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publique]
La fabrication des rôles fournit les rôles ordinaires, véritables cordes en feuilles mouillées écôlées, elles rôles menu- filés composés entièrement de virginie de qualité supérieure ; l’enroulement s’opère à l’aide d’un rouet. La préparation des cigares est confiée aux femmes et se fait avec deux sortes de feuilles, les unes pour robes, les autres pour l’intérieur; celles-ci sont légèrement humectées, puis écôlées ; celles-là sont assez mouillées pour être souples et extensibles, écôtées, étalées sur une planchette et découpées en morceaux de 25 centimètres. Les cigares sont, après leur confection, étendus sur des claies dans des séchoirs,’et y restent pendant huit jours exposés à une température de 20 à 2^1 degrés, pour être ensuite renfermés dans des caisses et manutentionnés aussi longtemps que possible dans les magasins.
Ainsi l’élaboration du tabac, qui ne se termine qu’en dix-huit à vingt mois, expose: 1° à des travaux de force ou simplement pénibles; 2“ à un air chargé d’une poussière plus ou moins épaisse et âcre; 3® à l’humidité froide du mouillage; h° à quelques émanations de la plante fraîche et humide (écôtage); 5® à des émanations plus fortes augmentées par une grande chaleur (torréfaction) ; 6® aux émanations et à des gaz développés sous l’influence de la chaleur et de la fermentation (travail des masses); 7® aux mêmes causes, et, de plus, à la poussière du tabac (travail des cases) ; 8® à la poussière seule, sans chaleur ni fermentation (tamisage). Or, la progression des accidents est en rapport avec ces conditions: faibles dans les opérations simples qui agissent sur la plante entière (époulardeurs, écôteuses, ouvriers du mouillage et du hachage, cigarières), plus prononcés dès que la chaleur est appliquée h la plante et que la fermentation s’en empare, ils acquièrent leur maximum d’intensité, quand, h ces deux circonstances, s’ajoute l’état pulvérulent de la plante.
Il faut distinguer les effets du tabac en primitifs et en consécutifs: 1® le voisinage d’une manufacture de tabac se dénote par une odeur qui augmente à mesure que l’on en approche ; dans l’intérieur, on n’observe pas la sternutation continuelle dont parle Ramazzini , et qui incommoderait jusqu’aux chevaux ; mais, si l’on y séjourne quehjue temps, on éprouve de la céphalalgie, du mal de cœur et des nausées, quelquefois de la diarrhée. Celle-ci, plus fréquente chez les femmes, est salutaire et semble un effort spontané d’élimination des principes qui ont pénétré dans l’organisme. Beaucoup d’ouvriers ne cessent point de ressentir ces symptômes, et force leur est de renoncer au travail des manufactures. Ceux qui s’acclimatent oublient les circonstances au milieu desquelles ils travaillent. Parmi les affections qui semblent avoir un rapport de causalité avec la profession, J. Ygonin (de Lyon) cite l’embarras gastrique qui figure, pour un tiers environ, dans le nombre total des maladies (1). Insouciants de toute précaution, ils mangent dans les ateliers sans se laver les mains, et, comme si le tabac ne les pénétrait pas assez, on les voit fumer et
(1) Ygonin, Maladies des ouvriers employés dans les manufactures de tabac. Lyon, 186ti.
