HERVAUX. — RETARDS D'ACQUISITION DD LANGAGE ARTICULÉ
consonnes possibles, elles sont plutôt rares ; celles qui parviennent à être réussies, avec leur caractère propre, s’arrêtent généralement aux labiales p, b, m;. c’est-à-dire aux phonèmes dont le mécanisme offre, au plus haut degré, des constatations visuelles, en dehors delà révélation auditive. Et c’est ainsi que l’expression : Bonjour, Monsieur , se transmue, dans la bouche d’un retardé, en cette combinaison informe: bon | ou | meu |: ieu. La comparaison avec l’essai gracieux du bébé qui balbutie: : :bonzou:meuseu,. est suffisante pour décéler le retard de langage, laquelle défectuosité sera presque toujours incurable par les séuls effets de l’évolution naturelle.
Nous avons vu précédemment que les révélations ; psychovisuelles ne sont pas indispensables, dans le développement du langage articulé, chez les sujets normaux. .Mais aussi nous venons de constater qu’elles sont secourables aux 1 retardés, pour leurs acquisitions réduites aux éléments les plus faciles: En conséquence, le professeur d’orthophonie, s’ihprend la précaution de fortifier les impressions auditives, ne saurait être' accusé de fausse manœuvre, lorsqu’il utilise les synergies artificielles additionnelles, celles qui sont; fournies par • les révélations visuelles, comme celles qui se; dégagent des constatations tactiles. !
Parmi les enfa'rits anormaux, incapables d’arriver à la faculté de parler par lh voie ordinaire,il en est de parfaitement curables. L’examen médical -peut en décider, après que. les éléments d’une enquête sérieuse ont été réunis! Le diagnostic étant posé, l’homme de l’art établit son pronostic et institue un traitement mixte, lequel est, d’une part,; pharmaceutique ou chirurgical, mais s’appuie toujours sur la culture physique et sur les exercices de rééducation de la parole. ■ • ■ - ..
Envisager, sous un aspect économique, la question de la conservation de la parole dans son intégrité, a écrit, quelque part, le docteur Chervin, c’est faire de la sociologie clinique vécue.Qué toutes les bonnes volontés apportent donc,, à la solution du problème, sous des.formes diverses, leur part de collaboration.
Défauts d : articulation.
(Blésités, dyslaliesi
M. PADTRÉ
Professeur à l’Institution nationale des Sourds-Muets de Paris et au Cours d’orthophonie.
Les troubles de la parole prennent deux aspects différents et bien distincts suivant qu’ils affectent exclusivement ou non exclusivement le mécanisme de l’articulation.
Dans le second cas, le trouble est en grande partie étranger au mécanisme des sons, qu'il ne vient fausser que par une sorte de répercussion.
Ainsi dans le nasonnement et la raucilé vocalël l’articulation peut être parfaitement correcte en elle-même, mais à la parole se supperpose une résonnance nasale ou gutturale qui la déforme. De même, dans le bredouillement et le bégaiement, des causes diverses produisent une altération passagère et intermittente des articulations..
Ces troublés de la parole peuvent donc se caractériser ainsi :
i° Déformation de la parole par suite d’une cause étrangère à l’articulation proprement dite ;
2° Possibilité d’une émission correcte de chaque son, lorsque l’action déformante vient à cesser.
On comprend que le trouble inverse existe et qu’on lui reconnaisse les caractéristiques ci-après :
1° Impossibilité permanente d’émettre normalement une ou plusieurs articulations ;
2° Pas de trouble de la parole extérieur au mécanisme des sons.
Ce dernier trouble est celui dont nous avons à traiter ici. C’est • Traité d’Orthophonie. 4
PADTRÉ. —DÉFAUTS D’ARTICULATION
à proprement parler le défaut d'articulation, c’est celui qui porte tantôt la dénomination de blésité , tantôt celle de dyslalie.
