‹ Traité d'hygiène publique et privée (volume 4)Chapitre 150 sur 163 · II. — Phosphore · texte numérisé non relu

II. — Phosphore

Deux catégories d'ouvriers, deux fabrications sont intéressées dans la question du phosphore.

1" Fabrication du phosphore. La maladie caractéristique des fabricants d'allumettes chimiques, la nécrose des mâchoires, manque dans ces établissements; cependant il y a des ouvriers spécialement employés à la préparation du phosphore, ils en respirent et en absorbent les vapeurs à ce point que leur haleine devient lumineuse dans l'obscurité. M. Glénard (1), qui a rédigé l'excellent rapport du comité de salubrité de Lyon, explique cette immunité : tandis que les ouvriers des fabriques d'allumettes, entassés dans des locaux mal aérés, absorbent presque sans bouger un air infect, ceux des fabriques de phosphore se meuvent librement dans l'atmosphère sans cesse renouvelée de vastes ateliers ; la ventilation y est activée par d'énormes foyers incandescents; les ouvriers n'ont qu'à entretenir le feu, à surveiller les récipients où se condense le phosphore; les récipients une fois pourvus d'eau et le foyer de

(1) Enquête du Comité d'hygiène et de salubrité de Lyon (Rapport de M. A. Glénard, 12 décembre 1855). Ce document, dont nous avons eu connaissance au Comité d'hygiène, est plein de détails exacts et de saines appréciations.

charbon, ils se reposent, ils sortent. Les mouleurs de phosphore, assis dans une pièce sombre, humide, encombrée de masses de ce produit, doivent leur immunité à l'immersion constante des cylindres de phosphore dans l'eau, tandis que dans l'atelier du trempeur d'allumettes chimiques, le phosphore, infiniment divisé dans la pâte, est exposé sur une grande surface au contact de l'air.

2" Fabrication d'allumettes chimiques. Elle nécessite les opérations suivantes : a. coupe du bois et fente des tiges d'allumettes ; b. confection de boîtes; c. mise en presse ou en châssis des tiges d'allumettes; d. soufrage; e. trempage dans la pâte ou mastic cliiraiqiie; f. dépôt dans l'étuve ou le séchoir; g. démontage des presses; h. mise en paquets et eii bottes ; i. préparation des pâtes ou mastics chimiques.

Les allumettes ordinaires et celles de luxe se préparent d'une manière différente : les unes, dites carrées, sont simplementsoufrées et trempées; pour les autres, dites rondes, le soufrage est remplacé par la dessiccation ou l'immersion dans la stéarine, et le mastic est appliqué à froid, au lieu de l'être à chaud, ce qui supprime les vapeurs phosphorées. Le mastic lui-même varie; il se compose pour les premières d'un mélange chaud de colle, de phosphore, de verre pilé et de cinabre ou bleu de Prusse ; pour les secondes, d'une solution de gomme où le phosphore est mélangé, soit avec du chlorate de potasse, soit avec un oxyde de plomb préalablement traité par l'acide nitrique. A Marseille , le conseil de salubrité n'autorise les fabriques d'allumettes qu'à la condition du travail à froid. Une partie des opérations sus-indiquées n'entraîne aucun inconvénient, aucun danger ; il n'en est pas de même de la préparation du mastic, du trempage, du séchage, du démontage et de la mise en boîtes ou en paquets. Les ouvrières a[)pliquées à ces travaux éprouvent d'abord de l'inappétence et des maux d'estomac et de ventre, symptômes notés par M. Tardieu et par le médecin de la fabrique de Sarreguemines; puis, de la céphalalgie, desétouffements et une toux quinteuse. L'irritation des voies respiratoires peut devenir grave, la disposition aux maux de gorge persistante. Les enfants ne résistent pas à l'atmosphère de ces fabriques, ils s'y étiolent. La phosphorescence de l'haleine dans l'obscurité est un phénomène constant chez presque tous les ouvriers employés à ces spécialités. Mais une autre lésion aussi funeste que singulière les attaque, c'est la mortification lente et progressive des os de la face, débutant [)ar l'une ou l'autre mâchoire, d'ordinaire par l'alvéole d'une dent ex-

