‹ Traité d'hygiène publique et privée. v. 2 (volume 2)Chapitre 78 sur 107 · PROSTITUTION · texte numérisé non relu

PROSTITUTION

publique]

moiodre de leurs produits, il faudrait encore préciser et dégager l'action des facteurs autres que la consanguinité, savoir : état de santé des époax^ différences plus ou moins marquées entre leurs âges, degré d'aisance de chaque couple, etc.

Pour Legoyt, le problème est insoluble par la voie de la statistique ; il incline à admettre la fâcheuse influence de la consanguinité, au moins très< rapprochée.

§ 9. — Prostltuiloii.

La prostitution existe; il faut donc l'étudier sous le rapport de ses causes et de ses effets sur la santé publique. Nous verrons ensuite quelles mesures de prophylaxie peuvent lui être appliquées.

Parent-Duchâtelet (1) a fait le relevé des causes déterminantes de la prosti* tution sur 5183 :

Excès de misère, dénûment absolu par suite de paresse ou par d'autres motifs. • 1 àài

Concubines délaissées 1 à2b

Perte de parents, expulsion de la maison paternelle, abandon complet 1 255

Amenées à Paris et abandonnées par leurs amants, militaires, étudiants ou

commis

Domestiques séduites et chassées par leurs maîtres.

Venues de province à Paris pour s*y cacher et y chercher des ressources

Pour soutenir des parents pauvres ou infirmes (toutes nées à Paris)

Aînées de famille, pour soutenir leui-s frères et sœurs, leurs neveux et nièces

(toutes nées à Paris)

Femmes veuves, pour soutenir leur famille (toutes nées à Paris)

âOA

Total 5 183

Sur ce nombre, 1988 sont nées à Paris, 1389 dans les chefs-lieux des départements, 652 dans les sous- préfectures , 936 dans les campagnes, 218 dans les pays étrangers. Ce ne sont ni les classes les plus infimes ni les classes les plus élevées qui fournissent le plus de prostituées, mais celles des ouvrières travaillant en boutique, surtout des ouvrières à la journée et sans demeure fixe. Les professions que les prostituées exerçaient au moment de leurs inscriptions à la police étaient les suivantes, sur 3120 d'entre elles :

Couturières, lingères, modistes et

autres états analogues 1 559

Marchandes de légumes, de fleurs et

de fruiU 859

Tisseuses et états analogues 285

Chapelières et états analogues 283

Bijoutières et états analogues. . . .

Artistes

Établies en boutiques

Sages-femmes

Rentières

Ou voit par ce tableau, dit Parent, que la plupart des prostituées sortent des ateliers, ces foyers de corruption dont on doit déplorer les funestes effets, tout en admirant les produits qu'ils fournissent Sur liSSO prostituées,

(1) Parent-Duchâtelet, De la prostitution dans la ville de Paris ^ 3* édît., eomplélép par des documents nouveaux et des notes. Pariii, 1857, t. I, p. 108,

740 DES MODIFICATEURS. ^ PERCEPTA. [arcitirf

622 étaient enfants naturels : ce résultat concourt à démontrer Phérédité dn libertinage, ainsi que l'influence de l'abandon. Leur nombre s*est progressivement élevé avec celui de la population. Avant 1830, on comptait à Paris 2800 prostituées exerçant publiquement leur métier; en décembre 1831, 3517 ; de 1832 à 18i!il, il est monté à 3906; le 1^ janvier 1843, il était de 382/i. En 1851, il existait en France 16 230 filles publiques.

