LIVRE III
Absorption.
Circulation.
Respiration.
De la chaleur dans les végétaux.
De la phosphorescence.
Exhalation.
Sécrétion.
De la coloration du végétal.
Des odeurs dans les végétaux.
Des saveurs dans les végétaux.
Excrétion.
Assimilation.
Accroissement des tiges.
Nous avons suivi, dans ses principaux développements, l’évolution des différents systèmes d’organes des végétaux, considérés comme appareils de la nutrition. Il nous reste maintenant à étudier le jeu de ces organes, et à voir quel rôle ils jouent dans l’entretien de la vie du végétal.
La connaissance de ces phénomènes complexes, qui sont la mise perpétuelle en rapport entre l’être organisé et le monde extérieur, constitue la science physiologique ou de la nutrition : car les êtres organisés, animaux ou plantes, ne vivent que par l’échange incessant qu’ils font de molécules avec les agents ambiants. Cette doctrine est la seule qui réponde à l’idée de la course éternelle et circulaire des choses. On trouve, dans la cosmogonie indienne, cette idée exprimée sous une forme qui sera toujours vraie : c’est celle qui représente le monde et tous les êtres qui l’animent, ainsi que tous les corps matériels répandus dans l’espace, comme soumis à une loi d’expansion et de contraction, qui représente la vie et la mort, l’activité et le repos, la création et le néant. C’est cette activité, toujours en mouvement, qui fait sortir du grand réservoir, qu’on appelle la terre, les premières molécules animées, et qui, pendant toute la durée de l’existence de l’être, donne et reçoit alternativement jusqu’à ce que le cycle vital soit accompli, énigme dont il faut chercher le mot au sein de la nature vivante. C’est la théorie qui représentera le mieux cet échange ; elle sera, sinon la véritable, tout au moins celle qui sera le plus près de la vérité, parce que, malgré la variété prodigieuse des phénomènes qu’elle présente, la nature ou la force vivante est une, et la même loi s’applique aussi bien aux
grands corps qui roulent dans l’immensité, qu’à l’infusoire qui vit au sein d’une goutte d’eau ou à la mousse attachée au flanc du rocher. Pour la facilité de l’intelligence des grands phénomènes physiologiques, nous classerons chaque fonction dans l’ordre successif de son importance, et chacune d’elles sera développée dans son ordre de priorité, bien que toutes concourent à un but commun, qui est la nutrition. Ces fonctions sont Y absorption, la circulation, la respiration, Y exhalation ou la transpiration, la sécrétion, Y excrétion et Y assimilation qui détermine Y accroissement.
Yoici les motifs déterminants de cet ordre :
1 0 L’ absorption prend les fluides et les éléments gazeux répandus à l’extérieur et les fait pénétrer dans le tissu végétal.
2° La circulation charrie ces liquides dans toutes les parties de la plante, les porte aux organes d’élaboration et les y reprend pour les transporter sur les points où la vie les appelle quand ils sont organisés.
3° La respiration, en mettant les liquides apportés par la circulation en communication avec l’air ambiant, leur donne des propriétés nouvelles et les dégage des principes inutiles pour les convertir en substance organisée.
4° exhalation, comparable à la transpiration chez les animaux, rend à l’atmosphère les fluides gazeux impropres à l’acte de la nutrition.
5° La sécrétion met en œuvre le fluide séreux et choisit, parmi les matériaux de la nutrition, certains principes qu’elle dépose dans des réservoirs particuliers : c’est ainsi que se forment les sucs propres.
6 ° L 'excrétion peut être considérée comme une doüble fonction : dans le premier cas, elle dépose simplement à l’extérieur de la plante des principes particuliers qui sont le produit de la sécrétion ; dans le second, elle rejette au dehors des principes inassimilables, ce qui a été brièvement exposé dans l’article relatif à la fonction des racines.
7° L’ assimilation entretient la vie dans le végétal en conservant et renouvelant molécule à molécule les parties déjà existantes, et en créant de nouveaux tissus.
