Étal qu'ils grèvent de journées d'hôpital, une perte pour la société qui pourrait les employer

Utilement dans d'autres poshions, car beaucoup meurent soldats qui auraient pu vivre dans les conditions de la vie civile. Depuis que la guerre n'enlève plus à leurs foyers la presque totalité des classes annuelles, la coupable industrie de la simulation et de la dissimulation des maladies a disparu par degrés, et, pendant ces douzedernières

années où nous avons participé aux opérations du recrutement, nous n'avons eu à démasquer qu'un très petit nombre de fraudes.

Du 1^' mars 185^ au 25 septembre 1856, M. le professeur Champouillon a constaté les simulations suivantes au Val-de-Grâce :

Aboiement 2

Aphonie complète iO

Bégayement 2

Claudication 9

Contracture • • • 2i

Douleurs 33

Épilepsic 34

Essoijflement 2

Folie 10

Hémoptysie 6

Incurvation du tronc... 7

Myopie •

Nostalgie 1

Paralysie du poignet... 5

Paraplégie 8

Surdi-mutité 3

Surdité 59

Teigne i

Tympanite abdominale. . 2

Incontinence nocturne. . 47

Ainsi, dans un total de 289 cas de simulation, la surdité, l'incontinence, l'épilepsie et les douleurs figurent en première ligne et représentent près des deux tiers des pseudopalhies observées. • Le point difficile du recrutement est aujourd'hui le choix des hommes forts et l'élimination des sujets débiles, imparfaitement développés ou détériorés par la misère, les maladies, l'excès de travail ou la débauche. La force de constitution doit fixer aujourd'hui toute la sollicitude du médecin qui siège dans les conseils de révision; malheureusement les fonctionnaires civils qui en font la majorité ne réfléchissent pas assez aux rudes épreuves de la vie militaire, et par une erreur qui indique un défaut de portée logique ou un calcul, beaucoup croient bien mériterde la population qu'ils représentent en la débarrassant de ses éléments médiocres par la voie du recrutement. La question du choix se lie à celles de l'âge et delà taille; mais indiquons d'abord quelques autres modes d'admission dans l'armée. Le remplacement est contraire au principe de la loi qui fait du service militaire une dette personnelle du citoyen envers l'État ; mais il est entré dans nos mœurs, il est même nécessaire avec la fixation actuelle de l'âge et la durée actuelle du service. Il appartient au médecin militaire de redoubler de sévérité dans l'examen des hommes qui se proposent comme remplaçants; qu'il n'oublie pas les enseignements de la statistique judiciaire de

HYGIÈNE PUBLIQUK.

l'arniéo où cette classe de soldats figure pour une si large part. Habiles à dissimuler les causes d exemption et de rélorme jusqu'à leur admission délinitive, ils s'empresseront de les l'aire valoir aussitôt qu'ils auront endossé l'uniforme. La débauche, les excès, l'indiscipline, en jettent un grand nombre dans les hôpitaux et sur la sellette des conseils de guerre. Une fois incorporés dans les régiments, il est sage de ne pas les avilir à leurs propres yeux par un dédain systématique qui finit par briser en eux les fibres détendues de riionneur et du patriotisme. Au reste, le remplacement s'opère maintenant au moyen d'un(! prime d'exonération, par l'intermédiaire des soldats qui ont déjà payé leur dette de services militaires et qui les continuent pour le compte d'aulrui. Ce qu'on appelle substitution n'est souvent qu'un remplacement déguisé, un marché d'argent entre un conscrit et un jeune homme de la même classe affranchi par le sort; quand la substitution a lieu entre parents et tend à conserver à une famille son appui naturel, elle doit être encouragée. Les engagements volontaires sont reçus à dix-huit ans, moyennant une taille de 1"',56. Autrefois ils fournissaient dix mille hommes par an aux milices; ils ne se montrent plus en moyenne qu'à trois mille par an. Achaque souffle de guerre ils augmentent ; les chômages de l'industrie produisent le même effet. Les engagements volontaires enlèvent à la société des hommes peu laborieux, inutiles. Si leur constitution est robuste et leur vocation certaine, ils deviennent d'excellents soldats, et de leurs rangs sont sortis d'illustres généraux ; mais trop souvent le découragement et la nostalgie suivent de près l'amour exalté des armes; d'ailleurs, à dix-huit ans, le système nerveux n'est pas consolidé, les muqueuses aérienne et digestive sont très irritables, l'organisme, encore loin de sa perfection, résiste mal aux privations, etc. En général, le développement de l'homme n'est jamais achevé avant dix-neuf ans, et cette limite se prolonge chez beaucoup d'individus jusqu'à vingt-cinq ans; il s'ensuit que l'opportunité du recrutement penche plutôt sur la 21" ou la 22* année qu'entre 18 et 20 ans. La loi l'a fixée de 20 à 21 ans pour les recrues, et de 18 à 30 ans pour les engagements volontaires ; au delà de 30 ans, les habitudes sont trop invétérées, et l'économie plie mal aux exigences d'une nouvelle vie. Les appels prématurés ont toujours eu des suites funestes : témoin la campagne d'été de 1809 où l'armée, composée par moitié de soldats de 20 ans, sema sa route de malades jusqu'à Vienne; témoin les batailles de Lutzen et Baulzen, où des soldats de 18 ans combattirent

