CHAPITRE Vin
DE l'imminence MORBIDE.
La réaction organique est en raison composée de la constitution et des influences qu'elle reçoit ; la mesure de cette réaction se trouve donc d'une part dans les qualités et la quantité des influences, d'autre part dans les éléments de la constitution. Toutes les fois que la réaction devient irrégulière, on doit en chercher la raison dans l'homme ou dans les modificateurs, et plus souvent encore dans Thomme seulement. Ce sont là les deux foyers de l'étiologie des maladies ; et s'il faut leur assigner une importance relative, nous appellerons en première ligne l'attention du médecin sur le rôle que joue la spontanéité organique dans la production des troubles fonctionnels et des états morbides. Noos pensons avec tant d'autres observateurs, que la cause initiale de la plupart des afiedions non traumatiques réside encore plus dans les conditions de Torganisatiou individuelle que dans les influences du dehors; celles-ci o'acquièrent l'efficacité nécessaire pour la réalisation de l'état morbide qu'autant qu'elles sont favorisées, quelquefois de très-loin, par les prédispositions peraonnelles. Les prédispositions relèvent de tous les éléments de la constitution précédemment étudiés ; plus ou moins nombreuses, c'est fortune qu'elles se balancent entre elles et se neutralisent par l'antagonisme des actions physioh^ques. Bien des santés ne durent qu'au prix de cette pacification précaire des éléments de maladie que recèle l'organisme : trêve de quelques années que vient rompre tôt ou tard la prépondérance d'une partie. Mais le plus souvent cet équilibre incertain n'existe même point ; sous l'impulsion des moindres causes, l'organisme éprouve des déviations que ne suit pas toujours un retour complet à la santé, ainsi que nous l'avons dit plus haut, et qui accusent en lui Texagération ou l'insuffisance de l'un des agents mêmes de la constitution. Combien est-il d'hommes qui n'aient point, suivant l'expression vu^ire, un organe faible, c'est-à-dire plus sujet à ressentir l'atteinte des influences morbifères? L'école physiologique appliquait à cette disposition la dénomination de diathèse^ et elle admettait ainsi autant de diathèses qu'il y a
(1) Lucas, Traité physiologique de l'hérédité naturelle dans les états de santé et de maladie. Paris, 1850, 2 toI. iii-8.
H. LtvT. Hyfièaa, 5* ten. t. -« 14
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d'organes et de Ti0cères(1). MaU diaibèse ou prédisposition latente (Cbomel), ce oVst qu*uo rnot; et saus repousser l'idi'e « d'une roodificatiou spéciale, n entièrement inconnue dans son essence, soit de toute rtamoaiie, soit d'une a ou de pluftiâurs des parties qui la constituent « (2)» ioterrogeoDs TécoDomic dans ses conditions propres ; rattachons, s'il se peut, tout pbéoomène à son principe matériel. Alors il apparaîtra que ces diathèses, ces dispositions inconnues dans leur essence qui penchent l'homme vers la maladie, qui lui circonscrivent une sphère particulière d'imminence morbide, se déduisent des éléments de chaque organisation individuelle, et sont en quelque sorte la végétation spontanée du fonds humain.
§ t. — De rimmlBence morMde snlTaat Icn tempérameiiUi et îtm
IdlosynerMileA.
On a dit que le tempérament est le premier pas vers la maladie : cet axiome est rigoureusement vrai. £t c'est ici que la doctrine des tempéraments révèle toute son importance pratique ; ils interviennent non-seulement dans la génération des maladies, mais dans leur forme, leur marche et leur terminaison : ces rapports sont tous les jours saisis au lit des malades par les regards du praticien, et il puise dans la conscience de son obsenation la sanction d'une vérité traditionnelle, vainement attaquée ou niée par des adversaires plus exigeants que Texpérieuce des siècles. C'est à l'âge surtout où les tempéraments se prononcent jusqu'à l'évidence, qu'il est facile d'en apprécier les liaisons avec Tétiologie, la pathogénie et la thérapeutique. Les hôpitaux militaires présentent les meilleures conditions de cette étude : les malades qui s'y rendent ont, pour la plupart, acquis leur développement ; ils n'ont plus les formes indécises du premier âge, les* apparences transitoires de radolescence ; ils n'ont pas encore subi d'altération dans leur aspect extérieur par le progrès des années : aussi nulle part la médecine pratique n'est commandée plus sévèrement par la considération des différences individuelles qui ressortcni des tempéraments. Dire que le tempérament sanguin est disposé aux congestions, aux hémorrhagies, aux inflammations, qu'il enveloppe en général les affections morbides d'une phéuoménalité active, bruyante, qu'il leur imprime une progression rapide et les précipite vers une solution promptenient heureuse ou fatale, c'est répéter des faits vulgaires, mais exacts. Exagéré passagèrement, ou par l'effet de l'organisation primordiale, il donne lieu aux accidents connus de l'état pléthorique. Si les sujets sanguins se trouvent, par la mobilité de leur
(1) L'idée de diathèse a trouvé sa formule la plus nette sous la plume de Littré ci de Robin : u Disposition générale en vertu de laquelle un individu est atteint de plusieurs affections du môme genre, de même espèce. » (Dictionnaire de médecine ^ 12*' édition, Paris, 18G5.)
