CHAPITRE PREMIER
Les racines sont les organes essentiels de l’absorption. C’est principalement parleur extrémité, dont le tissu paraît spongieux, ce qui leur a valu le nom de spongioles, organes rejetés par quelques botanistes, et qui, cependant, paraissent exister réellement, que les substances saturant le sol pénètrent de l’extérieur dans l’intérieur du végétal. L’épiderme des extrémités radiculaires existe-t-il, ou les spongioles en sont-elles dépourvues? C’est ce qu’on ne peut absolument affirmer ou nier. Dans cette partie de la plante, dont la texture cellulaire est évidemment différente, il y a, sinon privation absolue, tout au moins amincissement de l’épiderme, et la perméabilité épidermique est augmentée; car c’est dans les spongioles surtout que réside la puissance d’absorption, qui n’est pas une simple imbibition capillaire.
On constate expérimentalement cette propriété, en plongeant dans l’eau les extrémités radiculaires d’un végétal, et l’on voit l’absorption s’exercer avec toute sa puissance. Si, au contraire, on immerge le corps de la racine et qu’on place les radicelles en dehors du vase, l’absorption diminue et la plante s’affaiblit et meurt. Bien qu’on nie l’existence d’une action purement dynamique, et que, outre les phénomènes de capillarité et d’hygroscopicité, on veuille voir, dans Xendosmose, l’explication toute physique d’un phénomène physiologique, il est plus rationnel d’admettre que les corps vivants ont un mode d’absorption qui leur est propre, et que c’est à la vie qu’est dû ce phénomène. On a opposé à cette idée l’indifférence avec laquelle les radicelles absorbent tous les fluides, qu’ils soient nuisibles ou salutaires, les conditions de l’absorption étant seulement la division la plus ténue possible des éléments de nutrition : cette raison n’est pas suffisante pour repousser l’action dynamique, car l’activité organique n’implique nullement l’élection dans le choix des éléments qui servent à l’entretien de la vie, et les végétaux absorbent avec indifférence les fluides répandus autour d’eux, comme le prouvent les expé-
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riences de Bertrand, qui a fait croître des plantes dans la sève découlant de la vigne au printemps et dans celle si abondante du bouleau ; ils absorbent même les fluides tenant en dissolution des poisons actifs et les transportent dans toute l’économie; ce qui, au reste, n’a pas lieu pour les végétaux seulement, car l’empoisonnement miasmatique, l’absorption des principes les plus délétères, ont aussi bien lieu pour les animaux que pour les végétaux. Nous reconnaissons seulement qu’outre la division des principes fluides ou gazeux répandus dans le sol, il y a deux causes de stimulation, qui sont la chaleur et la lumière.
Les substances dissoutes dans l’eau, qui est leur véritable véhicule, et qui fournit d’abord l’hydrogène et l’oxygène, sont : l’acide carbonique, que donnent les eaux des pluies qui en contiennent, et le terreau, [appelé humus; l’ammoniaque et l’oxyde d’ammonium, sources de l’azote. C’est surtout sous la forme de sel que l’ammoniaque existe dans le sol, et les engrais animaux en sont l’origine principale. La pluie renferme de l’acide azotique qui, en rencontrant dans le sol l’ammoniaque, se combine avec lui et y forme un azotate. On y peut joindre les sels des différents noms contenus dans le sol, et qui y subissent des décompositions multiples. (Voir Chimie végétale.) C’est dans le double réservoir de l’atmosphère et de la terre que les végétaux puisent tous les éléments liquides ou gazeux qui servent à l’entretien de leur vie, et qui, par leur élaboration, se convertissent en ces différents produits que nous retrouvons dans les plantes. Les principes de nature inorganique, fixés dans les parties solides, sont ceux que nous voyons mêlés aux cendres des végétaux après leur combustion. Le sol, ou plutôt la terre, n’est donc qu’un milieu perméable dans lequel sont déposés les principes nutritifs; elle est d’autant plus propre à la végétation, qu’elle les conserve plus longtemps, et qu’elle présente à l’atmosphère et aux agents impondérables une perméabilité assez grande pour qu’ils exercent leur influence sur les substances contenues dans le sol, et sur les racines dont ils sont les excitateurs. C’est pourquoi l’ameublissement du sol est une des plus importantes et des plus essentielles opérations de l’agriculture et de l’horticulture. En suivant avec attention les différentes phases de la vie du végétal, nous retrouverons la raison des opérations agricoles et horticoles, constatées empiriquement, il est vrai, mais qui ne peuvent que gagner à
prendre leur point d’appui dans l’explication des phénomènes physiologiques.