PROFESSION MILITAIRE. oZ»

en liéros. Le grand nombre de très jeunes soldats envoyés en Orient pendant la guerre de 185^-1856 a certainement contribué à remplir nos hôpitaux et à en grossir le nécrologe. Au reste, la valeur physiologique de l'âge n'est pas la même dans toute l'étendue d'un vaste pays tel que la France, et varie surtout suivant les localités agricoles et industrielles ; mais il faut une règle uniforme, sauf à ne pas diriger immédiatement sur l'Afrique ou dans les grandes villes de l'intérieur des recrues de 20 ans qui ont besoin d'être formées dans les dépôts des régiments. La population rurale fournit à l'armée plus de la moitié de son contingent annuel. Voici quelle a été en 1852 et 1853 la proportion des diverses catégories profes-

sionnelles dans l'armée :

Ouvriers en bois 6,13 6,65

— en fer et autres métaux 4,05 4,31

— en cuir 3,13 3,03

— en pierre et mineurs. 4,10 3,92

Employés aux travaux de la campagne 51,72 51,94

Écrivains ou commis de bureau 3,31 3,07

Tailleurs d'habits 1,16 1,10

Bateliers ou mariniers 2,47 2,54

Professions autres que celles spécifiées ci-dessus. 19,54 19,19

Sans profession et vivant de leurs revenus 3,89 4,25

La taille est fixée au minimum de 1"',56 [U pieds 9 pouces 7 lignes et demie) pour l'infanterie, les vétérans, les infirmiers et les ouvriers d'administration ; au maximum de 1",761 (5 pieds 5 pouces) pour les carabiniers; les tailles intermédiaires sont pour les cuirassiers 1"\733 (5 pieds 4 pouces); pour le génie, l'artillerie, les pontonniers, les dragons et les lanciers, l'",7U6 (5 pieds 3 pouces); pour les chasseurs et les hussards, l'°,679 (5 pieds 2 pouces). La décomposition de l'effectif de l'armée sous le rapport des tailles a fourni en 1853 les résultats suivants :

Proportion sur 100.

de

de

de

de

de

C'est l'infanterie qui reçoit les hommes de moindre stature, quoiqu'elle subisse en temps de paix comme en temps de guerre la plus grande somme de fatigues. Au reste, ce point a été fort contro-

HYGIÈNE l'lIBLIQlJK.

