ARMÉE ANGLAISE
1° En garnison à l’intérieuv.
Viande
Pain
Pain
Pommes de terre Autres légumes . .
Café
Thé
Sel
Sucre
Lait
3 AO gram. 1 Livrés directement A53 — i par t’Èlat
9,44 C. ^ Achetés 4,48 C. / aar la solde.
7 gram. \
(Ed. Parkes, A Manual of practical hygiene. 1866, p. 150).
1 2“ Pendant la
guerre de
Crimée.
3® Dans l'Inde.
1 Pain
. 680Brj
00 centigr.
Pain
gram
1 ou Biscuit
Viande. . .
' Viande fraîche ou salée 483
Légumes .
Riz
Riz
i Siinrft . .
Sucre. . . .
1 Café
Thé
1 ou Thé
ou Café. .
ILime-juice
Sel
tSel
^ Pour
Bois
1 Poivre
\ 8 hoinniGS
1 Rhum
centil.
[Report 0/ ihe Commission appoinled to inquire inio ihe régulation alJecting the sanitary condition of army, Parlinmentary documents, 1858, p. 425).
DES PROFESSIONS EN PARTICULIER
[hygiène
Pain ou farine 625 gram.
Viande fraîche ou salée 566 —
ou Porc ou Jambon 370 —
Pommes de terre (3fois par srni.) 453 —
Riz 47 —
Café 47 —
Armée américaine {pendant la guerre).
ou Thé 7 gram.
Sucre 68 —
Fèves 8,5 centil.
Vinaigre 4,2 —
Sel 2,1 —
Poivre Q. S.
(Hammond, A Treatise on hygiene, 1863, p. 563.)
Prus.siens.
1° En temps de j>aix, en garnison. 2® En marche.
Pain (froment et seigle) 722 gram 935 grain.
Viande (sans os) 155 — 233 —
Légumes frais, en très-petite quantité.
Le soldat doit acheter le reste sur sa solde, mais dépense très-souvent cet
3“ En temps de guerre.
argent en eau-de-vie.
ou Biscuit ,
ou salée
Riz
ou Orge, Sarasin, ou Seigle. ,
821 gram.
ou Pois, fèves, farine.
ou Pommes de terre. .
Sel
Café grillé
Eau-de-vie
4“ Pendant la campagne du Schleswig (1864).
Viande 225 gram.
— les jours de combat. . 450 —
Pain 900 —
Pois ou Fèves . 225
Sel 14
Café grillé 14
{Bas Preuss. milit. med. Wesen, vonC.-J. Prager, 1864, p. 159.)
Autrichiens.
1“ En temps de paix.
Pain 900 gram.
Viande sans os 212 —
Fleur de farine .
42 gram.
Viande, 1 kil. 250 gram. par semaine, répartie ainsi :
2® E?i campagne.
Porc frais. ... 184 gram. par jour, pendant 4 jours.
— salé.... 170 — — — 1 —
Jambon fumé. 170 — — — 1 —
Bœuf 170 — — ■ — 1 —
Biscuit 700 gram. par semaine.
Farine de froment (pour le pain). . 4 kil, 165 — —
— — (pour mets). .. , 835 — —
Choucroute 155 — —
Pommes de terre 255 — —
Pois 155 — —
Orge 140 — —
Plus une certaine quantité de vin, bière ou eau-de-vie.
(E, Parkes, A Manuul of milUary hygiène, 1866, p, 157.)
PROFESSION MILITAIRE
Armée russe en Crimée.
Pain noir
Viande
Kwass (sorte de bière)
Clioucroùlc 1/2 litre par jour.
Orge 1/2 — —
Sel 22 gram. —
453 gram. par jour.
1 lit. 25 centil. —
Raifort 2 gram. par jour.
Vinaigre 25 centil. —
Poivre 2 gram. —
[Report of the Commission, etc., and E. Parkes, loc. cit., p. 157.)
B. Logement. — En temps de paix, le soldat loge dans des casernes où les règlements actuels lui allouent un espace et un volume d’air tout à fait insuffisants, 12 mètres cubes dans les casernes d’infanterie, lù dans celles de cavalerie ; à l’hôpital, 20 mètres cubes dans les salles de blessés ou de fiévreux, 18 mètres dans les salles de vénériens. Heureusement, dans la pratique, à l’hôpital surtout, ces fixations sont le plus souvent dépassées. Les idées nouvelles sur la ventilation et le chauffage des édifices publics n’ont guère jusqu’ici pénétré dans les habitations militaires. Dans beaucoup de villes, on remplace les anciennes constructions deVaubau et les bâtiments mal appropriés par des casernes monumentales, où de grands progrès sans doute ont été réalisés; mais on peut leur reprocher leur immense étendue, qui oblige parfois 1500 hommes à vivre sous le même toit, dans ce contact incessant qui favorise la propagation des maladies transmissibles. Trop souvent encore il y a à la fois encombrement, confinement et méphitisme. Les chambrées, où les lits sont accumulés et trop rapprochés, servent dans le jour de salles de réunion pour les repas, les revues de détail, les exercices les jours de pluie, etc. ; la nuit, elles servent de dortoirs. La ventilation y est naturelle, c’est-à-dire insuffisante; en hiver, les chambres, chauffées au moyen d’un poêle, sont tenues hermétiquement closes pour empêcher la déperdition du calorique; les latrines mal tenues, mal installées ou trop rapprochées, infectent souvent les salles ; chaque homme conserve près de lui les différentes pièces de son équipement, parfois la sellerie ou le harnachement, ses chaussures, ses vêtements imprégnés d’émanations malfaisantes : pendant l’hiver, au milieu de la nuit, dans les casernes de cavalerie surtout, le méphitisme atteint d’ordinaire des proportions d’autant plus fortes que la propreté et les soins de la peau laissent plus à désirer.
En été, le soldat est conduit aux bains de mer ou de rivière, selon les localités; en hiver, on n’a pas encore réussi à lui ménager des bains chauds réguliers. Dans chaque caserne, l’infirmerie doit être pourvue de deux baignoires, pour les cas urgents, et pour le traitement antipsorique ; en outre, tout homme qui sort de l’hôpital doit prendre un bain de propreté avant de rentrer à son corps ; mais ces ressources sont restreintes et ne sont accessibles qu’à un petit nombre. Aussi certains régiments ont-ils essayé d’utiliser la chaleur perdue des fourneaux de cuisine pour avoir de l’eau chaude ou de la vapeur, et permettre le lavage successif de tous les hommes dans un endroit clos et
806 DES PROFESSIONS EN PARTICULIER. [hygiène
chauffé. Le plus remarquable exemple de celle inilialive inlelligeiile a élé fourni par le 13" balailloii de chasseurs à pied, qui, à l’insligalion de son médecin-major Riolacci (1), a réalisé le difficile problème de faire baigner Ions ses hommes en vingl jours, avec un malériel presque nul el une dépense de combuslible de 2 ceniimes par homme.
C. Vêtement. — Le vêlement et le couchage du soldat sont la meilleure partie de son hygiène, car, à peu de chose près, ils ne laissent rien à désirer.
Il est couché seul dans un lit de fer pourvu d’une paillasse, d’un matelas, d’un traversin, d’une couverture de laine, d’un couvre-pied de laine pendant l’hiver, et d’une paire de draps de toile avec rechange; les draps sont lavés tous les vingt jours en été, tous les mois en hiver; le matelas et le traversin sont refaits tous les dix-huit mois. p
Chaque homme possède : trois chemises de coton ou de toile, trois mouchoirs, un caleçon, le plus souvent deux, le tout blanchi chaque semaine, un couvre-nuque, un bonnet de nuit; des cravates en tissu de colon souple ont remplacé dans presque toute l’armée les cols roides et serrés qui gênaient la ' liberté du cou, excoriaient la peau et favorisaient l’hypertrophie des glandes cervicales (Bégin). En campagne, les troupes reçoivent des ceintures de flanelle appliquées immédiatement sur la peau ; certains corps portent en outre une longue et large ceinture de laine, enroulée autour du corps, sur les vêlements, et qui protège parfaitement l’abdomen et les lombes. Les pantalons de toile, adoptés jadis pendant l’été, ont été supprimés pour toute l’armée en 1860, en raison des accidents occasionnés par le refroidissement nocturne; ils ne sont plus tolérés que pour la troupe de cheval et pour le service d’écurie. Jusqu’à présent la dépense et la difficulté de l’enlrelien n’ont pas permis de fournir au soldat des chaussettes, qui diminueraient les exemptions pour blessures du pied, le véritable fléau des trou])es en marche. Le contact de l’épiderme, ramolli par la transpiration, avec le cuir rigide des chaussures, entraîne des lésions douloureuses qui mettent les hommes hors de service : certains vices de fabrication entretiennent, au-dessous de la malléole externe et sur le cou-de-pied, des blessures dont Lèques (2) a signalé l’origine et la prophylaxie. A diverses époques, on a cherché h supprimer la chaussure ellemême en convertissant, par le tannage, la plante des pieds en une semelle artificielle. Cosle el Percy (3), après J-J. Rousseau dans Emile, ont consacré quelques pages au récit de ces tentatives qui ont été reprises récemment par Pliœbus, de Berlin (^j): l’auteur, qui a opéré sur lui-même avec persistance, est arrivé à des résultats dignes d’attention; il donne en outre des conseils origi-
(1) Riolacci, Nouveau système de bains, etc. {Màm. de méd. milit., 1867, t. XVltl,
(2) Lèques, Notes sur quelques lésions, etc. {Mém.dcméd. milit. l. VllI, p.l75).
(3) Coste el Percy, De la santé des troupes à la grande année. Strasbourg, 1806.
(è) D' Phœbus, Fusskultur hei den Soldalen. {Berliner Iclin. Wochenschrift. 1866,
p. 313 {.énnales d’hygiène publique, 2" série, 1867, l. XXVIII, p. 211).
PROFESSION MILITAIRE
PDDLIQüe]
naux (immersion répétée des pieds dans l’eau très-froide, etc.) (jui intéressent tous ceux qui ont pour mission d’assister des hommes en marche.
D. Équipement. — Les différentes pièces de runiforme et de l’équipement laissent encore à désirer au point de vue de l’hygiène : depuis plusieurs années, c’est le sujet d’études, de recherches, de transformations, d’améliorations non encore terminées et qui mesurent l’importance qu’on y attache. Certaines parties, auxquelles on tient par routine ou pour le coup d’œil, seront sans doute définitivement supprimées : les buflleterics, qui compriment la poitrine, et accumulent l’humidité dans les parties recouvertes; la cuirasse, qui protège insuffisamment, échauffe, retient la transpiration, gêne les mouvements du thorax et du tronc, épuise les forces; l’épaulette, gênante et peu utile; le casque en métal à haut cimier, le bonnet à poil, qui constituent un fardeau et détruisent l’équilibre. Il faut avant tout au soldat un vêtement epii le préserve du froid et de la pluie, et qui lui laisse toute la liberté de ses allures ; il lui faut une tenue de guerre, non une tenue de parade. Aronssohn (1), après plusieurs années passées en expédition active au Mexique, a émis à ce sujet des idées et proposé des réformes dont ])lusieurs sont justes et praticables.
Certaines dispositions, en vigueur dans d’autres armées, pourraient être essayées chez nous avec avantage. Les Américains portent le chapeau de feutre bas et à larges bords, adopté par les chasseurs tyroliens d’Autriclm et les bersagliers d’Italie; il préserve de la pluie, de la neige, du .soleil, ménage la vue et facilite le tir ; mais il est un peu lourd, et Hammond (2) déclare .lui-même qu’il n’est pas supérieur au képi français. Les Anglais se louent beaucoup d’une nouvelle coiffure adoptée récemment, le (jlengnrry Scotch cap; c’est une sorte de bonnet écossais qui protège la nuque contre la pluie, les oreilles contre le froid, avec lequel le soldat peut se coucher, et qui constitue, paraîtil, une coiffure élégante et nationale (3). L’armée des États-Unis emploie la couverture de caoutchouc fendue au milieu pour le passage de la tête, comme la couverture de laine de nos troupes en cam])agne, mais plus légère, moins encombrante, séchant facilement au vent. Sous les larges plis de ce manteau flottant improvisé, elle protège de la pluie l’homme, ses armes, ses munitions, ses vivres, etc.; elle doit beaucoup moins empêcher l’évaporation de la transpiration que leur puncho, ou manteau de cheval en caoutchouc, et que tous les vêlements imperméables ajustés; étendue à teiae comme couverture de couchage, elle préserve très-bien de l’humidité du sol.
Les Autrichiens ont adopté pour leur tenue la couleur blanche, qui est d’un bel effet; « on se tromperait, dit le colonel Favre (fi), si ou la croyait peu
(1) Aronssohn, Études d’hyg. müü. {Mémoires de médecine militaire, 1867, l. NIX, p. 405).
(2) Hammond, A treatise on Hygiene, p. 91.
(3) Parkes, Hygiene, p. 375.
(4) E. Favre, V Autriche et ses institutions militaires. Paris, 1866, p. t25.
808 ÜKS PROFESSIONS EN PARTICULIER. [hygiène
» durable ; les tuniques se nettoient parfaitement avec de la craie et du son;
» elles se conservent même mieux que celles de drap de couleur. Mais il faut » du temps pour nettoyer, et en campagne on n’en a guère. » Ces inconvénients rendent peut-être difficile l’usage du drap de cette couleur avec lequel, d’après Coulier (1), la déperdition du calorique intérieur est ralentie, et réchauffement du corps, par l’exposition au soleil, est de 6 à 8 degrés moindre qu’avec un drap bleu foncé. Puisque la superposition d’un simple tissu de coton blanc suffit pour abaisser de plus de 7 degrés C. , et sans doute dans certains cas de lü àl2 degrés C. , l’effet calorifique des rayons solaires, on devrait, dans des circonstances exceptionnelles, comme celles qui se sont présentées pour les Anglais en Abyssinie, superposer à la tunique de drap ordinaire, pendant les marches au grand soleil, de simples blouses de toile blanche, légères et flottantes, semblables h celles que les soldats du train portent pendant les marches en Algérie et en expédition. L’adoption, pour toute l’armée, du couvre-nuque de coton blanc fixé au képi, est une innovation excellente qui a rendu les plus grands services dans les dernières guerres, en Algérie, en Italie et au Mexique, et qui a été imitée dans la plupart des autres armées.
Nous empruntons à l’ouvrage de Parkes (pages 366-67) la description de l’habillement du soldat anglais. La composition du sac est à peu près la même que dans notre armée : elle comporte toutefois 3 paires de chaussettes, plus 5 chemises de flanelle qui, depuis novembre 1865, remplacent les 3 chemises de coton. Une ordonnance de 1863 fixe en outre les objets qui doivent être délivrés pour 100 hommes en service actif, dans les pays froids :
Capotes en peau de mouton pour guérite 8
Bonnets fourrés 100
Cache-nez en laine 100
Chemises de flanelle grise 200
Gilets de tricot de laine 100
Bottes et guêtres de cuir (paires). 100
Bas de laine (paires). 200
Caleçons de flanelle 200
Ceintures de flanelle {choiera belts) 200
Gants doublés ou fourrés (paires). 100
Des prescriptions spéciales règlent également les pièces d’habillement qui doivent être fournies en service actif, dans les climats tempérés et tropicaux.
E. Exercices. — La charge réglementaire du fimtassin français, en temps de paix, calculée d’après le poids de tous les objets d’habillement et d’équipement,
(1) Coulier, Expériences sur les étoffes, etc, {Journal de Physiologie, 1858, t. l®"",
pubuoüe]
UES PROFESSIONS EN PARTICULIER
Est do 20 kil. 092 grain.
Eu campagne, il faut y ajouter :
60 cartouches (1) 2 /i60 —
Une tente-abri . . 1 kil. 070 gram. ]
Un support 0 470 — /
Trois piquets. ... 0 150 — > . . . • 3 790 —
Une couverture. . 1 600 — i
Un petit bidon.. 0 500 — J
Ustensiles de campement en moyenne 1 272 —
Vivres pour quatre Jours sans viande 3 394 —
31 kil. 008 gram.