A l’audition, le, défaut d'articulation se révèle de lai manière suivante : au cours de l’émission de la parole, qui est normale en toutes ses autres parties, apparaît une incorrection affectant un son déterminé, ou plusieurs sons de la même famille, et cette incorrection se reproduit invariablement chaque fois que les mêmes sons doivent être articulés.
L’exemple le plus fréquent de blésité est sans contredit le zézaiement, cher à Tartarin, aux dames, romaines, dit-on, aux duchesses du xvm e siècle et à nos Incroyables.
Nos zours sont comptés,
11 faut en zouir en sazes,
auraient-ils dit avec affectation et; pour se donner un genre, en prononçant comme z le j et le y doux.
Il est des personnes qui disent de même, non point par mode ni par caprice, mais bien à cause de l’impossibilité où elles sont de dire mieux, et de se corriger par leurs seuls moyens. C’est à ces sujets intéressants que sont consacrés les efforts et les soins des orthophonistes.
En quoi consiste le défaut d’articulation dit blésité ou dyslalie ? Quel est,au point de vue fonctionnel,son mécanisme ?
Le défaut d'articulation est la conséquence soit d’une position fausse prise par un organe au cours de l’émission d’un son r soit d’un mouvement mal exécuté ou non exécuté.
Que les lèvres, le voile du palais et surtout la langue n’atteignent point ou dépassent la position nécessaire à la formation d’un son, qu’ils se refusent à exécuter ou qu’ils exécutent maladroitement un mouvement indispensablé à la production d’une articulation, et aussitôt notre oreille perçoit un défaut plus ou moins accentué.
Les conséquences de cette inhabileté des organes sont au point de vue phonique de trois ordres :
Lorsque les mouvements défectueux produisent un son,un bruit sans correspondance avec aucun son de notre langue, il y a véritablement et uniquement alttration, déformation de l’articulation.
DÉFAUTS D’ARTICULATION
Mais il arrive fréquemment que le mouvement exécuté par erreur produit avec exactitude une articulation autre que le son à prononcer. Il s’ensuit une substitution, d’un son à un autre, telle qu’on la trouve dans l’exemple de zézaiement cité plus haut. C’est alors le défaut d’articulation par substitution.
Enfin, lorsque les mouvements défectueux sont à ce point insuffisants qu’il n’en résulte aucun son perceptible pour l’oreille, le défaut d’articulation est dit par omission.
La phrase déjà citée peut nous servir encore ici d’exemple. Elle peut prendre; d’après les trois cas énoncés ci-dessus, l’une des formes suivantes :
i ü Par suite de la déformation de j et s en une sorte de chl :
Nos cWours ckloht comptés, •
Il faut en cà/ouir en chl&chles.
2° Par suite de la substitution de z à j :
Nos'lzours sont comptés,
Il faut en ;zouir en sazes.
3° Par suite de l'omission de j et s :
Nos ..ours ..ont comptés,
Il faut en . .ouir en ..a ..es.
L’exposé qui précède permet de découvrir le défaut d’articulation, de le distinguer des autres troubles de la parole et de constater sous laquelle de ses trois formes il se manifeste. Voyons maintenant dans quelles conditions il prend naissance et par quel processus il s’accroît et s’installe chez le sujet qu’il frappe.
Le défaut d’articulation s’observe d’abord dans l’enfance. Il est naturel et fort commun dans la première période de la vie. Il n’est point d’enfant qui réussisse à apprendre la parole sans être affecté parfois de quelque blésité.
Mais quand le sujet est normal et que le milieu dans lequel il est élevé l’est aussi au point de vue de la parole, les défauts disparaissent à mesure que l’enfant grandit et se développe. Dès l’âge de 6 à 7 ans, certains parlent déjà avec une clarté et une correction remarquables,et, dans la plupart des cas, l’enfant ne dépasse pas sa dixième année sans avoir surmonté une à une toutes les difficultés qu’il a rencontrées dans l’étude longue et parfois pénible de la parole articulée.