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[hygiène
chiquer; cepeiulant, l’action lente du tabac, pour ôtre inaperçue, ne ces.se point; elle finit par opérer en eux un changement profond. « Il consiste, dit Méfier, dans une altération particulière du teint: ce n’est point une décoloration simple, une pâleur ordinaire, c’est un aspect gris avec quoique chose de terne, une nuance mixte qui tient de la chlorose et de certaines cachexies. La physionomie en reçoit un caractère propre auquel un œil exercé pourrait, jusqu’à un certain point, reconnaître ceux qui ont longtemps travaillé le tabac; car il faut dire que ce faciès ne s'observe que chez les anciens de la fabrique qui ont passé par tous les travaux. Hurteaux estime qu’il ne faut pas moinS' de doux ans pour qu’il se produise; c’est alors que l’acclimatement est complet. C’est là une intoxication lente due à l’ab.sorplion de certains principes du tabac. Il est vrai que Félix Boudet n’a pas l'etrouvé la nicotine dans le sang d’un de ces ouvriers cachectiques; mais le sang 'qu’ils fournissent dans les phlegmasies n’est pas couenneux (Hurteaux); ils sont sujets aux congestions passives. Chez eux, les saignées sont rarement utiles ; il est d’ailleurs probable qu’ils évacuent une partie de la nicotine absorbée par les urines qu’ils rendent en abondance, malgié leurs sueurs habituelles; enfin, Stollz, en accouchant une ouvrière de la manufacture de Strasbourg, a reconnu l’odeur du tabac dans les eaux de l’amnios, sans qu’il fût instruit de la profession antérieure de cette femme. Les progrès de la cachexie se dénotent par l’amaigrissement et la diminution des forces, phénomènes qu’on observe surtout chez les ouvriers des cases, dont la constitution s’altère en peu de temps. » Tel est le résultat sommaire des observations de Méfier ; elles s’accordent avec celles que le docteur Pointe, attaché à la manufacture de Lyon, a publiées presque à l’époque où parut le mémoire de Parent. Les documents manquent sur la longévité des ouvriers. Notre ami, le docteur Maurice Ruef, signale, sur une population de 123 individus, 5 vieillards au-dessus de 72 ans, dont h ont travaillé toute leur vie à la manufacture de Strasbourg (1). Ygonin (de Lyon) a connu un bon nombre d’ouvriers qui travaillaient dans la fabrique depuis 20, 30, et même ÙO ans, et qui continuaient à jouir d’une bonne santé. Les améliorations obtenues sont l'aération des ateliers, l’établissement de cheminées d’appel, l’emploi des machines à vapeur, les arrosages d’eau vinaigrée, déjà recommandés par Ramazzini, et dont Hurteaux a reconnu l’utilité, etc.
Le travail dans les manufactures de tabac préserve-t-il ou guérit-il de certaines maladies? Les ouvriers atteints de douleurs rhumatismales, névralgiques, de lumbago, se couchent sur un tas de tabac, et se réveillent guéris ou soulagés. Le docteur Berthelot emploie avec succès contre ces aiïections un cataplasme de graine de fin cuite dans une forte décoction de tabac. Réveillé- Parise a expérimenté l’efficacité du tabac contre la goutte. Pointe, Mérat et Delens le considèrent comme préservatif des fièvres intermittentes. A Paris,
(1) Docteur Maurice Ruef, Bnlktin de V Académie de médecine. Paris, 1845, t. X, p. (3G7.
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ces maladies sont rares ou bénignes ; à Strasbourg, Ruef en a observé chez ses ouvriers. Nous avons mentionné l’action préservative qu’il a exercée, diton, contrôla suetle, la fièvre typhoïde, la dysenterie. Gasc a noté la rareté de la gale et de la vermine parmi les ouvriers qui travaillent le tabac. Cinq sur les dix médecins attachés aux dix manufactures de l’État se sont rencontrés par fortuite coïncidence dans l’opinion que la phthisie e.st rare chez les ouvriers, et qu’elle fait des progrès moins rapides chez ceux qui eu apportent le germe déjà développé (Bordeaux, le flavre, Morlaix, Lille, Strasbourg); deux nient cette sorte d’immunité; trois n’en parlent point. C’est surtout Ruef qui l’a signalée avec insistance. Mêlier fait remarquer d’abord que la population des manufactures est choisie et subit une visite préalable à son admission ; ensuite il va eu, en 18ïi2, 3 phthisiques à Paris, 5 à Morlaix, 2 à Marseille; la phthisie ne fait donc pas défaut dans les manufactures; de plus, Mêlier a vu un cas de phthisie présumée se confirmer et s’aggraver dans la fabrique de Paris. Ygonin n’a pas non plus observé que le travail du tabac préserve de la phthisie et en arrête les progrès; il a vu souvent, dans la manufacture de Lyon, des cas de tuberculisation pulmonaire qui suivirent leur marche ordinaire sans même éprouver de ralentissement apparent. On peut cependant admettre aujourd’hui, avec Ruef, Siméon, Parent-Duchâtelet et Ilanover (de Copenhague, loc. cit.), que les ouvriers en tabac ne fournissent pas un cbilTre élevé de phthisiques.