En supprimant certains objets qui font double emploi ou sont moins utiles :
Un habit ou tunique. ,
Une chemise
Une cravate
Deux paires de gants ,
Un mouchoir
Un martinet
2 kil. 124 gram.
on arrive à la charge de 28'‘,88/;; quand il est nécessaire d’emporter des vivres pour huit jours, on réussit, au moyen de certaines réductions habilement combinées, à limiter la charge totale à 30‘‘,718.
En 1859, pendant la guerre d’Italie, la charge réglementaire était en moyenne de 28'‘,732, sans compter les objets de toute sorte que chacun y ajoutait volontairement. Certains corps habitués à faire campagne? les zouaves, par exemple, sont renommés pour la complexité, l’habile disposition de l’échafaudage qu’ils ajoutent à leurs sacs ; dans les dernières expéditions en Afrique, ils ont fréquemment porté 32 et 35 kilogr. A coup sûr, les hommes robustes sont seuls capables de supporter, dans ces conditions, les marches prolongées, dans des chemins difficiles, sous la pluie, ou par un soleil brûlant. Une pareille charge semble exagérée pour les hommes de petite taille qu’on a relégués tous dans l’infanterie, à qui en campagne on demande constamment des marches forcées, des mouvements rapides, des elforts sans cesse renouvelés. C’est l’infanterie, cependant, qui ainsi chargée a traversé l’Europe en courant, et décidé le sort des grandes batailles accomplies dans ce siècle; il est vrai (|u’après la victoire on ne comptait pas jadis le nombre de ceux qui avaient fléchi sons le poids d’un fardeau trop lourd, et qui, avant même d’avoir combattu, remplissaient les hôpitaux et les ambulances.
En Amérique, où le soldat porte avec lui une foule de choses utiles, le poids de l’équipement a été réduit de telle sorte que la charge du fantassin avec ÛO cartouches, mais sans vivres, s’élève'a 20'*',071, et à 2û'‘,071 avec huitjours de vivres sans viande.
(1) Le fusil modèle Chassepol, dont l’armée est aujourd’hui pourvue, pèse 4I*>1,054, et avec la baïonnette 4161,654. La cartouche pèse 32 gr., la balle seule 25 gr. ; 60 cartouches ne pèsent donc plus que ll‘H,920, et la charge se trouve réduite de 540 gr.
810 DES PROFESSIONS EN PARTICULIER. [hygiène
La charge du fantassin de ligne, dans l’armée anglaise, se répartit de la façon suivante :
Effets d’habillement et de petit équipement (1) 14 kil. 500 grani.
Armement (sans munitions) 5 500 —
20 kil. » gram.
En campagne, il faut y ajouter:
Munitions (60 cartouches) 2 kil. 267 gram.
Bidon j
Couverture > 5 800 —
3 jours de vivres. 2 kil. 720 gr. )
28 kil. 067 gram.
En marche, une partie des effets de grande équipe est placée dans des sacs (ft par compagnie) et traînée à la suite des troupes. De plus, le soldat anglais ne porte lui-même ni sa tente, ni les ustensiles divers de campement qui accompagnent toujours le soldat français en expédition.
Dans l’armée prussienne (2), le fantassin en grand équipement porte 25 kil. , et 28 kilogr. avec trois jours de vivres ; mais il n’est pas question non plus des accessoires de campement.
Voici maintenant la dépense de forces qu’on demande au simple soldat dans l’armée française : en temps de paix, exercices des recrues et de garnison ; il y est appelé de grand matin en été, à jeun, et subit la fatigue et la monotonie d’attitudes trop prolongées au soleil, au vent, dans la poussière; ces exercices deviennent surtout pénibles par leur fréquence et leur durée aux approches de l’inspection générale; marches et promenades militaires, revues, parades, évolutions et combats simulés; gymnastique, gardes, factions, piquets et patrouilles qui l’exposent aux intempéries nocturnes. Nous passons sous silence une foule de corvées accessoires ou extraordinaires, camps d’instruction, secours aux incendies, aux inondations, application accidentelle aux travaux de construction des routes, des canaux, des ponts et fortifications, etc. Pour réparer les forces qu’épuisent tant de fatigues, tant de devoirs imposés jour et nuit, une loi du 10 juillet 1791 prescrit que, dans le cas de service ordinaire, chaque soldat d’infanterie aura 8 nuits de repos et jamais moins de 6 entre deux gardes, chaque cavalier 12 nuits de re|)Os et jamais moins de 10. La multiplicité abusive des postes et des sentinelles, souvent disproportionnés avec l’elfectif des garnisons, a rendu longtemps impossible l’exécution d’un règlement auquel on ne peut qu’applaudir. D’après un discours du maréchal Soult à la chambre des députés, le soldat, en 18fi2, ne passait au lit que 3 nuits sur 5. Depuis (dusicurs aimées, des elTorts considérables ont été faits pour réduire le service de nuit : on a supprimé tous les postes qui n’étaient pas
(1) Parkes, Ihjgiene. London, p. 386.
(2) D. Wilhelm Roth, Militüriirztliche Studien, 2' Folge, S. 179. Berlin, 1868.
PROFESSION MILITAIRE
pdbliqüe]
(riine absolue nécessité, toutes les sentinelles de tolérance ou même celles d’honneur; en 1852, l’ordre était que le soldat n’eût jamais moins de 3 nuits libres sur U ; cette sollicitude pour le repos nocturne de la troupe ne s’est pas ralentie, et le décret du 13 octobre 1863 sur le service des places de guerre exige que le nombre d’bommes à fournir par chaque corps soit réglé de manière à leur assurer au moins û nuits de repos sur 5, et le double aux hommes de la cavalerie.
Les migrations de garnison se répètent à d’assez courts intervalles pour l’infanterie de ligne, et multiplient pour elle, avec les fatigues d’un voyage à pied, les dangers des changements de climat. Les chemins de fer ))rêtent aujourd’hui leur vitesse aux mouvements de la troupe ; mais ils ne possèdent pas un matériel approprié à ces transports collectifs et la rapidité du voyage ne compense pas toujours les inconvénients d’un encombrement momentané mais excessif. Les mouvements périodiques des troupes pourraient se combiner, à leur grand avantage, avec les divers climats de la France, de manière à leur procurer des compensations hygiéniques, une heureuse alternance d’impressions du dehors : quoi de plus rationnel que d’envoyer dans un pays de montagnes un régiment qui a vécu plusieurs années dans une région marécageuse, et d’éteindre ainsi les restes d’une intoxication palustre souvent mal définie ?
En temps de guerre, soumis h des influences que nous retrouverons en étudiant les maladies d’une armée en campagne, le soldat doit suffire à de nouveaux elTorts : il franchit de grandes distances, passe dans des climats lointains, s’embarque pour des traversées plus ou moins longues sur des vaisseaux presque toujours encombrés, exécute des marches forcées, combat le jour, bivaque la nuit, campe sous la tente et dans les baraques qui l’abritent imparfaitement contre la pluie, le froid, la chaleur, endure la faim et la soif, subit dans les ambulances on dans les hôpitaux temporaires l’influence délétère de l’encombrement, de telle sorte que les chances de mort lui viennent bien plus des conditions journalières de la vie en campagne que de l’ennemi qu’il est destiné à combattre.
III. Mortalité et causes des maladies dans l'armée. — Quel est le résultat de cet ensemble de causes qui vient d’être passé on revue?
L’étude hygiénique d’une profession repose sur deux notions fondamentales : la mortalité, la nature des maladies. Ce double critérium permet seul d’arriver à des résultats positifs; par le cbilTre de la mortalité on mesure en bloc le degré de salubrité de la profession ; par la connaissance des maladies (|ui fournissent cette mortalité, on est conduit aux causes de ces maladies, c’està-dire à la prophylaxie, qui est le but suprême de l’hygiène.
Cet examen doit porter successivement sur l’armée en garnison, en temps de paix; sur l’année en campagne.
A. 1” Mortalité en temps de paix. — Et d’abord, la vie militaire occasionne-t-elle une mortalité égale à celle de la vie civile? D’après le recense-
812 DES PROFESSIONS EN PARTICULIER. [hygiène
ment de 1861 (1), 1000 hommes de la population générale fournissent les décès suivants :
De 20 à 25 ans 10,4 décès sur 1000 hommes.
De 25 à 30 ans 8,1 — —
De 20 à 35 ans 8,89 — —
L’armée servant en France à l’intérieur, en temps de paix, compte dans ces dernières années environ 10 décès (9,91) sur 1000 hommes; à ce chiffre, il faut joindre celui des réformes prononcées pour maladies incurables, entraînant l’impossibilité absolue de servir, qui envoient mourir dans la population civile beaucoup d’hommes qui, sans cela, auraient augmenté d’autant les décès de l’armée : annuellement, 1000 hommes fournissent 6 réformés, dont la moitié environ pour des affections qui diminuent considérablement les chances de vie; ces 3 malades auraient porté à 13 le chiffre des décès, s’ils n’eussent quitté l’armée avant l’expiration de leur congé.
Ce chiffre, en quelque sorte réel, est bien inférieur à celui de 19 pour 1000 admis il y a vingt et trente ans par le général Paixhans (2) et Benoiston de Châteauneuf (3), qui cependant ne tenaient pas compte des réformes : à ce point de vue, il y a un immense progrès dont l’hygiène a le droit de revendiquer une large part. Mais ce progrès peut-il suffire et faire oublier que l’armée, composée d’éléments choisis par des révisions nombreuses, fournit plus de décès que la population où elle a laissé, où elle verse journellement ses rebuts? Si l’on lient compte, à la fois, de la proportion des exemptions pour infirmités et de la nature de ces dernières, on arrive, par le calcul, à établir que la révision a diminué de 3 pour lOüO hommes les décès probables de l’armée, qu’on peut dès lors évaluer à 16.
En outre, quand un militaire déjà sous les drapeaux se présente pour contracter un nouvel engagement, il subit une seconde visite corporelle, d’autant plus sévère, que c’est un contrat intéressé qu’il veut passer avec l’État; on n’accepte que des hommes connus depuis longtemps, offrant toutes les garanties de santé, de force et de résistance. Dans ces dernières années, l’armée comptait 100 000 rengagés, épurés ainsi par un examen rigoureux. C’est là une cause toute-puissante de diminution de la mortalité, et nous croyons être bien au-dessous de la vérité, en évaluant celte diminution à 2 décès pour 1000 hommes.
De telle sorte que si l’on place les deux populations civile et militaire dans !
des conditions de choix identiques, si l’on fait disparaître ou si l’on compense ;
le bénéfice des épurations subies par l’armée, on trouve que les 10 décès de celle-ci sont, par le fait des sélections, équivalents à 18 ; que là, où la vie civile
(1) Moniteur universel, 16 avril 1867.
(2) Général Paixhans, Moniteur du 2 avril 1846.
(3) Benoiston de Châteauneuf, Ann, d'hjg., 1833, t. X.
publique] profession militaire.
occasionne à peine 9 décès, la vie inilitaiue en occasionnerait 18, si les hommes n’étaient pas choisis et renouvelés d’une façon incessante (1).
Cette mortalité considérable se répartit inégalement sur les éléments divers dont se compose l’armée. Une loi qui date du 22 janvier 1851, mais qui n’a reçu son exécution qu’en 1862, ordonne la publication annuelle d’une statistique médicale de l’armée ; cet énorme travail, auquel s’attache désormais avec honneur le nom du docteur Ely, va nous fournir pour cette étude des indications d’autant plus précises que le zélé rédacteur a pris la peine d’établir, dans le document qui vient de paraître, la série des chiffres moyens pour la période quinquennale 1862-1866.
a. Influence de l'ancienneté de service. — Le général Pelet avait depuis longtemps fait ressortir la diminution progressive de la mortalité, à mesure que le nombre des années de service augmente. La statistique officielle confirme par des chiffres précis ce fait important, qui se reproduit chaque année dans des proportions presque identiques :
Déct’îs
sur 1000 hoinmps en 1862-1866.
Moins de 1 an de service (2) 12,57
De 1 à 3 ans 13,16
De 3 à 5 ans 11,49
De 5 à 7 ans 8,49
De 7 à 10 ans.. . 7,96
De 10 à 14 ans 8,30
Plus de 14 ans de service 9,95
Pour les hommes dans le premier congé de 7 ans, la mortalité est de . . 11,42
Pour ceux du second, elle est de 8,13
Pour les vieux soldats, après deux congés, elle n’est que de 9,85
Pour les vétérans, elle s’élève jusqu’à 36 et au delà.
Cette diminution s’explique si l’on réfléchit que la composition de l’armée s’améliore, d’année en année, par l’élimination des non-valeurs et des valeurs douteuses que chaque classe y introduit; les réformes, les décès ont pour résultat l’épuration de chaque contingent, et dire qu’arrivé à sa septième année de service, il ne perdra plus qu’un petit nombre d’hommes, c’est rappeler tout le déchet funèbre qu’il a dû fournir avant d’arriver à cette limite. Dans les armées étrangères, dans l’armée anglaise en particulier, il en est autrement : le nombre de décès augmente avec les années de service, aussi bien qu’il augmente avec l’âge dans la population civile.
(1) Pour que ce résultat fût définitivement acquis, il faudrait savoir quelle est la mortalité des classes ouvrières, vivant dans les villes et dont le bien-être est moyen, etc. — Voy. E. Vallin, De ta salubrité de la profession militaire [Ann. d'hyg. et de méd. lég. .lanvier 1869).
(2) Statistique méd. de l'armée pendant l'année 1866, p. 46.
814 DES PROFESSIONS EN PARTICULIER, [HYGIÈNE
Mortalité en Angleterre en 1859-1863 (1).
Dans l’armée h
l’intérieur.
Dans
la populution civile masculine.
Au-dessous de 20 ans \
De 20 à 24 1
De 25 à 29 f , . .
T, of\ ' of > sur 1000 hommes.
De oU a o4 /
De 35 à 39 \
De 40 ans et au-dessus. ... J
Cette dilTérence n’a pas reçu jusqu’ici une explication suffisante : sans doute, il n’y a pas en Angleterre un rapport aussi étroit qu’en France enlre l’àge et l’ancienneté de service, parce que les engagements, seul mode de recrutement de son armée, ont lieu à des âges un peu variables. Mais il y a une explication que E. Vallin préfère : en France, les rengagements sont reçus même pour deux ans, et ne peuvent excéder la durée de cinq ans ; pour contracter un nouvel engagement, l’homme subit un examen d’aptitude physique de la part du médecin de son régiment qui le connaît, qui n’accepte que les sujets sains et robustes, et en tout cas n’engage son jugement et sou choix que pour deux ou cinq ans. A l’expiration de ce congé, l’homme, s’il est devenu malade, n’est plus admis à continuer de servir, et il va porter dans la classe civile le peu de chances de vie que lui laisse uné santé délabrée. Dans l’armée anglaise, il en est tout auli'ement : le service militaire est une carrière qu’on adopte eu général de dix- huit à vingt ans, avec l’espérance d’arriver un jour à la retraite; les engagements ont donc lieu à très-longue échéance^ et ne sont rompus que par les décès, ou par les réformes et les retraites, ce que les Anglais appellent éy La proportion croissante
des décès exprime la détérioration progressive de l’organisme par l’âge et surtout par les fatigues du service.
Les résultats tout opposés, obtenus en France, ont conduit à favoriser le rengagement d’anciens militaires qui, sous la loi delà dotation, étaient presque seuls admis à remplacer les jeunes gens exonérés. Il est certain que cette mesure a diminué notablement le nombre des décès dans l’armée.
b. Influtnce de Vaisonce,du grade, etc. — Dans celle considération de la mortalité, il est un élément qui l’emporte presque sur le nombre des années de service, c’est le degré de l’aisance dont nous constatons partout l’énergique prépondérance. Cela est si vrai, que la mortalité se règle en quelque sorte sur le lai if de la solde. L’oflicier ne subit que la mortalité corresjiondante à son âge dans la population civile; le sous-officier^ dont la paye est a.ssez élevée, qui sert volontairement, avec goût, chez qui il n’y a plus cette absence de sponta-
(1)j Parkes, locn cilnio, p. 513.
PROFESSION MILITAIRE
publique]
néité, cette dépression morale propres à l'homme qui subit la nécessité du service, le sous-officier qui a déjà payé son tribut aux maladies de l’acclimatement et de la jeunesse, présente une mortalité de 8,27 sur 1000, quand celle du simple soldat est de 10,88 (1866).