versé. M. Bégin voudrait (|ue la stalun; lïit élevf'io de 1 pouce pour l'armée : cette opinion est l'ondée sur la coïncidence de l'abaissement de la taille avec la mauvaise nourriture, avec les lial/ilalioiui insalubres, avec la misère. Les départements de France, dont le sol est ingrat, où le peuple vit de sarrasin, de châtaignes, {'ournissent le quart et môme le tiers des jeunes gens réformés pour insufïiîian(;e de taille; de plus, Ténon a prouvé que la continuité des guerres fait baisser la stature moyenne des peuples : c'est ainsi qu'à la suite des guerres désastreuses de la fin du règne de Louis XIV, il fallut, sous Louis XV, diminuer la taille légale et réduire celle des recrues au minimum de 5 pieds. Les guerres de la république amenèrent le même résultat en 1817, où la taille moyenne de tous les conscrits de France se trouva inférieure au minimum légal = U pie(U 8 pouces 11 lignes 1/2. Mais si nous reprenons la division que M. Dufau a faite de la France en 17 groupes de départements, sous le rapport de la taille (voy. p. /jOO), nous voyons qu'elle est plus élevée dans le Nord que dans le Midi. Or c'est aussi dans le Nord que l'on compte le plus grand nombre d'exemptions pour faiblesse de constitution. La Lorraine et l'Alsace, qui ont les plus hautes tailles, présentent aussi le plus grand nombre d'inlirmités, de maladies et de déformations du squelette. Le Midi donne le moins de déchet. Y a-t-il contradiction entre deux séries de résultais staiitiques? Non; mais, ainsi que nous l'avons dit (t. I, p. 255), il faut considérer moins l'excessive élévation de la stature qu'une boime moyenne; là où sévissent les causes qui dépriment fortement la taille (marais, misère, etc.), toul le développement s'arrête et l'éliolement est général. Mais des causes spéciales peuvent déprimer la taille sans nuire à la nutrition du corps : telles sont l'élévation du sol, la méridionalité du climat; alorson rencontre force et développement avec petite stature. L'hérédité limite aussi la croissance verticale : il est maintes familles à petite taille et pleines de séve ; tous les ans nous voyons des sujets vigoureux dispensés du service pour 1 millimètre de moins dans la hauteur du corps. Notre conclusion est que, suivant les cas et d'après l'avis des médecins, les conseils de révision puissent négliger quelques millimètres de l^i taillé légale. Depuis 1837, dans nos cours d'hygiène au Val-de- Grâce, nous avons insisté sur la nécessité de prendre en considération le poids du corps et de combiner cette donnée physiologique avec celle de la stature. Les recherclies de Qtietelet et de Hutchinson (voy. t. I, p. 25Zi) ont donné à notre idée, déduite de

PROFESSION MILITAIRE. o-* '

l'expérience des opérations du recrutement, la sanction de la vérification scientifique. De son côté, un médecin militaire anglais, M. iMarshall, a proposé de fixer un minimum de poids comme un minimum de taille; il voudrait, fn outre, que le périmètre de la poitrine eût au moins 78/i millimètres. Nous renvoyons, sur ce sujet, à ce que nous avons dit tome I, page 238 et page 25Zi, où sont indiqués les éléments d'une épreuve spirométrique, applicable au recrutement de l'armée, non sans quelques difficultés que la simulation peut rendre insurmontables.

De 1831 à 18/iO, sur 100,000 hommes examinés par les conseils de révision, il y a eu en moyenne 7,693 exemptions par an pour insuffisance de taille; 785 pour perte de dents; 328 pour surdité et mutisme; 713 pour goitre ; 507 pour claudication ; 394 pour myopie; 998 pour vice scrofuleux; 297 pour maladie de poitrine; 2,192 pour hernies ; 5,623 pour épilepsie ; 9,375 pour faiblesse de constitution (l).

La durée du service est trop longue; elle brise les carrières et nécessite le fléau du remplacement. D'autre part, le métier des armes use et vieillit avant l'âge ; le triste aspect des sous -officiers vétérans le prouve, malgré la haute paie dont ils jouissent, et qui, suivant M. Benoiston de Cliâteauneuf, diminue la mortalité. La création d'une réserve permettrait de réduire la période du service et d'arriver à la suppression du remplacement sous toutes les formes : un pareil système fonctionne depuis longtemps en Prusse. On nous objectera la progression décroissante des pertes totales que subit l'armée pendant les sept années de la période légale du service militaire. Le général Pelet l'a fait ressortir comme il suit :

Perte sur 1000.