32 PAUTKÉ. — DÉFAUTS d’aKTICULATION
Malheureusement il n’en est point toujours ainsi.D abord Yambiance a pu être pernicieuse. L’enfant a pu vivre au milieu de personnes frappées de troubles de la parole, troubles que par simple imitation il a contractés à son tour et conservés par la suite. Le cas est plus grave quand les parents eux-mêmes sont atteints et que par suite le sujet est victime de tares héréditaires.
Ailleurs, ce n’est plus l’enfant qui imite les parents, mais ces derniers qui,par jeu ou par marque irréfléchie de tendresse, ont parlé — et parlé trop longtemps — le langage enfantin du bébé. Inconsciemment, ils ont entretenu des défauts dont l’installation définitive devient plus tard une source de préoccupations et de difficultés:
Sans être aussi défavorable, le milieu où vit l’enfant est parfois simplement indifférent. On ignore autour de lui l’intérêt qui s’attache à la parole dès le premier âge, et l’on ne. sait pas quelles améliorations il est possible d’obtenir grâce à des soins journaliers. Laissé à lui-même, jamais sollicité de mieux dire, le sujet s’habitue à ses incorrections ; abandonné des autres, il s’abandonne lui-même à ses propres tendances, et cette fois encore, des défauts s’enracinent qu’il eût été facile de faire disparaître au moment opportun.
Mais le milieu est loin d’être toujours ou pernicieux ou indifférent. Dans nombre de familles, l’enfant reçoit au contraire quant à la parole, des soins attentifs, sinon toujours éclairés, suffisants quand même dans la très grande majorité des cas pour lui faire acquérir une parole correcte. Ses défauts lui sont signalés, ils sont combattus avec douceur et avec ténacité ; un effort sérieux est fait par le sujet lui-même pour vaincre la résistance que lui opposent ses organes, et pourtant il arrive que malgré tout des défauts ont subsisté.
Quelles causes incriminer alors et comment les découvrir ? Le défaut dans ce cas ne saurait être attribué à des influences exté. rieures et il faut bien admettre des causes inhérentes au sujet.
Tout d’abord une question se pose. Le sujet est-il sûr de bien entendre et parconséquentde bien connaître les articulations qu’il prononce mal ?
Il nous dira sur ce point son avis, mais nous resterons sceptiques, surtout s’il affirme avoir l’ouïe parfaite. Demandons si une
DÉFAUTS D’ARTICULATION 53
différence existe pour son oreille entre le son mal articulé par lui et le même son prononcé correctement par nous. Ne soyons pas trop surpris s’il les déclare en tout semblables, car Vinsuffisance de Voreille est à la base de nombre de blésités. Elle se rencontre même dans des conditions si inattendues qu’on aurait pu croire inutile de l’y chercher. Témoin le cas suivant :
MX... est musicien de talent, lauréat du Conservatoire, et vient consulter pour un défaut de prononciation. Peut-on le soupçonner d’insuffisance de l’ouïe ? Il le faut,' et l’expérience montre que le soupçon était fondé. Les sifflantes ne sont pas différenciées àO m. 50de l’oreille et à 2 mètres, elles ne sont plus entendues. Par contre les accords d’un piano lointain qui pénètrent à peine dans la pièce close et que personne ne perçoit d’abord attirent l’attention de son oreille ultra sensible aux sons musicaux.
Les exemples du même genre ne sont pas rares. Aussi, en ce qui concerne l’ouïe, n’ayons aucune idée préconçue : les constatations seules ont une valeur.
Si l’oreille est bonne, cherchons du côté des déformations possibles des organes dé la phonation. Lèvres, mâchoires, dents, voûte palatine, voile du palais, langue seront tour a tour examinés et peut-être trouverons-nous dans la conformation plus ou moins anormale d’un organe la cause du défaut.
Rappelons les déformations les plus classiques :
Lèvres : lèvre inférieure pendante;lèvre supérieure trop courte et partant trop relevée ; bec de lièvre.