Les mêmes influences se font sentir dans les corps et règlent en quelque sorte leur ordre hiérarchique et leur mortalité. Voici les chiffres donnés par les différentes catégories, pour la période 1862-1866 (1) :
Génie (troupes)
Garde impériale
Ouvriers
Infanterie légère
Gorps spéciaux de la ville de Paris
Artillerie et train d’artillerie
Infanterie de ligne
Cavalerie et remontes
Infirmiers
Train des équipages
Vétérans. ...
7,96 8,65 8,98 9,05 9,26 9,él 10,10 10,25 12,76 lé, 72 (2) 36,32
Il faut en outre tenir compte des qualités physiques exigées pour l’admission dans certains corps (infanterie légère, génie, sapeurs-pompiers) ; de l’ancienneté de service (garde impériale); de l’état civil des hommes (les gardes de Paris sont presque tous mariés); du genre de vie : travail libre ou en plein air (ouvriers et troupes du génie), occupations dans des salles de malades (infirmiers), etc.
Nous aurons plus loin à recourir à ces chiffres et à en invoquer le témoignage.
2“ Des maladies du soldat dans ses garnisons. — L’étude des maladies nops aidera mieux encore à comprendre les causes delà mortalité de l’armée. Si l’on recherche, dans la statistique médicale de chaque année, les afl’ections qui ont occasionné le plus de décès, on est immédiatement frappé par deux chiffres très-forts, correspondant à la fièvre typhoïde et à la phthisie ; b part ces deux groupes, il ne reste que des chiffres peu élevés, presque insignifiants, sans doute parce qu’ils sont répartis sur des espèces morbides parfois trèsvoisines, appartenant au même genre, mais désignées par des noms différents.
Laveran (3) a évité cet inconvénient, en groupant les maladies suivant leur nature et leur pathogénie, afin de comparer leur fréquence et les décès qu’elles entraînent dans les deux populations. A l’exemple des Anglais et des Allemands, il forme un groupe des maladies appelées zymotiques (de Cûpv), fer-
(1) Statistique officielle de l'armée, 1866, p. Û3.
(2) La moitié des hommes de ce corps est employée en Algérie, où la mortalité moyenne est de lé,47. — En 1866, sur 5398 hommes d’effectif moyen, 3052 hommes de ce corps servaient en Afrique.
(3) Laveran, liech. slatist. sur les causes de la mortalité de l’armée servant à Pinlériextr {A7in. d’hyg, puhl. et de méd, lérj. 2® série, t. Xllt).
816 DES PROFESSIONS EN PARTICULIER. [hygiène
ment, Çu/jiwtixôç, fermentescible), parce qu’elles semblent se développer à la façon (les ferments, et dont les types sont la fièvre typhoïde, les fièvres éruptives, et toutes les maladies infectio-contagieuses et transmissibles, auxquelles d’ordinaire chacun paye son tribut. Or, l’armée se recrute parmi des jeunes gens qui n’ont pas encore perdu l’aptitude aux fièvres éruptives, qui atteignent l’âge de prédilection pour la fièvre typhoïde : ils viennent, pour un grand nombre, de la campagne, de petites localités où ces maladies régnent à d’assez rares intervalles, et souvent d’une façon épidémique. Ils peuvent, par conséquent, n’avoir jamais été exposés aux germes de ces maladies ou n’en avoir pas encore subi l’atteinte en raison de leur âge. Dans les grandes villes, au contraire, ces affections sont en quelque sorte endémiques, permanentes, et pour le jeune conscrit qui vient de quitter ses champs, c’est un véritable foyer d’infection.
De plus, le soldat vit dans une caserne où l’air et l’espace lui sont mesurés avec parcimonie, dans une promiscuité de chaque instant avec un nombre considérable d’hommes, souvent nouveaux venus, inacclimatés, déprimés comme lui et respirant tous une atmosphère qu’ils concourent à souiller. Qu’un germe morbide soit introduit dans ce milieu, et un grand nombre vont en subir les effets, chaque individu devenant un foyer qui se multiplie de plus en plus, voilà la part de la vie en commun ; l’entassement dans des casernes étroites, le méphitisme humain, augmenté par le défaut de soins, de propreté et l’absence de ventilation, le développement peut-être spontané de principes infectueux encore mal connus, voilà la part de l’encombrement : l’un fait naître la maladie, l’autre la propage. Quelle que soit l’opinion qu’on adopte sur la pathogénie de la fièvre typhoïde et des maladies analogues, ces affections trouvent dans la vie du soldat nouveau venu dans les villes, inacclimaté, accumulé dans les casernes, les conditions les plus favorables à leur développement. Telle est l’hypothèse, le contrôle est dans la statistique.
De l’analyse de 10 000 décès qui ont eu lieu au Val-de-Grâce de 1832 à 1859, et de la mortalité dans plusieurs garnisons, Laveran conclut que sur 1000 décès, il y en a 259 par fièvre typhoïde clans l’armée, au lieu de 137 dans la poputatiou civile correspondante; 39 pour variole au lieu de 6 ; 7,7 par scarlatine au lieu de 3 ; 27 par rougeole au lieu de 0,8. Et comme pour ajouter à la validité de la démonstration, les infirmiers qui sont d’ordinaire de jeunes soldats, qui vivent à l’hôpital clans le foyer de ces maladies, fournissent une proportion de décès supérieure à celle de tous les autres corps : fièvre typho’ïde, 397; variole, 50, etc.
Ces chiffres ont été recueillis à une époque où il n’existait aucune statistique générale de l’armée, et où il était impossible de prendre une autre base pour les statistiques individuelles : nous croyons que, depuis quelques années, la proportion des décès pour fièvre typhoïde et la fréquence de cette maladie diminuent notablement, ce qui nous semble tenir à l’élévation de l’âge moyen de l’armée par le mode nouveau du remplacement et les avantages accordés
PUIILIOUE] PROFESSION JIILITAIRE. «17
aux militaires qui se rengagent. Ue même la rcvaccinalion, rendue, sur nos instances, obligatoire pour tous depuis le 31 décembre 1857, a diminué notablement les cas de variole et la mortalité ((u’elle entraîne; tandis que dans une période précédente, on trouvait 39 décès par variole sur 1000 décès, il n’y en avait plus en 186^i que 19, en 1865 et 1866 que 13 sur 1000, et l’on peut espérer que ce nombre diminuera encore quand les préjugés, la négligence ou la routine cesseront complètement de restreindre l’exécution des prescriptions réglementaires. Malgré cette amélioration relative, les maladies de ce groupe sont à la fois plus fréquentes et plus graves, et contribuent pour une forte part à expli(|uer l’excès de mortalité de l’armée.
Si, poursuivant cette étude, on réunit toutes les maladies locales, accidentelles, inflammatoires aiguës ou chroniques, qui semblent pouvoir se rattacher aux inlluences saisonnières, aux refroidissements, et en général aux agents extérieurs, on est étonné de trouver pour l’armée un cbilTre très-rapproebé de celui qu’a donné Marc d’Espine pour le canton de Genève: ces maladies élèvent donc peu la mortalité directement et par elles-mêmes, mais leur nombre est très-grand, elles passent fré(|uemment h l’état chronique, débilitent la constitution, et favorisent l’éclosion des maladies tuberculeuses. Dans cette recherche des causes de la mortalité, leur importance, pour être secondaire, n’en est pas moins très-réelle.
Tandis (jue dans la population civile, à l’âge de 20 à 30 ans, les maladies tuberculeuses occasionnent plus de dOO décès sur 1000, Laverait sur 1000 décès au Val-de-Grâce, en a trouvé 2^i5 par alTections de ce genre, soit dO à 50 décès annuels par tuberculisation sur 10 000 hommes. Antérieurement, dans un mémoire couronné par le ministre de la guerre, Godelier(l), rapportant les décès par phthisie à la population militaire qui les avait fournis, avait trouvé 52 décès sur 10 000 hommes ; ce chiffre lui semblait identique, ou un peu inférieur à celui de la classe civile correspondante ; il diffère singulièrement de celui de Benoiston de Cbâteauneuf, 16 décès sur 10 000 soldats, résultat d’une erreur matérielle que Bertillon (2) a parfaitement démontrée. En faut-il conclure que la tuberculisation est moins commune, et sévit moins cruellement dans l’armée que dans le reste de la population? A priori, cela devrait être, puisque la révision a éliminé tous les sujets déjà phthisicjues ou paraissant capables de le devenir; mais si, à ce cbilTre des décès, on ajoute celui des réformes , et qu’on rapporte les pertes par maladies tuberculeuses à l’effectif de l’armée et non plus aux décès généraux, on arrive à 36 pertes sur 10 000 hommes, chifl're identique avec celui que Bertillon a trouvé pour cet âge dans les diiïérents pays de l’Europe. Ainsi l’armée, malgré le choix et l’épuration incessante des éléments qui la composent, paye un large tribut à la tuberculisation, et ce tribut augmente progressivement
(1) Godelier, liccueü de Mèm, de mûd. mil,, t. LIX, p. 1.
(2) Bertillon, Ann. d’hi/g., 18(i2, t. XVIII, p. i:il.
M. LÉVY. Hygiène, 5“ édit.
DES PROFESSIONS EN PARTICULIER
[hygiène
avec l’âge el l’anciennelé de service ; il est de 20 décès pour 10 000 hommes dans leur premier congé; de 30 pour un même nombre d’hommes ayant de sept à <)uatorze ans de service ; de 35 |)onr les soldais plus vieux encore. Faible dans les corps d’élite, les pontonniers, les artilleurs, les soldais du génie, les sapeurs- pompiers de Paris, cpii mènent une vie active, au grand air, dont la paie est forte, il devient très-élevé dans l’infanterie composée d’éléments moins robustes, cpii a plus de corvées et la solde la jilus faible, qui pa.sse d’une oisiveté énervante à des exercices pénibles et monotones.
C’est dans l’ensemble des conditions liygiéniques qu’il faut rechercher la cause de cette détérioration progressive de l’organisme, de ce trouble passif de la nutrition, de cette usure des ti.ssus qui caractéri.sent le processus tuberculeux. Tholozaii (1), d’accord avec la commission sanitaire de l’armée anglaise, fait jouer le rôle principal, dans l’étiologie de la phthisie, à l’encombrement des casernes, à l’action lente du méj hilisme humain ; cette opinion est actuellement partagée par le plus grand nombre des médecins anglais, H. Cormac, GrcenhüW, Gavin Milroy, Bryson (2). La brillante découverte de Villeinin (3). V inoculabüité du tubercule, pourrait donner à cette conception l’appui d’une explication scientifique, s’il n’y avait une longue série de problèmes à résoudre entre la reproduction aiTificielle d’une lésion anatomique et la propagation, parla vie en commun, d’une maladie de toute la substance,
Yoilà donc la part qui revient à chacun de ces groupes dans la mortalité générale : au premier rang, les maladies zymoiiques, infectieuses, souvent transmissibles, sévissant principalement dans les premières années qui suivent l’incorporation ; sur le même rang, peut-être même depuis quelques années en première ligne, les affections tuberculeuses dont le nombre augmente déplus en plus avec l’âge et l’ancienneté de service; les maladies locales, accidentelles, ne concourent que pour une plus faible part à former ce chiffre considérable de décès généraux de l’armée.
Quand on songe au bien-être relatif que l’État assure au soldat, quand on compare les conditions de la vie militaire à celles de la classe ouvrière, souvent misérable, qui peuple nos villes, on ne peut nier qn’outre les maladies précédentes, il n’y ait encore des influences complexes et obscures qui élèvent à ce point les chiffres mortuaires de l’armée. Ces chiffres sont d’autant plus disproportionnés qu’ils sont fournis par des hommes choisis et à la fleur de l’âge; ils ne s’expliquent point par un surcroît des duels, des suicides, de la nostalgie, de la syphilis et des excès du célibat ; ces influences ne sont que secondaires. La mortalité de l’armée en temps de paix reconnaît pour causes principales les erreurs des conseils de révision, les brusiiues mutations de climat et Icsfatigues qu’amènent à leur suite les exercices journaliers, les manœinres, les parades,
(1) Tholozan, De l'excès de mortalité dû à la profession mililnirc [Gaz. méd. d Paris), 1859, p. ûll,
(2) Rrjson, Tra?isact. of the epidem. Society, vot. tl, p, 142,
.'3) Villemiii, Études sur la luhcreulose,'i\\-?>. Paris, 1868.
PROFKSSION MILITAIRE.
publique]
les veilles fréquentes, de. , c’est-à-dire une dépense de forces qui excède souvent la mesure de la coii^tilution et celle de la réparation alimentaire. Et comme celle mortalité pèse davantage sur les premières années de l’incorporation, il faut admettre (|ue la transition de la vie civile à l’étal militaire constitue, comme racclimalemenl, une sorte de crise physiologique et morale pour les générations (pii, d’année en année, se suivent sous les drapeaux.
A la spontanéité de l’individu, à la .société naturelle de la famille, h la variété des travaux professionnels, succèdent la rigidité de la discipline, l’association actice et forcée de la caserne, l’immuahle .série des exercices et des corvées de garnison. L’organisme ne passe brusquement, ne s’adapte à de tels changements que par un efl'oiT énergique et profond. Depuis l’heure des premières contraintes, des premières buulféesde nostalgie, jusqu’au jour de nivellement complet et d’uniforme aspect de toutes les individualités humaines qu’un hasard a groupées sous le même numéro de régiment, il se passe en elles des troubles, des ébranlements, des souIlVances tpii peuvent se comparer à la série des modilications imposées au colon, depuis .son débarquement dans une contrée tropicale, jusqu’à l’époque où il ne se distingue presque plus des indigènes par les caractères de son extériorité. A coup sûr, la révolution organique et p.sycbique qui s’opère dans les années d’acclimatement militaire n’est pas moins orageuse ni moins profonde que celle de l’adaplalion graduelle à un milieu atmosphérique très-dilféreiit du milieu natal. Aussi les soldats ont-ils leur pathologie pro|)re, soit qu’ils réalisent des états morbides qui, comme la méningite cérébro-spinale, les adénites cervicales, le goitre aigu, s’observent bien |)lus rarement et avec moins d’extension dans les classes civiles ; soit qu’ils fomentent sous forme d’épidémies permanentes et ambulantes des maladies qui, telles qtie la fièvre typhoïde la scarlatine et la rougeole, ne se développent qu’accidentellernent dans certaines localités; soit que, leservice de nuit troublant la pathogénie régulière des saisons, ils présentent en été des affections rhumatismales et inflammatoires qui ne se montrent pas encore dans la population civile. La plupart des recrues de provenance rurale se caractérisent, au pliysique comme au moral, par des aptitudes qui les rapprochent de l’adolescence et même de la deuxième enfance; ils en ont les maladies : c’est une remarque que je n’ai cessé de faire et de vérifier dans mes cliniques. Fièvres éruptives, stomatite ulcéro-membraueuse, gonllernents glandulaires, tuberculisation prédominante dans les ganglions bronclii(|ues et dans le mésentère, phlhisies galopantes à forme typhoïde, méningites tuberculeuses, bronchites capillaires, etc., toutes ces alTeclions, si fré- (|uentes chez les très-jeunes sujets, le sont aus.si dans nos hôpitaux militaires.
Certaines maladies, les unes légères, les autres graves, remarquables par leur fréquence, se lient étroitement aux conditions particulières de la vie du soldat ; les embarras gastriipies, les troubles de la digestion se rattachent sans doute à la monotonie du régime, au dégoût ()u’elle amène; les diarriiées, si communes à l’époque des grandes chaleurs et au commencement de l’au-
DICS PIIOFESSIONS EN PARTICULIER.