traite ou nialado, et qui peut se pro|)ager à d'autres parties du squelette de la lace. La nécrosé pliospliorique ou mal chimique a d'abord été observée en Allemagne par Lorinser (de Vienne), en 1865, sur neuf femmes dont cinq avaient succombé, puis par Ileyfelder à Erlangen, par Neumann à Berlin, par Sédillot et Strohl à Strasbourg, par Dupasquier à Lyon, etc. (1). Quand on veut calculer la proportion numérique de ces accidents, il ne faut avoir égard qu'aux ouvriers employés aux opérations insalubres ; ils forment le tiers du personnel total des fabriques. A Lyon, la nécrose pliospliorique a frappé do 18^i6 à 1855 10 ouvriers sur 100 de cette catégorie; si on la constate plus fréquemment chez les femmes, c'est que celles-ci sont en majorité dans ces fabriques. Ce n'est guère qu'après trois ou quatre années de travail, quelquefois plus tard, et même après l'abandon de ce genre d'occupations, que les ouvriers éprouvent les premiers symptômes du mal. En 18Zi6, époque où celte industrie était naissante, Dupasquier n'a pas rencontré a Lyon un seul cas de nécrose pliospliorique ; moins de dix ans après, la commission d'enquête en constatait douze. Sur 58 cas de cette affection relatés dans le rapport au comité consultatif d'hygiène, 17 ont été suivis de mort ; quand elle ne tue pas, elle laisse à sa suite une difformité qui entrave pour toujours la mastication et l'articulalion des sons. Dupasquier a analysé les vapeurs qui troublent la transparence de l'air dans l'atelier des déraonteurs, des trempeurs, des metteurs en paquets ; il les a trouvées composées surtout d'acide hypophospliurique mélangé probablement avec de petites quantités de phosphure d'hydrogène ; il admet, en outre, que le phosphore y existe à l'état de vapeur.

Au danger d'une maladie cruelle s'ajoute celui des explosions ; celles-ci ont pourtant diminué de fréquence, soit que les interdictions locales du mélange du chlorate de potasse au phosphore aient été suivies d'effet, soit plutôt que la prudence des fabricants, aveitis par de terribles exemples, se borne à préparer de petites quantités de mastics et fasse prévaloir le travail à froid.

Enfin les qualités vénéneuses du phosphore ont transformé les allumettes en un instrument de suicide et d'homicide; les cas d'empoisonnement par cet agent se sont assez multipliés pour éveiller la sollicitude du pouvoir. MM. Chevallier père et fils ont fait ressortir que dans le tableau des cas d'empoisonnement soumis au

(1) Recherches de P. Broca {Annales d'hygiène). Paris, 18o(), l. Vf. p. 18.

GEMA. — PUOFKSSIONS A MATIÈRES INORGANIQUES, 889

jury de 1846 à 1852, la pâte des allumettes vient en troisième ligne, après l'arsenic et le siiltate de cuivre.

Voilà bien des raisons pour aviser. Les conseils de salubrité ont prodigué les instructions ; une mention est due au rapport de M. Cadet.de Gassicourt (mars 185Zt) et au rapport académique où sont relatées les recherches de iM. Chevallier. Mais il ne s'agit plus d'expédienls pour déceler un poison, de mesures d'assainissement plus ou moins faciles à appliquer, etc. La découverte du phosphore amorphe et de son innocuité conduit naturellement à substituer un produit inoffensif à une substance toxique. Soumis à l'action prolongée de la ciialeur, le phosphore est modifié dans ses caractères apparents et dans ses propriétés essentielles : c'est ce produit que son inventeur, M. Schroetter de Vieime, a nommé phosphore rouge ou amorphe, aussi différent du phosphore ordinaire que lediamant l'est du charbon, suivant l'ingénieuse comparaison de M. Bussy qui, le premier, a démontré expérimentalement qu'on peut le donner impunément aux animaux à des doses considérables. Il ne répand ni odeur ni vapeur; on peut l'exposer à l'air, le manier, le frotter sans l'enflammer; il prend feu seulement au delà de 200 degrés et ne jette pas en brûlant la flamme éclatante et instantanée qui jaillit du phosphore blanc. Son application industrielle, indiquée par MM. Schroetter, Bussy, de Vry, est aujourd'hui sanctionnée par l'expérience. A Lyon M. Coignet, à Paris M. Camaille dirigé par M. Chevallier, à Birmingham M. Albright, ont offert au commerce des allumettes au phosphore rouge qui ne le cèdent en rien aux autres, et dont la fabrication, exempte de tout dégagement de vapeur, ne suscite aucun danger aux ouvriers. Quant à leur innocuité, elle est attestée par les expériences de MM. Bussy, de Vry, Lassa igne, Raynal et Chevallier, Renaut et Delafond, Orfila neveu et Rigout. Ces derniers ont administré à une chienne jusqu'à 200 grammes de phosphore rouge en 12 prises de 30 à 50 grammes à la fois, et, sauf un vomissement accidentel, elle n'a éprouvé aucun trouble, elle a continué de manger; l'autopsie n'a révélé chez elle aucune lésion du tube digestif. La prohibition du phosphore blanc est commandée par un grand intérêt public ; reste à lever les difficultés qui résultent du monopole du phosphore rouge, garanti par des brevets.

m. — Silice, grès, plâtre, émeri, etc.

