CHAPITRE IX
DE LA SYMÉTRIE DE LA FLEUR
Avant de passer à l’étude du fruit, jetons un coup d’œil superficiel sur l’ensemble de la fleur.
En étudiant les divers verticilles floraux, nous avons vu qu’ils sont soumis à une invariable loi de symétrie, même dans les fleurs qui sont irrégulières.
On a souvent confondu, ou plutôt considéré comme synonymes, ces deux mots symétrie et régularité : ils expriment cependant deux choses bien différentes.
Une fleur est régulière, quand les parties qui composent chaque verticille sont semblables entre elles, et placées à égale distance les unes des autres; les parties d’un même verticille, prises isolément, peuvent être irrégulières, c’est-à-dire que les deux moitiés d’un pétale, par exemple, peuvent être dissemblables, et former néanmoins un ensemble ou corolle régulière.
La symétrie ne tient aucun compte de la forme des parties, elle s’applique à leur ordre et à leur disposition; l’alternance de ces différentes parties constitue donc la symétrie de la fleur. Il y a symétrie parfaite, toutes les fois que les pétales alternent avec les sépales, c’est-à-dire que les pétales sont placés entre les sépales; que les étamines sont opposées aux pièces du calice, et alternes aux pétales; et enfin que les carpelles ou loges de l’ovaire sont entre les étamines et en face des pétales, de telle sorte que la projection linéaire pourrait être représentée ainsi :
Calice à cinq sépales : — — — — —
Corolle à cinq pétales : — — — — —
Androcée à cinq étamines : — — — — —
Gynécée à cinq carpelles : — — — — —
La symétrie ne tenant aucun compte, ni de la régularité, ni de l’irrégularité des parties, mais seulement de leur nombre et de la position, il s’ensuit que le calice, la corolle et les étamines de la vio-
DE LA SYMÉTRIE DE LA FLEUR
lette constituent une fleur irrégulière symétrique, puisque chacun de ces trois verticilles est composé de cinq parties qui alternent avec les parties du verticille voisin, et que, au contraire, la fleur du jasmin est régulière non symétrique, parce que le calice et la corolle sont à quatre parties, et qu’il n’y a que deux étamines.
Pour qu’il y ait symétrie, il faut au moins trois verticilles, puisque cette disposition est fondée sur l’alternance. On ne peut donc pas dire d’une corolle isolée qu’elle est symétrique, mais on dit qu’elle est régulière ou irrégulière; car, ici, cette disposition ne comprend que la forme des parties d’un même verticille. Ainsi la fleur de la pervenche est symétrique ; elle présente en effet quatre parties au calice, à la corolle, et les étamines sont au nombre de quatre; le verticille central seul ne présente que deux ovaires, qui sont accompagnés de deux longues glandes nectarifères. Dans le jasmin, la fleur est considérée comme asymétrique, malgré la régularité de ses parties ; le calice et la corolle sont à quatre lobes, les étamines au nombre de deux, et l’ovaire est à deux loges.
De ce que les différents organes de la fleur sont considérés comme des feuilles transformées, on a cherché à démontrer que l’alternance de ces diverses parties florales était le résultat de la disposition quinconclale des feuilles, dans laquelle la sixième feuille est située audessus de la première (volume 1er, page 295). On trouve, en effet, dans quelques fleurs monstrueuses, l’axe floral allongé, sur lequel les sépales et les pétales affectent les dispositions spirales des feuilles; mais ce n’est pas le premier pétale, représentant la sixième feuille de la spirale foliaire, qui correspond au premier sépale, comme cela doit avoir lieu d’après les lois de la phyllotaxis, c’est la première étamine, par conséquent la onzième feuille. Dans les fleurs régulières, c’est aussi l’étamine qui correspond au sépale, c’est-àdire qui est placée en face de lui. Tout en admettant la disposition spirale des organes de la fleur, disposition très-manifeste dans certains cas, on ne peut lui appliquer la règle qui régit la disposition des feuilles, puisqu’on ne trouve nulle part ici le chiffre 10 pour dénominateur. C’est encore un de ces faits comme il s’en présente si souvent dans l’œuvre de la création, et devant lesquels viennent se briser toutes les théories de la science.