Depuis les progrès de la chimie organique, on est convaincu que la sève n’est pas, comme lé pensaient Van Helmont et d’autres naturalistes, de l’eau transformée : les éléments qui entrent dans sa composition en sont la preuve la plus positive, et les expériences faites dans le but de prouver cette thèse sont sans valeur, parce que les expérimentateurs ne tenaient aucun compte de l’action physiologique de la respiration, qui fournit ses principes assimilables, puisés dans l’atmosphère, et ne voyaient pas que l’eau n’est que le véhicule qui sert à dissoudre les éléments de nutrition.
C’est ainsi que les sels solubles dans l’eau, ou les substances inorganiques très-divisées, pénètrent dans les plantes. Th de Saussure trouva du carbonate de chaux dans les rhododendrons qui avaient crû sur un terrain calciné, et de la silice dans ceux qui avaient végété dans un sol granitique. Les plantes qui croissent dans les décombres contiennent de l’azotate de potasse, et celles qui vivent au bord de la mer, du chlorure de sodium.
Ce qui prouve jusqu’à quel point la division est nécessaire pour que l’absorption s’exerce, c’est que les éléments de nutrition les plus riches en matériaux alibiles, tels que le jus de fumier, les substances gommeuses, etc., ne pénètrent pas dans le végétal. On doit voir, par ce rapide exposé de la première et de la plus essentielle des fonctions végétales, que la connaissance des phénomènes physiologiques intéresse l’agriculture, qui trouve à se rendre compte de ses opérations.
Les racines, quoi que disent certains auteurs, sont les seuls organes d’absorption des végétaux. Si des rameaux séparés de la tige exercent sur les liquides une certaine puissance de succion ; si des fleurs coupées se maintiennent fraîches plongées dans l’eau; si des boutures de saule, d’aulne, etc., absorbent les liquides dont le sol est saturé, tous ces faits ne changent rien à la loi générale ; ce sont des effets temporaires qui ne peuvent se prolonger longtemps. Les boutures d’aulne, par exemple, se maintiennent vivantes, en absorbant les liquides par la coupe inférieure, pendant une année peutêtre ; mais elles ne donnent aucun signe de vie l’année suivante, si des racines ne se sont point formées dans le courant de l’année précédente.
Bonnet ayant vu des feuilles posées sur l’eau, par le côté qui a le plus de stomates, se conserver fraîches pendant un temps assez long, en a conclu que toutes les parties de la plante sont aptes a remplir cette fonction d’absorption. D’autres auteurs, exagérant ce phénomène accidentel, et s appuyant sur le câprier, la pai iétaire,
Xasplénium ruta-muraria, les cactus, les agaves et les orchidées épiphytes, etc., qui croissent dans des stations exposées à la plus grande aridité, ont cru même pouvoir nier les fonctions absorbantes des racines, qu’ils ne considèrent que comme des crampons servant seulement à fixer la plante au sol, et ils ont cherché à établir que les végétaux tirent leur nourriture de l’atmosphère au moyen des feuilles.