IV. Chanvre et Un. — Le rouissage ou la macération du chanvre et du lin a pour but de provoquer une réaction chimique qui détruit la matière gommorésineuse qui enveloppe et agglomère les fibres textiles des tiges; les lieux où l’on rouit s’appellent routoirs, roussoirs, retours, roussières. On préfère pour cette opération les mares et les étangs, ou les fosses creusées sur le bord des ri vières et alimentées par une rigole. Toutefois le rouissage dans les eaux dormantes ne s’applique qu’aux lins dils de gros, c’est-à-dire de basse et de moyenne finesse; c’est en août et septembre qu’il se pratic[ue sur la récolte de l’année, ou au printemps suivant. Les meilleurs qualités de lin sont soumises au rouissage dans l’eau courante. Il est aussi un mode de rouissage à la rosée, dit rorage et sereinage, consistant à disposer en août et septembre le lin de la dernière récolte en couches minces ou ondins sur l’herbe courte des prairies, vergers ou jeunes trèfies de l’année, et de faire agir sur lui simultanément on alternativement, pendant quatre à cinq semaines, la rosée, la pluie, l’air et le soleil ; on ne soumet que les lins de médiocre ou de basse qualité à ce procédé que l’on accuse de nuire à la ténacité de la filasse. Dans l’arrondissement d’Avesnes, on expose, comme en Russie, les tiges de lin destinées au rouissage sur la neige en février et en mars, pratique qui donne aux fibres textiles désagrégées une belle teinte jaunâtre et plus de solidité. Le rouissage à l’eau courante s’opère d’après trois procédés : petit tour : le lin séché et battu,
est roui par ballons ou fortes masses de /|00 gerbes, pesant environ lâOO kilogrammes ; il est ensuite curé, c’est-à-dire étendu sur la prairie ; 2“ demi-tour:
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même mode de rouissage, d’août à septembre; mais ou ne cure qu’à la fin de mars de l’aimée suivante ; 3" (jrandtüur: le lin, battu vers la lin de l’iiiver, est roui en juin ou juillet, remis en grange pour être curé à la lin de mars de l’année suivante.
Le rouissage communiquc-t-il à l’eau des propriétés délétères, et donne-t-il naissance à des émanations qui rendent l’air insalubre? lîosc, Rozier, Fodéré, Baudrillard, beaucoup d’autres écrivains, la Société d’encouragement pour l’industrie nationale, tous les pairs de France qui ont pris part à la discussion du projet de loi sur la pèche fluviale (1828) ont résolu affirmativement ces questions. Parent-Duchâlelet s’est livré à des expériences, à notre avis, peu probantes, et dont il a déduit des conclusions opposées à l’opinion générale. A l’en croire, les animaux et l’homme peuvent prendre impunément des doses considérables de substances parvenues à une putridité qui n’existe pas dans la nature (1); et telle est, suivant lui, l’innocuité des eaux du rouissage « qu’on peut sans inconvénient les recevoir et les introduire dans les bassins destinés à l’aiiprovisionnemcnt des villes, dans les tuyaux répartiteurs w. Quant aux elTets épidémic[ues que l’on attribue aux émanations du rouissage. Parent les nie ou les rapporte à l’insalubrité des localités elles-mêmes, à l’usage des fruits verts, aux vicissitudes atmosphériques, etc. Il a couché sans inconvénient, avec sa femme et deux de scs enfants, dans une chambre où se trouvait un baquet de chanvre vert macérant dans de l’eau. Il a soumis à la même épreuve une femme valétudinaire et son enfant convalescent de fièvre intermittente. Mais d’abord peut-on comparer des personnes bien nourries et vivant dans l’aisance à la population des campagnes qui se trouve dans de si mauvaises conditions d’hygiène? Ensuite ne trouve-t-on pas au milieu des marais des constilutions réfractaires h leur influence ? Sur les cinq commissaires de l’Académie de médecine qui furent chargés, en 1829, de résoudre ces questions, un seul, Marc, penche à admettre l’innocuité du rouissage, même dans les eaux croupissantes; les quatre autres, Duméril, Pelletai), Villermé et Robiquet pensent que le rouissage, sans rendre l’eau vénéneuse, peut y introduire des principes délétères, et c|ue cette eau devient d’autant moins salubre qu’elle contient une plus grande quantité de ces principes. Telle est aussi notre conclusion : tout dépend ici du degré de concentration des matières que le chanvre en macéralion cède à l’eau ; il n’est pas possible d'admettre qu’une forte proportion de ces matières n’altère point la qualité de l’eau. Les principes développés par la fermentation du lin et dissous dans le liquide d’immersion font périr les jioissons et les crustacés (pii peuplent les cours d’eau et les réservoirs en communication avec les routoirs. Il en est de même des émanations disséminées dans l’espace par les vents, elles perdent leur activité ; mais au milieu des villages, les mares qui les exhalent sont des foyers m()rbifi([ues. L’expérience domestique de Parent renouvelait-elle ce qui
(1) Pai'cnt-Duchâtelet, Ihjr/iène publique, 183G, t. II, p. 550.