Les excès du libertinage pèsent plus sur l'homme que sur la femme ; les maladies qui en résultent ont pour caractères idisiinctifs la chronicité et souvent l'altération profonde des liquides et des solides. Telles sont les phlegmasies lentes des voies digestives, la consomption dorsale, décrite par Hippocrate comme étant la maladie des .libertins et des jeunes mariés, les lésions du coeur aujourd'hui si communes, la nombreuse série des affections cérébrales, les maladies de l'appareil génito-urinaire. Chez les femmes, les troubles de la menstruation, les pertes abondantes dans les premiers temps de leur métier, et qui sont si bien liées à l'exercice de ce métier qu'elles s'arrt^tent durant leur séjour dans les prisons ou les hôpitaux, les abcès dans l'épaisseur des grandes lèvres, dans la cloison recto-vaginale souvent perforée au voisinage du sphincter soit par des fistules consécutives à ces abcès, soit par des cban • cres négligés, des tumeurs occupant les grandes lèvres et prenant naissance autour delà glande vulvo-vaginale ou dans les conduits excréteurs ; toutes les lésions utérines qui sont sous la dépendance de la syphilis, la stérilité, ou si l'aptitude à la fécondation se conserve, la tendance aux avortements (Parent- Duchâtelet, Serres). Leurs organes génitaux n'offrent point de traces i^articaliëres de leurs excès habituels, et quant à leur disposition plus marquée aux maladies cancéreuses de l'utérus, cette opinion adoptée par Lisfranc ne s'appuie pas sur des faits bien démontrés. La gale et la syphilis sont, en réalité, les affections les plus ordinaires des prostituées. Chez les hommes, ces deux mêmes fléaux, Icsatyriasis et l'impuissance. Chez les deux sexes, l'incontinence d'urine, la cystite et la néphrite. Le libertinage ne se borne pas à corrompre les sources de la procréation, il diminue la valeur de ses produits, frappe d'une mortalité plus grande les enfants au sein de leur mère et après leur naissance ; il augmente dans chaque population le chiffre des malades, c'est-à-dire le chiffre des non-valeurs et des dépenses publiques. De ISOi à i8/i2, les hôpitaux civils do Paris ont reçu 129 800 vénériens. Le chiffre des admissions annuelles s'est élevé progressivement : il était en 1806 de 2212 ; en 1862, il a été de 5059. I^ nombre des vénériens traité au Val-de-Gràce a moins varié jusqu'h l'époque où les travaux des fortifications de Paris ont employé un plus grand nombre de militaires. En 1815, le Val-de Grâce a reçu 1951 vénériens, et, en 1839. 1086 ; ce chiffre s'est élevé jusquVn 1862. où il a été de 2798. Le minimum corre^ipondh l'année 1823, é|x>que de la guerre d'Espagne, où les garnisons de l'intérieur ont été réduites. Pendant Tespace de vingt ans (de 1816 à 18SA), les seuls vénériens des hôpitaux civils de Paris ont occasionné une dé|>cnse de 6 960 226 francs, la durée moyenne de leur

PimLlOinBj PROSTITUTION. 711

traitement ayant été de 57 jours» 59, et le prix moyen de la journée 1 franc 38, 16. De 1812 à 1822, il y a en à Paris 20626 prostituées infectées de syphilis ; et, si l'on excepte les deux années d*invasion de 1&12 à 18249 le nombre de ces filles malades a été proportionnellement plus considérable de 1826 à 1832 que de 1812 à 1826. Le relevé des consulutions gratuites ft rhôpital du Midi donne, pour Tannée 1829, le cbiflre 3165, et pour 1862 celui de 7668, c'est-2i-dire plus du double. Le libertinage porte une atteinte profonde au système nerveux ; Taffiiiblissement ou les aberrations de TouSe et de la vue, lu chorée, Tépilepsie, les convulsions, la folie, Timbécillité, la mélancolie, le suicide, en sont les inévitables conséquences. Les relevés dressés avec le plus grand soin par Esquirol démontrent que les prostituées fournissent à la Salpêtrière le vingtième du nombre des folles ; sur 8272 aliénés que Bicétre et la Salpêtrière ont reçus de 1825 à 1833, 59 étaient tombés dans cet état par suite d'onanisme, 216 par inconduite et libertinage, 51 par suite de maladies syphilitiques. Veut-on connaître rinflnence que le libertinage exerce sur la criminalité? Sur 8276 femmes accusées de crimes depuis 1835 jusqu'à 1861 inclus, on a trouvé que 26 sur 1 00 de ces malheureuses avaient eu des enfants naturels ou avaient vécu en concubinage. En faisant entrer dans ce calcul les filles qui ont été poussées à l'infanticide par une première faute^ on constate qu'un tiers environ des femmes accusées avaient violé les lois de la pudeur antérieurement aux poursuites de la justice. De 1836 à 1860, sur 39 626 accusées, 911 étaient enfants naturels; sur 100 individus enfermés à Sainte-Pélagie pour délits correctionnels, 79 vivaient en concubinage; sur 100 commis de magasin emprisonnés pour abus de confiance, vol, escroquerie, etc., 75 devaient leur condamnation aux dépenses qu'avaient entraînées leurs liaisons avec les femmes.