Une pareille théorie tombe devant les faits les plus triviaux. 11 suffit, en effet, de détacher un pied de pariétaire du sol ou des pierres dans lesquelles elle est fixée, et de la suspendre à l’air, pour la voir se flétrir en quelques heures ; de même pour le câprier, l’asplénium et toutes les plantes qui croissent dans les sables les plus arides. Si les plantes grasses, cactus et agave, continuent à croître, quoique détachées du sol, ce n’est pas parce qu’elles tirent leur nourriture de l’atmosphère, mais bien parce qu’elles renferment une certaine quantité de nourriture accumulée dans leur tissu ; elles donnent naissance à de nouvelles productions jusqu’à ce que cette nourriture soit complètement épuisée. Il n’est donc pas douteux que c’est à l’aide de cette accumulation de principe nutritif que ces plantes vivent dans les cas de sécheresse extrême, et qu’elles réparent ces pertes pendant la saison des pluies. Il est facile du reste de s’en rendre compte : qu’on place une plante grasse dans une serre sans l’arroser jamais, et on la verra bientôt dépérir, se faner et mourir.
Quant aux feuilles placées sur l’eau, il est tout naturel que ces feuilles se conservent fraîches plus longtemps ; les stomates se trouvant bouchés par le liquide sur lequel la feuille repose, il n’y a plus d’évaporation, partant les tissus restent humectés, et la fraîcheur se conserve. *
Enfin, un fait qui prouve péremptoirement les fonctions des racines, c’est ce qui se passe après l’arrosement d’une plante flétrie. En versant l’eau au pied seulement, on voit en très-peu de temps les feuilles et les rameaux renaître à la vie, phénomène qui n a pas lieu.
lorsqu’on verse l’eau sur les parties aériennes, en en privant les racines.
La racine est donc bien incontestablement l’organe absorbant, dont les fonctions s’exercent par les extrémités ou spongioles, et par de nombreux petits poils unicellulés qui hérissent les parties jeunes des radicelles.
Les phénomènes d’absorption ont lieu dans les plantes, comme dans les animaux, par intussusception; mais, étant privées de locomotilité, elles puisent autour d’elles leurs éléments de nutrition, en demeurant exposées à toutes les influences favorables ou délétères des agents ambiants.
Les plantes n’ont pas, comme on le prétend quelquefois, la faculté de choisir leur nourriture ; elles absorbent indistinctement les substances les plus nuisibles, comme les plus nutritives. On pourrait tout au plus dire que les spongioles exercent une espèce de choix, quant à la densité des liquides, en ce qu’elles absorbent d’autant plus facilement, que les liquides sont moins denses. Ainsi, Théodore de Saussure a constaté que des plantes placées dans de l’eau chargée de principes salins sucrés et gommeux,, absorbent à proportion plus d’eau que de matières qui y sont dissoutes, de telle sorte que l’eau qui reste après l’expérience est plus saturée qu’avant d’y avoir plongé les racines; il constata, en outre, que les racines absorbent davantage de liquides les plus fluides, lors même que ces liquides sont nuisibles aux plantes, et qu’elles en absorbent une plus faible dose quand ces liquides sont plus denses quoique étant plus nutritifs.
Ces faits sembleraient démontrer que l’action absorbante des spongioles est plutôt une action mécanique qu’une action vitale.
Les anciens physiologistes pensaient que les plantes pouvaient vivre d’eau pure. Bonnet et Van-Helmont surtout cherchèrent à prouver cette hypothèse, et ils crurent avoir suffisamment démontré la vérité du fait, en faisant croître des arbres dans de l’eau pure. C’est ainsi que Bonnet avait planté un arbre fruitier dans de la mousse qu’il arrosait d’eau distillée, et qu’il en obtint des fruits. Mais dans cette expérience. Bonnet ne vit pas que la mousse fournissait des matières organiques décomposables, dont les principes nutritifs étaient dissous par l’eau et assimilés par le végétal. L’eau de pluie elle-même n’est jamais pure; elle contient en suspension des mole-
cules organiques et minérales qui, par la décomposition, produisent un des éléments nourrissants, l’acide carbonique.
L’eau pure ne suffit pas à l’entretien de la vie ; elle ne peut, seule, constituer de nouveaux organes. Elle n’est que le véhicule qui transporte la substance nutritive, l’élément de l’organisation végétale, et sa présence dans les tissus entretient et maintient la vitalité.