LIVRE CINQUIÈME. — LES VERTUS ET LES VICES
5. Sébastien Brandt, originaire de Strasbourg, publia en 1494 la Nef dfis fous, qui jouit, pendant tout le xvi" siècle, d'une très grande popularité. C'est le grand navire du monde où toutes les sottises apportent leur contingent. Les fous se succèdent ainsi : bibliomanes, juges prévaricateurs, avares, fats, radoteurs, pères trop indulgents pour leurs enfants, brouillons, licencieux, ina pré voyants, amoureux, buveurs, gourmands, hypocrites, etc. Tout cela est représenté sous la forme de symboles : une balance, dont un des plateaux contient le soleil, la lune et les étoiles, et l'autre, plus lourd, un château et des champs, figure l'homme plus préoccupé des choses de la terre que de celles du ciel; l 'homme qui remet toujours au lendemain porte un perroquet sur sa tête et dans chaque main un corbeau, tous les trois répétant cras, cras, cras, qui est le cri de cet oiseau ; le fou qui trouble l'office divin entre à l'église avec son faucon et ses chiens et s'arrête à causer avec une courtisane.
Comme tout ce mouvement est dirigé contre Minerve, déesse de la sagesse, les dieux s'assemblent pour y porter remède, mais la dis cussion n'aboutit pas et la Folie continue à régner dans le monde.
6. — En 1502, Jodocus Badius, natif de Belgique, composa les nefs des folles, Siultiferœ naviculœ seu scaphœ fatuarum mulierum. La première gravure représente Eve seule dans un navire, parce que sa folie a eu pour conséquence de perdre le genre humain tout entier. Cinq barques, affectées aux désordres des cinq sens, transportent chacune une catégorie spéciale vers la grande nef. Elles se nomment ainsi : Scapha stultap visionis ad stultiferam navem perveniens, pleine de folles chargées de peignes, miroirs et objets de toilette pour se faire belles et plaire à ceux qui les regarderont ; Scapha atiditionis fatum, où les folles font de la musique ; Scapha olfactionis fatuœ, dont les folles tiennent des fleurs ou des boîtes à parfums; Scapha gustationis stultœ, où Ton banqueté 5 Scapha conta ctionis fatuse^ où les folles prennent de coupables libertés avec les hommes.
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7. — Un tableau du xvii* siècle, que j'ai vu à Angers dans la collection Mordret, multiplie les textes de l'Écriture pour réprouver tous les actes de la folie. Le fou, habillé d'un costume à grelots, rit aux éclats : Cor fatui quasi vas confractum. Eccle. 21. 11 tient en main une clef pour entrer partout : Clavts stultitise, et porte une aumônière au côté : Quidprodest stuUo habere divitias cum sapientiam emere non possit ? Prover. 47. Dans son autre main est une porte, car il est curieux : Stultitia hominis auscultatur per ostium. Edcle. 24. Derrière cette porte écoute une foule de fous: Stultorum infènilus est ntiwerus, EccL 1. Il parle au lieu de se taire et ne dit que des insanités : Stultus si tacuerit sapiens reputabitiir. Prover, 12. Stultus fatua loquetur Esaie^ 32. Deux fous le regardent par une fenêtre : Stultus a fenestra respicit in domum. Ecole. 21, et il leur répond : Nous sommes trois. Il étend son pied dans la maison du voisin : Pes fatui facilis in domum proximi* Eccle, 21. On lui met aux pieds les fers de la doctrine: Compedes in compedibus slulto doctrina. Eccle. 21 . Entre ses jambes est écrit : Si quis videtur sapiens in hoc sœculo stultus fiât. 1 Corint. 3. Un fou refusé d'entrer dans une cage pleine de fous : In custodiain stultus trahitur. Proverbe, 7. Une tête de mort apparaît au ciel: Stulte.hac nocte morieris. Luc, 12. Un ange dit: Simul insipiejis et stultus peribunt. Psal. 48. Un autre ajoute : Intelligite insipietiies in populo et stulti aliquando sapite. Psal. 03. La légende générale du tableau est celle-ci : Stultus factus omnis homo. Jerem. 51.
8. — A consulter : Du Tilliot, Mémoires pour servir à l'histoire de la fête des fous, Lausanne, 1751, in-8°; Rigollot, Monnaies inconnues des évoques des Innocents, des Fous, Paris, 1837, in-8°.
9. — Type iconographique, Fig. 131 bis. La nef des fous, grav. de 1492.