A différentes époques on a tenté de restreindre, de comprimer, d'étouffer la prostitution ; mais sous la pression des sévérités de la police extérieure, elle s'est propagée par les voies clandestines, elle s'est infiltrée dans la portion josqu'alo)*s saine de la population; comme un liquide comprimé dans un vase dos, elle a suinté par les porosités, ne pouvant jaillir par un orifice libre dont l'écoulement peut être calculé et réglé; aussi les essais de rigorisme n'ont jamais été de longue durée, et les recherches de Parent-Duchâtelet ont bien établi la nécessité d'épargner aux filles publiques les mesures flétrissantes ou vexatoires ; l'autorité devant se borner à prévenir le scandale et à protéger la santé pnolique. Là où l'intervention du pouvoir répressif est au moins impuissante, il semble que la religion ait une tâche plus facile : ses efforts n'ont pas manqné pour tirer les prostituées de leur misérable condition; elle leur a ouvert des asiles où les moyens de travail et d'instruction sont mis à leur portée; mais les épreuves qu'on leur impose sont longues et rudes, les tentations faciles, les rechutes fréquentes. Parent-Duchâtelet a vu finalement que Ton ne peut compter que sur le repentir de celles à qui l'âge, les maladies ou la porte do toute beanté ne laissent plus d'antre parti à prendre : il a vu que.

712 DES MODIFlGAnaiS. — PERGEPTA. [BTGiÉn

nonobstant les saintes entreprises d*nne charité spéciale, les filles inscrites à la police demeurent dans les mêmes proportions, relativement à la population, aux garnisons, etc. , à moins qu'une recrudescence de puritanisme officiel ne diminue momentanément le nombre des inscriptions; alors la prostitution rentre dans les interstices de la société et Tinfecte profondément au lieu de fermenter à sa surface. La conclusion de Parent-Duchâteiet, dont le caractère si pur a reçu d'universels hommages, est que la prostitution sous toutes les formes et avec toutes ses nuances, est un fait nécessaire. Puisque la religion ni la société n*ont pu maîtriser encore les besoins, les passions^ les délires passagers d'un certain genre, il &ut ouvrir à cette vapeur délétère une soupape de sûreté; sinon, elle arriverait à un degré de tension qui rendrait les explosions inévitables ; ou elle prendrait une autre direction, plus funeste encore pour la moralité publique. A la faveur d'une protection qui paraît scandaleuse, mais qui tourne en déûnitive à l'avantage de la société, la police s'est emparée à Paris et dans la plupart des villes de tout ce qui concerne les prostituées; elle les assujettit à des explorations périodiques, séquestre les malades, punit les violations de la règle qu'elle impose aux diverses catégories de cette difficile population, etc. Là se borne son rôle; c'est aux gouvernements et aux organes éclairés de la religion à faire le reste; il est prouvé maintenant que ce n'est point la fougue du tempérament qui précipite les femmes dans la prostitution; elles y sont amenées par le besoin, par la paresse, par l'abandon, par les conséquences d'une première faute, par l'impréfoyance et le goût des parures, etc. Améliorez l'éducation domestique des femmes des classes moyennes et inférieures, prolongez jusque sur leur jeunesse la tutelle de l'autorité maternelle^ inspirez-leur les vertus de famille et préparez-les par une instruction convenable à devenir à leur tour les guides de leurs enfantS; préservez leur pureté dans les ateliers et dans les fabriques par une surveillance régulière, imposez silence aux doctrines d'émancipation féminine et de promiscuité qui bourdonnent à leurs oreilles, protégez le travairde leurs mains et faites qu'il devienne possible à une femme de vivre du produit de ses labeurs quotidiens ; ces mesures diminueront la prostitution, quoiqu'elles ne promettent un remède qu'à des causes peut-être secondaires. Leconcubi* nage, qui est en quelque sorte un état normal parmi les classes ouvrières, est l'une des sources les plus actives de la prostitution ; il est difficile, mais non impossible de la réduire. La société charitable de Saint-François-Régis s'est proposé ce but; depuis 1826, époque de sa fondation à Paris, jusqu'au 1*' janvier 18/i3, elle a fait légitimer 9877 unions désavouées par la morale, et a ainsi cherché à ramener dans la voie des bonnes mœurs 19 13U individus; Descuret évalue à 8000 le nombre des enfants naturels qui, pendant ce même espace de temps, ont reçu le bienfait de la légitimation.