1" année de service 7,3

Mais il faut rétléchir que la composition de l'armée s'améliore

(1) Voyez, pour la répartition de ces résultats sur tes dix années de cette pé^ riode et sur les déparlninents de la France, la thèse de M. Dévot (Essai de statistique médicale sur Les principales causes d'exemption, etc. Paris, 1855).

o-'^ HYGIÈNE l'UBLlQDE.

d'année en uiinée par les éliminations des non-valeurs et des valeurs douteuses que chaque classe y introduit: les congés, les réformes, les décès ont pour résultat l'épuration de chaque' contingent, et dire qu'arrivé à sa septième année de service, il ne perdra plus que 2 pour 1000, c'est rappeler tout le déchet funèbre qu'il a dû fournir avant d'arriver à celte limite.

La moyenne générale du déchet du recrutement en France est de 189 sur 1000 soldats admis; nous en avons indiqué l'augmentation progressive page U8\. Il se compose ainsi : faiblesse de constitution = 86 pour 1000 soldats admis ; les 103 restants se partagent entre les difformités, les infu-mités et les maladies, dont les plus puissantes pour la réforme sont les scrofules, les maladies de la peau, le goitre et la perte des dents. Les scrofules et les affections cutanées prédominent en Flandre, en Picardie, dans le Limousin et l'Auvergne ; le goitre, presque étranger à la région occidentale de la France, où il est dans le rapport de 1 à 2 sur 1000, déterniine dans les Vosges un déchet de lU sur 1000, puis se rencontre le plus dans le Lyonnais, le Dauphiné, la Provence, le Languedoc, le Roussillon, le Limousin, l'Auvergne et la Gascogne. La moyenne du déchet par perte de dents est de 16 sur 1000 ; on sait que le mauvais état de la dentition est un signe de mauvaise complexion ; or, pour ce déchet, la Normandie figure au premier rang, quoiqu'elle ait beaucoup de hautes statures; et la Bretagne, notée pour la petitesse de ses tailles, vient en dernière ligne : autre fait à l'appui de notre opinion exprimée plus haut sur la valeur relative delà staiure.

2° Désigné par le sort et reconnu apte au service, le conscrit quitte le foyer domestique, le lieu natal, et rejoint par étapes le corps auquel il est destiné : la rupture violente des habitudes antérieures et l'éloignenient des affections de famille ajoutent leurs effets à ceux d'un changement subit de climat, aux fati<<ues d'une première pérégrination. Il arrive : on l'habille, on le place dans les rangs, on le conduit à l'exercice, on lui commande, on le rudoie, on le plaisante, on le punit. Au reste, voici ce que les règlements lui allouent pour son entretien et sa subsistance : 16 mètres cubes d'air à la caserne, 20 mètres cubes à l'hôpital s'il est fiévreux ou blessé, 18 s'il est atteint de syphilis; 750 grammes de pain par jour : ce pain est fabriqué avec des farines de froment blutées à 20 pour 100 d'extraction de son (1), à 22 pour 100 pour l'hôpital.

(1) Ce blutage s'applique aux blés tendres ; les blés durs ne sont blutés qu'à

et contient de 36 à pour 100 d'eau (1) ; 125 grammes de viande matin et soir (250 à l'hôpital), qui se réduisent à 62 grammes 1/2, puisque pour obtenir 1/2 kilogramme de viande cuite sans os, il faut 1 kil. 125 grammes de viande crue ; il faut ajouter le bouillon qui résulte de la décoction de cette viande, et qui, d'après les analyses de MM. Chevreul et Dumas, contient de 1/* à 16 parties de matières organiques sur 970 d'eau et U à 16 de sels; le pain qu'on y trempe (250 grammes) et quelques légumes. Point de vin, si ce n'est dans des circonstances extraordinaires où on lui accorde 1/fide litre par distribution; pendant les chaleurs de l'été, il a droit à 1/32 de litre d'eau-de-vie à mélanger avec l'eau potable, mélange substitué avec raison à celui du vinaigre et de l'eau. En hiver, point de bains tièdes ; en été, il est conduit aiix bains de rivière. Le vêtement et le couchage sont la meilleure partie de son hygiène, car, à peu de chose près , ils ne laissent rien à désirer ; il est couché seul dans un lit de ter pourvu d'un sommier, d'un matelas et d'une couverture, avec des draps en toile, qui sont renouvelés tous les quinze jours. Il a du linge, des caleçons, des habits chauds, et bien appropriés à sa taille ; les buffleteries, qui comprimaient le thorax, sont heureusement remplacées dans le mode actuel d'équipement de la ligne; reste à supprimer le bonnet à poil auquel on revient, le casque en métal qui surcharge la tête et y concentre une atmosphère chaude et humide, la cuirasse qui échauffe, retient la transpiration, gêne les mouvements d'amplia-

