CHAPITRE IL
INGESTA.
ARTICLE PREMIER
BROMATOLOGIE PUBLIQUE.
§ 1. — Alimentation naturelle cle>!i peuple!*.
La nature n’a pas dispensé dans une égale mesure à tous les peuples les divers matériaux de l’alimentation, et il existe une barmonie évidente entre les besoins de l’économie humaine et les produits bromatologiques de chaque climat. L’énergie végétative du sol et la puissance de maturation des fruits vont eu diminuant de l’équateur au pôle. La richesse et la variété du règne végétal entre les tropiques indiquent assez le genre de nourriture qui convient à leurs indigènes : les palmiers, les bananiers, les hespéridées, les urticées, les laurinées, les malvacées arborescentes, lescucurbitacées, etc., y abondent ; les fruits sucrés et aqueux, sucrés et acidulés, tels qu’ananas, figues, dattes, bananes, goyaves, oranges, citrons, tamarins, etc., servent à calmer la soif ou ré|)ondent au faible appétit des populations indolentes de ces contrées; des fruits aromatiques, badiane, muscade, poivre, vanille, cardamome, pigment, etc., leur procurent
(1) Ferrus, loc. cit., p. 277.
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une stimulation qui réveille leurs organes digestifs ; parmi les graminées^ celle qui réussit le mieux sur le sol est le riz, la moins azotée de ces plantes ; les trèfles, les luzernes, les sainloins, les vesces, etc., n’y forment point ces immenses gazons qui nourrissent les animaux ruminanls, ressource essentielle des peuples placés sous d autres zones. Quoique originaires des pays cliauds, la plupart des plantes féculentes (orge, blé, maïs, sarrasin, pomme de terre, etc.) se plaisent surtout dans les climats tempérés ; raliineut qu’elles fournissent par la panification touche de près à la nourriture animale ; c’est aussi là que l’on trouve, à titres d’indigènes, le bœuf, ou l’aurochs sauvage, le buffle, le bisou d’Amérique, l’argali et le mouflon, souche originelle de nos bêtes à laine, le paseng ou l’égagre, tige de nos chèvres, les cerfs et chamois, puis des solipèdes, tels que le cheval et l’âne, ou des pachydermes, comme le sanglier et les cochons, enfin la plupart des rongeurs, lièvres, lapins, loirs, etc. ; mille espèces d’oiseaux granivores, sédentaires ou de la classe des émigrants, peuplent leurs champs couverts de graminées et livrent à l’homme une proie facile et savoureuse, tandis que, dans les régions équatoriale.s, les mammifères ruminanls ont une taille rabougrie, des tissus coriaces, et les oiseaux, pour la plupart insectivores, ont une chair peu agréable. Une multitude de fruits, de plantes potagères ou condimenlaires, etc., ajoutent encore à la variété des moyens d’alimentation départis aux habitants des zones tempérées. Dans l’Europe centrale, là où la vigne s’arrête (50® degré), le sol, presque toujours verdoyant, sous l’influence des brouillards et des pluies ménagées, prodigue, avec les végétaux nutritifs pour l’homme, les pâturages qui engraissent les animaux dont il mange la chair. Le blé se jjropage jusqu’au 62® degré de latitude; d’autres farineux, des fruits secs (châtaigne, faîne, noix, noisette, pois, haricots), des racines et des bulbes (orchis, solanées, alliacées, crucifères), se rencontrent fort avant dans le Nord et se prêtent à la conservation pendant de longs hivers. Toutefois la nourriture végétale se perd de plus en plus dans les climats froids; quelques herbes et arbustes de la famille des rosacées (fraisiers, framboisiers), bon nombre de ihymélées, de saxifragées, de caryophyllées, de crucifères ; des conifères (pins, sapins), des arbres anientacés ou à fleurs en chaton, des bouleaux nains, des rhododendrons, des bruyères, des fougères, quelques graminées et cypéroides, enfin des mousses et des lichens broutés par les rennes : voilà la progression décroissante des produits végétaux, qui ne pourraient fouinii à l’organisme la puissance de calorification nécessaire dans ces climats : aussi le Groënlandais, l’Islandais, le Lapon, le Kamtschadale, le Norvégien, etc. , se gorgent de graisse, de sang, de chair animale, de poisson pourri, fumé, salé, séché, joignant à celte nourriture \a Fucus sacchnrinus, le lichen, le pain d avoine mêlé de paille ou d’écorce de bouleau, etc. ; à cette rare population des contrées polaires, la nature fait largesse de phoques, de baleines, d oiseaux d’eau, d’esturgeons et d’autres poissons qui y encombrent de leurs légions innombrables la mer ou le lit des fleuves. Ainsi aux deux extrémités de chaque hémisphère se trouvent des populations frugivores et carnivores; entie elles