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se passe dans le voisinage des routoirs, où l’on voit se condenser en brouillards, après le coucher du soleil, les miasmes mêles de vapeur d’eau? Peu nuisible dans les eaux vives et courantes, le rouissage l’est beaucoup dans les mares, et d’autant plus qu’il a lieu pendant la saison la plus chaude de l’année ; les miasmes qui naissent de la décomposition du parenchyme du chanvre émanent alors en abondance et forment des foyers d’infection plus ou moins étendus. Objectera-t-on que ces mares donnent lieu par elles-mêmes à des effluves nuisibles? Raison de plus pour ne pas ajouter un méphitisme à un autre ; ces mélanges ont presque toujours pour effet une augmentation d’insalubrité; plus d’une mare disparaîtrait d’ailleurs, si elle n’était entretenue poulet par le rouissage, sans compter les fosses établies sur le bord des canaux et les excavations pratiquées dans les terrains bourbeux uniquement pour cette opération. Celle-ci, en définitive, est-elle autre chose qu’une putréfaction de substances organiques? Aussi cherche-t-on depuis longtemps à substituer d’autres procédés au rouissage par immersion. L’abbé Rosier avait proposé l’enfouissage du clianvre et du lin dans les fosses recouvertes de terre; Rralle, au commencement de ce siècle, leur exposition pendant deux heures à une température de 62 degrés R.; Christian, l’action de cylindres cannelés. Le procédé irlandais, employé aujourd’hui dans plusieurs manufactures consiste à déposer le lin préalablement égrené dans des cuves avec de l’eau qu’on échaulfe par un courant de vapeur à 32 degrés centigrades ; la fermentation est complète en soixante heures ; on sèche ensuite à l’air et au séchoir. Le procédé de Bouchon, expérimenté par une commission de savants et de praticiens (déc. 18?i2), s’applique partout au moyen d’un récipient de bois où l’on fait macérer le chanvre et le lin dans l’eau acidulée par l’acide sulfuri([ue (1 kilogramme pour 200 litres d’eau pour le chanvre, et AOO litres d’eau poulie lin). Un rapport de Payen avait signalé dès 1830 (1) le procédé irlandais dont l’origine est américaine, car il a été inventé par Chenck. Il est appliqué avec des modifications dans l’établissement de Marcq (Nord) appartenant à Scrive frères (2). Un botaniste belge, Clauscn, ayant constaté au microscope que le filament utile du lin est un long et frêle tuyau susceptible d’être isolé des cellules et des vaisseaux de la plante sans putréfaction préalable, a remplacé le rouissage par l’action chimique de la soude caustique (2 parties de soude pour 100 d’eau) ; une ébullition de trois à quatre heures dans ce liquide enlève au lin tout ce qui n’est pas fibre ligneuse ; on neutralise la soude par l’acide sulfurique (1 pour 500 d’eau), on lave, on sèche, on bat; les tiges, coupées en courte longueur, subissent ensuite un nouveau traitement alcalin (10 carbonate de soude et 100 d’eau) ; puis, plongées dans une dissolution d’acide sulfurique et d’eau (1 pour 200), elles se gonflent et se convertissent
(1) Payen, Moniteur, li octobre 1830.
(2) Voyez llapport sur les travaux du Conseil central de salubrité du département du Nord, de 1830 « 1851.
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[hygiène
en une niasse souple, cotonneuse, appelée |)ar rinvenleur lincolon, qui peut être employée écrue, ou amenée, par le blanchiment à l’aide du sous-chlorate de magnésie, à l’élat de ouate soyeuse et brillante, apte à la filature et au tissage sans teillage ultérieur. Il est enfin un procédé mécanique dû à Leoni et Coblentz, qui, supprimant le rouissage, transforme immédiatement le chanvre en filasse; il s’exécute par deux machines dont l’ime écrase et triturcle ligneux des tiges écrites en laissant les fibres entières dans toute leur longueur, et l’autre élimine les parties ligneuses, nettoie, redresse et divise leurs filaments. Cette double opération dure quelques minutes. Si nous entrons dans ces détails, c’est pour montrer que l’industrie linière n’est pas condamnée à multiplier dans nos campagnes les foyers d’infection par le rouissage, et que cette opération, en quelque sorte grossière et empirique, est certainement destinée à se modifier au profit de l’hygiène publique.
