PUBLIQUE] PROFESSIONS INTELLECTUELLES
Cabanis, Corvisart, Waller Scott, etc. Ces grands noms frappent l’attention, mais ne tranchent pas la question de la fréquence comparée de l’apoplexie dans les classes illettrées et les classes adonnées aux contentions de l’esprit. Les névroses de l’encéphale senddent plutôt le j)artage de ces dernières. Sur cas d’hypochondrie où la profession a été notée, Michéa (1) a rencontré 31 individus ayant des états où la pensée joue le premier rôle. Il est remarquable que toutes les études qui se rattachent à la médecine favorisent particulièrement le développement de l’hypochondrie. Stoll a insisté sur le défaut du sang-froid, sur l’absence de courage et de capacité dont les médecins font preuve, quand ils veulent se traiter eux-mêmes. Quant à la folie, la statistique a fait voir qu’elle est, comme l’a dit Esquirol, le produit des influences intellectuelles et morales. Toutefois la folie ne menace guère que les individus qui, doués de médiocres talents, d’une mémoire infidèle, d’un jugement lent et pénible, s’appliquent outre mesure aux études ; il y a de par toutes les carrières intellectuelles des cervelles fourvoyées auxquelles il faut faire rebrousser chemin, dans l’intérêt de leur santé et de leur avenir. Au mois de juin 18ù‘2, je fus chargé avec le docteur F. Voisin, par le préfet de la Seine, de faire un rapport sur l’état mental d’un jeune conscrit de la classe que l’on disait attein d’aliénation ; la maladie était réelle et due évidemment aux excitations dirigées sur son cerveau par des études auxquelles il était radicalement impropre. D’après un rapport digne de foi, un certain nombre d’élèves sortant de l’École polytechnique sont atteints de névroses cérébrales ipii reconnaissent pour cause l’excessif travail qu’ils ont dû faire pour embrasser tous les objets de leur instruction obligée (Guérard). Parfois la cause de la perturbation cérébrale est moins dans l’inaptitude que dans le défaut d’affinité des éludes entreprises avec le genre d’esprit des jeunes gens : un changement de carrière suffit à leur guérison : « Visi sunt aliqui quasi reviviscere, quando pust exosum aliquod studium, ad quod coacti accessei'unt , ad aliud sibi acceptius, et naturœ suce adfînius dimittebantur. » La constipation, les obstructions viscérales de l’abdomen, le catarrhe chronique de la vessie^ les calculs des reins et de la vessie, sont encore le triste accompagnement de la vie studieuse du cabinet. Civiale a dressé une liste curieuse des célébrités de tonte espèce qui furent affectées de calculs ou de gravelle : on y voit figurer Amyot, Érasme, Harvey, Calvin, Bacon, Leibnitz, Bossuet, Linné, Newton, d’Alembert, Buffon, Voltaire, etc. Les spécialités de professions intellectuelles ajoutent (jnelques éléments à cette imminence morbide : le statuaire respire des poussières nuisibles; le peintre manie des couleurs toxiques, l’avocat fatigue son larynx, le médecin court risque de contagion et a dû s’acclimater dans les hôpitaux et dans les amphithéâtres, etc. — Casper, de Berlin, a calculé que l’âge de 70 ans est atteint par ù2 théologiens sur 100, par 29 avocats, par 28 artistes, par 27 instituteurs, professeurs, par 2ù médecins. iHadden, lidé-
(I) Mirlii'a, Trnih- de 1’ hijprirhonilrl(.\ 181.7, p. 387.
nii DES PROFESSIONS EN PARTICULIER. [hygiène
rateur anglais, en comparant la vie moyenne des hommes célèbres de diverses classes, a trouvé pour la vie moyenne des naturalistes 75 ans, pour celle des philosophes, des sculpteurs et des peintres, 70; pour celle des jurisconsultes, 69; pour celle des médecins, 68; pour celle des théologiens, 67 (Lombard) (1).
Les règles d’hygiène qui conviennent aux professions intellectuelles se déduisent des principes et des faits émis dans les différents chapitres de l’hygiène privée. Ceux qui exercent ces professions ont besoin d’une diète intellectuelle, comme dit Reveillé-Parise, et d’un régime général. Une distribution hygiénique du travail de l’esprit laisse aux repas leur temps accoutumé, aux digestions leurs cours, au sommeil ses droits naturels, à l’exercice musculaire ses justes intervalles; la variété dans les études délasse l’attention : a Idem objectum frangit animum ; varietas récréât. » (Boerhaave.) Quand l’homme de cabinet ne peut sortir, ce n’est point au jeu des cartes qu’il doit s’amuser; mais, suivant le conseil de Tissot, avec la paume, le volant, le billard, etc. ; la chasse, l’équitation, la promenade, la gymnastique, lui vaudront encore mieux. « Nihü magis salufare censeo, ac magis commendo, quam corporis exercitium, guod nihü prœstantius ad nbstructiones expediendas, nalivum colorem roborandum, coctiones perficiendas, transpüatam promovendum et scabiem fugiendam. » (Ramazzini.) La sobriété et le choix d’aliments légers lui sont indispensables. Qu’il respire dans son cabinet un air pur, une température convenable ; qu’il travaille sur un pupitre élevé qui le dispense d’une flexion excessive du tronc ; qu’il interrompe souvent son occupation pour exercer la faculté d’accommodation de ses yeux et pour exécuter une série d’inspirations profondes qui dilatent sa poitrine, etc. S’il est tombé dans cet état d’usure nerveuse qui est si commune parmi les ouvriers de l’intelligence, et qui simule un grand nombre d’états morbides, ou s’il éprouve avec une excessive irritabilité du système nerveux la prostration de l’ensemble, qu’il congédie le démon familier de son esprit, qu’il interrompe ses méditations pour aller respirer l’air pur, pour se livrer aux travaux du corps, surtout à l’agriculture, pour voyager, pour se rendre aux eaux minérales ou pour prendre les bains de mer, dont l’utilité est éminente pour les gens de labeur intellectuel : « Cachecticos natatio maritma juvat. » (Celse.)
Une statistique médicale de l’École polytechnique serait un document d’un grand intérêt pour l’appréciation de l’influence que les fortes et persévérantes contentions d’esprit exercent, dans certaines limites d’âge, sur les princijiales fonctions de l’économie; elle résumerait en quelque sorte l’hygiène des professions intellectuelles. Non-seulement les deux années que les élèves passent dans cette école sont marquées par une application continue à des études d’un ordre élevé, par l’excitation fréquente des examens, etc. ; mais, pour y être admis, ils ont dû s’astreindre à des préparations aussi longues que difficiles.
(1) Lombard, Annnlox d’hygiène. Paris, 1835, t. XIV, p. 96 et suiv.