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en disant qu’à notre sens on ne doit s’arrêter que par voie d’exclusion au mot vague de l’épidémicité ; c’est après avoir interrogé tous les témoins, multiplié l’enquête, précisé les faits d’origine, et, pour ainsi dire, les rudiments d’une maladie devenue épidémique; c’est après avoir éliminé logiquement les données de l’étiologie infectieuse et contagieuse, qu’il est permis d’invoquer, en dernier ressort, le nescio quid de l’épidémiologie banale.
C’est ici que trouvent naturellement leur place quelques faits généraux d’une haute importance pour l’hygiène des épidémies :
Celles-ci parcourent un cycle régulier : invasion, augment, état, déclin. L’invasion termine l’incubation dont la durée ne peut être rigoureusement appréciée. Quand le maréchal Saint- Arnaud fit partir, contrairement à mon avis, trois divisions pour la Dobrudja, le choléra était à Varna dans sa période d’invasion, et les troupes parties avec une santé apparente, ne tardèrent pas à compter dans leur sein bon nombre de cas plus ou moins foudroyants. De même, quand l’épidémie décline et semble même dissipée, les immigrants sont atteints par une atmosphère qui n’agit plus sur les acclimatés ; c’est par les arrivages successifs de France que s’est alimenté en Crimée le foyer cholérique en 1855; les troupes débarquées en 185A n’en offraient plus une trace, que cette maladie frappait encore, parfois à coups redoublés, sur les troupes de renfort à peine débarquées. On se rappelle que les Marseillais, qui avaient fui en grand nombre leur ville envahie par l’épidémie cholérique, revenus dans leurs foyers presque après son entière cessation, lui ont encore payé un certain tribut.
Les individus qui sortent d’un foyer épidémique, même sans y avoir ressenti aucun trouble morbide, ont la propriété de produire, après un temps plus ou moins long, les symptômes de cette épidémie ; ils avaient emporté avec eux les germes contagieux qui n’étaient pas encore éteints. On n’a embarqué à Varna, pour la Crimée, que des hommes en santé; telle a été la prudente sévérité de ce triage, prescrit par le maréchal Saint-Arnaud, qu’il a laissé derrière lui, sous ma direction médicale, environ ZiOOO malades et presque autant de malingres et de valétudinaires. Malgré ces précautions et ces éliminations, des cas de choléra se sont déclarés en mer à bord de plusieiu-s vaisseaux, plus tard sur la plage d’Oldfort, sur le champ de bataille même d’Alma ; ainsi s’est opérée l’importation de cette maladie en Crimée. Quelle est la modification organique et dynamique qui constitue cette aptitude des émigrants ? Imprégnation miasmatique ou simple disposition de l’économie à reproduire une espèce pathologique spéciale, rien de plus évident que le fait en lui-même, et aussi le concours utile de toutes les causes déprimantes pour hâter l’apparition de la maladie. Au contraire, sous l’inlluence d’une alimeiilalion toniciue et d’un salubre ensemble de circonstances physiques et morales, l’organisme élimine, quoique lentement, le poison morbide, ou, si l’on aime mieux, se modifie en sens différent dans ses conditions statiques et dynamiques.
fuuuque] atmosphère. — ÉPIDÉMIOLOGIE. 371
L’agglomération augmente singulièrement les chances de conservation et de reproduction des germes morbides au milieu des hommes sains et malades. C’est ce qui explique le facile transport des maladies épidémiques par les navires encombrés, par les caravanes, par les armées, par les émigrations. L’épidémie dysentérique qui régna à Lyon en 1625 et 1626 y fut apportée par les troupes revenant de la campagne d’Italie : Jean de la Monière, cité par Ozanam, a noté que les premiers cas se sont montrés à l’Hôtel-Dieu, où l’on avait fait entrer un grand nombre de militaires. En 1757, la fièvre des camps éclata à Eisnach, dans un encombrement de troupes ; de là elle s’étendit dans toute l’Allemagne sillonnée en tous sens par les armées. Strack et Ludwig l’observèrent; Lille la reçut en 1758 avec les troupes revenant d’Allemagne (1), Ozanam, Lerminier et Nysten ont mentionné, dans la guerre d’Espagne de 1808 et 1809, la translation de maladies infectieuses par le mouvement des prisonniers espagnols, des malades et des convalescents en France, par celui des troupes anglaises en Angleterre. Le typhus de 181ù, si meurtrier en France et en Allemagne, rétrograda jusqu’à Kiel, avec les troupes suédoises. Pendant les années 185ù et 1855, les navires en circulation entre la Crimée, la Turquie et la côte de France, ont été les agents d’une propagation morbide en sens opposés, et d’une solidarité pathogénique qui, sans la vigilance des médecins et les progrès de l’hygiène, auraient amené plus d’un désastre.