Les ouvriers qui cardent, peignent, pilent, filent et tissent le chanvre et le lin, ne sont pas incommodés par les émanations, mais ils éprouvent tous les elTets nuisibles d’une atmosphère chargée de poussière filamenteuse : effets qui sont les mêmes pour les ouvriers en coton. Morgagni rapporte les ouvertures de cadavres de cinq ouvriers chanvriers et liniers dont les poumons n’attestaient que trop l’action funeste de ces poussières. Dans un mémoire du docteur Picard (de Guebwiller) (1), la fréquence de la phthisie chez les ouvriers employés dans les filatures est parfaitement démontrée. Ce médecin pense que, dans la plupart des cas, on n’a pas affaire à la phthisie tuberculeuse ; la maladie que présentent ces ouvriers serait analogue à celle des tailleurs de pierre, des aiguiseurs. — Ce qui peut confirmer dans cette opinion, c’est que souvent des individus présentant les symptômes de la phthisie pulmonaire (hémoptysies, crachats suspects, submatité, amaigrissement, sueurs nocturnes, etc.) se rétablissent complètement après avoir quitté la filature. Ces ouvriers sont encore sujets à la sécheresse de la bouche et du gosier, aux engorgements et aux rougeurs des paupières avec ou sans érosion, au gonflement et à la rougeur des pieds par suite de leur contact permanent avec les paquets de chanvre, à l’inflammation érosivede l’épithélium et des papilles de la langue, à la stomatite érythémateuse, etc. (Villermé et Toulmouche.) Ces derniers accidents sont dus à l’habitude qu’ont les fileuses de mouiller leur fil avec la salive en portant sur la langue le chanvre avec les doigts. L’emploi d’une éponge mouillée pour cet objet supprime ces fâcheuses lésions dont les récidives sont fréquentes.
V. Coton. — Villermé n’a pas vérifié les effets pernicieux que l’on a attribués à l’huile qui sert au graissage des machines et qui imbibe les planchers, à la colle employée parles tisserands pour assouplir leurs fils, à certains procédés de teinture ou à quelques mordants employés pour l’impression. Les
(1) S. Picard, Hygiène des ouvriers employés dans les filatures (ytwH. rPhyg. publ., 2' série, 180.3, t. XX, p. 258).
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ouvriei’s s’accoulument au.v odeurs désagréables que répaudeiil ces matières; mais ce qui les tue, c’est l’épais nuage de poussières irritantes et de duvet cotonneux qui s’attachent à leurs cheveux, à leurs orifices muqueux, et qui s’insinuent dans le nez, la bouche, le gosier et jusque dans les voies aériennes; la légèreté spécifique de ces corpuscules fait qu’ils sont entraînés dans l’inspiration et mis en contact avec le poumon, qu’ils endamment. Leur forme filamenteuse et leur flexibilité leur permettent de pénétrer profondément et de s’adapter à la direction des divisions bronchiques. Les nouveaux ouvriers se plaignent d’abord de sécheresse de la bouche; puis la toux se déclare, symptôme d’une maladie naissante qui recevra plus tard la dénomination significative de phthisie ou de pneumonie cotonneuse, suivant la lenteur ou la rapidité de sa marche. Ceux qui abandonnent l’atelier pour n’y plus revenir guérissent. Le battage soulève ces mortelles poussières par nuages; aussi, dans beaucoup de filatures, les ouvriers des ateliers du cardage en sont chargés à tour de rôle comme d’une tâche périlleuse. Autrefois le battage se faisait à la main ou à la baguette. On a Inventé pour la laine et le coton des machines qui ouvrent ces substances au sortir de la balle, les battent et les épluchent ; ce qui a permis de supprimer les éplucheuses h la main et de réduire le nombre des batteurs; néanmoins ces deux opérations ne peuvent encore se faire qu’à la main pour le filage en fin. La même insalubrité pèse sur les premières opérations du cardage, sur le débourrage et l’aiguisage des cardes; les aiguiseurs se trouvent à peu près dans les mêmes conditions que les polisseurs d’acier. Un masque de gaze préserverait tous ces ouvriers des poussières en suspension dans l’air; mais celles-ci, attirées sur le masque par chaque inspiration, ne tarderaient point à l’oblitérer par l’épaisseur de leur dépôt. Heureusement on a modifié les machines h battre et 5 nettoyer le coton, de manière qu’elles ne soulèvent plus autant de poussières et de dépôt. Villermé a visité en 1836, à Zurich, et plus tard eu Alsace, des ateliers de batteurs ventilateurs où les ouvriers portaient à peine des traces de leur occupation. Il faut joindre aux causes précitées de maladie la température élevée de plusieurs ateliers. Il faut pour le filage des fils les plus fins une chaleur de à 25 degrés centigrades, pour le parage à la mécanique 3ù à 37 degrés centigrades, et pour certains apprêts jusqu’à ùO degrés; dans ces ateliers sans ventilation, on voit les ouvriers, bras, pieds et jambes nus et à peine vêtus du reste, baignés dans l’abondance de leur transpiration. Enfin, un travail borné à quelques mouvements qui se répètent avec une accablante uniformité et dans l’enceinte étroite d’une même salle ne leur est pas moins préjudiciable, et les jette dans un état mixte de langueur physique et d’ennui que Villermé compare à la nostalgie.