[llYGlÊNF,
loiiine, soiu provoquées on partie par l’ingestion intempestive d’une grande quantité d’eau froide, ou même par l’arrosement du corps échaudé à la suite d’exercices fatigants, d’une marche rapide au soleil, etc. Le même esprit d’imprévoyance, le peu de souci des soins de sa personne, comme aussi les nécessités du service de nuit, où pendant l’hiver l’homme passe sans transition de l’atmosphère brûlante du corps de garde au froid rigoureux de la guérite, expliquent ces alfections rhumatismales, ces névralgies sciatiques et, consécutivement, ces altérations chroniques de la moelle très-fréquentes chez les vieux militaires; c’est aussi l’origine des pneumonies qui, malgré leur faible mortalité, fournissent annuellement 150 décès environ ; des bronchites catarrhales, des angines qui remplissent les hôpitaux aux changements de saison et pendant l’Iiiver; des épanchements pleurétiques qui se multiplient toute l’année, souvent à l’état latent, c’est-à-dire sans être précédés ni accompagnés de douleur locale, ni de réaction fébrile (1). Les médecins civils n’ont aucune idée du grand nombre de pleurésies qui entrent dans le cadre nosologique de nos garnisons, ni de l’opiniâtre persistance des épanchements entraînant parfois des altérations graves des parois thoraciques, des abcès (2), des fistules, et souvent, par la gêne prolongée de l’hématose, un état cachectique et la mort. Cerlains médecins anglais, Aitkeu et Maclean, ont insisté récemment sur la fréquence, dans leur armée, des maladies du cœur occasionnées par la pression de l’équipement et les fatigues du service ; jusqu’à présent, l’attention n’a pas été éveillée en France sur ce sujet, qui pourra devenir l’objet d’intéressantes études.
Le désœuvrement, la contagion de l’exemple, l’habitation dans les grandes villes, où la prostitution s’exerce sous toutes ses formes, sont autant de causes qui favorisent, dans l’armée, la fréquence des relations sexuelles, les excès vénériens et les maladies cjui en sont souvent la consécjuence. En 1 865, d’après la statistique de l’armée (3j, 31 918 vénériens ont été traités à la chambre, à l’infirmerie ou à l’hôpital, en France, en Algérie et en Italie, ce qui, sur un effectif moyeu de 3ù8 968 hommes, donne 92 vénériens sur 1000 hommes. Ce chiffre, qui paraît énorme, semble justifier l’opinion que Benoiston de Châteauneuf a contribué à répandre, de la très-grande fréquence, dans l’armée, des accidents vénériens et de la syphilis. Mais, dans la population civile de vingt à trente ans, ces affections qu’on tient cachées, pour lesquelles, dans la classe peu aisée, on n’entre pas à l’hôpital, sont-elles beaucoup moins communes? Le militaire, soumis à des visites mensuelles, est puni quand il cache un pareil mal, vénérien ou syphilitique, qui doit être traité à l’hôpital ou à l’infirmerie, afin d’éviter les chances de propagation extérieure. Dans l’armée anglaise, pour la période 1859-1863, 1000 hommes d’effectif ont fourni, en moyenne, 338 vénériens par an, nombre triple de
(1) SauceroUe, IHeurùsic latuntc dans l'amnée (Gaz. méd., p. 587).
(2) Leptat, Des abcès de voisinage ilans la pleurésie (Arch. de méd., avril 1855).
(3) Statistique médicale de l'armée en 18ü5, p. 29.
PROFESSION MII.ITAIRE.
publique]
celui de l’armée française; le total des journées de maladie, pour les vénériens, équivaut en France à trois jours de service de l’armée entière, à sept jours en Angleterre: proportion énorme, qui entraîne des dépenses et une perte de force active considérables. Dans les garnisons où la prostitution est bien surveillée, où les dispensaires et les visites médicales fonctionnent régulièrement, les maladies vénériennes décroissent d’une façon notable (1); on voit souvent leur nombre varier momeulanément, dans une même localité, quand la visite des filles est confiée à un médecin peu rigoureux, qui ne se sert pas du spéculum, ou qui ne sait pas déjouer les supercheries des femmes infectées.
La gale, qui, autrefois, était extrêmement commune dans l’armée, est devenue relativement rare depuis que, sur notre initiative, et dès 1852 (2), les hommes atteints ont été traités dans les infirmeries régimentaires, par la méthode expéditive et par les frictions qu’Helmerich, chirurgien militaire de l'Empire, inaugurait avec succès, à l'hôpital de Grceningen, en 1812, et que Percy (3) faisait appliquer, en 1813, à l’hôpital militaire de Lourcine.
3® Excès alcoolùjues. — L’abus des liqueurs alcooliques, commun surtout chez les vieux soldats, n’occasionne que des indispositions légères, traitées h la chambre ou à l’infirmerie, et qui nécessitent rarement le séjour à l'hôpital. Gasté (ù), Ludger Lallemand et Perrin (5) ont insisté sur les accidents cérébraux, le délire violent et les accès convulsifs qui, dans les casernes, accompagnent parfois l’ivresse. Le court passage des soldats dans l’armée ne permet pas d’affirmer que la rareté relative de l’alcoolisme chronique donne la mesure de la tempérance des troupes ; cependant, on peut considérer comme mal fondée l’opinion qui attribuait une part sérieuse, dans la mortalité de l’armée, aux excès alcooliques. Ely a bien voulu extraire pour nous quelques indications de la statistique de l’armée: dans ces dernières années, sur 1000 entrées à l’hôpital, il n’y en a que 1,26 pour alcoolisme, ivresse, delirium tremeus, etc.; et ces affections n’ont fourni que 0,0/13 décès sur 1000 hommes d’effectif: tous les malades, en outre, avaient plus de sept ans de service; sur 25, 19 servaient depuis plus de quatorze ans.
Dans l’armée anglaise, sur 1000 entrées à l’hôpital, en 1865, il y en a eu 10,36 pour ivresse, etc., et 0,11 décès sur 1000 hommes d’effectif, proportions bien supérieures à celles de notre armée. Dans ce nombre, sans doute.
(1) Jeannel, De la prostitutio?i dans les grandcsvill.es au siècle et de L’extindiuu des maladies vénériennes. Paris, 1868.
(2) Michel Lévy, Rapport sur le traitement de la gale {Mém. méd. milif., 1852, t. IX, p. 327).
(3) Rapportau ministre directeur de l’administration de la guerre par le baron Percy, sur les expériences gui ont eu lieu h Vhôpital de Lourcine, etc. Paris, Imprim. impér., octobre 1813.
(4) Gasté, Mém. méd. milit., 1843, t. LIV, p. 220.
(5) L. Lallemand, Perrin cl Duroy, Du rôle de l'alcuolisme dans l’organisme. Paris, 1860.
822 DES PROEESSIONS EN PARTICULIER. [hygiène
ne sont j)as compris les cas de cin liosc du foie, d’aliénation nicntale, de ramollissement du cerveau, de paralysie générale, aU'ections communes cliez les vieux soldais, et qui se rattachent souvent à l’alcoolisme chronique. L’irresponsabilité occasionnée jiar l’abus accidcniel ou habituel des boissons, est trèssouvent invoquée dans les conseils de guerre. J. Arnould (1) a fait voir dans quelles limites très-reslreinles cette excu.se est admissible, et à l’aide de quels signes on peut établir la réalité d’un trouble pathologi(|iie de l’esprit.
A” Du suicide, de la nostalgie, des simulations. — Les excès alcooliciues ne sont pas sans doute étrangers à la production des suicides qu’on observe dans l’armée; chacjne année, on en compte environ 180, et l’on peut dire qu’après la fièvre typhoïde et la tuberculisation pulmonaire, il n’est guère de cause de mort qui contribue autant à élever la mortalité générale. Les suicides paraissent être plus fréquents dans l’armée que dans la population civile correspondante: pour la période 1856-1860, il n’y a eu en France que 0,171 suicides pour 1000 hommes, tandis que l’armée en a fourni 0,530 sur 1000 en 1862-1866. Ce dernier chilfre paraîtra peut-être moins élevé, si l’on songe que les militaires servent surtout dans les grandes villes, où le suicide est beaucoup plus commun : ainsi, dans le département de la Seine, en 1856-60, il y a eu 0,357 suicides sur 1000 habitants; et cette proportion porte surtout sur les hommes, car pour 4000 suicides, il y en a plus de 3000 accomplis par ces derniers, moins de 1000 par les femmes. En outre, les militaires sont célibataires, et cette catégorie est deux fois plus chargée que celle des gens mariés. Le désœuvrement habituel de l’esprit, l’absence d’intérêts et de préoccupations d’affaires ou de famille, les déceptions, les chagrins d’amour, l’exagération du point d’honneur à la suite de punitions ou de délits parfois peu graves, peut-être le sacrifice de la vie mis au niveau d’un devoir vulgaire (2), telles sont les causes habituelles de ces actes, accom|)lis le plus souvent au moyen d’armes à feu et dans l’excitation alcoolique. Il n’est pas rare, en campagne, de voir le découragement, l’excès du froid, de la chaleur, de la fatigue, multiplier les suicides; l’imitation exerce une influence incontestable, démontrée par des exemples que tout le monde connaît. Le suicide, tenté xm accompli par dégoût du service militaire, est une exception qui a peut-être existé, mais qui ne se montre plus guère de nos jours; en tout cas, il est curieux de constater que le suicide est beaucoup moins frécpient chez les jeunes recrues qui servent sans vocation et pour satisfaire à la loi, (pie chez les vieux .soldats qui, tous, ont contracté des rengagements multiples, et pour qui la profession militaire est devenue une carrière. Voici les chiffres pour la période quinquennale 1862-1866 (3) :
(t) .1. Arnould, Nota pour servir h !' histoire delà lobe (tous l'armée {(<az. tnedv'iilr de Paris, 1863, p. 267, etc.).
(2) .1. Périer, édition de Pringle, Du suiciite dans l'armée, 1863, p. àh.
(3) Pikiiistiquc médicale de l'armée en 1866, p, A6.
rOBLIQUE]
PUOFESSION MILITAIKE,
ru'cês ]iai’ snicidt.’ sur
dOOO hommes.
Moins de J an de service 0,31
De 1 à 3 ans 0,30
De 3 à 5 ans
De 5 à 7 ans 0,53
De 7 à tO ans 0,77
De 10 à 1/i ans 0,80
Plus de 14 ans de service 0,91
Moyenne 0,53
•La nostalgie, commune autrefois dans l’armée, disparaît avec la facilité et la fréquence des communications, les progrès de la civilisation et de l’instruction dans les campagnes: les départements arriérés ou isolés, les pays de montagnes que des cliemins de fer n’ont pas encore reliés aux grandes villes, fournissent seuls quel(incs nostalgi(|ues, qu’on s’empresse de renvoyer en congé de convale.scence ou de semestre dans leurs familles; aussi, on comprend à peine qu’il y ait eu, en 1865, trois décès par nostalgie dans l’armée. C’est cependant à la nostalgie, aux duels (il y a eu trois décès, suite de duels en 1864) que Benoiston de Chiâteauneuf attribuait, en I8.'i3, l’excès de mortalité de l’armée. A mesure que l’instruction pénètre dans les clas.ses inférieures, le service militaire, qui jadis était pour les campagnes une calamité inévitable, est considéré aujourd’bui comme un impôt, une oblig.ition prévue, que les uns acceptent, et dont les autres s’aiïraiicbissent au moyen d’un pécule préparé de longue date. Aussi voit-on rarement, devant les conseils de révision, ces gimsières tentatives de simulation de maladies, relatées par les anciens auteurs, et dont le récit nous paraît anjourd’bui invraisemblable. C’est plutôt après l’incorporation, dans les hôpitaux, pour éviter une condamnation à la suite d’un délit grave, ou pour obtenir leur réforme, qu’on voit les bommes simuler certaines affections, parfois avec une persistance et une habileté qui rendent la fraude difficile h démasquer.
Dans un total de 289 cas de simulation observés au Val-de-Grâce, la surdité, l’incontinence d’urine, l’épilepsie et les douleurs figurent en première ligne, et en représentent près des deux tiers. Depuis dix ans, ce nombre a plutôt diminué qu’augmenté ; s’il est très-commun de voir des militaires exagérer une alTection réelle, prétexter des indispositions légères pour échapper à une corvée, pour prolonger leur séjour à l’iiôpital ou pour obtenir des congés de convalescence, on n’a pins qti’assez rarement le spectacle scandaleux de ces .''imulations préparées de longue main, soulennes avec persévérance, véritable conspiration contre l’humanité du médecin, contre son désir d’éviter l’injustice ('U l’erreur, et son devoir de faire respecter la discipline.
Voilà les conditions de la vie, la manière d’être de l’armée dans ses garnisons ; mais le, soldat est fait pour la guerre, et les efforts, les fatigues (ju’on lui impose ne se justifient que par la néce.ssité d’avoir dos troupes exercées ci bien préparées au moment décisif.
824 DES l’HüFESSlüNS EN l’AKTICELIEU. [hygiène
B. 1° Mortalité en campagne. — C’est une erreur encoi-e trop accréditée dans le public que d’attribuer aux accidents de guerre la plus grande partie de la inorlalité des armées en campagne. Erreur regrettable, parce qu’elle diminue le rôle du médecin en campagne, parce qu’elle conduit à méconnaître les services qu’il peut rendre, parce qu’elle peut faire négliger les précautions et ■ les mesures qui assurent le succès des expéditions lointaines.
Aux armées, même alors que la guerre d’artillerie prédomine, comme dans les sièges, l’œuvre de la médecine a plus d’ampleur et de continuité que celle de la chirurgie. Avant que le premier coup de feu ait été tiré, il y a des malades; que les troupes bivaquent, campent ou marchent, les maladies se développelU, les épidémies se préparent, éclatent, se succèdent sous des formes qui ont plus ou moins d’affinité. Une bataille, un assaut, si meurtriers qu’ils soient ne surchargent les ambulances et les hôpitaux que pour une courte période. Les blessés se classent en trois ou quatre catégories qui s’épuisent promptement : les uns succombent à la gravité des mutilations; les autres, opérés ou non, guérissent; d’autres encore, frappés d’infirmité, non- valeurs temporaires ou définitives, sont renvoyés dans leurs foyers ou sur les hôpitaux de l’intérieur. La chirurgie a ses haltes, ses repos, après les heures de sanglante activité. Le médecin subit l’épreuve obscure du dévouement continu sur l’arrière-plaii de la scène de guerre; à lui la tâche la plus lourde, la moins remarquée, non la moins utile.
La guerre d’Orient est peut-être le meilleur exemple à choisir pour cette démonstration ; c’est de l’histoire contemporaine.
Du !''■ avril 185ô au 6 juillet 1856, il a été débarqué en Orient 309 268 hommes de troupes françaises, dont un grand nombre n’ont pas fait toute la campagne, sont rentrés en France et ont ôté remplacés par des troupes fraîches ; en calculant l’elTectif mensuel de l’armée, pour la durée totale, on peut évaluer à 86 762 hommes le chiiïre moyen de l’effectif constamment engagé; de mai 1855 h mai 1856, l’effectif moyeu a été de 126 250. Ce corps expéditionnaire a fourni 95 615 décès, y comprenant tous ceux qui sont venus mourir en France de blessures ou de maladies contractées en Orient. Tandis que le nombre des individus tués ou morts à la suite de blessures dépasse à peine 20 000, on compte 7ô 000 décès par suite de maladies étrangères au feu de l’ennemi (1). En d’autres termes, le rapport des décès par blessures est à celui des décès par maladies, comme 10 est h 37; et encore, parmi
(1) En campagne, la mortalité des médecins militaires par maladies est considérable, t'.henu (p. 718) en donne les clndVes suivants :
En Orient... Ofîîcicrs de toutes armes morts de maladies diverses. . . 7,30 sur 100
— Médecins 18,22 —
— Otlîcicrs de toutes armes morts du typlius 0,47 —
— Médecins 12,88 —
■lu Mexique. Olliciers morts de lièvre jaune et autres maladies 4,00 —
— Médecins 120,00 —
pukliüue] profession MILITAIRE,
ces décès rapportés aux blessures, combien ont été occasionnés par des complications de scorbut, de dysenterie, de choléra, et pourfaient par conséquent être rattachés au groupedes maladies! Si ceschilîres expriment la vérité, nous devons en trouver la confirmation dans la statisli(|ue de l’armée anglaise qui a combattu à côté de nous, partageant nos dangers et nos chances de mort. L’armée de terre envoyée en Orient par les Anglais était forte de 97 86A hommes; elle a fourni Zi602 décès sur le champ de bataille ou dans les hôpitaux à la suite de blessures, et 16 298 décès dans les hôpitaux à la suite de maladies diverses; le rapport est de 10 décès par blessures sur 35 décès par maladies, et diffère très-peu de celui qu’on a trouvé pour la France.