3® La civilisation diminue la fréquence et l’intensité des épidémies. Thomas Short a calculé avant 1750 que les années décidément épidémiques étaient aux autres comme 2 à 11 ; il nous apprend que les grandes villes étaient alors rarement exemptes de quelque épidémie contagieuse, telle que la petite vérole, la rougeole, etc. Il n’en est plus ainsi, et à mesure que l’on se rapproche de la période actuelle, on voit diminuer le nombre des épidémies et décroître la mortalité dans les années épidémiques. Que sont devenus les pestes noires, le purpura hæmorrhagica, les gangrènes spontanées, si communes avant le XVII® siècle? A peine trouve-t-ou les traces de ces grands typhus qui fauchaient les populations dans le moyen âge, et nos vaisseaux peuvent naviguer pendant des années entières dans les mers polaires sans se voir envahis comme autrefois par le scorbut. Les épidémies d’autrefois n’étaient si générales ni si meurtrières dans nos climats, que parce que les moyens de sauté ou de conservation que donnent aujourd’hui les arts, les sciences, et une aisance devenue plus commune, n’étaient pas aussi grands (Villcrmé). L’introduction de la pomme de terre a rendu les disettes plus rares ; la vaccine a borné les ravages d’un autre fléau qui, au rapport de de Lesseps, enleva de 1767 à 1768, les trois quarts des naturels du Kamlschalka. Les dessèchements, ou des constructions pour l’écoulement des eaux stagnantes, ont converti des cantons autrefois mortels à leurs habitants, tels que Tiareggio, dans la principauté de Lucques,
(1) Voyez Ozanam, Histoira des épidémies^ et Tholozan, Gazelle médicale, 20 avril
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[iiygu;ne
en une résidence des jiliis salubres, des plus induslrieuses et des plus riches, eic. Les épidémies insolites mêmes, qui n’apparaissent qu’à de longs intervalles, s’appesantissent sur les classes les plus misérables, c’est-à-dire sur celles qui ne participent pas, ou presque point, aux avantages maiériels et moraux de la civilisation : aussi Malthus a-t-il dit que si l’on excepte les lieux insalubres, le retour fréquent des épidémies indique partout la misère du peuple, ou, ce qui revient au même, un excès de population relativement aux moyens d’existence. En examinant l’état sanitaire des diverses parties du globe, on trouve les maladies les plus désastreuses là où l’hygiène publique est le moins avancée: sur le littoral américain la fièvre jaune, le choléra sur les bords du Gange; dans la campagne inculte de Rome, les fièvres pernicieuses; dans l’Égypte, jadis florissante et misérable aujourd’hui dans les éléments indigènes de sa population, la peste; dans l’Irlande, qui languit sous le poids des détresses et des ignorances du moyen âge, naguère un typhus endémique assez terrible pour que les populations aient exigé une enquête médicale.
Comment les épidémies réagissent-elles sur le mouvement de la population? Il faut rappeler ici une distinction établie plus haut : les affections populaires qui se reproduisent annuellement dans les cantons insalubres accélèrent le renouvellement des générations et abrègent la vie moyenne des hommes ; il y en a moins qui parviennent à l’âge adulte et à la vieillesse. La population diminue dans quelques-uns et doit à l’immigration la constance de son niveau, ou si elle s’entretient' par un accroissement de naissances, la valeur des personnes dont elle se compose est bien différente de ce qu’elle est dans les cantons prospères : car la place qui, dans ces derniers, est utilement occupée pendant quarante ans par le même individu, le sera successivement dans les premiers par deux ou trois individus chétifs, infirmes, vivant en moyenne treize ou vingt ans. Quant aux épidémies accidentelles et meurtrières, elles produisent un vide sensible dans la population qu’elles visitent ; mais celle-ci ne tarde point à le combler. Les belles recherches de Villermé ont prouvé que l’un des résultats des épidémies, ou, ce qui revient au même, d’une forte mortalité dans une année, c’est de diminuer la mortalité d’une on de plasieurs années suivantes, et de la faire descendre au-dessous de la moyenne actuelle. En effet, les épidémies frappent surtout les personnes débiles, valétudinaires, égrotantes, détériorées par les souffrances ou les privations : la mortalité qu’elles déterminent retombe, comme la mortalité normale, en proportion plus forte sur les enfants les plus voisins de leur naissance et sur les vieillards les plus avancés en âge; une population ainsi purgée de ses éléments équivoques, laisse, dans les années qui suivent, moins de prise à la mort; secondement, après les fortes mortalités, le nombre des mariages augmente, parce qu’il y a plus de places, plus de moyens de subsistance ; les héritages confèrent à une foule de jeunes gens des ressources qu’ils n’auraient pu trouver encore dans leur travail, et la facilité d’entretenii’ des familles les conduit au mariage. Enfin, l’accroissement des naissances résulte de ces unions nouvelles et d’une
ATMOSPHÈllE. — ÉPIDÉMIOLOGIE.