Mâchoires : déviation de la mâchoire inférieure à droite, à gauche ; mâchoire inférieure projetée en avant; prognatisme.
Denis : Implantation défectueuse ; espaces interdentaires exagérés.
Langue : langue trop grosse, ramassée, bridée par un frein trop court.
Palais : palais surélevé (voûte ogivale) perforation palatine.
Voile du palais : voile trop court,trop bridé, perforé ou divisé.
Pharynx : pharynx étroit, végétations adénoïdes.
Larynx : larynx étroit, cordes vocales atteintes d’atrophie, d’hypertrophie, de nodules (1).
(i) L’examen du pharynx et du larynx sera fait par le laryngologiste.
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Toutes ces déformations peuvent être ou congénitales ou acquises.
Les défauts d’articulation qu’elles entraînent sont très variés et ils intéressent dans leur ensemble tous les sons du langage.
Une dernière cause nous reste à examiner quand le sujet n’accuse pas plus de déformatien organique que d’insuffisance auditive : c’est l’incapacité fonctionnelle qui reconnaît elle-même pour cause une lésion nerveuse périphérique ou centrale.
Un exercice bien approprié suffira souvent pour déceler l’incapacité fonctionnelle lorsqu’elle est. de nature nerveuse et affecte la périphérie. On verra les lèvres se refuser à entrer en contact, ou n’y arriver qu’avec difficulté; la langue inhabile à exécuter certains de ces mouvements, qu’elle accomplit à l’état normal avec tant de célérité : sortir de la bouche et y rentrer, se porter de côté et d’autre, se relever, se ramasser, s’effiler, s’étendre en largeur, se relever sur les bords en se creusant dans la ligne médiane, relever sa base en abaissant sa pointe, etc. ; on verra le voile du palais manquer en partie à sa fonction essentielle et ne pas ouvrir ou fermer dans une mesure exacte soit le passage buccal, soit le passage nasal.
Enfin,dans une forme plus grave, cette incapacité fonctionnelle se trouve généralisée (paralysie), ou bien elle se complique d’un état intellectuel éminemment préjudiciable (arriérisme). Ici la lésion nerveuse est centrale et les troubles qui en découlent dé-. * forment la parole au point de la rendre parfois presque incompréhensible.
Nous en avons terminé avec la recherche.des causes des défauts d’articulation, causes qui se trouvent établies comme suit :
1° Enseignement défectueux de la parole ;
(milieu pernicieux, indifférent) ;
2» Insuffisance de l’oreille; ,
3° Déformations congénitales ou acquises des organes vocaux ;
4° Incapacité fonctionnelle (lésions nerveuses périphériques ou centrales).
Quelle classification a-t-on donnée des défauts d’articulation ? Quelle terminologie leur est appliquée ?
Rien n’a été plus vague pendant fort longtemps Seuls les deux
DÉFAUTS D'ARTICULATION
défauts les plus fréquents, le zézaiement et le grassayement, ont reçu une dénomination précise et vulgarisée.
Les traités spéciaux reproduisent presque tous lès dénominations de cliehement , chuintement, lallation , sesseyement, mais en leur attribuant des sens si divers qu’il est parfois difficile de s’entendre.
Par contre, le mot blésité ,si souvent employé .a vu sa signification s’étendre et se préciser. La blésité , ce fut d’abord radoucissement d’une consonne dure, puis ce mot fut appliqué à tous les défauts qui peuvent atteindre les consonnes et même à ceux des voyelles, de sorte qu’il prend actuellement la signification générale de défaut d’articulation. C’est dans ce sens que nous l’avons employé. ■ ■
La classification fut longtemps tout aussi rudimentaire. Prenant pour guide, avec raison d’ailleurs, l’ordre de la plus grande fréquence des défauts, elle s’en tenait à l’étude des défauts communs et laissait le plus grand nombre à la fois sans appellation et sans définition.
Une étude plus approfondie de l’orthophonie a rendu nécessaire l’établissement d’une terminologie plus complété et d’une classification plus scientifique.
