‹ Traité d'hygiène publique et privéeChapitre 74 sur 196 · DÉGÉNÉRATION · texte numérisé non relu

DÉGÉNÉRATION

Les races humaines ne se maintiennent point dans le temps et dans l’espace avec des caractères immuables ; il en est d’elles comme des espèces animales, qui sont modifiées par le déplacement du climat natal dans un autre et par les circonstances de l’état de domestication. Les animaux subissent des variations dans leur couleur, dans la nature de leur tégument et de leur pelage, dans la structure de leurs membres, dans les proportions des diverses parties de leur corps, dans leurs fonctions, dans leurs habitudes, dans leurs facultés intellectuelles, etc. Ces changements se fixent dans la race et y persistent aussi longtemps qu’elle se propage sans croisements, toutefois sans altérer jamais le type de l’espèce. L’homme subit des influences analogues qui le pénètrent plus profondément encore : à l’action des climats s’ajoute celle de la vie sociale, des passions, des intérêts, des agitations politiques, des idées religieuses, etc.; plus ses facultés sont étendues, plus il est apte aux transformations physiques et morales. L’histoire nous le montre doué d’une aptitude spéciale qui manque aux animaux, la perfectibilité; et, tandis que les habitudes propres à chaque espèce animale se transmettent avec une constante uniformité de génération en génération, l’homme manifeste une tendance aux changements, qui peut avoir quelquefois pour résultat temporaire un recul dans le passé, mais qui, en général, le fait avancer dans les voies de la civilisation.

Les conquêtes qu’il fait dans cette direction, les trophées de l’intelligence et de l’industrie, sont-ils payés par la décadence du corps, par l’alTaiblissement progressif de la constitution physique ? L’excitation que l’instruction prématurée communique au système nerveux, la corruption des mœurs, l’extension des industries nuisibles ont-elles pour effet consécutif l’épuisement des complexions (1)? Dans l’espace de vingt-cinq ans (1816-1840), sur 7 321 609 jeunes gens appelés à faire partie de l’armée, 1416 527 ont été réformés pour défaut de taille ou pour infirmités diverses : c’est presque le cinquième du nombre total. En comparant les deux totaux extrêmes, 1816 et 1840, on voit que le chiffre des exemptés a plus que doublé pendant l’intervalle, quoique la taille exigée autrefois (1 mètre 57 centimètres) ait été, en 1832, réduite à 1 mètre 56 centimètres, réduction qui a eu pour résultat de diminuer de près d’un quart le nombre des exemptions pour défaut de taille (2). En 1852, la proportion des exemptions a été de 3,3fi pour défaut de taille, et de 15,55 pour infirmités, sur 100 appelés; en 1853, de 4,75 et de 21,03. Mais ces faits et quelques autres ont reçu une interprétation trop générale : ils n’ont (lu’une signification partielle, relative à certaines localités, à certaines populations, à

(1) Descuret, Médecine des passions, p. 16G.

(2) Dufau, Traité de statistique, 1840.

publioük] dégénération. 311

certaines années de recrutement. Admettons avec B. A. Morel (1) que l’action des énianaiions palustres, l’atmosphère et les labeurs de certaines industries, une alimentation exclusive, ou insuffisante ou délétère (céréales altérées), l’alcoolisme, l’abus de l’opium, etc., sont des causes de dégénérescence, c’est-àdire de déviation du type normal humain, agissant par hérédité sur des généralious même exemptes de ces vices ou de ces soulfrances, etc. ; lui- même iiulique la limite où elles finissent, puisqu’il admet que par une aggravation progressive de conséquences héréditaires, elles se résolvent dans la stérilité, et réalisent le maximum de dégradation physique, intellectuelle et morale dans une génération désormais incapable de se propager. Ce sont détriments partiels pour l’humanité, misères locales et dont les foyers ne rayonnent pas au delà de certaines limites.

La répartition des crétins et des idiots, des sourds et muets en France, témoigne de ces influences à sphère circonscrite, quelle qu’en soit d’ailleurs la nature. Tandis que l’on compte, en 1856, sur 100 000 habitants:

329 crétins et idiots dans les Hautes-Alpes.

dans l’Ariége.

dans les H.-Pyrénées.

dans le Puy-de-Dôme.

cette proportion descend à :

33 dans l’Ain et rille-et-Vilaine.

37 dans la Corse.

39 dans la Haute-Vienne.

117 crétins et idiots dans la Meurthe.

dans le Bas -Rhin.

dans la Meuse.

dans le Haut-Rhin

AO dans les Côtes-du-Nord.

A2 dans le Cher et la Vienne.

A3 dans le Gard, etc.