S’il est vrai de dire que le feu de l’ennemi décime les troupes, on peut donc ajouter que la maladie ou les épidémies en font disparaître le quart, et plus. Les conditions de la guerre modifient ces proportions ; à AVaterloo, où les armées de l’Europe Jouaient la dernière partie de cette lutte qui durait depuis vingt-trois ans, les morts par le feu de l’ennemi montèrent au chiffre énorme de 35 pour 100 des troupes engagées, tandis que les décès par maladies furent presque nuis pendant cette campagne de quelques jours. D’autrefois il suffit qu’une épidémie meurtrière, le typhus, le choléra ou l’impaludisme, viennent atteindre des troupes qui ont de rares occasions de combattre, pour qu’on voie la mortalité prendre brusquement des proportions effrayantes, comme Ranald .Martin l’a observé dans l’Inde, comme nous l’avons éprouvé pendant les premières années de notre conquête de l’Algérie.
Le perfectionnement des armes à feu n’a pas augmenté, comme on pourrait le croire, le nombre des morts sur le champ de bataille: le général Ambert (1), rappelant les pertes en hommes des grands combats livrés depuis le commencement du .siècle, a fait voir qu’à Solférino et à Magenta, les Autrichiens, qui subissaient les coups de nos armes nouvelles, n’ont perdu que 8 hommes pour 100, tandis qu’ils en ont perdu hh pour lüü à Austerlitz, et lè à AVagram.
Ces chiffres n’ont pas seulement un intérêt de curiosité, ils ont encore une véritable utilité pratique. Ün chef d’armée doit savoir combien il aura d’hommes hors de service par les maladies, avant même d’avoir engagé l’action; quel nombre il devra traîner à la suite de l’armée, qui embarrasseront sa marche, à qui il faudra préparer des abris, des lieux d’asile ou des moyens de rapatriement. C’est d’après ces notions statistiques qu’on se règle pour demander des renforts, remplir les vides laissés dans les cadres et débarrasser l’armée de ses impédiments; sans ces notions, on ne peut se faire une idée exacte du nombre de lits qu’il faut disposer dans les hôpitaux, du personnel nécessaire de mé- ' decins, de chirurgiens, d’infirmiers; du matériel d’ambulance, de l’approvisionnement en médicaments et en appareils ; des moyens de transport et du système d’évacuation à établir, toutes choses qui, en principe, concernent l’ad-
(1) Général Ambert, Moniteur unweraet, 20 septembre 1867.
S26 HKS PROFESSIONS EN PARTICULIER. [hygiène
minislration, mais auxquelles, dans la pratique, le médecin prend une pari décisive.
2° Causes des maladies en campagne. — Puisqire l’œuvre médicale proprement dite est d’un si grand poids en campagne, essayons de déterminer les causes du plus grand nombre des maladies et du plus grand nombre des décès: la notion étiologique doit forcément conduire à la prophylaxie, l’ringle (1), dans un livre mémorable, écrit au lendemain d’une campagne qui eut successivement pour théâtre des pays divers, les Flandres, le Ilainaut, la Zélande, les bords du Rhin, l’Écosse, etc., Pringle a rattaché toutes les maladies qu’on observe en campagne aux influences suivantes: 1“ le froid et le chaud; 2" l’humidité; 3“ la putridité de l’air; les défauts dans le régime; 5° l’excès du repos et du mouvement, du sommeil et des veilles. Nous croyons avec lui que les causes des maladies, en campagne, résident dans les influences atmosphériques, le méphitisme du sol, l’encombrement, les vices de l’alimentation, les fatigues excessives, et aussi dans la dépression morale qu’amènent les revers ou les expéditions mallieureuses.
a. Conditions atmosphériques. — Soumis aux dures nécessités de la guerre, forcé souvent de braver le froid, la pluie, la neige, couchant parfois les habits mouillés, sur le sol humide, pendant les gardes comme à la tranchée, le soldat subit au plus haut degré l’action des intempéries: affections catarrhales et rhumatismales sous toutes leurs formes, accidents d’insolation, /leof apoplexg, fièvre ardente des pays secs et salubres, etc. En hiver, les marches forcées, les travaux de siège exécutés malgré la rigueur du froid, peuvent amener des désistres que rappellent la retraite des Dix Mille, la bataille de Pultava en 1709, le passage des Alpes en 1793, la retraite de Russie. Nous avons indiqué ailleurs (2) les conditions qui favorisent les congélations générales ou partielles, les moyens de prévenir les accidents et de les combattre. Pendant la dernière campagne d'Orient, ces congélations ont atteint une fréquence extraordinaire: nos statistiques personnelles en portent le nombre à 6,000. Chenu (3), dans son rapport, en a donné le tableau suivant:
Congélations générales
— des bras
— des mains
— des jambes
— des pieds
— des mains et des pieds
— diverses
Totaux . . .
Total général. .
Peusiounés.
Sortis guéris.
Morts.
(1) Pringle, Ob.s'crvtih'otix sur las ma/adias das iirméas, 2® partie, cbap. Il, p. 39.
(2) Tome I®'', p. 3t9 et 325.
(3) Chenu, Hnpport sur la campaguc d’Orient. p. 512 et 678.
publique] profession MILITAIRE.
Ce cIiilTre élevé s’explique par l’alTaiblissement général , les mauvaises conditions hygiéniques, le défaut de résistance des individus exposés à une température qui, dans le premier hiver, n’est descendue qu’une fois à — 12° c, , et, pendant le second hiver (1 855-1856), a marqué plusieurs fois jusqu’à 22° c. au-dessous de zéro.
Devant ce triste résultat, on ne peut qu’applaudir à l’excellente mesure qui a consisté à délivrer aux troupes, en Crimée, des peaux de mouton pour les heures de faction, des honnets, des chaussons et des ganis fourrés auxquels il faut ajouter, comme on a fait pour l’armée anglaise, des vêtements complets de llanelle directement appliqués sur la peau. En Crimée, les troupes anglaises ont fourni 2389 cas de congélation, dont Zi63 suivis de mort, et la divulgation de ces chiffres par le Anny medical report a provoipié une ordonnance spéciale pour l’iiahillement des troupes dans les pays froids.
A part les congélations, les maladies causées par les conditions atmosphériques sont en général assez hénignes; elles entraînent une faihie mortalité, mais elles enlèvent un grand nomhre d’hommes au service actif, qui pèse plus lourdement sur ceux qui restent : l’encomhreinent des hôpitaux par ces malades favorise l’éclosion des affections nosocomiales, dont eux-mêmes, pendant leur traitement, peuvent contracter le germe, et auxquelles parfois ils succomhent. En outre, dans les salles, le sphacèle des parties congelées est une source de méjdiitisme qu’une ventilation permanente réussit seule h dissiper; dans le camp, les évacuations qu’amènent les diarrhées les plus simples ne tardent pas, par la négligence ou la faiblesse des hommes, h imprégner le sol, môme au voisinage des tentes, et h produire une des causes les plus graves de l’insalubrité d’un camp permanent
h. Influences telluriques. — La nécessité de suivre l’ennemi dans un pays malsain, l’impossibilité fréiiuente de choisir la position et le terrain, expliquent la fréquence des maladies d’origine telluriiiue dans une armée en campagne : en Algérie, la mortalité extraordinaire par les lièvres a fait mettre en doute la possibilité de la conquête et de la colonisation, ju'<qu’au moment où les belles études de Maillot nous eurent appris la nature de ces ma'adies et les moyens de les combattre. Les désastres de l’armée anglaise dans l’île de ^Yalcheren en 17ù7, et la triste lin de l’expédition de Elessingoe en 1809, ont montré que les fièvres pouvaient h elles seules, dans certains cas, terminer la guerre ou la rendre impossible. Le danger des expéditions et des occupations prolongées dans les régions intertropicales, réside surtout dans les alfections de ce groupe : intoxication palustre, fièvres graves ou pernicieuses, fièvre jaune, etc. , auxquelles nos troupes ont payé un lourd tribut en Chine, en Cochinchine et au Mexique. Ce n’est pas ici le lieu d’indiquer les moyens hygiéniques propres à prévenir ou à combattre ces dilférenles maladies, mais c’est un devoir de rappeler les mesures adoptées pour noire armée du fllexique, contre la fièvre jaune : faire coïncider le débar(|uement et le rembarquement des troupes avec la saison de rémission épidémique, traverser rapidement les
828 DES PROEESSIONS EN PARTICULIEU. [uygiÈnë
foyers de la lièvre, n’y laisser que le nombre d’hommes strictement nécessaire, ou môme employer pour certains services des individus (nègres ou coolies) auxquels la race, le séjour antérieur, racclimatement, etc., confèrent une immunité presque absolue, ainsi qu’on l’a observé pour le bataillon égyptien à Vera-Cruz ; choisir des postes salubres, gagner immédiatement les hauteurs, dépasser en altitude comme en direction la sphère d’activité des foyers; telles sont les mesures mises en pratique contre la lièvre jaune, et qu’on peut appliquer à la plupart des maladies endémo-infectieuses. En général, on ne s’habitue pas aux iniluences morbides des localités insalubres, et la prolongation du séjour augmente de plus en plus la mortalité. A l’époque où les Anglais laissaient les troupes indéfiniment dans leurs stations de l’Inde, espérant que l’acclimatement les rendrait réfractaires aux maladies, la mortalité était excessive (60 à 100 pour 1000 hommes); elle a diminué de plus de moitié depuis qu’on a adopté le rotation System, c’est-à-dire le renouvellement triennal des troupes dans toutes les stations insalubres des tropiques. A part ces conditions de localités, pour assurer la défense d’un camp, pour préparer l’attaque ou le siège d’une place, on est forcé de creuser des tranchées, des circonvallations, des mines ; on remue le sol, on met à l’air et à la lumière les débris organiques qui se décomposent, et là où géographiquement il n’y a pas de marais, on crée des foyers artificiels de maladies palustres. Le simple déplacement du sol, nécessité par l’établissement des tentes, se multipliant sans cesse avec le nombre de celles-ci, sulïit à faire naître les fièvres, quand la terre, riche en humus, a été longtemps privée de culture. De plus, un terrain inolTensif pour ceux qui le traversent en passant, où la fièvre n’est pas signalée, devient parfois meurtrier pour ceux qui y vivent jour et nuit, couchés sur le sol dans l’atmosphère confinée d’une tente qui accumule et retient les ellluves.
C’est donc un devoir impérieux pour le médecin d’armée, d’explorer avec soin remplacement choisi pour le repos ou l’installalion des troupes, et dans le cas où il n’a pas l’initiative de ce choix, de porter à la connaissance des chefs militaires le résultat de son observation : saillie du sol ou déclivité légère, couche d’humus peu épaisse, sous-sol sec, rocailleux ou sablonneux, écoulement facile des eaux, pureté de l’origine de celles-ci, orientation variable avec la direction des vents, éloignement de tout foyer suspect de décomposition organique, telles sont les conditions fondamentales d’un bon campement, qu’il sera presque toujours indispensable de drainer à la façon anglaise, pour peu que l’occupation tloive s’y prolonger.
L’élément palustre n’est pas la seule cause d’insalubrité du sol. Dans un camp, il faut établir des latrines : on creuse une fosse large et profonde, à une assez grande distance des tentes; chacpiejour on recouvre les matières de la veille avec la terre du talus, et quand la fosse est comblée, on en creuse plus loin une nouvelle. La meilleure disposition à donner à ces fosses est encore à trouver, et il est peut-être dilficile défaire mieux ([ue ce que d’Arcet (1)
(1) D’Ai'cet, Latrines à l'usoi/e des- camps et des réunions temporaires (Ann. d'iapj, publique et de niédec. légale, -ISSA, t. XII, p, 390; avec planches).
PROFESSION MILITAIRE
publique]
proposait eu 183^1, pour les ouvriers du canal des Landes de Bordeaux. L’installation de cabinets sur un bàli mobile, pouvant être roulé au-dessus d’une fosse nouvelle, ferait disparaître quelques-uns des inconvénienls et des dangers d’une tranchée largement béante (1). Indépendamment du méphitisme spécial qui, au bout d’un certain temps, s’élève de ces fosses ouvertes ou comblées, d en est un autre qu’il est presque impossible d’éviter : dans un camp devant l’ennemi, les tranchées sont situées près du front de bandière, à une grande distance des tentes ; les jeunes soldats, les autres aussi, n’osent souvent s’y aventurer la nuit, par paresse, par crainte du froid et des coups de fusil, par crainte aussi de chutes dans la fosse; de plus, quand l’alimentation prolongée par le biscuit et la viande salée, quand des causes nombreuses ont produit la diarrhée, les hommes affaiblis ne peuvent gagner les tranchées, ils s’égarent entre les tentes, dans les rues du camp, ils s’arrêtent où ils se trouvent, et comme cela se reproduit chaque nuit et même chaque jour des milliers de fois, le sol est bientôt imprégné de matières qui fei’inentent, se décomposent et jouent un rôle important dans la production de ces dysenteries graves, véritablement infectieuses, presque constantes après quelques mois de séjour sur un même point.
Il en est de même des cimetières où sont parfois entassées à trop courte distance du camp des quantités considérables de victimes que le manque de temps et de bras, la nature du sol, la gelée, etc., ont empêché d’enfouir suffisamment, surtout pendant le règne d’une épidémie, ou au lendemain des grandes batailles. Il faut ajouter les autres causes de souillure du sol, au voisinage des cuisines, des abattoirs, par l’enfouissement des résidus de toutes sortes, des débris et des cadavres d’animaux. L’incinération des fumiers, des immondices et des détritus divers, n’est souvent possible que dans de faibles limites. L’inhumation des cadavres ne devrait jamais avoir lieu sans une couche épaisse de chaux vive, qui détruit rapidement la matière organique, prévient ou arrête la fermentation putride; les liquides désinfectants, solutions de sulfate de fer, de chlorure de chaux, peut-être d’acide phénique et de ses composés, répandus ii très-larges doses dans les foyers de méphitisme, sur l’emplacement des tranchées abandonnées, ou dans l’intérieur de celles qui sont en activité, constituent une ressource parfois insuffisante, le plus souvent tempol aire, mais qu’on n’a pas le droit de négliger quand il est impossible de déplacer les campements. L’installation, facile aujourd’hui, d’un système de drainage destiné à porter au loin les eaux d’infiltration qui ont traversé les cimetières ou les fosses, des plantations d’arbustes sur ces terrains ou au moins l’établissement d’une végétation vigoureuse par des semis de graines fourragères, voilà tout autant de moyens qui trouvent surtout leurs indications quand l’occupation prolongée des mêmes lieux est commandée par les nécessilés stratégiques. Tropsouvent leur action est insuffisante ou leur application difficile.
(1) A. Chevallier, Dp. i’ établissement de latrines mobiles {Ann. d’hyg. publiq., 1867, l. X.XVTI, p. 67.
830 HES PROFESSIONS EN PARTICULIER. [nTCltNE
et les principes miasmatirpies <pii se dt!ga"ciit du sol ajoutent leur aciion à celle de l’encoinbrement, pour aggraver ou faire naître les maladies typliif|ues. Ces deux influences se Combinent parfois de telle sorte (ju’il est difficile d’attribuer à cbacnne d’elles la part qui lui revient dans la production des maladies.
<;. Encombremenl et vie en commun. — Dans une guerre de siège, quand l’armée est forcée de prendre ses (piartiers d’hiver, les hommes, pour se mettre à l’abri contre l’inclémence de l’air, se confinent nuit et jour, au nombre de quatorze et plus, sous des tentes (|u’on ferme avec soin, et tlont on empêche la ventilation, pour éviter la déperdition du calorique; le tissu de la tente, la paille, les nattes ou les couvertures de couchage, le linge et les vêlements, la poussière et la croûte superficielle du sol, s’imprègnent du produit des émanations humaines, et deviennent sans doute le siège de fermentations ineonnues, qui se manifestent par une odeur spéciale et par leurs elTets pathologiques. Les tentes, souvent doublées d’une seconde toile, reposent parfois sur une excavation de plus d’un mètre, pour donner de l’espace et un meilleur abri contre le froid. Ces demeures souterraines, connues sous les noms de taupinières, étaient très-usitées en Crimée, où leur insalubrité est devenue flagrante. J’ai prévenu officiellement dès novembre 185û qu’elles .se convertiraient en nids à typhus. En elfel, c’est sous les tentes hermétiquement closes, c’est dans ces cavités à parois saturées de matières organiques que le typhus a pris naissance; là, s’entassaient des hommes surmenés par des travaux excessifs, mal nourris, découragés, privés des soins les plus élémentaires de propreté, ne pouvant changer de linge, couverts bientôt de vermine et des produits d’excrétiou qui formaient sur la peau une croûte épaisse et fétide. C’est dans ces conditions que s’est toujours développé le typhus, et rappeler les épidémies de Torgau, de 31ayence, de Wilna, de Saragosse, de Crimée, c’est rappeler les grands désastres de nos guerres depuis le commencement du siècle. En Crimée, pendant toute la campagne, le nombre de lyphi(|ues, dans l’armée française, s’est élevé à 10 166, qui ont fourni ô308 décès ; pendant les seuls mois de janvier, février, mars 1856, l’armée, forte au plus de lôOOüO hommes, a eu 8332 cas avec 3729 décès.