Lés travaux d’ordre médical mettant en opposition les troubles de l’association des idées et des mots (dyslogies),les troubles de l’articulation d’origine centrale (dysarthries) avec ceux produits soit pat des lésions périphériques ou des déformations, soit par des habitudes pernicieuses, ont dénommé ces derniers dysïalies. Ce terme devient ainsi synonyme de défaut d'articulation et de blésité.
On a pu ainsi établir une classification basée en premier lieu sur les causes des défauts, en second lieu d’après les organes phonateurs,et l’on a obtenu les dénominations suivantes :
1° Dysïalies par mauvaise éducation ;
2° Dysïalies mécaniques, savoir : dyslalie laryngée, dyslaiie nasale et palatine, dyslalie linguale, dyslalie dentale, dyslalie labiale.
Suffisante pour une exposition générale du sujet, cette classification ne satisfait pas aux besoins de l’orthophonie, puisqu’elle
PACTRÉ. — DÉFAUTS D’ARTICULATION
ne descend point jusqu’au défaut qu’il faut corriger ni au son qu’il faut obtenir.
C’est ce dernier résultat qui fut poursuivi par l’attribution aux défauts fréquents, de dénominations tirées du grec. Mal prononcer L, c’est être affecté d e lambdacisme; substituer à L une autre consonne, c’est le paralambdacisme. On a de même :
Le zigmatisme et le parazigmatisme (Z).
Le sigmatisme-et le parasigmatisme (S).
Le rhotacisme et le;pararhotacisme (R). ,
Le jotacisme et le parajotacisme (J).
Le gammacisme et le paragammacisme (G).
Le deltacisme et le paradeltacisme (D).
Le mytacisme et le paramytacisme (M).
CeS'dénominations ont le mérite, de la clarté et de la précision. Pourtant elles ne s’appliquent pas à tous les sons et par là restent insuffisantes.
En somme les défauts d’articulation peuvent atteindre les trente sons de notre langue, savoir :
Voyelles.
! a, o, ou.
è, é, L . ’ eu, u.
Voyelles nasales \
I un.
Consonnes'
Explosives muettes : p. t. k.
id. sonores : b. d. g.
Sifflantes muettes : f. s. ch.
id. sonores : v. z. j.
Linguales : 1. r. ill.
Nasales : m, n. gn
Les consonnes sont plus souvent atteintes que les voyelles et chacune d’elles peut subir plusieurs déformations. Les défauts d’articulation sont de ce fait assez nombreux et de plus, étant données les causes qui les produisent, ils présentent une assez grande diversité.
DÉFAUTS D'ARTICULATION
Néanmoins tous les défauts d'articulation sont justiciables d’un traitement orthophonique approprié.
Leur redressement s’obtient grâce à des exercices d’orthophonie qu’une connaissance parfaite de la phonétique, et en particulier du mécanisme de la parole, permet d’instituer et de coordonner.
Chaque cas donne lieu à une étude approfondie du défaut :
1° dans ses effets,
2° dans son mécanisme.
3° dans ses causes.
C’est alors que sont déterminés les exercices propres à faire prendre aux organes l’attitude physiologique nécessaire (gymnastique préparatoire).
Le mécanisme normal obtenu, une nouvelle série d’exercices intervient pour faire passer à l’état d 'habitude les mouvements d’abord volontairement et quelquefois difficilement produits. (Syllabation, mots, phrases ; lecture, conversation, diction).
Le traitement orthophonique vise donc :
1° A faire produire volontairement par le sujet le mécanisme normal de l’articulation à redresser.
2° A rendre habituel et spontané l’usage de ce mécanisme.
On peut se demander si le traitement orthophonique appliqué au redressement des défauts d’articulation est difficile à suivre, à quel âge il convient d’}' recourir et quel résultat on est en droit d’en attendre.
