II. — lü
1/,C DES MODIFICATEURS. — PERCEPTA. [hygiène
fumeurs qui n’cii ont pas encore l’habitude, l’usage de fumer ou de chiquer comme une cause d’inflammation assez vive de la muqueuse buccale, avec i ramollissement des gencives. Laycock (1) signale chez les fumeurs un état inflammatoire de la membrane muqueuse des lèvres et de la langue qui se termine quelquefois par la desquamation de l’épithélium ; la gorge devient le siège d’un gonflement léger avec injection veineuse ; l’irritation se propage aux fosses nasales postérieures qui laissent tomber dans le pharynx de petits amas de mucus sécrété; elle gagne parfois la partie antérieure des fosses nasales, où elle se manifeste moins par une sécrétion anormale que par un prurit incommode. Suivant Laycock, les conjonctives s’associent à cette irritation plus qu’ils ne la reçoivent directement par l’action de la fumée ; de là, le matin au réveil, chaleur, rougeur, larmoiement, spasmes du muscle orbiculairc des paupières avec photophobie. Un des symptômes les plus ordinaires de l’abus de la pipe consiste dans une douleur sourde et gravative dans la région des sinus frontaux. La déperdition de la salive est peu considérable chez les bons fumeurs; mais chez d’autres elle peut aller jusqu’à rendre les digestions imparfaites et à compromettre la nutrition; la déglutition des fluides buccaux imprégnés des principes du tabac irrite, enflamme l’estomac, et, d’après Percy, qui a exagéré l’imminence morbide des fumeurs, l’induration squir- ' rheuse et le cancer de l’estomac en sont les suites. Plus fréquemment on observe seulement de la douleur épigastrique par pression, de l’anorexie, des nausées après le repas, une sensation permanente de malaise avec besoin d’expectorer (Laycock) ; l’inflammation évidente de l’estomac ne se montre que dans les cas extrêmes. J’ai été consulté par plusieurs malades atteints de dyspepsie avec vomissements d’abord glaireux, puis alimentaires, survenant peu de temps après le repas ; chez quelques-uns, ces vomissements se répétaient avec une telle régularité, qu’ils suggéraient la crainte d’une lésion organique. J’ai réussi à les faire cesser, en exigeant des malades la renonciation complète à l’usage des cigares qu’ils fumaient immédiatement après leur repas, parfois au nombre de trois à six, avec une énorme déperdition de salive crachée; ce qui ne les empêchait point d’avaler de temps en temps un peu de liquide buccal chargé des principes du tabac. Un peu de fumée est absorbé, ■"jurtout par les voies pulmonaires, et son action narcotique ajoute à la béatitude que procure aux luineurs de vieille date la satisfaction d’un besoin impérieux. Est-il vrai qu ils perdent l’appétit? Nullement; mais le cigare trompe la faim comme ferait toute autre diversion, et peut-être aussi par la sédation de la sensibilité viscérale. L abus du tabac fumé affecte directement le larynx, la trachée et les poumons; la voix devient plus rauque, baisse de ton : il survient un peu de toux. Laycock a noté des cas d’inflammation et d’ulcération du larjnx. L action du cœur est déprimée, et chez quelques fumeurs à
(1) Laycock et Wright, Sur les maladies résultant de l’abus du tabac, trad. de l’anglais par Guérard {Annales d’hygiène, 1847, t. XXXVIII, p. 337).
DU TAIUC.
privée]
outrance, scs battements sont plus faibles cl un peu irréguliers; la rapidité de l’action cérébrale et le jlibre cours des idées semblent ralentis, et c’est cet affaissement nerveux qui vaut au tabac l’épiihéte de calmant, de consohmt. Les fumeurs acharnés ont le teint d’une pâleur livide, les dents noires, les lèvres d’un bleu perle, les mains tremblantes, les muscles sans vigueur, le caractère sans énergie ni décision. Samuel Wright confirme les observations deLaycock, cl il note encore que, sous l’inflnence de la fumée de tabac, la muqueuse buccale se vascularisé, se tuméfie, s’irrite et devient hémorrhagique. Ainsi s’explique en partie le grand nombre de stomatites saignantes que nous traitons chez les militaires.