Les molécules d'émeri (corindon ferrifère ou granuleux) sont les plus dures; aussi, d'après M. Lombard, les ouvriers qui emploient

HYGIENE FUllLigUE.

cette pierre sont-ils les premiers dans l'ordre de fréquence de la plilliisie: les faiseurs d'aiguilles de montres présentent 55 phtliisiques sur 100 ; les polisseurs d'acier 35. Le polissage de l'acier fait périr de plilliisie presque tous les ouvriers employés à Slieffield ; on a noté que sur 2,500 d'entre eux, à peine 35 arrivent à l'âge de cinquante ans, et 70 à celui de quarante-cinq ans. Le plus grand nombre meurt avant la trente-sixième année; le docteur Knight a remarqué (jue pas un polisseur dy fourchettes d'acier n'atteint sa trente-sixième année. Les nombreux essais que l'on a faits pour assainir cette profession ont peu réussi. Les poussières siliceuses viennentensuite pour la gravité des effets qui résultent de leur inhalation habituelle. Dans les manufactures de porcelaine, la plupart des ouvriers qui pulvérisaient la silice au moyen de meules de granit succombaient à la phlhisie : l'adoption du broyage à l'eau les en préserve aujourd'hui. Les caillouteurs, les tailleurs de pierre à fusil (silex) meurent phthisiques avant l'âge : les reclierchos de MM. Bourgoin, Benoiston, Lombard, ont fait voir l'eiïet dépopulateur de cette industrie (1). Morgagni(2) signale comme exposés à la phthisie, les tailleurs de pierre, les plâtriers, etc. Le docteur Young a observé que les tailleurs de grès de la carrière Waldshut succombent presque tous à la phthisie pulmonaire; ceux des environs d'Édimbourg arrivent rarement à l'âge de cinquante ans (Alison). Leblanc a tracé une monographie de la phthisie des tailleurs de grès, appelée maladie de Saint-Rocli à cause de sa fréquence dans les carrières de ce nom. L'inhalation des molécules calcaires n'est pas moins funeste : d'après M. Lombard, les plâtriers comptent 26 phthisiques sur ZiOO, environ deux fois plus que la moyenne générale; les maçons, les balayeurs de rues et les tailleurs de pierre dépassent aussi la moyenne générale.

Aiguiseurs. Les ouvriers qui aiguisent les armes, subissent, outre l'effet des poussières inspirées, l'impression delà vapeur d'eau froide résultant de l'aiguisement par la voie humide, seul procédé maintenant usité dans les usines, de l'eau qui en mouille le pavé et des courants d'air qui frappent leur corps en sueur. Ils se servent de meules faites de grès dit bigarré et composées de silex uni par un ciment calcaire; elles répandent beaucoup de poussière par le riflage, qui consiste à creuser à leur circonférence des cannelures

■ (l) Annales d'hygiène publique ol de médecine légale, i" série, t. VI et XI. ' (2) De sedibus et causis morborum, epist. xv et xvii.

pour l'aiguisement des armes ; la partie la plus lourde de la poussière s'élève un peu et retombe sur la planche disposée auprès des meules; l'autre, plus considérable, remplit l'usine d'un nuage opaque. Celte opération se répète deux fois par jour et dure d'un quart d'heure à une demi-heure. Telle est la cause de la maladie spéciale des aiguiseurs, si bien analysée par M. Desayvre, médecin de la manufacture de Châtelleraut (1); ses caractères anatomiques consistent en des granulations qui apparaissent sous forme de points noirs du volume d'une tête d'épingle, et acquièrent dans la période la plus avancée celui d'un grain de plomb : les unes, dures et blanches, et en petit nombre, sont entièrement constituées par des particules siliceuses; les autres, noires, molles, et quelquefois blanches au centre, se composent de matière noire et de silice; les premières sont ordinairement irrégulières et à crêtes, les secondes arrondies ; elles occupent, non les ramuscules bronchiques, mais les vésicules pulmonaires, d'où il faut les énucléer. Les grains blancs ou de silex pur se rencontrent dans les portions indurées du poumon, dans les parois compactes des cavernes. Les grains tout à fait noirs contiennent aussi une forte proportion de silice. Les poumons des aiguiseurs peuvent offrirdes myriades de ces corps étrangers, sans aucune autre lésion ; mais il s'y ajoute souvent d'autres altérations que M. Desayvre rattache à trois degrés: hépatisation rouge, induration, ulcération ou caverne. Les corps étrangers dont sont parsemés les poumons des aiguiseurs n'y produisent pas nécessairement l'inflammation, car à ce prix tous ces ouvriers en seraient atteints au bout d'un certain nombre d'années; mais ils empêchent la résolution des bronchites si fréquentes dans les conditions dece travail professionnel ; ils sont, avec les vicissitudes de température, avec les excès de vin, les efforts de voix, etc., une cause incessante rt'hypérémie qui s'étend des bronches au parenchyme, et, devenue permanente, en détermine l'engouement, l'induration. A ce dernier degré, le tissu pulmonaire, plutôt noir que rouge, farci de grains noirs et de quelques grains blancs, marbré à la coupe, présente un aspect truffé : c'est le maximum du développement de la maladie sans caverne, coïncidant avec une dyspnée continuelle. Mais les grains, et surtout les blancs, siliceux, à surface inégale, érodent, déchirent le tissu enflammé et friable ; l'excavation commencée est bientôt agrandie par sa jonction avec d'autres; s'ils nedonnent pas lieu à un travail ulcé-