Nous posons en principe que :
a) Le traitement orthophonique n’est pas difficile à suivre. — Nous voulons dire par là qu’il ne réclame pas d’aptitude, spé ciale et qu’il ne soumet le sujet à rien d’extraordinaire ni de pénible.
Le procédé est simple.
Le défaut étant bien déterminé, les' explications nécessaires sont données sur le mécanisme à produire et, sous la direction du professeur, des 4entatives sont faites par le sujet pour obtenir le résultat poursuivi.
Aucune contrainte n’est exercée sur les organes. L’orthophonie répudie toute intervention pouvant causer de la douleur. Aucun
58 PAUTRÉ. — DÉFAUTS DARTICULATION
instrument n’est employé, si ce n’e'st l’inoffensive spatule, à laquelle on aura recours pour maintenir doucement une langue agitée,' pour en repousser la pointe, ou encore pour relever avec précaution le voile du palais.
La difficulté à vaincre réside dans la résistance des organes. C’est à briser cette résistance que s’appliquent l’orthophoniste et son élève, le premier en graduant autant qu’il est possible les exercices qu’il indique, le second en mettant en jeu toutes ses qualités d’observation, d’imitation, de ténacité et de volonté.
On peut donc se soumettre aux exercices d’orthophonie sans aucune appréhension.
b) Le traitement orthophonique convient à tous les âges.— Il est à remarquer que les défauts de prononciation sont d’autant plus difficiles à redresser qu’ils sont plus anciens.
Dès qu’un enfant est susceptible d’application suffisante, il doit être soumis, quand il en est besoin, au traitement orthophonique. On voit des bambins de 8 ans se corriger en peu de temps de leurs défauts de prononciation.
De moins bien doués seront reportés d’une année ou deux, et on retardera également ceux qu’une cause passagère (faiblesse de constitution, chute des dents de lait) met dans l’impossibilité de travailler avec chance de succès.
En.généralles défauts qui apparaissent dans l’enfance doivent être combattus très sérieusement entre la 8 e et la 15 e année, et si, pour des causes diverses, ils subsistent après cette époque, le temps est venu d’entreprendre un traitement rationnel et énergiqne.
De la 15 e à la20 e année le moment est en effet particulièrement favorable pour obtenir dans les-cas difficiles une cure définitive.
Ceci ne veut pas dire que, passé cet âge, il faille renoncer - à tout espoir de correction, mais les difficultés peuvent augmenter avec le temps et rendre le redressement ultérieur plus laborieux et plus long. ,
Pour la même raison, les défauts consécutifs à des déformations acquises par suite d abcès, tumeur, traumatisme, paralvsie partielle, seront traités aussitôt que l’état du malade le permettra.
Le public ne sait pas assez quelle aide précieuse, quel secours
DÉFAUTS D'ARTICULATION
inespéré parfois, peuvent trouver dans l’orthophonie les adultes dont la parole se déforme accidentellement.
Citons un cas :
M. L. est atteint de paralysie partielle à 60 ans, et perd avec fusage d’un bras et d’une jambe, l’usage de la parole. Son état s’améliore dans la suite : le malade peut marcher, se. servir de sa main, écrire même les mots que son cerveau retrouve peu à peu, mais il reste incapable de parler : les images motrices de la parole se sont effacées.
L’entourage du malade s’arme de courage et de patience et s’acharne à réapprendre la parole au pauvre muet. Les voyelles reviennent assez rapidement, quelques consonnes sont retrouvées ensuite, puis les progrès deviennent insignifiants. Le malade et son entourage s’ingénient, travaillent et s’épuisent en vain : on ne sait plus que faire ni comment s’y prendre.
Le médecin conseille alors des leçons d’orthophonie. On les commence au plus tôt. Si seulement le malade pouvait appeler les siens autrement qu’en poussant des articulations imprécises qui déchirent le cœur de tous !
Le malade voudrait dire d’abord Marie. Il articule passablement arie, mais ne peut dire m. Le souvenir des efforts faits depuis deux mois sans succès pour restaurer ce son, le spectacle de cette impuissance, font couler les larmes de tous et lé désespoir du malade n’est pas le moins déchirant. Il faut montrer que tout n’est pas perdu.