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une gradation de régimes mixtes. Dans les limites de l’Europe même, nous voyons l’Espagnol se contentant de son chocolat, de ses glands doux, de son olla podrida ; l’Italien, préférant les légumes, les pâtes, les macaronis ; le Français, plus amateur de pain, devin et de viande; l’Anglais, mangeant plus de viande que de pain et augmentant la ration des spiritueux, etc. La civilisation, en multipliant les moyens de viabilité et les échanges entre les peuples, modifie le régime des peuples ou de certaines classes de la société ; elle porte les blés là où le sol les refuse; elle verse le vin aux populations qui ne connaissent pas la vigne; elle procure au colon des tropiques les dangereuses délices de la gastronomie européenne ; elle mêle ici comme partout le mal au bien ; mais le bien l’emporte, car elfe tend à égaler partout la subsistance à la population. La prédominance ou la spécialité des régimes alimentaires suivant les cantonnements des nations est d’ailleurs un fait qu’elle ne peut détruire : ainsi l’ichthyophagie s’observe sur les côtes, et si elle ne développe point la vertu prolifique de leurs habitants, elle n’est peut-être pas étrangère aux maladies cutanées qu’on observe chez eux, radesyge (ulcères et tubercules) du Norvégien et du Groënlandais, lèpre du Syrien et du riverain de la mer Rouge, etc. Il est des peuplades qui mangent delà terre, soit par manque d’aliments, soit par une dépravation du goût. Les terres dites comestibles sont des espèces de glaises, d’argiles, de terres bolaires, des stéatites, des ocres même, plus ou moins onctueuses. Gumilla, cité par Haller, et, depuis, de Humboldt, ont vu dans l’Amérique du Sud, quand les débordements de l’Orénoque empêchent la chasse aux tortues, les Otomagues consommer impunément jusqu’à une livre et demie d’une argile grasse et ferrière ; d’après Spix et Martius, les Indiens des bords de la rivière des Amazones mangent souvent de la glaise; on vend sur les marchés de Bolivia une argile comestible qu’Elirenberg a trouvée formée de talc et de mica. Labillardière rapporte qu’en cas de nécessité, les habitants de la Nouvelle-Calédonie se rassasient d’une stéatite blanche et friable que Vauquelin a décomposée en magnésie, silice, oxyde ferrique, un peu de chaux et de cuivre. Scdoii Forster les nègres de la Guinée assaisonnent fréquemment leur riz avec une terre savonneuse qui ne nuit point à leur sauté; Genberg et Rhezius assurent que les Suédois ajoutent quelquefois une terre argileuse à la farine. D’après Bory de Saint-Vincent, le piment condimentaire d’Espagne contient de l’ocre rouge, etc. Ces substances impropres à la chymification servent de lest à l’estomac, mais n’ont rien d’alimentaire ; on peut douter de leur innocuité : leur usage coïncide prohablement avec la pénurie d’aliments, certains états morbides de l’estomac, tels que le pica des chlorotiques et la gastralgie des femmes enceintes, ou bien il est le résultat de l’habitude, de l’imitation, etc. C’est dans les pays chauds que se trouvent tous les géophages. Auguste de Saint-Hilaire (1) rapporte qu’une foule d’hommes et de femmes à Parannagua, Guaratula, et plus au midi de la province de Sainte-Catherine,
l'I) Aug’. Saint-ltilaire, Voyage au Brésil, etc, Paris, 1823.
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sont passionnés pour la terre, maladie qui finit par les faire périr. Les esclaves chez qui la géophagie devient un goût irrésistible subissent une série d’altérations que dans les colonies on appelle dissolution (docteur Girardin). Cette maladie piésente des symptômes différents, suivant que la terre est absorbée ou non . dans le piemier cas, ictère, boulfissure, infiltraiion des jambes, engorgement des viscères, atrophie du système musculaire, hydroémie ; c’est, conime on le voit, une forme de cachexie scorbutique ; dans le second cas, phlegmasie des voies digestives bien décrite par A. Segond (1), fièvre lente, marasme ; si une partie seulement de la terre est absorbée, mélange des deux ordres de symptômes; à l’autopsie, on trouve les intestins remplis par la matière terreuse.
Il n’est pas sans intérêt de mettre en regard les différences d’alimentation entre deux nations que sépare le détroit delà Manche, entre les habitants des deux plus grandes capitales du monde ; elles se déduisent du tableau suivant que nous empruntons à J. Robert de Massy (2) :
IIÉSIGNATIONS.