Le tabac h chiquer n’est point en feuilles, mais en cordes et en ficelle (bitord) : rarement on le mâche; déposé entre l’arcade dentaire et la joue, ramolli par le contact des fluides salivaires ou pressé par un léger effort de succion, il cède assez de principes pour déterminer sur la muqueuse buccale et les glandes salivaires l’excitation que l’on recherche. La chique seule n’ahrutit pas, ainsi que le prétendent Mérat et de Lens (1) : témoin les officiers de marine qui la préfèrent, d’après Forget, parce qu’elle entretient l’acte sensuel sans attirail, sans embarras, sans risque d’incendie et ne donneàrhaleiiie qu’une légère odeur, qu’un peu d’eau fraîche en gargarisme dissipe promptement; mais elle développe le réseau vasculaire et les follicules de la langue; l’âcreté qu’elle communique aux sécrétions buccales attaque l’émail des dents. La salive, mélangée avec le jus de la chique, ne peut être avalée sans danger. Barbier a vu un individu qui, ayant avalé par mégarde sa chique, en fut trèsmalade pendant trois jours. Fonssagrives rapporte qu’en 18A2, pendant la campagne de la Malouine, un matelot nègre, ayant avalé en dormant une chique énorme, se réveilla avec des vomissements, des nausées accompagnées d’agitations, de cris, de mouvements convulsifs de la face et des membres; accidents > que dissipèrent une saignée et des potions éthérées (2). Fumé, prisé, le tabac s’adresse à l’odorat ; chiqué, c’est le goût ou plutôt la tactilité de toute la muqueuse buccale qu’il met en jeu jusqu’à ce qu’il l’émousse. Ce mode d’emploi du tabac, quoi qu’en pense le docteur Druhen (3), n’est point exclusivement
Idans les habitudes des gens grossiers. J’ai connu un administrateur éminent de l’armée, un membre du Conseil d’État, qui en usait proprement et sans ^ préjudice pour sa santé.
Si maintenant on pèse sans prévention les avantages et les inconvénients du tabac, on trouvera qu’on a peut-être exagéré les uns et les autres. Il n’est pas un digestif (Knapp), il ne prévient pas les maux de gorge, il ne préserve pas du scorbut (Ramazzini), ni ne le détermine (Rouppe), etc. ; il ii’hébète pas
I (1) Mérat et de Lens, Dictionnaire universel de matière médicale. Paris, 1832, l. IV, j p. 609.
I (2) Fonssagrives, naua/e. Paris, 1856, p. 736.
I (3) Druhen aîné. Du tabac, etc. Ili/giène des fumeurs, 2® édit. Besançon, 1867
les fumeurs cl les cliiqueurs, il ne les émacic point par le flux salivaire, etc. ; il ne souille pas les angles des lèvres d’une bave noirâtre, si ce n’est chez les gloutons qui, au lieu de se contenter du simple rond de bitord, s’emplissent la bouche de tabac à fumer. Quand on l’accuse d’abrutir, on confond ses effets avec ceux de l’ivrognerie et de la crapule : sans doute dans l’atmosphère des estaminets et des tabagies où les Flamands passent plusieurs heures livrés à l’absorption des molécules de nicotine qui agissent sur leur système nerveux, la bière houblonnée ajoute au narcotisme léger qu’ils se procurent chaque jour dans ces lieux; et cette double influence, se renouvelant tous les jours, finit par épaissir leur intelligence, engourdit leur sensibilité, etc. ; mais l’usage du cigare, de la pipe pu de la chique en plein air est exempt de ces conséquences, si on ne le pousse point à l’excès. A la vérité, l’introduction du tabac dans les habitudes des peuples est un fait bizarre : tandis que la civilisation avance si lentement, une herbe fétide a conquis le monde en moins de deux siècles. Cette extension si rapide, qui continue encore en France, puisque la branche du revenu public qu’elle alimente ne cesse de s’accroître, prouve qu’elle intéresse le fond de la nature humaine. Ne satisfait-elle qu’une mode, un caprice, une habitude invétérée, cette substance que l’ouvrier, le prolétaire se procure au prix d’autres privations, avec les deniers qu’il gagne à la sueur de son front? ou malgré tant d’observations contraires auxquelles viennent de s’ajouter celles de Laycock, Wright et Guérard, inclinera-t-on à croire, avec Knapp qu’elle exerce une influence utile sur l’économie et ses fonctions (1)? Le tabac, dit avec raison Forget (2), répond à cet impérieux *
besoin de sensation dont l’homme est tourmenté, et qu’il cherche à satisfaire |
en nourrissant des appétits grossiers, au défaut des impressions plus délicates i
qu’il rencontre au sein d’une société dont il est actuellement privé. Le sau- j
vage de l’Amérique, le soldat au bivouac, le marin en pleine mer, le mol j
habitant des régions tropicales qui craint de penser sous le poids accablant des !
chaleurs du climat, l’oisif de nos villes, le Turc énervé par l’exercice prématuré des organes génitaux et plongé dans la double inertie du fatalisme et du |
despotisme, usent du tabac comme nos élégants du bal et des spectacles, le I
jiocte du café, le savant de lectures tout vient se résoudre dans le grand mo- j
bile de 1 animalité, la sensation (Forget). Parmi les fumeui's, les uns savon- '
rent l impression immédiate et en jouissent instinctivement comme de l’air ’
qu ils respirent; les autres réfléchissent leurs sensations, y puisent un bienêtre qui les porte à 1 espérance ou aux réminiscences du bonheur : l’action i péiiodique de sucer le cigare et d’en expirer la vapeur par bouffées berce l’es- m prit. Ainsi, le tabac s élève au rang de modificateur moral, et dès lors il faut >i 1 apprécier, non plus avec les seules données de la chimie et de la physiologie,
(1) Knapp, Die Nahrungs-iMittel in ihren chemischen und Icchnüüien Bcziehwigcn. Braunscliweig, 18A8, p. 101.
(2) Médecine navale. Paris, 1832, t. I, p. 293.