12 pour 100. M. Poggiale a publié les analyses de plusieurs pains de munition distribués aux troupes françaises et étrangères:

Wur-

Belgique. Hollande. Bade. Bavière, temberg. Prusse. France.

Eau 31,10 32,00 33,45 30,21 34,33 35,39 34,17

Sucre 1,20 1,10 1,03 0,93 1,39 1,09 1,03

Dextrine 1,15 4,66 5,52 5,62 6,11 4,21 5,09

Amidon 43,87 40,10 45,10 33,67 46,04 37,30 44,59

Matières azotées 8,83 8,75 3,83 6,27 8,42 4,85 8,85

Matières grasses 1,00 0,96 1,02 1,20 0,92 1,35 0,70

Son lavé à l'eau froide. 11,30 11,20 4,13 0,47 1,17 14,65 6,07

Matières fixes 1,40 1,04 0,95 1,35 1,37 1,12 1,39

Perte 0,15 0,20 0,17 0,28 0,23 0,14 0,10

(1) Millon, Annuaire dp chimie, 1849, p. 474.

"«J" HYGIÈNE PIIBLIQIJK.

tion tlioracique et de flexion du tionc. La charge «ctnflle du lautassin sur pied do guerre, eu grande t(Miue, capote roulée sur le sac et celui-ci contenant 1 paire de souliers, '2 chemises, 1 pHntalon| 1 veste, 2 inouclioirs, se décompose comme il suit : sac garni de« effets d'ordonnance 8'S90 ; ceinturon, giberne et sabre-poigiiard, 3 kilogrammes; fusil nouveau modèle, U^.^O; 36 cartouches, 1 kilogramme; 8 rations de riz, 30 grammes; idem de biscuit, a 750 grammes la ration, 6 kilogrammes : total, de 23 à 2^i kilogrammes. Telles sont les conditions hygiéniques du soldat. Voici maintenant la dépense de forces qu'on lui demande : En temps de paix, exercices de recrues et de garnison; il y est appelé de grand raalin en été, à jeun, et subit la fatigue et la monotonie d'attitudes trop prolongées au soleil, au vent, dans la poussière; ces exercices deviennent surtout pénibles par leur fréquence et leur durée aux approches de l'inspection générale; marches et promenades militaires, revues, parades, évolutions et combats simulés ; gymnastique, gardes, factions, piquets et patrouilles qui l'exposent aux intempéries nocturnes. D'après un discours de l'illustre maréchal Soultà la chambre des député (18Zi2), la moyenne des nuits de garde pour le soldat en France est de 2 sur 5. Nous passons sous silence une foule de corvées accessoires ; les migrations de garnison se répètent à d'assez courts intervalles pour la troupe de ligne et multiplient pour elle, avec les fatigues d'un voyage à pied, le danger des changements de climat. En temps de guerre, il franchit de grandes distances, passe dans des climats lointains, s'embarque pour des traversées plus ou moins longues sur des vaisseaux presque toujours encombrés, exécute des marches forcées, combat le jour, bivaque la nuit, campe sous la tente ou dans des baraques qui l'abritent imparfaitement contre la pluie, le froid, la chaleur, endure la faim et la soif, subit dans les ambulances ou dans les hôpitaux temporaires l'influence délétère de l'encombrement.