La leçon d’orthophonie commence :
« M n’est pas si difficile qu’il vous semble. C’est au contraire une des consonnes les plus faciles. Nous allons l’essayer.
« Youlez-vous fermer la bouche ? Fermez bien les lèvres sans toutefois les trop presser. Séparez un peu les mâchoires en tenant toujours les lèvres fermées.
« Maintenant, en gardant cette position, voulez-vous souffler par le. nez ? C’est cela. Recommencez en soufflant moins fort et en faisant entendre comme moi un murmure dans la bouche. Prolongezce murmure; prolongez-le encore. C’est bien. Vous avez dit M.
Autour du malade et du professeur on se regarde, on s’étonne. Comment c’est cela M !
— « Oui, ce murmure quand la bouche est fermée, c’est M. Vous allez en avoir la preuve.
« Veuillez reproduire ce murmure et le prblonger, puis brusquement ouvréz la bouche et dites a, comme dans ma. Voilà, c’est parfait.
« Répétez plusieurs fois bien lentement : ma, ma, ma. Cela va très bien. Vous voici en état dè dire Marie Essayez sans vous presser : Marie. Bien. Vous voyez, ce n’était pas aussi difficile que vous le croyiez. »
L’angoisse qui étreignait tous ces êtres chers les uns aux autres commence à se dissiper. Un rayon d’espoir éclaire les regards.
60 PAUTRÉ. — DÉFAUTS D’ARTICULATION
— « Comment, Monsieur, cela était si simple et nous avons cherché des mois sans succès ! Mais vous allez pouvoir lui rendre la parole ! Si nous avions su plus tôt ! »
En fait, si l'orthophonie s’exerce le plus souvent sur des sujets dans l’enfance et dans l’adolescence, elle est appelée parfois aussi au soulagement de l’adulte et même du vieillard.
c) Dans la très grande majorité des cas, le traitement orthophonique donne des résultats très satisfaisants. — Chez un certain nombre de sujets le défaut d’articulation se redresse avec une facilité qui peut surprendre. On est en droit dese demander comment un trouble qui cède et se réduitsi vite a pu persister jusqu’à 12, 15 ans et même davantage.
En voici un exemple :
M. J... a 17 ans. Sa parole, qui ne manque point de distinction, est déparée par une prononciation très défectueuse du g dur. L’explosive linguo-palatale est rémplacéa par une explosive glottale accompagnée dè raucité. Or, ce défaut est unique : les consonnes qui procèdent du même mécanisme que g sont correctes. Il faut donc, attribuer le défaut à une mauvaise habitude prise dans l’enfance.
Dès la première séance, le g est obtenu et deux autres suffisent pour compléter la cure.
L’orthophonie est loin de triompher toujours avec cette élégante aisance.
M lle C... a la parole emmêlée et pâteuse des personnes dont la langue manque d’agilité et elle est affectée surtout de zézaiement et de sessayèment. D’ailleurs elle avance la langue entre les dents pour prononcer s et s. L’orthophonie intervient.
La correction des et z s’obtient assez rapidement, mais ch et j se montrent rebelles à tout traitement.* La cause ? Une innervation défectueuse de la langue qui, lorsque la bouche est ouverte, s’agite et se porte invariablement à droite. Aucun exercice de gymnastique linguale ne peut avoir raison de cette tendance. Jamais la langue ne reste un instant étalée et elle ne peut se creuser en son milieu pour se relever sur ses bords. Partant ch et j sont défectueux et si s et z ont pu être améliorés, c’est seulement en raison de la fermeture presque complète delà bouche qu’exigent ces deux sons ; la langue emprisonnée et retenue ne pouvant plus se porter à droite, le redressement a été possible.
