DES SENS
la sensibilité, qui se manifeste dans un mode unique et général sur les degrés infimes de l'échelle zoologique, se spécialise chez les êtres supérieurs dans des appareils isolés qui sont des modifications de l'appareil tégumentaire, et pour ainsi dire des départements de la sensibilité générale. L'homme présente au plus haut degré la séparation complète des facultés sensorielles et des organes par qui elles s'exercent; ceux-ci reçoivent chacun deux sortes de nerfs dont l'un préside à l'acte sensoriel et l'autre aux phénomènes de sensibilité générale. Mais, si nette et tranchée que soit chez l'homme la détermination organique de chaque mode de sensibilité, n'oublions pas que les appareils sensitifs ne sont que des instruments adaptés à telle ou telle portion du cerveau, appropriés par leur forme à l'activité spécifique de cette partie et communiquant avec lui par des nerfs intermédiaires; ils sont des instruments destinés à recueillir à la périphérie du corps les diverses impressions, et ils correspondent à autant de foyers perceptifs dont la science n'a pas encore fixé le siège dans l'encéphale. S'il n'est point démontré que la mutilation ou la soustraction des lobes cérébraux entraîne nécessairement la perte des perceptions sensoriales brutes, on ne peut refuser au cerveau une fonction de perfectionnement, d'élaboration essentielle. C'est dans cet organe, comme dit M. Longet (1), que les sensations doivent arriver pour produire tout leur effet, pour être appréciées à leur juste valeur. C'est là, comme dit Cuvier, (jue
(1) Longet, Traité de physiologie, 1850, l. 11, p. 243.
HYGIENIi PRIVEE.
toutes les sensations prennent une forme distincte, en y laissant des traces et des souvenirs durables, (lui deviennent les matériaux de nos jugements et de nos déterminations. La connaissance exacte du mécanisme de la sensation permet à l'hygiéniste d'en régler les éléments. Toute sensation suppose trois termes, un objet extérieur, le moi ou la conscience, et des intermédiaires organiques En présence de l'objet extérieur, une impression est produite sur les organes ; les nerfs de ces organes la reçoivent et la transmettent au cerveau. Là, pour nous servir du beau langage de M. Royer-Collard (1), quelque chose s'éveille, qui saisit cette appréhension de lui par lui. qui constitue ce qu'on appelle la conscience ou le moi Ainsi donc, pour qu'il y ait impression, il faut qu'un excitant agisse sur la surtace vivante; la sensation s'accomplit quand la modification produite dans la partie excitée se continue par les nerfs jusqu'au cerveau, où l'âme la perçoit et la réfléchit. D'où il suit que l'hygiène des sens est complexe: impression, transmission, perception, il faut qu'elle assure l'intégrité de ces trois actes; elle*ne s'arrête pas aux organes des sens et à leurs rapports avec un ordre spécial de modificateurs; elle s'étend au cerveau, dont les sens ne sont que les serviteurs. L'éducation cérébrale et le perfectionnenient des sens doivent marcher de front, et l'une importe plus que l'autre : le véritable artiste sait parfois tirer parti d'instruments médiocres; mais que serviraient les instruments les plus parfaits aux mains d'un ignorant ou d'un incapable? Les sens, au nombre de cinq, conspirent tous à la conservation de l'individu; mais l'un, plus général, est d'une égale importance pour la vie organique et pour la vie de relation : c'est le tact, dont les autres sens ne sont en quelque sorte que des formes spéciales et appropriées à un ordre distinct de modificateurs. Nous en parlerons d'abord. Deux autres, appelés par Buisson sens de la nutrition, variétés circonscrites du tact, plus exquis chez l'animal que chez l'homme, sont les explorateurs de l'air et des aliments (goût et odorat); enfin la vue et l'ouïe, situées plus supérieurement, et fonctionnant à l'aide d'un mécanisme plus complexe, transmettent à l'càme les signes de la pensée, et mettent l'homme en communion intime aveQ ses semblables ; on les a appelées sens sociaux. Les sens s'entr'aident, s'associent pour le complément des notions nécessaires à l'esprit, se suppléent en cas d'imperfection ou de perte de l'un d'entre eux, mais cet appui
(1) H. Royer-Collard, Réponse à M. Gerdy {Gazette médicale du 3 juillet 1842).