Dans la production du typhus, quelle part revient à l’encombrement, au confinement proprement dit, quelle part au méphilisme de la décomposition animale? Questions obscures encore, qui semblent devoir être résolues dans le sens de la possibilité de l’action combinée des deux influences. A ce dernier point de vue, un fait observé en Crimée est du plus haut intérêt : une lente du hV de ligne était un tel foyer de typhus, que presque tous les soldats qui l’habiiaicnt devenaient victimes de la maladie ; en fouillant le sol, on trouva sous la lente même les cadavres de plusieurs soldats anglais, enterré là après la bataille d’Inkermann, c’est-à-dire plus d’un an auparavant ; cette cause enlevée, le typhus ne se reproduisit pas (1).
(1) quesnoy, Mém. de niéd. tnilif., 1857, t. XX, p. '2U\.
PROFESSION MILITAIRE
püblkjiie]
Dans tons ces cas, le d6|)lacement général ou paiTiel du camp est la seule mesure efficace ; aucun danger n’est comparable à l’occupalion trop prolongée du même emplacemonl. D’une manière générale, on peut dire qu’au bout de six mois un camp a déjà cessé d’être salubre, (lu’il est avantageux de l’abandonner, et (pieles travaux d’une installation nouvelle seront amplement compensés par l’excellent état de la sauté des troupes. Les néce.ssités de la guerre rendent souvent cette mesure impraticable; au moins, faut-il frériueinment faire abattre’ toutes les tentes, les exposer à l’air eu les retournant, les ventiler largement et les battre; s’il est possible, les remplacer par des tentes neuves, et dresser celles-ci à (pielques mètres de l’ancien emplacement, que le vent, la pluie, le grand air, viendront peu à peu assainir et purifier.
Le creusement des taupinières doit être soigneusement interdit ; chaque Jour, la partie inférieure des tentes, les portières opposées doivent être tenues relevées pendant plusieurs heures, pourvu (jiie le temps le permette, et malgré la rigueur de la température; les hommes ont, pendant l’iiiver, une tendance détestable à tenir les lentes hermétiquement closes, même pendant leur absence, aün de conserver, pendant le jour, une partie de la chaleur accumulée pendant la nuit.
Les Anglais et les Américains attachent au blanchissage du linge et au lavage du corps, en campagne, une importance extrême, qui se justifie par l’excellence des résultats obtenus, et qui s’accuse par les soins et les détails de leurs installations; c’est un exemple qui doit être suivi chez nous, où jusqu’à présent tout a été laissé à l’initiative individuelle, excitée seulement par les circulaires du médecin en chef ou les ordres généraux.
L’encombrement, le méphitisme animal se produisent non-seulement dans les camps, mais encore dans les forteresses, les villes assiégées, dans les prisons et sur les navires; nous les trouverons tout à l’heure dans les hôpitaux: dans ces habitations closes, le plus souvent très-mal ventilées, les maladies typhiques revêtent les caractères d’épidémies désastreuses; les pontons, les casemates ou les prisons deviennent autant de foyers meurtriers pour ceux qui y pénètrent, pour ceux surtout qui y sont enfermés. D’ailleurs, même dans un camp, l’épidémie ne tarde pas à devenir générale, le typhus va saisir ses victimes dans la tranchée aussi bien que sous la tente; il se comporte dès lors comme la plupart des maladies infectio-contagieuses, chaque individu atteint devient un foyer d’infection pour ceux (lui vivent dans sa sphère de rayonnement, et, comme les conditions de la vie sont communes et les contacts incessants, l’épidémie n’a plus de limites.
C’est sans doute à la même cause, c’est-à-dire à la promiscuité d’un grand nombre d’hommes agglomérés, qu’il faut attribuer l’intensité des ravages du choléra sur les armées en campagne. Sans parler des épidémies qui, de 177Ù à 1817, ont décimé ou détruit les armées anglaises pendant la soumission de l’Inde, dans le pays où le fléau est endémique, rappelons que c’est l’armée 1 persane qui, pendant la guerre de 1825 à 1828, le transmit à la Russie; en
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1831, c’est pendant la guerre avec la Pologne que l’année russe le fit pénétrer en Europe. Pendant la guerre d’Orient, l’expédition delà Üobrutscha (1) a laissé le souvenir d’une des plus terribles épidémies de choléra qu’on ait jamais observées: du 21 au 31 juillet 185^1, en dix jours, la 1" division, forte de 10 590 hommes, fournit environ 2800 cholériques, sur lesquels 2036 décès, presque tous frappés en quatre jours, du 28 au 31 juillet. Le chilfre total des cas de choléra, pendant la guerre de Crimée, a été, pour l’armée française, de 22 680 entrées et de 12 ^67 décès. Il nous semble difficile de ne pas y voir la preuve d’une transmission de la maladie par la continuité des relations, la communaulé de la vie et la multiplicité des contacts. C’est dans ces cas surtout que les déjections alvines, soupçonnées, à juste titre, d’être le véhicule du principe infectant, doivent être l’objet d’une active vigilance: dans les hôpitaux, dans les ambulances, dans les camps eux-mêmes, les désinfectants et les neutralisants doivent être employés avec profusion et régularité. Les résultats avantageux qu’on a retirés, sur des théâtres plus restreints, de l’emploi du sulfate de fer et des substances analogues, méritent assurément de fixer l’attention. Qui pourrait dire que l’extension considérable du choléra, en Bulgarie et en Crimée, n’a pas été en partie favorisée par l’imprégnation, dans le sol des campements, des déjections cholériques? et peut-être aurait-on eu moins de décès à déplorer, si l’on eût connu les faits découverts, un peu plus tard, par Schmidt (de Dorpat), Thiersch et Pettenkofer. Toutes les règles hygiéniques, rappelées à l’occasion de l’encombrement et du typhus, retrouvent ici leurs indications et doivent être rigoureusement appliquées; il faut, en outre, soutenir les forces et la résistance des hommes par des distributions de café, de vin, d’eau-de-vie, en élevant la ration de pain, de biscuit, de viande fraîche, etc., comme nous n’avons cessé de le recommander pendant notre inspection médicale à l’armée d’Orient. La santé des troupes, en campagne, est en effet subordonnée, pour une forte part, à l’alimentation ; puisque la dépense de forces, d’activité musculaire, puisque les fatigues sont augmentées, il faut que la réparation suive un accroissement proportionnel, sinon l’organisme fléchit et succombe.
d. Alimentation. — Une des pretnières préoccupations de celui qui entreprend la guerre doit être d’assurer les moyens de nourrir une masse d’hommes, transportés brusquement dans un pays nouveau. Mille difficultés déjouent les prévisions les i)lus sagaces ; on envahit un pays fertile, on espère vivre à ses dépens, mais l’ennemi, en le quittant, a tout incendié; dans un pays pauvre, on compte sur des ravitaillements bien préparés, mais les convois ont été coupés par l’ennemi ou n’ont pu marcher aussi vite que les troupes, arrêtés par les mauvais chemins, la neige, les rivières débordées, etc. Les premières guerres de la République, la campagne de Russie, ont fourni l’expérience de tous CCS dangers. Enfin, et surtout dans les expéditions lointaines, les transit) Cazalas, Relation de l’épiaémie cltoléràjue dans la Dobrufscha en juillet et août ISS/t {Mémoires de médec. militaire, 2'-' série, t. XV, p. 130et lé8).
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publique]
ports étant coûteux et difficiles, on a recours aux aliments de peu de volume, à ceux qui se conservent longtemps sans avarie, la viande et le poisson salés ou fumés, les légumes secs, le biscuit. A la suite de l’emploi prolongé, exclusif ou malhabile de ce dernier, on voit souvent survenir une diarrhée, bien connue dans les camps sous le nom de diarrhée du biscuit ; cet aliment agit alors, en effet, comme un corps étranger : il excite les mouvements péristaltiques et les sécrétions de l’intestin, comme le pain de son ou la graine de moutarde blanche. Cette diarrhée qui, à la longue, peut devenir grave, contribue à l’infection du camp : elle épuise les hommes, les met hors de service et les rend moins capables de résister aux fatigues et aux causes de maladies plus graves. Ce qui caractérise l’alimentation usitée en campagne, c’est l’insuffisance de la ration de viande, et surtout l’absence d’albumine fraîche, animale aussi bien que végétale. Dans notre armée, la ration de viande (300 gr.) est notablement inférieure à celle des autres nations, qui accordent en général 500 grammes de viande fraîche par jour et par homme. L’influence bien connue d’une alimentation riche en azote sur la somme de travail produit, fait comprendre la nécessité d’améliorer cette partie du régime en campagne. Dans tous les cas où l’approvisionnement du bétail n’est pas impossible, la question de dépense ne doit jamais intervenir dans la fixation de la ration ; au point de vue de l’intérêt financier et brutal, il y a une économie évidente à conserver les hommes en santé, vigoureux, capables de supporter un service actif; songe-t-on assez aux dépenses de toutes sortes occasionnées par les 7 272 201 journées d’hôpital comptées en Orient, sur lesquelles 5 337 888 par maladies étrangères au feu de l’ennemi? L’humanité et l’intérêt ne peuvent-ils faire appliquer aux troupes ce que l’intérêt seul recommande pour la conservation de la cavalerie. Une nation pratique par excellence, l’Amérique, nous a donné, pour l’entretien des troupes, l’exemple d’une libéralité qui pourrait, par comparaison, sembler de la prodigalité: elle ne s’en est pas repentie.
Nous avons déjà dit l’e.spoir que Vallin fonde sur l’adoption, par le public, de la viande de cheval, pour améliorer le régime en campagne. Sans doute, avant longues années, cette ressource ne sera pas acceptée officiellement, peut-être même son introduction forcée dans la ration réglementaire aurait-elle pour elfet d’exagérer les répugnances plutôt que de propager son usage: l’initiative doit venir des troupes qui, à l’occasion, sauront ajouter ce supplément à leur ordinaire; l’esprit d’imitation, l’émulation, la rivalité aidant, il faudra que l’autorité intervienne pour régler la répartition; la cause de l’hippophagie dès lors sera gagnée, au grand profit de l’hygiène et de la santé générale.
Si l’on peut rattachera la quantité exiguë de l’aliment azoté par excellence la faiblesse générale des hommes, leur peu de résistance aux fatigues et à la maladie, etc. , il est moins facile d’attribuer à la même cause le scorbut qui, avec le typhus, la dysenterie et parfois le choléra, constitue les quatre grands lléaux des armées en campagne.
En Orient, on a compté 23 25Ü scorbutiques traités aux ambulances ou hô- M. LÉVY. Hyi;iène., 5® Édit. ji. 53
DKS l'KüKESSlOINS liN PARTICULIEK .
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pitaiix, qui n’oiil fourni ([uc 667 décès; d’où il ne faudrail pas coiiclure qu’il n’a occasionné qu’une mortalité aussi minime. Le scorbutique est sans résistance aux causes morbides qui l’entourent; très-souvent il contracte à l’Iiôpital les maladies qui y régnent, et qui, chez lui, prennent des formes et une gravité inusitées; les pneumonies deviennent hypostatiques, les dysenteries, gangréneuses, et amènent des perforations ou des liéinorrhagies; les typhiques, couverts de pétéchies, succombent à de vastes eschares de la i)eau ; les plaies prennent de mauvais caractères, les blessures n’arrivent pas à la cicatrisation et les tentatives de chirurgie conservatrice sont ou inutiles ou désastreuses. Rarement le scorbut, par lui-même, entraîne la mort; il tue par ses complications, ou mieux, par les maladies qu’il complique.
C’est surtout Rabsence ou la rareté de vivres frais qui rend si commun le scorbut en campagne; l’albumine fraîche, certains acides et certains sels organiques manquent à la fois dans la viande salée, dans le riz et les légumes secs (jui composent le l'égime. Toutes les autres causes ne sont qu’adjuvantes el secondaires. Cela est si vrai que l’armée anglaise, vivant près de nous dans des conditions presque identiques, après avoir souffert du scorbut la première année où ses approvisionnements étaient mal réglés, n’en présenta plus, par la suite, que des cas extrêmement rares, lorsqu’elle fut abondamment fournie de vivres et de végétaux frais. Les pommes de terre, les oignons, le raifort, les raves, la choucroute, les pommes, les citrons, certaines herbes propres à faire des salades récoltées sur les lieux, comme le pissenlit au camp de Sébastopol, voilà les ressources nécessaires à une armée pendant l’hiver, et qui ne font bien souvent défaut que parce qu’on ne croit pas assez à leur absolue nécessité. Les légumes Chollet, pressés et desséchés artificiellement, ont rendu, pendant la guerre d’Orient, des services qu’on ne peut nier; mais leur valeur antiscorbutique n’est en rien comparable à celle des légumes sapides, aromatiques, qui n’ont subi aucune transformation par la dessiccation. Le haut prix des conserves Appert restreint leur usage pour les simples soldats; une seule exception doit être faite pour une substance de cet ordre, lejus de limon, lime juice, ou lamonjuice, qui est devenu réglementaire dans toutes les marines de l’Europe, et qui jouit, au plus haut degré, des propriétés antiscorhutiques (voy. p. 859) : 30 grammes de ce liquide forment une ration journalière, d’un goût agréable, d’un transport facile, d’une conservation très-longue, qu’il ait subi l’ébullition ou qu’on y ait ajouté une petite quantité d’alcool, avant de le tenir dans des llacons parfaitement bouchés ou sous une couche d’huile, à l’abri du contact de l’air. Cette substance a contribué, pour une irès-lai-gc part, à préserver du scorbut l’armée anglaise en Crimée, l’armée des États-Unis dans la dernière guerre, et désormais elle disvra entrer dans la ration du soldat français, toutes les fois que le scorbut sera à craindre.
Les boissons alcooliques |)euvent rendre de véritables services en campagne : à petites doses et étendues d’eau, elles ont souvent ranimé, en Afrique, l’énergie des hommes accablés par des marches prolongées au soleil; la stimulation
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(jii’elles procurent sert à combattre l’engourdisscmeiil produit par le Iroid, mais l’abus ici est redoutable :.le danger auquel expose l’ivresse est démontré par les observations de Larrey (1), à Wilna et à Kowno en 1812, confirmées par celles de Ross et de Parry au pôle nord.
En temps d’épidémies, ou quand les fatigues augmentent, des distributions extraordinaires de vin et d’eau-de-vie sont faites aux troupes; le vin est sans contredit préférable à l’eau-de-vic et aux liqueurs alcooliques, quand il n’est pas pbitré et qu’il est riche en acide tartrique. Des visites régulières sotit faites dans toutes les cantines, par une commission où l’élément scientifujue est suffisamment représenté ; certaines liqueurs, comme l’absinthe, sont le plus souvent prohibées, et l’on s’assure, par la dégustation ou l’analyse, de la bonne qualité du vin et de toutes les boissons mises en vente.