Les sourds et muets se rencontrent dans les proportions suivantes :

AO dans la Seine, sur 100 000 habitants, A 7 dans le Tarn.

56 dans Maine-et-Loire.

59 dans la Nièvre.

129 dans les Hautes-Alpes.

132 dans la Moselle, sur 100 000 habitants. 13A dans le Bas-Rhin.

1A5 dans le Haut-Rhin.

1A6 dans la Corse.

Le recensement spécial de 1856 montre: 1“ que près des trois quarts des sourds-muets le sont de naissance; 2° que cette infirmité pèse particulièrement sur le sexe masculin ; il confirme, en outre, les observations faites à l’étranger, que la fréquence de la surdi-mutité, comme celle du crétinisme et de l’idiotisme, croît avec l’altitude. Legoyt (2) a trouvé les rapports ci-après :

Süiirds-muuts. Habitants Habitants.

Région orientale (montagnes) 93 sur 100 000, soit 1 sur 1081

Région occidentale (plaines) 70 id. soit 1 sur 1A02

Mojenne pour la France entière 1 sur 1201

(t) R. A. Morel, Traité des dégénérescences physiques, intellectuelles et morales de espece humaine, et des causes qui prodidsent ces variétés maladives. Paris, 1857.

( ) Legoyt, Statistique de la France, dénombrement de 1856, 2® série, t. IX, p. xxxm. Strasbourg, 1859.

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La Commission royale de stalisliqiie sarde n’a pas manqué de signaler l’influence de l’altitude sur le développement du crétinisme ; mais il n’est pas pos-sible, dans l’état actuel de nos connaissances, d’en préciser la nature.

Le maximum de fréquence et d’intensité des diverses formes de dégradation s’observe dans les populations isolées et presque sans communication avec les pays voisins, comme dans certaines vallées du canton de Berne où les hommes se marient très-jeunes et où se multiplient les unions entre consanguins ; là se montre dans toute sa laideur la dégradation de l'espèce, l’abâtardissement de la race. Là régnent, dit Ménière (1), le crétinisme, l’idiotie, la surdi-mutité de naissance. La position insulaire de la Corse agit-elle de même en restreignant le choix des familles, et par conséquent les croisements? Le chilîre élevé des sourds-muets dans ce département autorise à le croire. Notre propre observation nous conduit à attribuer la même influence aux préjugés des sectes religieuses, qui circonscrivent dans les limites de leurs communions le champ des alliances. En Alsace, juifs et protestants ne se marient généralement qu’entre eux, et de là, sans doute, le rang de ces deux départements dans la statistique de la surdi-mutité en France. Les années qui ont été marquées par des calamités publiques, telles que les disettes, les guerres, etc., laissent sur les générations qu’elles produisent une empreinte commémorative de détérioration. C’est ainsi que, pour quelques classes de jeunes gens compris dans les calculs ci-dessus de Dufau, il faut tenir compte des guerres de l’Empire, qui ont amené une foule de mariages précoces dont les produits ont dû être inférieurs en stature et en force. Tenon a prouvé que les guerres déterminent un abaissement dans la taille moyenne des générations, parce qu’elles écrément la population virile, et enlèvent à la procréation régulière de l’espèce les individus de haute stature; elles ne produisent toutefois cet effet qu’en se prolongeant : celles de Grimée (185A-1856) et d’Italie (1859) n’ont exercé aucune influence sur le nombre des exemptions pour défaut de taille (2). D’un autre côté, nous avons vu plus haut que la force moyenne des races augmente avec leur degré d’amélioration sociale; donc la civilisation, malgré ses abus, ses vices et ses excès, contribue finalement à prolonger la vie moyenne et la vie probable des hommes: en imprimant plus d’activité aux esprits, elle développe les facultés et agrandit la sphère de l’existence; en créant de laborieuses et fécondes industries, elle accroît l’aisance des masses, laquelle produit plus de différence dans la mortalité des quartiers d’une grande cité que l’air, l’eau, le sol et le logis (Villermé). Mêlier a prouvé que la mortalité dans les divers départements de la France est en raison inverse du degré d’instruction publique (3). D’après Villermé, la mortalité relative eu France était, en 1780, de 1 : 29; en 1802, de 1:30: en 1820, de 1 : 39. Benoiston de Châteauneuf a constaté la même améliora-

(1) Ménière, Gaz. niéd. de Paris, Ki® année, 3® série, t. IX, p. 305.

(2) Sistach, Études statistiques sur les infirmités et le défaut de taille {Mémoires de médecine et de chirurgie militaires. Paris, 1861).

(3) Métier, Archives générales de médecine , t, XVII.

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