La symétrie de la fleur est souvent déguisée par la multiplication des parties. Dans les anémones, Ses divisions du périauthe sont dis-
ORGANES DE LA REPRODUCTION
posées sur deux rangs, et forment deux verticilles ; on en trouve également deux pour les pétales des berberis ; il y en a quelquefois jusqu’à sept dans les magnolia ; toutes ces parties sont toujours disposées d’après l’ordre de la symétrie, c’est-à-dire que les parties d’un verticille alternent avec les parties des verticilles voisins. Il en est tout autrement quand ce sont les ovaires qui se multiplient; l’alternance disparaît, et ces ovaires sont disposés en une spirale continue. Pour les étamines en nombre indéfini, elles forment de nombreuses séries spirales parallèles, qui imitent les spirales secondaires des feuilles très-rapprochées ; mais quand elles sont en nombre double des parties des autres verticilles, elles constituent deux verticilles , celles du verticille intérieur alternant avec les étamines du verticille extérieur, qui sont placées dans les intervalles des pétales; l’ordre symétrique n’est pas interrompu.
Cette alternance des étamines, en nombre double, disposées en deux verticilles, se retrouve également pour les pétales qui affectent la même disposition. C’est ainsi que les fleurs de pavots offrent un calice à deux ou trois sépales, et quatre ou six pétales disposés sur deux rangs ; ceux du rang intérieur alternant avec les extérieurs qui ont conservé leur disposition alterne avec les sépales : il en est de même pour les fumeterres.
Les divers organes de la fleur des épimédium, qui semble présenter une exception à la loi d’alternance, rentrent dans la loi commune ; ces fleurs sont composées de quatre sépales, quatre pétales et de quatre étamines, tous opposés en apparence l’un à l’autre. En examinant avec attention, on reconnaît aussitôt que les quatre sépales forment deux verticilles de chacun deux sépales qui alternent entre eux ; que des quatre pétales, les deux extérieurs sont alternes avec les deux sépales intérieurs et les deux autres pétales, et qu’il en est de même des étamines ; la symétrie existe donc là de la manière la plus parfaite.
Dans les fleurs chez lesquelles les parties d’un même verticille se soudent, la disposition symétrique se retrouve dans les portions restées libres. Ainsi, dans le calice de la salicaire, qui est monosépale et à douze dents, on en voit six plus extérieures alternant avec les six plus intérieures.
Le dédoublement des organes ne détruit pas toujours la symétrie ; il est rare dans les calices ; mais les corolles et les étamines en offrent
DE LA SYMÉTRIE DE LA FLEUR
de nombreux exemples. Pour les pétales, le dédoublement se fait ou par les côtés ou par les faces ; dans le premier cas il est dit collatéral, et multiplie le nombre des organes d’un même verticille ; dans le second cas, on le nomme parallèle , et il double, triple ou quadruple le nombre des verticilles, dont les parties, on le comprend, sont toutes opposées entre elles. Il importe donc, dans les corolles à plusieurs rangées de pétales, d’examiner attentivement l’insertion de ces organes, car souvent le dédoublement s’opère près du réceptacle, et on peut croire à l’isolement de chaque pièce résultant du dédoublement ; mais parfois ce n’est qu’à une certaine hauteur, audessous du point d’insertion, que se fait la division; l’erreur n’est plus possible.
Dans les végétaux monopérianthés ou qui n’ont qu’une enveloppe florale, la symétrie est en apparence détruite; on trouve, en effet, les étamines opposées avec les divisions du périanthe. Dans ce cas il y a suppression d’un verticille intermédiaire, c’est-à-dire avortement complet de la corolle. De là cette règle adoptée par tous les botanistes : que toutes les fois qu’une fleur ne présente qu’un seul verticille de folioles florales opposées aux étamines, ce verticille appartient au calice.
Quant à ces fleurs qui présentent des nombres différents pour chaque verticille, et qu’on veut ramener au type symétrique, nous croyons, malgré les théories ingénieuses du savant botaniste Auguste de Saint-Hilaire, qu’on ne peut que former des conjectures.