Nous avons déjà mentionné les avantages des distributions journalières de café : boisson stimulante, nourrissante à la fois; repas chaud et facile à préparer le matin au réveil, aux haltes dans le jour, ou le soir après l’action; c’est une ressource dont l’approvisionnement ne présente aucune dilliculté, dont le soldat supporterait très-mal la privation. En expédition, l’eau prise en boisson est d’une importance extrême, Larrey a fait voir ([uel danger courent le.s hommes qui, par les froids très-rigoureux, boivent l’eau du neige avant de lui avoir fait absorber, par réchauffement artificiel, tout son calorique de fusion; dans les pays chauds, dans le désert, etc., l’eau manque complètement, ou bien est chargée de sels ou de madères organiques; l’établis.sement en quelques heures de puits artésiens, enijiloyé depuis plusieurs années dans les voyages d’exploration, rendu aujourd’hui plus facile encore par l’invention récente des puits instantanés, permet d’espérer que nos troupes en campagne soulTrironl plus rarement, désormais, le supplice de la soif. Quand l’eau des ruisseaux n’est pas limpide, quand on n’a pu empêcher qu’elle ne .soit troublée par le piétinement des animaux qui s’y abreuvent, on peut la purifier assez rapidement au moyen de filtres improvisés, ou par le repos avec une quantité très-faible d’alun ; la simple filtration à travers une couverture de laine, même sans addition de couches successives de cailloux, de sable et de charbon, a l’avantage de retenir les particules organiques les plus grosses, certains parasites, comme les sangsues filiformes d’Afrique, et peut-être diverses espèces d’entozoaires, soit à l’état complet, soit à des phases peu avancées de leur développement.
Dans les contrées où les allections parasitaires des animaux qui servent de nourriture à l’homme sont communes, il faut inspecter au microscope la viande avant de la livrer aux troupes. Pendant l’expédition de Syrie, ISbO-fil, un grand nombre d’hommes du 5% (Tu 13‘ de ligne et du 16“ bataillon de chas- ■seurs, etc., ont contracté le ténia, et l’ont porté dans plusieurs garnisons à leur retour en France (2). En Algérie, dans certaines localités, à Ralhna par
(1) Larrey, Ménwires al anmpnynas, t. IV, p. 3.
(2) Mém, da médec. milit.y 1862, t. VII, p. 24 et 394.
nies l’UOKKSSlONS EN PAUTICEUER.
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oxcmpic, les régiments fomnissenl chaque année des cas nombreux de ténia. L’usage très-commun, dans certaines expéditions, de porc salé ou fumé parfois d’une façon incomplète ou hâtive, les connaissances nouvelles sur la trichine et les nombreuses maladies parasitaires de beaucoup d’espèces animales, obligent désormais à une surveillance attentive de cette partie du régime.
Des instructions seront données de temps en temps sur la façon de préparer le biscuit, qui doit être légèrement ramolli pour être digéré plus facilement; les céréales ou les farines, achetées sur place, méritent un examen particulier au point de vue des avaries, des décompositions qu’elles ont subies, comme au point de vue des parasites {ergot, verdet, moisissures divei'ses), qu’elles peuvent contenir.
L’alimentation insuffisante ou de mauvaise qualité imprime, au bout d’un certain temps, aux troupes en campagne, cet aspect cachectique que revêtent les populations misérables dans les années de disette ; deux éléments dominent alors, le scorbut et le typhus, qui se réunissent pour former ce qu’on appelle la fièvre de famine, le typhus famélique, le hunger typhus. Cette association observée par Graves en Irlande, par Alison à Edimbourg, et tout récemment par Virchow dans la Prusse occidentale, fut un des caractères de l’épidémie pendant la guerre d’Orient, et inspira à un des médecins de notre armée, Netter, la pensée que le principe infectieux du typhus se développe dans cet enduit que les sécrétions et la malpropreté accumulent sur la peau des scorbutiques.
e. Fatigues et influences morales. — Les effets pernicieux d’un régime peu réparateur sont encore aggravés par les fatigues inséparables de la guerre : marches forcées par des chemins souvent difficiles, sous une charge accrue par le poids des vivres; corvées de toute sorte, fournies par l’infanterie au génie, à l’artillerie, aux transports; gardes fréquentes, en plein air, sans abri, entraînant par les alertes une absence presque absolue de sommeil; excitation morale continue qui doit répondre aux épreuves de la guerre, et maintenir les courages au niveau de situations sans cesse traversées par l’imprévu; les jours de bataille, une sorte d’enivrement auquel succèdent un épuisement nerveux, une véritable prostration physique et morale. Viennent les revers, quand les épidémies et les fléaux de la guerre ont abattu l’énergie et la confiance des premiers jours, quand l’ennui commence à faire naître le découragement, la nostalgie, compagne habituelle du scorbut, devient inévitable, et augmente dans une proportion énorme le nombre des maladies et des décès.
Dira-t-on que l’ensemble de ces conditions et de leurs eiïeis constitue la fatalité de la vie des armées en campagne ? Les mortalités formidables que l’histoire a enregistrées, et que plus souvent encore elle passe sous silence, sont-elles l’inévitable tribut que les soldats ont à payer à la guerre? Ce langage est celui des administrateurs qui déclinent la responsabilité du lendemain, des chefs militaires qui s’absorbent dans la pour.suite d’un résultat stratégique, des médecins oublieux ou inintelligents de leur propre mission.
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PliBLIQUE]
L’hygiène a un rôle immense aux armées en campagne; elle peut lutter avec succès contre des causes énergiques d’affaiblissement et de destruction, si elle est admise dans les conseils du commandement, si elle est munie d’initiative et d’autorité. Un changement de campement, une meilleure répartition des denrées, l’emploi de certaines ressources locales, des dispositions opportunes au début d’une épidémie, la dissémination et la séparation des contingents affectés, de judicieux appels par la voie des ordres du jour au concours des officiers et au bon sens des soldats, une bonne organisation des hôpitaux et des ambulances, des évacuations et des dépôts de convalescents; la disposition prompte et sûre de tout le personnel appliqué au service de santé : il n’a fallu, il ne faudra parfois que telle ou telle de ces mesures, pour prévenir, pour atténuer un désastre, et leur ensemble est un moyen certain de réduire le déchet silencieux et journalier d’une armée. Il n’y a d’utile, de puissant en campagne, que l’hygiène; sans elle, la médecine n’est qu’une lugubre agitation ; sans elle, le chirurgien voit échouer toute son industrie de méthodes et de procédés; sans elle, l’administration s’ingénie vainement, et les ressources qu’elle accumule n’empêchent pas le développement des épidémies meurtrières.
Qu’on lise l’histoire médicale de la campagne d’Égypte, si admirable par ses résultats sanitaires dus à l’incessante intervention de Desgenettes et de Larrey (1), toujours encouragée et bien accueillie par un général en chef qui avait nom Bonaparte. Quel intérêt plus grand, d’ailleurs, que la conservation d’un effectif apte à combattre? Or, cette conservation des masses, ce problème de chaque jour a sa solution dans les prévisions lucides de l’hygiéniste, dans l’activité productive de l’administration, dans la sagesse du chef militaire qui provoque ce double concours, et s’inspire de l’un pour diriger l’autre.
3” Service sanitaire en campagne. — a. Ambulances. — C’est surtout pour l’organisation des ambulances, des hôpitaux, du transport des blessés, des évacuations, que cette association d’efforts et de compétences devient indispensable. A peine les premiers feux ont-ils été échangés, et déjà il y a des blessés qui doivent trouver des secours préparés à l’avance : ambulances de régiment, que le déplacement incessant des troupes engagées, le manque de sûreté, réduisent souvent à l’inaction : ambulances de brigade et de division, établies en lieu sûr, derrière la ligne de combat, où l’on porte d’abord les blessés, où l’on fait les opérations les plus urgentes, les pansements indispen-
(f) La durée totale de la campagne d’Égypte a été de plus de trois ans et demi, pendant lesquels l’armée française, forte de 80 000 hommes, n’a perdu par maladies que 4157 hommes. Les pertes par le feu de l’ennemi et par les accidents ont été de 3758 hommes. Malgré les ravages de la peste et de la dysenterie, le rapport des décès par accidents de guerre aux décès par maladies a été ::10;8,7; pendant la campagne d’Orient 1854-1856 ce rapport a été ;; 10:37.
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sables et provisoires, el qui évacuent chaque jour les malades sur les hôpitaux de première ligne, afin d’être disponibles pour les éventualités du lendemain : ambulances de corps d’année el du grand quartier général qui fonctionnent comme les précédentes, reçoivent leur lro])-plein, centralisent les secours el doivent avoir d’amples réserves, en personnel comme en matériel, pour subvenir aux besoins imprévus : plus loin, à quelques kilomètres ou môme U quelques lieues du théâtre de la guerre, des hôpitaux temporaires de première ligne qui reçoivent toutes les évacuations des ambulances, achèvent et régularisent les pansements, font les opérations qu’on a pu retarder sans danger, et ne gardent que les blessés où les malades incapables de supportef le déplacement vers les hôpitaux de deuxième et de troisième ligne, ou le retour dans la mère patrie. Tel est ce système de secours où l’administrateur, le chirurgien, l’hygiéniste interviennent chacun pour une part presque égale. Dès que l’action est terminée, où dès qu’un point du champ de bataille est dégagé, il faut aller relever les blessés, leur administrer sur place les premiers soins, les porter à l’ambulance, où commence l’œuvre véritablement chirurgicale. Nous avons retracé ailleurs (1) l’histoire de l’organisation actuelle créée, on peut le dire, par Percy et par Larrey père, et qui reçoit à chaque guerre des améliorations nouvelles : embrigadement des musiciens et des non- combattants disponibles, enlèvement des hommes au moyen de brancards, de voilures, de caissons, ou de cacolets et de litières chargés sur des mulets, etc.
L’insuffisance, la lenteur de ces ressources en face d’exigences souvent terribles, a inspiré à' de généreux esprits la création de sociétés internationales de secours aux blessés, réunissant des volontaires de toutes les classes, dans le but commun de relever les blessés sur le champ de bataille, et de leur donner à l’ambulance des soins de toute sorte, sous la direction de l’autorité militaire et médicale. Malgré les essais tentés récemment aux États-Unis, en Allemagne, dans le Schleswig, la question n’est pas encore résolue de la possibilité d’un pareil fonctionnement; l’absence de discipline, de subordination, d’unité, d’homogénéité, engendre des obstacles dans la pratique, au moins sur le théâtre de la guerre, dans le voisinage immédiat du commandement ; ces obstacles disparaissent dans une zone plus éloignée, dans les hôpitaux temporaires et d’évacuation, où l’emploi des volontaires de l’association permettrait de concentrer près de la ligue de combat la presque totalité des médecins et des infirmiers militaires. Quoi qu’il en soit, on ne peut qu’applaudir à cette œuvre de charité et de philanthropie, qui, outre leservice personnel, se propose de venir en aide aux blessés par les secours matériels d’argent, de vivres, de vêlements, par rinstallalion d’hôpitaux el de moyens de transport, etc. ; elle peut, dès aujourd’hui, compter, parmi ses. meilleurs titres de gloire, la convention de Genève, acceptée par presque tous les pays de l’Europe, el qui reconnaît la neutralisation, l’inviolabilité des hôpitaux, des ambulances, eide ceux qui y donnentoLi y eçoivent des seins.
(1) Oicfiornun'rn (‘nq/n/np(;difiup (l(;s sfii’iirex m(‘(h'ca/ns, article Ambulances, p. .')66.
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Nous n’avons pas à tracer ici rémonvani tableau de l’ambulance fonctionnant le soir ou le lendemain d’un jour de bataille; c’est là qu’apparaît presque toujours l’insullisance du personnel médical ; 4 ou 5 médecins là où il en faudrait 20, 20 inürmiers où il en faudrait 100. Se figure-t-on le terrible labeur de 8 ou ù médecins, au milieu d’une ambulance qui vient de recevoir 500 ou 800 blessés, tous demandant un soulagement immédiat à leurs maux, une opération qui calme leurs soulîrances, ou prolonge leur vie ; les opérations et les pansements se font presque sans aides, parfois le soir ou la nuit à la clarté douteuse d’une lanterne; l’humanité, le sentiment du devoir, fout presque oublier la nécessité du repos, du sommeil, de la nourriture; il faut que le corps soit brisé par une incroyable fatigue, pour qu’on pui.sse dormir quelques heures pendant qu’aulour de soi do longues files de ble.ssés épient votre réveil pour la réduction d’une fracture, l’amputation d’un membre broyé, l’examen ou le pansement d’une plaie pénétrante de la poitrine ou de l’abdo^ men. Pour ne durer que quelques jours, ces épreuves n’en sont pas moins rudes, elles laissent des impressions qu’on n’oublie jamais.
b. Uùpitaiu: temporaires. — Dans les hôpitaux temporaires de première ligne, la chirurgie est plus calme, plus reposée; le personnel, le matériel, laissent beaucoup moins à désirer; déjà commence à régner l’ordre, la régularité, la répartition des fonctions et des services: l’ennemi à craindre, c’est l’emcombrement, l’infection, l’influence nosocomiale. Les ambulances du champ de bataille évacuent incessamment non-seulement leurs blessés, opérés ou non, mais encore les malades qui, même dans une campagne courte et relativement très-salubre comme celle d’Italie, se montrent dans une proportion considérable; dans les hôpitaux avancés, on garde tous les hommes qui ne .sont pas transportables, l’encombrement y est donc presque inévitable; il s’y joint le méphitisme que dégagent les grands foyers de suppuration, fractures compliquées, amputation, gangrène, etc. L’érysipèle épidémique, la pourriture d’hôpital, l’infection putride, les diarrhées colliquatives, voilà le fléau des salles de chirurgie; dans les salles de médecine, la dysenterie, le typhus, parfois le scorbut, naissent ou se propagent, se compliquent l’un l’antre, et forment des foyers qui crois.sent cha(|ue jour en intensité, on étendue, et bientôt dépassent les limites de 1 hôpital. Nous ne voulons pas revenir ici sur les doctrines que nous avons cherché à laire prévaloir dans notre discours à l’Académie en 1862, dans 1 article Ambiji.ances du Dictionnaire encyclopédique, et dans les chapitres précédents de ce volume : néce.ssité absolue de l’aération permanente, de la dissémination, de l’éparpillement des blessés et des malades; immense supériorité des hôpitaux-baraijues et sous-tentes sur les bâtiments clos quelconques, casernes, égluses, couvents, plus ou moins appropriés à cette destination; telle est l’expression d’une conviction puisée sur des théâtres divers, et que confirment les funestes résultats d’une pratique diflérente ou opposée. Ces principes ont fait leur chemin chez les Anglais et jusqu’aux États-Unis, où peu à peu, sous l’inspiration du médecin en chef de l’armée, les édifices transfor-
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niés ont été coinpléteinent abandonnés. Hammond (1) déclare qu’à sa connaissance, pendant toute la guerre, il n’y a jamais eu de pourriture d’hôpital sous les tentes; il n’en connaît qu’un exemple dans un hôpital-baraque, tandis qu’on n’a pu en éviter 200 à 300 cas dans les hôpitaux permanents ou improvisés. La pratique heureuse de Strauss, de Stromeyer, pendant les dernières guerres en Allemagne, a conduit à essayer en temps de paix l’installation, dans les dépendances de l’hôpital, de tentes en plein air pour le traitement des affections chirurgicales les plus graves (2). Les avantages incontestables des hôpitaux-baraques de bois neuf, construits spécialement pour leur destination, suggèrent à Legouest (3) « l’idée de ne faire, même en temps de paix, (]ue » des hôpitaux temporaires, en matériaux légers et peu coûteux, d’une instal- » lation aussi prompte que facile, devant être démolis tous les dix ans, et desti- » nés à remplacer, sans plus de frais, ces monuments dispendieux de la charité U publique, que l’on érige lentement, et qui, infectés par une [occupation » constante, linissent par être imprégnés d’un méphitisme séculaire. »
Les succès que nous avons obtenus en 185à-55 à Varna et à Constantinople, se reproduiront toutes les fois qu’on suivra les mêmes errements. Avec les baraques et les tentes, déplacement facile des hôpitaux de première ligne, comme mesure de salubrité, ou pour suivre les mouvements des troupes ; nulle limite à l’effectif des malades, chaque pavillon, chaque tente, formant en quelque sorte un hôpital indépendant; la terrasse de Gulhané h Constantinople, a réuni ainsi 1800 malades; l’hôpital de Chesnut-Hill, près de Philadelphie, longuement décrit page 5^5 et figuré page 5âA de ce livre, a pu contenir, tout en restant parfaitement salubre, jusqu’à 3 320 lits; séparation complète des groupes de malades, blessés, typhiques, cholériques, etc. ; pendant l’hiver, les baraques ; pendant l’été, la tente largement ventilée, voilà le seul moyen de conjurer les dangers des ambulances et des hôpitaux de première ligne.
c. Evacuations. — Les évacuations doivent y être incessantes, presque journalières; mais la gravité des maladies et des blessures, l’insuffisance ou la mauvaise qualité des moyens de transport, parfois la curiosité scientifique du médecin qui s’attache à son opéré ou à son malade, l’entrée successive de cas nouveaux, amènent bientôt sur ces points une accumulation fâcheuse; il faut la prévoir, la prévenir, la faire cesser à tout prix. En général les fiévreux peuvent être évacués au loin sans grand inconvénient, à moins qu’ils n’aient besoin de soins spéciaux ou immédiats; s’ils ont deux chances de mort par le fait du déplacement, ils en ont dix en restant sur place, sans compter qu’ils aggravent, par leur présence, l’insalubrité du séjour pour eux et pour les autres; les typhiques, les scorbutiques, les dysentériques même doivent le
(1) Hammond, loco citato, p. 397.