(2) Chomel, Pathologie générale^ 3<^ édition, p. 89.
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système Yasculaire, sous l'imminence incessante de maladies fébriles, aiguës, phiegmasiques, ils smt aussi doués pour y réagir avec cfiicacité : ils forment cette élite de malades qui prêtent aux traitements énergiques, et plus souvent encore s*en passent par la brusque spontanéité de leur guérison : c'est che^ eux que Ton foii aoirenir, soit par la peau, soit par la surface muqueuse, soit par Toffice d'un appareil spécial d'élimination (rein, foie), cea flfxiliations abondantes qui, suivies d'une détente soudaine, ont mérjté le nom de crise ; quelles que soient leurs déperditions, ils les réparent avec facilité.
Les gens nerveux, mais avec un développement médiocre du système musculaire, sont condamnés à des précautions pour se garantir des grandes vicissitudes ; ils ne sauraient les braver avec les mêmes chances d'impunité que les sujets sanguins : des causes qui glissent sur ces derniers leur suscitent des dérangements ; leur santé est toujours menacée de perturbations, mais elles sont peu profondes, quoique accompagnées d'un vif émoi de sympathies ; leurs maladies tendent moins à l'inflammation ; elles déterminent des douleurs intenses, mais compromettent rarement la vie. A un degré plus prononcé du tempérament nerveux, la réaction devient plus caractéristique; elle peut simuler l'appareil symptomatique d'une affection des plus graves, quoique légère en elle-même et produite par une cause insigniûaute. L'organisation frêle et vibratile de ces êtres délicats qui s'abritent moelleusement dans les boudoirs et s'exaltent par les romans^ les spectacles, les bals, celle des littérateurs et des artistes chez qui la vie semble concentrée sur le système nerveux, s'ébranlent avec une déplorable facilité à tout soufSe du dehors, et éclatent en réactions désordonnées ; ils sont pour ainsi dire habituellement dans un état d'imminence spasmodique, convulsive, ataxique. Qu'une lésion survienne, qu'une irritation frappe un de leurs organes, toute l'économie en retentit douloureusement, quand ailleurs elle resterait confinée dans sa localité d'origine, sans trouble ni soulTrance ; leurs maladies n'ont ni marche régulière ni solution critique. La forme intermittente ataxique, nerveuse, qu'elles revêtent, peut donner le change sur leur nature, et il faut une sagacité exercée pour saisir, derrière le masque d'une phénoménaiité trompeuse, la cause réelle, le point d'irradiation. Les névralgies, les viscéralgies, les palpitations nerveuses, l'hystérie, l'épilepsie, l'hypochondrie, les hallucinations, les diverses formes d'aliénation, sont les éléments de l'imminence morbide qui résulte de ce tempérament ; elle doit être acnortie par la dispensation graduelle des influences hygiéniques, par l'éloignement de tout ce qui peut exciter de fortes émotions, surtout par Taugmeutaiion de la vigueur musculaire au moyen des exercices et d'une aliroeotation solide. Quant aux médicaments dits antispasmodiques ou narcotiques que tant de médecins emploient même à titre de préservatifs, et comme ils disent, pour éteindre la sensibilité, c'est à peine s'ils méritent confiance pour ks cas de maladie : ils doivent être bannis, comme lo|ite espèce de drogue, du domaine de l'hygiène.
