‹ Traité d'orthophonieChapitre 20 sur 52 · HERVAUX. — RETARDS D’ACQUISITION DU LANGAGE ARTICULÉ · texte numérisé non relu

HERVAUX. — RETARDS D’ACQUISITION DU LANGAGE ARTICULÉ

l’étude de la parole articulée, avec le seul secours d’un moyen aussi rudimentaire ; ils sont frappés, tout au plus, par les phénomènes qui aboutissent à l’orifice buccal : des sons vocaux se rapprochant de a, o, ou, les consonnes labiales p, b, m, et parfois la linguo-dentale t, voilà les semblants de phonèmes qu’ils associent pour les combiner à la manière infantile. Ils perdraient même très vite le bénéfice de cette petite culture préparatoire, s’ils ne rencontraient, en temps opportun, le soutien d’une méthode plus perfectionnée ; en effet, lorsqu’ils avancent en âge et se rendent quelque peu compte de leur infirmité, ils sont enclins à délaisser un mode de communication qui ne leur permet pas de manifester leurs sentiments, d’exprimer leurs besoins.

La diminution ou perte partielle de la faculté auditive a, chez les petits enfants, des conséquences autrement désastreuses que chez les adultes, et il est facile de s’en faire une idée en réfléchis- ' sant un instant sur les effets de l’anormalité physique. Pour ces derniers,-les différents stades de l’apprentissage du langage ayant été parcourus, l’éducation a fait son œuvre dans tout le processus fonctionnel et les acquisitions ne s’effacent presque pas, de par le concours du souvenir et de. l'habitude. Les révélations objectives suscitées par les ondes sonores, bien qu’incomplètes, Sont encore suffisantes pour déterminer, lês courants réflexes et permettre l’action des synergies motrices.

L’adulte, sourd partiellement, parvient donc à compenser ses pertes par la suppléance mentale qui lui fait deviner ce qu’il n’a pas entendu. Au contraire, s’il s’agit du petit être dans le cerveau duquel tout est à faire, les impressions sensorielles, à peiné ébauchées, excitent une tension nerveuse trop faible, laquelle ne' réussit pas à mettre en mouvement la série des phénomènes naturels qui conduisent à la parole.

Il ne faut pas que la capacité auditive soit diminuée dans de bien grandes proportions pour qu’un jeune enfant, s’il n’est secouru par les soins d’une méthode appropriée à son cas, reste incapable d’apprendre à s’exprimer de vive voix. Celui qui serait seulement impressionné dans l’audition directe, c’est-à-dire qui se retournerait à l’appel de son nom, mais ne démêlerait rien aux phrases prononcées dans son entourage, celui-là, disons-nous, arriverait sans doute à reproduire des sons, à écorcher quelques

LES PERTURBATIONS ORGANIQUES Oü FONCTIONNELLES 43

mots ; toutefois, il resterait iuapte à formuler oralement sa pensée. L’état de demi-sourd, par lequel on a l’habitude de désigner cette défectuosité sensorielle, ne permet donc pas — d’autres l’ont dit avant nous — d’acquérirl’équivalent d’un demi-langage. Et l’absence de parole n’est pas la seule conséquence qu’il y ait à déplorer, ear on ne la rencontre pas sans qu’il en résulte un manque d’harmonie subséquent dans le développement des facultés intellectuelles.

On sait que la plupart des maladies de l’enfance, lorsqu’elles frappent un sujet ayant une certaine prédisposition héréditaire, peuvent entraîner la surdité incurable. Alors même que le langage phonétique aurait eu le temps de se développer auparavant, le mutisme s’établit après l’infirmité physique, si les habitudes motrices d’articulation ne sont pas ancrées au point de déterminer l’automatisme. Et le degré qu’affecte l’incapacité d’élocution est en relation directe avec celui de l’incapacité de la fonction auditive. Personne ne saurait préciser, même approximativement, jusqu’à quel âge la condition psychologique de la parole réclame le renouvellement de l’apport acoustique : cela dépend de, plusieurs facteurs d’ordre divers, mais il n’est pas rare d’observer des enfants devenus sourds à sept ans, c’est-à-dire, après avoir parcouru les trois étapes de l’acquisition du langage usuel, qui ont cessé peu à peu de parler, parce qu’ils ont été abandonnés dans leur isolement par des parents non renseignés.

Qu’on nous permette de relater ici un fait qui, malgré notre longue habitude de vivre au milieu des déshérités de l’ouïe, nous émut plus que nous ne saurions dire. Il y a huit ou dix ans, nous reçûmes, dans notre classe, la visite d’un homme qui frisait la cinquantaine ,lequel était accompagné d’un sien ami, officier supérieur en retraite. Le premier — nous l’apprîmes par l’intermédiaire de son cicerone — était un sourd-muet, ancien élève de l’Institution de la rue Saint-Jacques ; il y avait été édu-, qué à l’époque où l’enseignement était donné par l’écriture et la mimique. De passage à Paris, il avait voulu revoir l’établissement qui l’avait accueilli. Pendant l’exercice de lecture sur les lèvres que nous fîmes pour donner à nos visiteurs une idée des procédés actuels, nous constatâmes que le sourd-muet cherchait, lui aussi, à imiter le travail qu’il nous voyait accomplir ; mais sa voix ne

Page 1