(2) Chantreuil, Etudes sur quelques points d'hygiène hospitalière {Archiv. génér. de mèd., octobre 1868, p. 385).
(3) Legouest, Le service de santé des années américaines (.1 nnates d'hygiène publique, 2“ série, 1866, t, XXVI, jt, 273).
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plus souvent être évacués loin du champ de bataille, là où il n’y a plus ni encombrement ni méphitisme.
Pour les blessés, la dilTicullé matérielle est plus grande, et l’on ne peut fixer de règle à cet égard. Les canaux, les rivières, les fleuves, la mer, fournissent des ressources précieuses quand les navires sont bien aménagés, quand la traversée est courte et qu’on n’entasse pas les malades; on voit parfois des épidémies graves se propager à bord, soit directement, soit par les principes contagieux provenant d’une évacuation précédente; les navires qui ont transporté les cholériques de la Dobrutscha à Varna en ont fourni de nombreux exemples, dont le plus connu est celui du Magdlwi, rapporté par Marroin, médecin en chef de la flotte dans la mer Noire (1).
Les évacuations par les chemins de feront l’avantage d’une extrême vitesse, qui rachète les inconvénients d’une installation généralement très-insuffisante; pendant la guerre des États-Unis, on a construit de véritables wagons-ambulances, que tout le monde a pu examiner à l’Exposition universelle de 1867, et qui ne laissent presque rien à désirer au point de vue du comfort, de la sécurité, de la ventilation, etc. (2). Le plus souvent, c’est par les routes, par des chemins mal entretenus, dans des pays peu civilisés ou dans les montagnes, qu’il faut transporter les malades, sur les caissons d’ambulance, les prolonges ou les fourragères du train, les charrettes et les voitures de réquisition mal suspendues, sur les cacolets, sur des litières accrochées par paires aux bâts de vigoureux mulets.
cl. Camps sanitaires. — Les évacués trouvent d’ordinaire, dans les hôpitaux de deuxième et troisième lignes, les conditions de bien-être et de salubrité qui existent à l’état normal en temps de paix. Là, cependant, ne se termine pas l’œuvre de l’hygiène militaire: quand une armée a été éprouvée par des épidémies meurtrières, il faut assurer la rentrée des troupes dans la mère patrie, sans qu’elles apportent avec elles le germe de maladies transmissibles ou pestilentielles. Sans remonter au delà de l’histoire moderne, depuis le typhus décrit par Scnuert en 1566 sous le nom de morbus ungaricus, on peut dire qu’il n’y a pas eu de grande guerre en Europe qui n’ait introduit après elle, au retour des troupes, une maladie grave, inaccoutumée, épidémique: l’ophthalmie militaire, le choléra, le typhus, etc. A la fin de la guerre de Crimée, cette question a préoccupé au plus haut point l’administration, le corps médical, le pays. Le Conseil de santé des armées fut consulté sur les mesures à prendre ; je rédigeai et fis adopter par mes collègues une instruction qui proclamait la nécessité d’établir des camps sanitaires aux points de débarquement, sur le bord de la mer, dans les îles de Porquerolles, Sainte-Marguerite et Cavallaire ; de soumettre les hommes à des lavages complets du corps et (les vêtements, à une ventilation toute-puissante, pendant plusieurs jours,
(1) Marroin, Histoire médicale de la flatte française dans la mer Noire, pendant ta guerre de Crimée. Paris, 18G1, p. 18.
(2) Docteur Evans, Wagons et hôpitaux flottants, ambulances aux États-Unis (Ann, d'hyg. publiq., 2“ série, 1865, t. XXIV, p. 201).
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par le cainpemenl eu plein air, sur une plage découverle balayée par les vents, etc.; en un mot, la possibilité de supprimer la source môme du mal par la dissémination, par la purification des hommes et des choses. Grâce à ces mesures, en deux mois, plus de 100 000 hommes, sortis pour la plupart de foyers épidémiques, ont pu rentrer en France sans que la santé publique ait été troublée, donnant ainsi la preuve de la supériorité des mesures hygiéni(|ues sur les rigueurs restrictives des anciennes traditions quarantenaires. Des cas isolés de typhus, quelques épidémies extrêmement localisées, à Avignon, à Paris, à Chàlon-sur-Saône, se sont déclarés comme pour prouver la transmissibilité, la spécificité de la maladie ; l’un de ces épisodes, l’épidémie observée par Godelier (1) au Val-de-Grâce, loin du théâtre de la guerre et des complications qui, en Orient, altéraient sa forme régulière, a eu rhontieur de fixer définitivement, sur la nature du typhus et sur sa distinction de la fièvre typhoïde, l’opinion des médecins français qui n’avaient pas eu l’occasion de l’étudier jusqu’alors.
On peut rapprocher de ces camps sanitaires les dépôts ou les camps de convalescents, institués, depuis 18/tl, pour l’armée d’Afrique, auxquels on a trop rarement recours. Les hommes, dont la santé n’a pas été assez gravement atteinte pour qu’ils soient incapables de rendre des services pendant le reste de la campagne, sont généralement placés entre deux écueils: s’ils quittent trop tôt l’hôpital, ils ne peuvent supporter les fatigues de la vie active, ils sont inutiles ou retombent bientôt dans un état plus grave; s’ils prolongent leur séjour à l’hôpital, s’ils cherchent à y terminer leur convalescence, ils produisent de l’encombrement et ils peuvent contracter, en temps d’épidémie, les aflections au milieu desquelles ils vivent. Fn Afrique, c’est pour les convalescents de fièvre palustre, de diarrhée ou de dysenterie, que cette nécessité s’est montrée surtout évidente ; on choisit alors un campettient dans un emplacement parfaitement salubre; les hommes, commandés par des chefs militaires, exempts de toute"* corvée fatigante, y trouvent un régime supérieur à l’ordinaire, des exercices gymnastiques, des jeux, des distractions de toute sorte. Un camp de ce genre, établi en 1861 dans la forêt de l’Edough, au voisinage de Boue, a fait voir epiels résultats avantageux on peut ainsi obtenir (2).
Pendant la guerre des États-Unis, les Américains ont établi, dans diverses localités, des camps de convalescents qui ont fonctionné régulièrement pendant toute la guerre ; l’un d’eux, le camp de Fairfax, pouvait recevoir en même temps 15 000 convalescents sous des baraques, et plus de 150 Oül) hommes y ont passé tour à tour, en l’espace de deux ans. C’est le môme principe qui ;i fait créer pri's de Paris, dans ces dernières années, les asiles de Vincennes et du Vésinet, qui .sont un véritable bienfait pour les classes ouvrières de la capitale.
(1) Godelier, Mémoire sur le typhus observé nu Vnl-üe-Gràce de janvier h mai tSôü (Bulletm de V Acad, de médecine, 1856, l. XXI, p. 889; et Gazette médicale, 1856, p. A70, etc.).
(2) Délions, Le enmp de /’ lùhiuyh en 1861 {Mém. de méd. mi/it., t. IX, p. 287).
PROFESSION MILITAIRE
publiqüeJ
Un temps de paix, dans l’armée, ces dépôts de convalescents sont rendus inutiles par la libéralité avec laquelle on accorde des congés de convalescence à tous ceux qui ont fait une maladie longue, ou qui ne sont pas capables de supporter de longtemps les fatigues du service.
Pour les troupes qui servent en Afrique, et, hors d’Europe, dans les contrées malsaines, certaines affections, qui ont une grande tendance à la chronicité et à la récidive, ne laissent aux malades de chances de salut que par le renvoi dans la mère patrie. Garder trop longtemps dans les hôpitaux, ou même dans les camps de convalescents, des malades atteints de dysenterie chronique, de cachexie palustre ou d’affections du foie, c’est leur enlever tout espoir de guérison, les rendre incapables de supporter les fatigues du rapatriement, les vouer à une mort certaine. Ces évacuations, d’ailleurs, doivent être combinées de telle sorte, que les malades ne passent pas sans transition d’un climat presque tropical aux rigueurs de la saison froide ou d’une région septentrionale ; faire rentrer d’Afrique en France, au mois de novembre ou de décembre, des convalescents de dysenterie avec ou sans abcès du foie, les envoyer en convalescence dans les départements du nord ou de l’est, c’est les exposer à un danger non moins grand que celui auquel on prétend les soustraire, et perdre le bénéfice d’un déplacement pénible pour le malade autant qu’onéreux pour l’État.
IV. De l'armée, au point de vue des intérêts généraux du pays. — L’armée, que, jusqu’ici, nous avons étudiée dans ses rapports avec elle-même,
I doit être envisagée dans ses rap|)orts avec la population générale, dont elle est I une partie, et sur laquelle elle peut exercer une influence considérable : l’hygiène et la statistique ont donné à ce sujet une importance que des discussions (1) et des recherches toutes récentes ne permettent pas de méconnaître. On s’est demandé si l’obligation du célibat imposée pendant six ans à un grand nombre d’hommes dans la force de l’âge, ne pouvait pas restreindre le mouvement et l’accroissement de la population ; éloigner du mariage les hommes les plus grands, les plus robustes, les plus valides, n’e.st-ce pas faciliter les unions des hommes petits, débiles ou infirmes, qui transmettent à leurs descendants leur basse stature ou leur constitution défectueuse ( 1 ) î S’il est vrai que la loi actuelle n’impose le célibat que dans les six premières années de service, c’est-à-dire jusqu’à l’âge de vingt-sept ans, en réalité c’est beaucoup plus tard que les militaires se marient, parce qu’il leur faut d’abord se faire une nouvelle position, amasser un certain pécule, assurer l’existence du lendemain; en outre, une forte partie de l’armée, presque tous ceux qui veulent y faire leur carrière, se vouent à un célibat volontaire ou ne se marient (pi’à
(1) Discussion à l’Académie de médecine {Ballet in dn T Académie de rnédecine, 1867, et au Corps législatif, 1867-68). — L. Le Fort, Gazette hebdom., 1867, p. 465 et scq.; ■et Revue den deux mondes, 1867, 3® volume, p. 462. — Legoyt, Étude statistique suites armées contemporaines. Paris, 1 864.
(2) Voy. plus haut, p. 313 et suiv.
MU DES PROFESSIONS EN PARTICULIER, [hygiène
r^poque où ils toucheiil à la décrépitude. Ces arguments, on ne peut le nier, ont une certaine valeur, et, s’il est vrai que l’accroissement annuel du nombre des naissances se ralentit en France depuis quelques années, il faut chercher la part qui revient, dans ce résultat, à notre organisation militaire.
E. Vallin est arrivé aux résultats suivants :
Au 1“ janvier 1865 (1), 326 095 hommes avaient achevé leur vingtième année, et constituaient la classe recrutable. En appliquant à toute la classe les proportions fournies par les 196 730 hommes que les conseils de révision ont dû examiner, et, en appréciant une à une les infirmités qui ont motivé les exemptions, nous trouvons que 36 000 hommes environ, soit plus du dixième, sont dans des conditions de santé et de constitution telles, que, pour eux, le mariage est impossible, inadmissible, ou fournira des produits dégénérés qui, certainement, n’atteindront pas l’âge productif de la vie.
Restent 290 095 hommes vigoureux et valides, sur lesquels 9ù 929, compris dans le contingent, sont liés réellement par le service, et voués par là au célibat temporaire. La classe, primitivement forte de 326 095 hommes, se trouve ainsi réduite à 195 166 individus valides, ayant le droit de se marier, et même à 193 508 si l’on retranche 1658 élèves des grands séminaires (2). En d’autres termes, le service militaire impose le célibat pendant six ans aux trente-trois centièmes ou au tiers des individus réellement aptes au mariage.
Le dernier recensement quinquennal établit, il est vrai, que l’âge moyen du mariage est pour les hommes : 28 ans dans les campagnes ; 28 ans 5 mois dans les villes ; 29 ans 8 mois dans le département de la Seine ; et l’on s’est trop pressé d’en tirer une conclusion victorieuse en faveur de l’innocuité du service : dans les campagnes, si l’on ne se marie guère avant 28 ans, c’est peut-être parce que de 21 à 27 ans, un grand nombre de jeunes gens valides, le tiers au moins, fait partie de l’armée active ou de la réserve, et se voit contraint au célibat. Ce qu’il faudrait savoir, c’est l’âge moyeu du mariage pour les hommes qui ne sont ni soldats ni infirmes, et nous n’avons pu, jusqu’à présent, recueillir les éléments d’une pareille statistique. Toutefois il est vraisemblable que l’obligation du service retarde, parfois très-longtemps, le mariage de beaucoup d’individus robustes, bien choisis, à l’âge de la fécondité la plus grande. Nous en avons une preuve dans ce qui s’est passé à l’époque de ■ nos dernières guerres ; quand le contingent s’est élevé, le nombre des naissances et celui des mariages a diminué d’une façon très-notable (3). De 1851 à 1853, époque où le contingent annuel était de 80 000 hommes, il yaeui 8ù8 953 mariages ; de 185ù à 1856, avec un contingent de lùOOOO hommes,
(1) Compte rendu du rea'uU’.ment pourt’année 1866, p. 36 et 40.
(2) Dans X’Exposê des motifs du projet de loi sur l’armée, le général Allard arrive, par une autre voie, à un chiffre presque identique [Moniteur wmwrsel, 8 mars 1867).
(3) Lagneau, Gazette hebdomadaire de médecine et de chirurgie, 1867, p. 243, et Stalistigue de la France, t. XI, p. 14.
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il n’y a plus eu que 838 632 mariages, soit un déficit de 10 321 pour les trois années.
Il en est de même pour les naissances; en tenant compte de la durée de la gestation, dans la période triennale qui a suivi le début de la guerre, il y a eu 30 226 naissances de moins que dans la période triennale qui l’a précédée. En 1860, après la campagne d’Italie qui avait nécessité un contingent de l^iOOOO hommes, il y eut 61 021 naissances de moins qu’en 1859, et pendant les années 1859 et 1860, 2^i906 mariages de moins que dans les années 1858 et 1861.
La mortalité considérable que nos troupes ont supportée en Crimée n’a pas été sans influence sur ce triste fait observé pour la première fois depuis 1817 : en 1854 et 1855, la population générale a diminué de plus de 60 000 et de 30 000 hommes, au lieu de suivre, comme chaque année une augmentation progressive de 150 000 hommes environ : le choléra, qui a sévi sur toute la France pendant cette période, a contribué pour une grande part à ce résultat, mais peut-on oublier que l’armée française a fourni en Crimée 95 615 décès par maladies ou par suite de blessures ?
L'a ne s’arrête pas le compte des maux qu’on impute à la guerre et au service militaire en général ; on l’accuse d’amener la dépopulation des campagnes, de laisser improductifs dans les villes des bras que réclame l’agriculture, de créer par la vie de garnison des goûts de luxe et des besoins factices qui empêchent le soldat devenu libre de retourner au village, pour y labourer son champ et choisir une compagne. Chaque contingent annuel se compose pour moitié d’individus enlevés aux travaux de la terre, sans compter un très-grand nombre d’hommes exerçant, à la campagne, dans les villages, des professions autrement désignées. Les chiffres donnés par les comptes rendus du recrutement varient très-peu, à des périodes dilTérentes :