Quand on sonde les prédispositions morbides que récèle le tempérament
212 DE L'IMMINENCE MORBIDE. [hygiêhc
lymphatique, on reconnaît qu'elles correspondent, d'une part, à Tactivité exagérée du système lymphatico-connectif, d*autre part à l'atonie des systèmes musculaire et nerveux : aux lymphatiques les engorgements glanduleux, les tumeurs articulaires, les scrofules, les supersécrétions séreuses et muqueuses, les ophthalmiies tenaces, en un mot, toutes les maladies saus fin qui semblent l'apanage des constitutions molles et humides. Ce n'est pas qu'ils échappent aux phlegmasies, aux névroses ; mais celles-ci ne se montrent guère que chez les lymphatiques avec prédominance de l'axe cérébro-spinal. Quant aux phlegmasies, elles revêtent chez eux des caractères spécifiques : point d'acuité ni de franche allure; point ou peu de troubles généraux ni de guérisons spontanées On observe plus fréquemment chez eux les congestions sanguines passives dans les poumons, le foie et la rate, le goitre et le crétinisme. Les femmes lymphatiques sont plus sujettes que les autres aux engorgements et aux déviations de l'utérus, au catarrhe vaginal et utérin ; la lenteur de la circulation, la paresse du système nerveux, rendent les réactions difficiles, les sympathies obscures, le processus languissant, la terminaison incertaine. L'exhalation des surfaces affectées augmente ; de là cette forme muqueuse ou pituiteuse qui fixait presque exclusivement l'attention des anciens, et servait à classer les maladies ; celles-ci ont, dans le tempérament lymphatique, une tendance visible à la chronicité, les sujets prêtant peu au déploiement des médications énergiques et l'organisme étant frappé d'une sorte d'impuissance radicale.
Nous avons dit (page 68) qu'il existe une affinité entre les tempéraments et les idiosyncrasies ; l'étude de l'imminence morbide confirme cette proposition. Chez les sujets sanguins ce sont le cœur et les poumons, souvent aussi le foie, qui reçoivent plus particulièrement l'atteinte des causes morbiûques; le cœur surtout semble être chez eux le viscère le plus actif. Toutefois les relevés numériques que nous donnons plus bas, et dans lesquels entre une forte proportion d'individus sanguins, tendraient à établir en faveur de cet organe une exception à la loi des idiosyncrasies ; pour être plus activé dans ses fonctions, le cœur ne paraît point plus exposé à la maladie. La prédominance de Tappareil hépatique n'est parfois qu'une idiosyncrasie transitoire liée aux phases annuelles de la grande fonction à laquelle il concourt : « L*état des organes digestifs change avec les saisons » (1); mais elle s'observe aussi comme une condition permanente de l'organisme : dans le premier cas, elle influe sur la forme des maladies régnantes et détermine ces épidémies à localisations diverses^ mais scellées d'un signe commun, épidémies si bien caractérisées par Sloll et Tissot ; dans le second cas, elle centralise rinduencc des agents morbiûques dans l'appareil sécréteur de la bile, ou colore pour ainsi dire les manifestations pathologiques des autres organes. C'est ici le lieu de rappeler la distinction déjà faite des idiosyncrasies en actives et en passives, et d'expliquer cette dernière expression. £n effet, tandis que les tempéraments résultent de
(i) Uippocrale^ Irad. Utlré, Dei eaux, des airs et des lieux, t. 11^ p. 15.
?biyéb] rapports de L'IMMINENCE MORBIDE AVEC LES AGES. 213
l'exagération aoatomiqae oa physiologique de Tao des systèmes généraux, ridiosyncrasle peut dépendre de la faibleœe relative d*un Yiscère, d'un appareil d'organes. Ce qui rend un organe vulnérable aux influences morbifères, c'est tantôt l'excès de son activité, tantôt son inertie ; robuste, capable d'une résistance prolongée, presque toujours il est exercé jusqu'à l'abus qui engendre la maladie; délicat par je ne sais quelles nuances de sa texture, et d'une mobilité plus grande, il se fatigue plus vite, réagit moins énergiqoement, et s'altère par l'action de faibles causes ; en un mot, les mêmes différences que nous avons signalées entre la force individuelle des organisations se répètent entre la force relative des organes et des viscères du même individu : de là double pente à l'état morbide par ce que l'on peut appeler les idiosyncrasies actives et les idiosyncrasies passives.
Si le tempérament est un pas vers la maladie, l'idiosyncrasie en est la halte; elle commande, elle détermine en effet le siège de la maladie comme le tempérament lui imprime son allure et sa forme ; c'est vers l'organe prépondérant par sa vitalité ou désarmé par sa faiblesse relative que convergent les mouvements organiques dans l'état de santé comme dans l'état de maladie. Cette proposition a presque la valeur d*uue loi que vérifie l'observation quotidienne. Supposons que trois individus appartenant aux trois tempéraments que nous avons admis, mais doués de l'idiosyncrasie pulmonaire, subissent l'action prolongée d'une cause morbifique, telle que le froid humide : le sanguin sera frappé de pleuro-pneumonie, le lymphatique de catarrhe bronchique, le nerveux éprouvera un accès d'asthme. Trois femmes à idiosyncrasie génitale, soumises à la même stimulation, présenteront, chacune suivant son tempérament sanguin, lymphatique ou nerveux, des accidents de métrite, de leucorrhée ou d'hystérie. Diversifiez l'idiosyncrasie sous l'empire du même tempérament, et vous verrez une forte émotion ressentie par trois personnes à la fois produire, chez l'une un ictère, chez l'autre des palpitations, chez la troisième une diarrhée. Le rôle que jouent les idiosyncrasies dans la production des maladies est si constant, si décisif, que Chomel {loc. cit.), qui a émis une théorie assez vague des prédispositions, a proposé d'appeler celles-ci des idiosyncrasies morbi figues ; ce qui équivaudrait à qualifier le tempérament sanguin de tempérament morbifique^ parce qu'il favorise plus particulièrement le développement des affections inflammatoires.