L’ensemble de ces fonctions constitue le phénomène de la nutrition; nous trouvons donc dans l’être végétal le même cycle que dans
l’animal : un échange perpétuel entre lui et les agents ambiants, jusqu’au moment où il rendra à la terre les éléments qu’il lui a empruntés, et dont une partie se répandant dans l’atmosphère sous forme de gaz ou de vapeur élastique, et l’autre se mêlant aux matériaux du sol, servira à la perpétuation de la vie. Nous trouvons dans le végétal ce que nous ne voyons que chez un petit nombre d’animaux, dans l’échelle inférieure, et surtout dans les polypiers; c’est que, dans l’animal, l’acte physiologique appelé nutrition se compose de deux faits successifs : l’accroissement des tissus et le perfectionnement morphologique; puis une fois la forme acquise et le développement complet, la vie organique ne fait plus que se maintenir dans un état d’équibre rompu seulement par l’usure des organes, tandis que, dans le végétal, il faut regarder chacune des parties qui le composent comme une individualité particulière, même dans les végétaux annuels. On pourrait même dire que chacun des organes dont l’ensemble constitue la plante, surtout les organes appendiculaires, émanation de l’organe axile qui porte en germe un appendice quelconque, est un végétal réunissant la triple condition nécessaire poui former un être complet, une partie inférieure ou radiculaire, axile ou tigellaire, appendiculaire ou foliaire. Quant à la fleur, elle appartient à un ordre évolutif tout différent, et est spécialement destinée à la fonction de reproduction.
Dans l’exposé de cette partie si importante de la Botanique, nous ne dissimulerons pas les obscurités, les contradictions même qui l’entourent, et nous ne nous flattons nullement d’avoir levé aucun des doutes qui planent sur le mystère de la vie végétale : si nous sommes à chaque pas arrêtés dans l’explication des phénomènes de la vie animale, nous ne le sommes pas moins dans ceux de la vie végétale, qui, par sa simplicité même, échappe à une investigation satisfaisante. On trouve, en botanique et en zoologie, comme dans les sciences de pure spéculation et d’idéologie, ce qui ne devrait jamais avoir lieu dans les sciences d’observation : des écoles rivales, des théories en lutte ouverte, comme s’il était logique de faire schisme en présence des faits. On ne peut en effet qu’avoir raison ou tort, si ce n’est absolument et sur tous les points, c’est au moins sur quelques-uns des principes fondamentaux. Ce qui conviendrait à la dignité de la science, c’est d’examiner avec bonne foi et impartialité les faits dans leur ordre successif, de les analyser un à un sans pré-
cipitation, en rejetant toute idée préconçue, sans autre méthode que celle de l’analyse pure, et sans soumettre violemment le fait, si inflexible de sa nature, à une théorie ; de fixer ainsi jusqu’à quel point la lumière est commune pour tous les observateurs, et le point où les divergences, c’est-à-dire les obscurités, commencent. Nous n’en sommes pas là : on oppose théorie à théorie, sans concession aucune, et le résultat de ces contradictions, c’est de rendre la science inintelligible pour les néophytes, à moins que chacun d’eux ne prenne place à côté du maître, prêt à rompre une lance en faveur des idées qu’il ne comprend pas, mais qu’on a imposées à son ignorance.
Les travaux de la savante Allemagne ne nous ont, jusqu’à ce jour, pas appris grand’chose : l’esprit spéculatif des physiologistes d’outre-Rhin les jette dans les idées théoriques, et la science, au lieu de s’enrichir de ces études profondes, devient une Babel dont la confusion augmente chaque jour. Au lieu de voir la physiologie en philosophes positivistes, dans le fait, rien que dans le fait, ils ont, avec la plus merveilleuse, on pourrait dire la plus déplorable facilité de synthèse, échafaudé des théories ingénieuses, mais qui n’en sont pas moins spécieuses pour cela; et le sens véritable de la grande énigme de la nature se perd au milieu de ce dédale de faits épars, incohérents, sans lien, et faussés dans leur interprétation par les théories.
Nous exposerons donc les idées dominantes, sans prendre absolument parti pour aucune d’elles; cependant nous dirons celles qui nous semblent le plus conformes à la vérité, et nous avouerons l’insuffisance actuelle de la science à l’explication des faits, chaque fois que nous n’aurons pas de motif de certitude. En employant le mot certitude , nous n’entendons pas parler de certitude absolue, mais tout simplement relative : car la vérité nous échappe, et nous sommes heureux de pouvoir suivre de loin, et comme un phare destiné à nous sauver du naufrage, la lueur qui nous guide à travers le labyrinthe des faits inexplicables ou inexpliqués.