(1) Annales d'hyg. el de médecine légale, 1856, 2* série, t. V, p. 282 et saiv.

llYlilENE l'UliLIOUË.

ratit', ils oblitèrent une certaine étendue de la surface respiratoire : cet obstacle mécanique à l'hématose explique l'essoufflement liabituel de tous les vieux aiguiseurs, comptant environ vingt années d'exercice. Quant à la successioti des symplômesde la maladie, elle correspond aux trois états matériels du poumon qui viennent d'être indiqués. La toux, d'abord sèche et diurne, est souvent forte au reved jusqu'à provoquer le vomissement; l'expectoration, rare au début, augmente par le progrès des lésions; les crachats blancsjaunâtres, non spumeux, parfois tachés ou siriés de sang, n'ont donné à l'analyse aucune trace de silice. La seule présence de la poussière de silex dans les voies respiratoires ne donne pas lieu a l'hémoptysie; peu abondante dans les périodes d'engorgement, elle devient aussi inquiétante par sa fréquence que par sa quantité dans celle d'ulcération. La dyspnée est en quelque sorte le mode respiratoire des aiguiseurs; on ne les voit pas courir; ce symptôme traduit par son intensité et sa durée la marche des altérations pulmonaires. Chez les malades et même chez les vieux aiguiseurs non malades, le bruit respiratoire est dur, incomplet, craquant, puis il s'afîèiiblit, masqué par les râles bronchiques et plus tard par les râles caverneux. Chose digne de remarque! La fièvre ne survient chez eux que dans la phase ultime ou sous l'influence d'une phlegraasie intercurrente. La maladie des aiguiseurs a une marche chronique; elle peut s'arrêter au premier degré, c'est-à-direà la présence de la poussière siliceuse dans les poumons sans autres troubles qu'une toux sèche, une expectoration blanchâtre, filante, une respiration moins moelleuse avec un très léger craquement à l'auscultation et une sonorité normale du thorax. Le deuxième degré dure d'une année à plusieurs années ; le troisième d'une à deux années.

L'hygiène de cette profession a changé de face à Châtelleraut par un heureux emploi de la ventilation; celle-ci a pour élément une roue à aubes courtes placée en dehors de l'usine et mue par une chute d'eau qui lui imprime une vitesse de 12 à 1500 tours par minute; un trou pratiqué au-dessous de chaque meule, fait passer l'air ambiant dans le conduit à l'extrémité duquel se meut la roue extérieure. Au moment du riflage, on ouvre les plaquesqui ferment ces trous et l'on met en jeu la roue venlilatoire ; l'air qui entoure la meule s'engouffre dans le Irou, entraînant la poussière qui se répand sur la rivière (Vienne) ; chaque meule est encaissée dans une boilede bois qui empêche la poussière finedes'écarter sur lescôtésetla dirige vers le trou d'aspiration ; la grosse poussière tombe sur la planche

r.KSTA. — l'ROI-ESSlONS A MATIÈKES INOllGANIQUES. 893

établie au devant de la meule. Aussi, durant le rillage, ne voit-on plus autour delà meule qu'un très léger nuage, au lieu de la poussière opaque qui obscurcissait l'usine. Avant cette grande amélioration, les aiguiseurs mouraient en moyenne à l'âge de 50 ans; encore tous n'atteignaient pas cet âge; un seul a vécu jusqu'à 83 ans. L'avenir leur promet un accroissement de vie moyenne. Néanmoins l'avis de M. Desayvre est qu'ils cessent de travailler après vingt années de service. On ne doit admettre à ce genre de travail que des hommes robustes, sobres de boisson et d'éclats de voix; les aiguiseurs qui ont poussé le plus loin leur carrière sont ceux qui se sont fait du silence une loi, ou qui du moins ont toujours parlé à voix basse.

Page 1