Les affections tuberculeuses, scorbutiques et rhumatismales, précédées de l’étiolement et de la faiblesse générale de l’organisme, tel est le triste lot des tisserands à, bras, qui travaillent lù à 17 heures par jour à faire des toiles de coton, de lin ou de chanvre, et qui, mal nourris, sentent leur poitrine inces-
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sanimciit ébranlée jiar les percussions du balancier sur le cylindre autour duquel l’étoffe s’enroule. Chez les tisserands (1) comme chez tous les ouvriers qui travaillent au métier, l’attitude pénible qu’ils sont obligés de prendre, l’inégale répartition des efforts qui portent seulement sur certaines parties, et en outre certaines habitudes vicieuses, comme celle desucer les fils, senties causes occasionnelles d’un certain nombre de maladies. On doit signaler spécialement, parmi les affections des organes respiratoires, outre la tuberculose, les maladies catarrhales du pharynx, du larynx et des bronches ; parmi les maladies des voies digestives, la gastralgie, un état habituel de constipation, les hémorrhoïdes, etc. Les efforts des extrémités supérieures et inférieures, portant d’un seul côté, l’attitude inclinée du tronc donnent lieu à des déviations. — Pour empêcher la dessiccation trop prompte de la couche de colle dont les fils de la chaîne sont enduits, les ouvriers sont obligés de fabriquer ces toiles dans des lieux frais, un peu humides et h l’abri des courants d’air. On a inventé une colle dite purement hygrométrique, et qui permet de tisser à tous les étages, comme on fait pour la soie et la laine; mais elle coûte trop cher, et les simples tisserandii languissent encore dans les rez-de-chaussée et les caves. Les tisserands en laine et en soierie travaillent dans des ateliers plus salubres et jouissent d’une aisance plus grande. L’invention du métier à la Jacquart épargne beaucoup de fatigue aux ouvriers qui fabriquent les étoffes brochées et façonnées, en même temps qu’il exige par sa hauteur des ateliers mieux aérés, mieux éclairés; elle a de plus supprimé les tireurs aux genoux cagneux.
Les machines à coudre^ dont l’usage s’est si rapidement répandu, exercent sur la santé des ouvrières des influences fâcheuses que Guibout a le premier signalées (2). En Angleterre, le docteur Down a confirmé de tous points les remarques du médecin de Saint-Louis. Voici la description succincte des phénomènes que ces médecins ont observés : les malades, pour la plupart, se plaignaient de palpitations de cœur survenant la nuit et de douleurs de reins s’étendant jusque dans les cuisses, de céphalalgie sus-orbitaire, de vertiges; les yeux étaient ternes, cerclés de noir ; on a aussi noté une certaine hébétude physique et morale, et de la leucorrhée dans la majorité des cas. — Tous ces accidents doivent être rapportés aux mouvements particuliers nécessités par la mise en œuvre de la machine. La plupart de ces appareils ont pour moteur deux pédales que l’on fait mouvoir parla pression alternative des deux pieds; il en résulte une élévation et un abaissement successif et rapide des deux cuisses qui frottent l’une sur l’autre ; ce frottement continuel transmis à la vulve y provoque une excitation très-vive qui conduit les femmes h des habitudes de masturbation. On conçoit facilement que les machines à une seule pédale aient moins d’incon-
(1) Seemann, Maladies chroniques des tisserands et des passementiers (CanstaU’s Jahresberichie ûber die Fortschritte der Medicin, 18G2, t. VII, p. A8).
(2) Guibout, De l'influence des machines à coudre sur la santé ci la moralité des ouvrières {Union médicale, 186G, p. 501).
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vénients. — Ponréviter tout accident, il faudrait trouver un moteur qui supprimerait le jeu des pédales. L’ingénieur (lazal a proposé d’employer les appareils moteurs électro-magnétiques à pôles multiples, puissants sous un petit volume, et dont le prix de revient serait assez modéré. Les petits moteurs hydrauliques semblent plutôt appelés à résoudre la question dans les grandes villes.
§ 9. — Pi'ofcsüions ù matières inorganiques.