publique]
recriulescence de fécondité des mariages anciens, les survivants faisant, dans leurs procréations, la part de la cause dépopulatrice, que celle-ci soit la guerre, une disette, un marais ou une épidémie accidentelle : c’est ce que Sussmiich et Villcrmé ont démontré par des statistiques auxquelles nous renvoyons. Au reste, en jetant un coup d’œil sur les chilfres de la mortalité causée par des maladies épidémiques, on voit qu’ils ne dépassent guère la proportion de celle qui résulte des mêmes maladies régnant à l’état sporadique; il n’y a véritablement que les fléaux insolites, comme la peste, le choléra, etc. , qui opèrent de vastes et terribles destructions. Ozanam a di'essé le tableau suivant :
Fièvre catarrhale 2 sur 100
Coqueluche 3 1/2
Scarlatine 5
Dysenterie 18 sur AO
Fièvre bilieuse 20
Croup 30
Fièvre pernicieuse. 83
Choléra indien 60 sur 80
Typhus 60 sur 100
Fièvre puerpérale 60
Péripneumonie maligne 70
Fièvre jaune 75 sur 80
Pesle 75 sur 80
Pesie noire 90
Angine gangréneuse 80
Voici la mortalité, pour 100 malades, des épidémies qui ont régné en France de 1771 à 1830, d’après le Rapim't de Villeneuve à l’Académie de méde-. cine (1) :
Croup compliqué d’angine gangréneuse 25
Angine couenneuse et gangréneuse, simple et compliquée 25
Dysenterie simple ou compliquée 25
Pneumonie et pleurésie simples ou compliquées 16
Catarrhe pulmonaire simple ou compliqué 16
Gastro-entéro-céphalite simple ou compliquée 11
Scarlatine souvent compliquée d’angine grave 11
Gastro-entérite simple ou compliquée 10
Miliaire simple ou compliquée, et suette 9
Fièvres intermittentes do differents types, simples ou compliquées 5
Piougeole simple ou compliquée 4
Coqueluche simple 9
Dans plusieurs localités , la cessation d’épidémies périodiques, heureuse conséquence de la civilisation, a amené le déplacement des époques annuelles (lu maximum et du minimum de la mortalité; nous avons cité l’exemple de l’ari.s. Signalons, en terminant ce sujet, une circonstance propre à diminuer l’effroi qu’inspirent les épidémies : c’est que, durant leur règne, les autres maladies deviennent plus rares ou participent au caractère de celle qui domine, de sorte qu’il n’existe presque qu’une maladie, par conséquent qu’un genre demortalité; d’où résulte que le chiflic des décès s’élève moins qu’on ne croirait. Les personnes, dit Villermé, qui dans les temps ordinaires succombent à toutes les maladies, meurent alors de celle qui est épidémique : « tout
(1) Villeneuve, lUipport sur les éjndérr.ics [Mémoires de t’Acudémie de médecine. Paris, 1833, l. 111, p. 377 et suiv.
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comme si les causes particulières de celle-ci, son existence elle-même ou les conditions qui l’accompagnent étaient de nature à prévenir plus ou moins les autres maladies mortelles. » Cette pensée, exprimée il y a longtemps par Villermé, explique fort bien pourquoi, dans quelques localités marécageuses, la phthisie se montre avec moins de fréquence et les décès par phthisie sont moins nombreux; on y succombe aux fièvres de marais et aux altérations qu’elles entraînent, c’est pourquoi l’on y meurt moins de phthisie ou d’autres maladies,