3" Quel est le résultat de cet ensemble de causes? Nous onietloiis les mortalités exceptionnelles de la guerre. Chez les hommes de vingt à trente ans, la proportion annuelle des décès est de 1 ,"25 pour 100, et dans les bons pays elle atteint à peine 1 sur 100 ; or M. Benoiston de Chàteauneuf a trouvé qu'elle est pour l'armée de 2,25 d'après les documents officiels, elle s'est même élevée, en 1825, à 2,72. Ces chiffres sont d'autant plus disproportionnés qu'ils sont fournis par des hommes choisis et à la fleur de l'âge ; ils ne s'expliquent point par un surcroît de mortalité résultant des duels.

PROFKSSION MILITAIRE. 831

des suicides, de la nostalgie, de la syphilis et des excès du célibat ; ces inthiences ne sont que secondaires. La mortalité de l'armée en temps de paix reconnaît pour causes principales les erreurs des conseils de révision, les brusques mutations de climat, et les fatigues qu'amènent à leur suite les exercices journaliers, les manœuvres, les parades, les veilles fréquentes, etc., c'est-à-dire une dépense de forces qui excède souvent la mesure de la constitution et celle de la réparation alimentaire. Et comme cette mortalité pèse davantage sur les premières années de l'incorporation, il faut admettre que la transition de la vie civile à l'état militaire constitue, comme l'acclimatement, une sorte de crise physiologique et morale pour les générations qui d'année en année se suivent sous les drapeaux. A la spontanéité de l'individu, à la société naturelle de la famille, à la variété des travaux professionnels, succèdent la rigidité de la discipline, l'association factice et forcée de la caserne, l'immuable série des exercices et des corvées de garnison. L'organisme ne passe brusquement, ne s'adapte à de tels changements que par un effort énergique et profond. Depuis l'heure des premières contraintes, des premières bouffées de nostalgie jusqu'au jour de nivellement complet et d'uniforme aspect de toutes les individualités humaines qu'un hasard de répartition a groupées sous le même numéro de régiment, il se passe en elles des troubles, des ébranlements, des souffrances, qui peuvent se comparer à la série des modifications imposées au colon depuis son débarquement dans une contrée tropicale jusqu'à l'époque où il ne se distingue presque plus des indigènes par les caractères de son extériorité. A coup siir, la révolution organique et psychique qui s'opère dans les années d'acclimatement militaire n'est pas moins orageuse ni moins profonde que celle de l'adaptation graduelle à un milieu atmosphérique liés différent du milieu natal. Aussi les soldats ont-ils leur pathologie propre, soit qu'ils réalisent des états morbides qui, comme la méningite cérébro-spinale, les adénites cervicales, s'observent bien plus rarement et avec moins d'extension dans les classes civiles; soit qu'ils fomentent, sous la forme d'épidémies permanentes et ambulantes, des maladies qui, telles que la fièvre typhoïde, le typhus lever, ne se développent qu'accidentellement dans certaines localités; soit que, le service de nuit troublant la palhogénie régulière des saisons, ils présentent en été des affections rluiinatismales et inflammatoires qui ne se montrent pas encore dans la population. La plupart des recrues de provenance rurale se