I. Sulfure de carbone. — Nous avons mentionné ailleurs les applications nombreuses que le caoutchouc a reçues dans l’économie domestique, dans l’art vestiaire, etc. (voy. t. II, p. Sk). Celte industrie presque nouvelle repose sur le procédé de la dissolution de la matière brute et emploie presque exclusivement, pour l’obtenir, le sulfure de carbone qu’elle achète à des prix mimines et consomme en quantités énormes. Des accidents graves, développés chez les ouvriers eu caoutchouc, sont dus à l’action des vapeurs que dégage ce dissolvant; déjà Duchenne (de Boulogne) avait signalé la paralysie occasionnée par la vulcanisation du caoutchouc; mais c’est Delpech (1) qui a le premier appelé l’attention sur l’ensemble des effets dus à cette cause et qui les a étudiés avec attention.
Le sulfure de carbone (alcool de soufre) est un liquide incolore, d’une densité de 1,263, d’une odeur nauséabonde et spéciale; il bout à l\5 degrés. Le sulfure de carbone dissout rapidement le caoutchouc en toutes pro])ortious, et prend la consistance que l’on veut. Les applications de cet agent ont pris un développement considérable. Outre les opérations qui ont pour but la préparation de ce corps en quantités énormes, sa distillation, sa rcvification, lorsqu’il a déjà été employé, on l’utilise pour le dégraissage des laines en suint, l’extraction ou la purification de la paraffine, l’extraction de la graisse des os, celle du bitume et du soufre que renferment quelques roches, les grès de Forcalquier par exemple. E. Millon s’en est encore servi pour la séparation des essences aromatiques des végétaux, Doyère pour la conservation des grains conservés en silos, Aubert et Gérard pour la fabrication en grand et bien plus économique du collodion.
Deux surfaces humectées de sulfure de carbone, puis enduites de la solution, adhérent avec force quand on les applique l’une sur l’autre : tel est le procédé de fabrication des chaussnres imperméables et de leur réparation par l’addition d’une plaque peu épaisse da gomme élastique. Ce dernier travail, qui exige un très-modeste outillage, se fait presque généralement en chambre, dans des conditions qui favorisent l’intoxication par le sulfure de carbone; aussi cettte calé-
(1) Delpech, Mémoire sur les aceidents que développe l’inhalation du sulfure de carbone en vapeur, etc., lu à l’Académie de médecine. Paris, 15 janvier 1856. — Nouvelles recherches sur l’intoxication spéciale que détermine le sidfure de carbone {Ann, d’hyg, pjubl. et de mèd. lég., 2“ série, 1863, t. XIX).
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goi'ic d’ouvriers en a-t-elle oiïerl à IJelpecli les formes les plus graves. Dans les fabriques, les appareils sont lulés avec soin et la vapeur de sulfure ne s’y répand que par acccidcnl ; on y opère d’ailleurs en plein air ou sous des hangars; les ouvriers n’y éprouvent donc que des troubles passagers, lorsqu’on dé])ose le sulfure ou lorsqu’il s’échappe par une fuite que l’on se hâte de réparer. Il n’en est pas de même dans les ateliers bas et étroits, dans les chambres habitées de jour et de nuit par les oimaers qui travaillent isolément, etc. L’intoxication peut se manifester brusquement avec prédominance de phénomènes analogues à ceux de l’ébriété alcoolique; le plus souvent l’invasion est lente et progressive. Sur neuf ouvriers observés par Delpech, un seul a pu travailler trois ans sans ressentir autre chose qu’un peu de céplialalgie ou d’inappétence passagère; les autres sont tombés malades dans un délai de quatre semaines à six mois. C’est en général par les troubles digestifs que le mal débute : anorexie, nausées, quel- C|uefois vomissements après le repas du matin, crachotement; les coliques sont conslantes d’après Bouchardat, et les matières fécales ont l’odeur du sulfure de carbone. Point de fièvre continue ; quelques accès, surtout nocturnes. Mais, c’est du côté du système nerveux que se développent les symptômes les plus caractéristiques : altération profonde de la mémoire, au point que les ouvriers commellent d’importantes erreurs dans les détails dont ils sont chargés; ils se plaignent du vague de leurs idées, de la difficullé de fixer leur attention; quelc|ues-uns deviennent irascibles, violenls; ils ont de l’insomnie, des rêves pénibles, des réveils en sursaut ; le jour, abattement et propension au sommeil: dès le début, céphalalgie compressive, vertige intense; douleurs dans les membres, fourmillements, picotements; chez un ouvrier, analgésie; chez un autre, hyperesthésie; affaiblissement et trouble de la vue, surdité, impuissance génitale chez des hommes fortement constitués; crampes chez un ouvrier, contractions involontaires chez un second, contracture chez un troisième. La faiblesse musculaire jointe à l’obscurcissement de la vue leur donne la marche chancelante de l’ivresse. A la longue, l’atrophie musculaire survient et arrive à un degré marqué, la peau et les muqueuses se décolorent, et une cachexie plus ou moins profonde se réalise : la faiblesse générale, l’anaphrodisie, une sensation de vague clans l’esprit, sont les phénomènes qui l’accompagnent le plus ordinairement.