Entre ces deux cas extrêmes, situés pour ainsi dire aux deux pôles du traitement orthophonique, vient se placer la très grande
DÉFAUTS D'ARTICULATION
majorité des défauts d’articulation. En général ils ne sont pas aussi aisément réduits que le premier, mais ne présentent pas non plus le caractère en partie incoercible du second.
Quand le sujet, normalement doué, donne au professeur une collaboration entière et est soutenu par le désir ardent d’améliorer sa parole ; quand il suit scrupuleusement les indications qui lui sont données et qu’autour de lui tout concourt au même but, après des efforts plus ou moins prolongés, le redressement s’opère.
Les insuccès sont assez rares pour qu’il ait été permis d’écrire et que nous puissions redire :
« Tous ces troubles sont justiciables d’un traitement orthophonique bien entendu (1). »
Résumé
Dénominations. — Les défauts d’articulation proprement dits portent encore les dénominations de blésités et de dyslalies.
■ Caractère spécifique. — Ils sontcaractérisés par l’impossibilité permanente d’émettre normalement une ou plusieurs articulations.
Mécanisme. — Au point de vue fonctionnel le défaut d’articulation est constitué soit par une position fausse des organes, soit par un mouvement mal exécuté ou non exécuté au cours de l’émission de la parole.
Formes. — Ce trouble prend les trois formes suivantes:
1° Altération d’une articulation.
2° Substitution d’une articulation à une autre.
3° Omission d’un son ou d’une articulation.
Causes. — Le défaut d’articulation reconnaît pour causes :
1° Un enseignement défectueux de la parole (milieu indifférent ou pernicieux) ;
2° L'insuffisance de l’oreille qui est à la base de nombre de blésités ;
3° Des déformations congénitales ou acquises des organes vocaux;
4° L’incapacité fonctionnelle des organes par suite de lésions nerveuses périphériques ou centrales.
(I) Castex, Maladies de la voix, p. 227.
PAUTRÉ. — DÉFAUTS D’ARTICULATION
Classification. — Elle a passé par trois stades :
1° Les troubles les plus fréquents ont reçu d’abord des appellations particulières (zézaiement, grasseyement, chuintement, etc.), mais cette terminologie, d’ailleurs insuffisante, est loin d’être' attribuée aux mêmes troubles par tous les auteurs, d’où des confusions regrettables.
2° La classification générale des troubles de la parole en dyslogies, dysarthries, dyslâlies a rangé parmi ces dernières la plupart des défauts proprement dits de l’articulation, et l’on a distingué:
Les dyslâlies par suite de mauvaise éducation.'
Les dyslâlies mécaniques [labiales, linguales , etc.). .
Cette classification ne descend point jusqu’au défaut qu’il faut corriger, ni au son qu’il faut obtenir et, partant, ne satisfait pas aux besoins de l’orthophonie.
3° La terminologie tirée du grec [zigmatisme et parazigmâlisme, e£ç.),vise à ce résultat, mais elle ne s’applique qu’aux sonsleplus fréquemment altérés.
En somme le défaut d’articulation peut atteindre l’un quelconque des trente sons de notre langue sous les trois formes sus-indiquées : altération , substitution,, omission. Il s’ensuit que les défauts d'articulations sont nombreux et l’on voit que les classifications proposées jusqu’ici sont insuffisantes et incomplètes.
' Redressement. — Le redressement du défaut s’obtient grâce à des exercices d’orthophonie qu’une connaissance parfaite de là phonétique, et en particulier du mécanisme de la parole, permet d’instituer et de coordonner.
Examen du défaut. — Le trouble est l’objet d’un examen et d’une étude approfondis :
1” Dans ses effets ;
2 e Dans son mécanisme ;
3° Dans ses causes.
Exercices. — Les exercices comportent la graduation suivante : articulation du son isolé, syllabes, mots, phrases ; lectures, conversation, diction.
But du traitement. — Le traitement orthophonique vise :
1° A faire produire volontairement d’abord le mécanisme normal de l’articulation à redresser.
2° A rendre habituel et spontané l'usage de ce mécanisme.