caractérisent, au physique comme au moral, par des aptitudes qui les rapprochent de l'adolescence et même de la deuxième enfance; ils en ont les maladies : c'est une remarque que je n'ai cessé de faire et de vérifier dans mes cliniques. Fièvres éruptives, affections aphtlieuses et diphthéritiques, gonflements glandulaires, tuberculisation prédominante dans les ganglions bronchiques et dans le mésentère, plithisies galopantes à forme typhoïde , méningites tuberculeuses, bronchites capillaires, etc., toutes ces maladies, si fréquentes chez les très jeunes sujets, le sont aussi dans nos hôpitaux militaires. Mais celles qui dominent dans l'armée et contribuent le plus en temps de paix à ses déchets périodiques, sont les fièvres d'impaludation, l'affection typhoïde, la phthisie tuberculeuse et la pleurésie chronique. Je n'ai presque pas visité une garnison de l'intérieur où il n'y eût des soldats atteints d'accès fébriles ; toutes les places fortes ont dans leurs fossés la cause miasmatique de ces maladies, dangereuses seulement dans nos climats par leurs récidives et par leurs rechules. Et, comme celles-ci se produisent dans une proportion considérable, il faut compter, même en France, les fièvres paludiques parmi les causes énergiques de détérioration constitutionnelle dans l'armée, comme la phthisie et la lièvre typhoïde le sont pour sa mortalité. En Afrique, la diarrhée et la dysentérie s'ajoutent aux maladies palustres et leur disputent la prééminence dans les statistiques obituaires ; elles jouent aussi un rôle considérable dans la maladivité militaire en France. Même dans la zone nord-est de nos départements, il est peu de garnisons qui n'aient leur épidémie annuelle de dysentérie ; toutefois cette épidémie est passagère, de courte durée, et l'on n'observe pas durant les autres mois de l'année la tendance aux maladies du tube digestif qui est l'un des traits permanents de l'action pathogénique des latitudes plus méridionales. Sur le littoral de l'Afrique, comme en Corse, mais principalement en France, les épanchements pleurétiques se multiplient presque en toute saison, souvent à l'état latent, c'est-àdire non précédés et accompagnés de douleur locale. Les médecins civils n'ont aucune idée du grand nombre de pleurésies qui entrent dans le cadre nosologique de nos garnisons, ni de l'opiniâtre persistance des épanchements, entraînant par la gêne prolongée de l'hématose un état cachectique et la mort.

Dans la considération de la maladivité et de la mortalité militaires, il est un élément qui l'emporte même sur le nombre des années de service , c'est le degré de l'aisance dont nous constatons

partout l'énergique prépondérance. Gela est si vrai que la mortalité se règle en quelque sorte sur le tarif de la solde : elle est moindre pour le sous-officier que pour le soldat, pour l'officier que pour le sous-officier. En Angleterre, la mortalité de toute l'armée est évaluée à 17 sur 1000, et à 12 pour les officiers. En France elle est de 19,Zi pour l'armée, de 10,8 pour les officiers, de 22,3 pour les soldats seuls. La transplantation dans les climats différents et la guerre enflent le nombre des décès : ainsi les troupes françaises aux Antilles ont perdu 75 sur 1000, en Algérie 70, en Egypte 69 (Desgenettes). Dans la guerre d'Espagne, les maladies seules ont enlevé aux officiers anglais 37, et aux soldats de cette nation 119 sur 1000. On doit observer que les officiers commettent moins d'excès que les soldats et puisent plus de force morale dans leur éducation et dans leur raisonnement. Même en temps de guerre, l'aisance conserve toute sa prépotence hygiénique; le scorbut, si général dans l'armée d'Orient en 1855 et 1856, a presque épargné les officiers de toutes armes; les généraux, les fonctionnaires de l'intendance, les officiers supérieurs, presque toujours en possession de beaucoup d'éléments de bien-être, échappent à l'atteinte des influences morbides, quand elles ne procèdent pas d'une cause épidémique telle que le choléra. Les diarrhées, les dysentéries, les formes progressives du scorbut, les états cachectiques qu'entraîne la persistance ou la répétition des troubles digestifs, les congestions sanguines et les phlegmasies secondaires qui surviennent sous l'influence des moindres variations de température chez les hommes délabrés et précipitent leur détérioration générale ; les affections typhiques qui naissent de l'infection des camps, s'aggravent par la démoralisation avouée ou dissimulée des hommes, et s'exaspèrent dans le milieu délétère des hôpitaux encombrés ; chez les plus résistants un certain degré d'anémie et des éruptions de furoncles, d'ecthyma, etc. qu'expliquent assez l omission forcée de tous les soins de propreté corporelle et l'état sordide de la peau, des vêtements, du couchage : telles sont, avec les fièvres des contrées palustres qui font plus ou moins partie de tous les théâtres de guerre, les manifestations pathologiques des armées en campagne, conséquences d'une étiolugie complexe, mais facile à débrouiller. Causes et efléts difl"èrent p^eu d'une année à une autre ; ils se répètent presque identiques à toutes les époques, sous des climats divers, si l'on excepte quelques épidémies (choléra, fièvres éruptives, etc.) qui n'entrent pas dans le cadre eu quelque sorte normal de cette pathologie des aggloméra-

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