Le sulfure de carbone trouve encore d’heureuses applications dans la confection des étoffes imperméables et dans la fabrication du caoutchouc souillé. Dans cette dernière industrie, les ouvriers sont soumis aux vapeurs mélangées de sulfure de carbone et de chlorure de soufre. Le travail consiste dans l’insufllation faite au moyen d’un soufflet ou de machines spéciales de vessies de caoutchouc préalablement attaquées par un mélange vulcanisant. Cliez ces ouvriers, les accidents ordinairement se développent avec lenteur; c’est la forme chronique de l’intoxication que l’on observe généralement. D’expériences faites par Delpech sur des lapins, il résulte que le chlorure de soufre ne paraît pas exercer d’action vraiment toxique lorsf[u’il est employé seul.
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et que par conséquent il ne saurait ajouter ses elTets à ceux du sulfure de carbone, surtout quand il est mélangé avec ce dernier corps dans des proportions aussi peu considérables que celles qui se rencontrent dans le mélange vulcanisant (environ 1/100) (1).
Le traitement hygiénique, avec la condition première de l’éloignement de la cause, suffit pour ramener à la santé les ouvriers déjà atteints d’une manière sérieuse; malheureusement, leur travail étant lucratif, ils y retournent et multiplient les rechutes dont l’influence finale peut être pressentie, mais n’a pas encore été précisée. Il y a donc lieu d'interdire l’emploi du sulfure decarbone en chambre et dans des logements dépendant de maisons habitées. Quant au.x fabriques, elles sont de deux sortes : les unes produisent le sulfure par centaines de kilogrammes par jour ; les autres l’appliquent à des usages industriels. On doit exiger que, dans les premières, les appareils soient placés sous des hangars ventilés, et que les vases contenant le sulfure soient hermétiquement clos. Dans les secondes, qui sont rangées dans la deuxième classe, les cuves de dissolution doivent être fermées avec soin au moyen d’une fermeture hydraulique ; on n’en sortira que la quantité de matière nécessaire au travail immédiat; une ventilation active entraînera les vapeurs, qui, portées dans les fourneaux avec les précautions commandées par leur combustibilité, seront utilisées et détruites. La vapeur de sulfure de carbone étant plus lourde que l’air (2,67), il sera possible d’effectuer la ventilation per descensum, en établissant dans le sol de l’atelier une série de canaux énergiquement aspirés par un foyer, une cheminée d’appel, etc. On pourrait encore prendre au centre et h la partie inférieure de l’atelier l’air nécessaire à l’alimentation du foyer.
Masson (2) a conseillé, pour absorber les vapeurs de sulfure de carbone dans les ateliers où l’on vulcanise le caoutchouc, de recourir à l’usage de solutions caustiques et de chaux vive en particulier. Un ouvrier a imaginé [lour se soustraire aux émanations nuisibles d’exécuter le travail dans un compartiment séparé de l’atelier par une cloison de bois percée de trous assez larges pour y passer les avant-bras. Un manchon de caoutchouc inséré d’un côté au pourtour des ouvertures, serrant de l’autre le poignet de l’ouvrier et laissant les mains libres, empêche le passage de toute émanation. Du côté do l’atelier, un vitrage oblique à hauteur d’homme permet de suivre le travail des mains. Cette manière de procéder, que Delpech a justement approuvée, a malheureusement bien peu de chance d’être adoptée.
IL Chromâtes. — Les ouvriers employés à la fabrication des chromâtes sont exposés h un certain nombre d’accidents qui n’ont bien été étudiés que
(1) A. Industrie (lu caoutchouc soufflé {Annales d'hygiène, 2® série 1863
t. XIX, p. 65).
(2) Masson, Moyen de prévenir les accidents que développe chez les ouvriers l’inhalation du sulfure de carbone en vapeurs {Comptes rendus de l'Académie des sciences 1858, t. XLYI, p. 683).
M. LÉVY. Hygiène, 5' édit.