L'extirpation de cette lèpre de nos temps qu'on appelle la syphilis, n'est pas au-dessus du pouvoir des États. La séquestration et les léproseries ont fait justice du fléau de la lèpre ancienne; la |)es!e est Tobjet d*iin vnste (*l dis-

FUBUQUI] PROSTITUTION. 713

pendieux appareil de préservation ; tous les gouvemements font des sacrifices pour étouffer les germes de la variole : or, ta syphilis fait plus de mal que toutes ces maladies ensemble. Elle détériore sourdement les générations; sa contagion est plus évidente que celle de la peste : pourquoi ne lui oppose-t-on pas dans tous les pays les mêmes barrières, les mêmes moyens d'extinction? Telle est l'espèce humaine; la foudre des épidémies insolites qui passent sur sa tête comme le nuage électrique, l'étourdit et la frappe de terreur; elle s'évertue inutilement à en prévenir le retour, tandis qu'elle se familiarise avec les pestes lentes et continues qu'elle porte dans son flanc, et dont elle subit le ravage héréditaire avec la même patience que la succession des phénomènes météoriques (1). A Paris et dans quelques grandes villes^ les vénériens des deux sexes obtiennent dans des établissements spéciaux les soins qui leur sont nécessaires ; il n'en est pas de même dans les autres villes et localités ; là une sorte de réprobation poursuit encore ceux qui ont commis le péché de la chair; les règlements des administrations hospitalières gardent la trace des rigueurs que l'exaltation des principes de chasteté chrétienne suggérait dans le moyen âge contre les individus atteints de maladies honteuses ; plusieurs des corporations religieuses qui desservent les hôpitaux conservent la tradition d'une sainte horreur pour ce genre d'affection ; beaucoup d'administrateurs s'imaginent que la crainte du mal physique sert de frein à la débauche. Dans ces villes, on fait peu pour empêcher la propagation de la syphilis ; on laisse les filles infectées se traiter à domicile, ou bieu on les expulse sans pitié du territoire de la commune ou du département, comme si dans l'un ou l'autre cas elles cessaient un seul jour de répandre la contagion. Quand des règlements absolus ne s'opposent point à ce que ces maladies soient traitées dans les hôpitaux, on n'y reçoit que les vénériens de la localité ; de pauvres ouvriers sont forcés de se traîner sur les routes, d'aller porter leur honte dans leurs foyers domestiques, ou de s'exposer par la continuation de leurs travaux à des accidents consécutifs qui ont souvent pour effet de les rendre impotents, et de les faire retomber à la charge de la société. Il est telle garnison en France qui, abandonnée à l'hôpital civil de l'endroit pour le traitement de ses fiévreux et de ses blessés, n'y peut faire admettre ses vénériens, qu'elle est forcée d'évacuer dispendieusement sur l'hôpital militaire le plus rapproché. Les moyens de préservation, de séquestration et de traitement des maladies

(1) Un savant d'un esprit fin et distingué a répondu à ce desideratum : le livre du docteur Jeannel, de Bordeaux : De la prostitution dans les grandes villes au xix" siècle et de l'e.rtinction des maladies vénériennes, Paris, 1868, est non-seulement une œuvre d'érudition et d'enquête exacte sur les principales villes du monde, mais d'innovation sage et de progrès : son projet de règlement international, fondé sur un système de visites sanitaires et de vigilante prophylaxie, mérite de servir de base à des interventions qui aboutiront certainement, si ce n'est i l'extinction prochaine, au moins à l'atténuation d'un mal affreux, d'une contagion tous les jours importée sans obstacle.

fvwuim] PROSTITUTION. 7iS

les discuterons en les énumérant, sauf quelques-unes que nous omettons

comme impossibles.

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