S t. — Des rapporta do l'imBilBoaeo moriiMo «too Ioo Asos.
Chaque âge a ses conditions anatomiques et physiologiques : il doit donc avoir ses maladies; ce qui implique une spécialité relative de l'hygiène et de la thérapeatiqaa Les modifications que subissent les tempéraments aux différentes époques Ab la vie, le déclassement des idiosyncrasies par les vicissitudes de l'accroissement et du décroissement des organes, expliquent déjà pourquoi l'âge est tour à tour cause prédisposante ou cause efficiente de maladie. L'âge
21d OË L'IMMIKËNCE MORBIDE. [HT6IÈ1IE
modifie la marche et la phéttomênalité de certaines aflëctions; il en est d^aatres qu'il empêche par un véritable antagonisme; enfln, des affections plus ou moins graves se développent exclusivement à certaines époques de la vie, ou ne peuvent se produire alors que sous une forme déterminée : aussi les a-t-on appelées maladies des âges. L'influence de Fâge se résume donc en ceci : préparer, déterminer, modifier ou bien empêcher le développement d'une maladie (1).
I. Age fœtal et naiêsance, -^ Nous avons signalé (page 120] la solidarité qui existe entre la mère et l'enfant ; s'il est des déviadons organiques et des maladies congénitales qui» inconnues dans leurs origines, échappent à nos moyens prophylactiques (hydrocéphale, hydrorachis, hernies, encéphalocèles, ichthyose), d'autres peuvent être éludées, prévenues. Les violences eltérieures ont occasionné chez le fœtus des fractures, des lutàtions ; les excès de régime, les abus alcooliques, commis pendant la grossesse, ne paraissent pas étrangers à la production de gastrites, de ramollissements gélatineux de la muqueuse stomacale chet quelques nouveau-nés. Yogel, Guersant et Blache ont rencontré la rougeole, la scarlatine, chez des nouveau-nés dont les mères avaient contracté ces affections peu de jours avant l'accouchement. La variole congénitale, niée par Gotugno et par Serres, n'est plus à démontrer. Husson, Glark, Valleix et Fleury ont observé la tuberculose congénitale. La femme enceinte évitera donc et les influences pathogéniques qui peuvent compromettre, troubler ou frapper d'irrégularité le développement du fœtus, et celles qui peuvent l'associer avec sa mère à un état liiorblde, propre au moins i diminuer sa force et sa santé. Le choléra, la variole, la fièvre typhoïde, la syphilis. Sont plus à redouter. Les fièvres éruptives peuvent épargner la mère et atteindre le fœtus; au moins, sous l'empire de certaines constitutions médicales, des mères saines ont mis des enfants au monde qui avaient la rougeole, la variole ou la scarlatine.
La viabilité du nouveau-né est d'autant mieux assurée que l'accouchement est plus rapproché du terme naturel, si l'accouchement est long et pénible ; les pressions exercées par les parties osseuses du bassin, ou par les branches du forceps, peuvent occasionner un céphalématome épicrânicn ou sus-péricrânien (P. Dubois), une hémiplégie faciale (Vernois, P. Dubois, Landouzy), une paralysie du deltoïde (Daguemier), l'asphyxie ou l'apoplexie, une fracture du crâne. Une mère infectée de blennorrhagie ou de chancres vénéiicus donne au passage une ophthalmic purulente à son enfant. Menlionnons encore Tenroulement du cordon ombilical autour du cou, et par suite de la ligature et de la chute de ce cordon, la phlébite ombilicale, rindainmation des artères hypogastriques (Hodgson), un érysipèle, un phlegmon des parois abdominales, des hémorrhagies. N'omettons pas Tictère normal des premiers jours, bien étudié par Hervieux. G'est de la naissance au cinquième jour
(1) Gmdrin, De\rinfluence des dges^ UiôM de concours, p. 9.