CHAPITRE II
DE LA TÉRATOLOGIE VÉGÉTALE
Nous avons pensé que la place qui convenait le mieux à ce chapitre était après celui qui traite de la pathologie végétale, dont il servira d’explication, et avant celui de l’espèce considérée comme unité. La plante, dans son état normal, est un être symétrique ; l’asymétrie ou l’irrégularité ne procède que de l’intervention de quelques lois perturbatrices que nous n’avons pas encore découvertes; mais ce que l’expérience et l’observation nous ont révélé, c’est que toute fleur asymétrique tend à se symétriser quand elle est affectée d’un changement tératologique.
Pour bien faire comprendre l’importance de l’étude de la tératologie, ou, pour nous servir d’une expression plus vulgaire, des déformations qu’on a appelées monstruosités, il faut bien se rappeler ce que nous avons dit de la symétrie (page 98).
En botanique, comme en zoologie, on n’arrivera à jeter du jour sur les faits encore obscurs qu’en étudiant la tératologie, qui comprend depuis les plus petites modifications jusqu’aux plus grandes. Quand on les connaîtra avec certitude, on pourra mieux alors grouper les espèces, et peut-être arrivera-t-on à connaître la loi qui unit entre eux les différents éléments du règne végétal ; ce sera le point de départ d’une véritable philosophie de la science.
Le système de classification adopté ici est emprunté à M. Moquin- Tandon, qui a traité avec succès cette partie importante de la science, dans ses Éléments de tératologie végétale (1 841 ) ; nous n’acceptons pas toutefois toutes les idées qu’il a émises, car nous partageons davantage les opinions de M. 1s. Geoffroy Saint-Hilaire, qui a répandu, dans le monde scientifique, des lumières nouvelles par la systématisation des phénomènes tératologiques. On regardait avant lui les monstruosités comme des jeux de la nature, aussi arbitraires que variés; mais il a démontré pour les animaux, ce qui peut s’ap-
DE LA TÉRATOLOGIE VÉGÉTALE
pliquer aux végétaux, que les anomalies dérivent toutes d’une loi commune à un même genre : c’est ce qui ressort lumineusement de sa doctrine. En cela il a suivi la voie ouverte par les naturalistes philosophes, car Adanson avait dit, dans son grand ouvrage sur les familles naturelles, que les monstruosités « sont des écarts qui ont aussi leurs lois et qu’on peut ramener à des principes certains. » Il faut, pour bien saisir le sens de cette énigme vivante, connaître les lois de Y épigénèse, les plus fécondes en résultats philosophiques.
On peut dire que toute anomalie est une déviation du type normal : elle procède de l’influence des agents ambiants, de celle de la station sèche ou humide; l’état de fertilité ou de stérilité, la température, les vents et toutes les causes dont il a été question dans le chapitre qui traite de la géographie botanique, sont autant de causes qui peuvent influer sur la production de ces anomalies. Les altérations produites par un dérangement dans la santé du végétal et par certains phénomènes généraux, tels que le froid, l’extrême sécheresse, les blessures, la piqûre des insectes, ne sont ordinairement qu’accidentelles; tandis que certaines qualités acquises se transmettent héréditairement, et finissent par former des types spécifiques nouveaux ; ce que nous voyons par l’effet de la culture, et ce que produisent les changements de station ou de climat.
Tout en ayant cependant considéré comme typiques le nombre cinq, dans les dicotylédones, et le nombre six dans les monocotylédones, nous ne partageons pas l’opinion des botanistes qui croient que ce sont les types uniques et fondamentaux, et que chaque fois que les végétaux en ont plus ou moins, c’est qu’il y a eu atrophie ou hypertrophie des organes. Ainsi l’enveloppe unique (périanthe) des euphorbiacées n’implique pas nécessairement l’avortement constant de la corolle ; et les nombreuses étamines des renonculacées n’impliquent pas une hypertrophie. Nous croyons que cette théorie repose sur un point de vue faux, par abus de généralisation, bien toutefois qu’il y ait beaucoup de probabilité pour que les savants organographes se soient approchés de la vérité ; mais il manque trop d’éléments encore, pour se prononcer sur ce point avec certitude. La tératologie végétale est plus fertile en phénomènes que la tératologie animale; il semblerait que, dans les plantes, les éléments des tissus soient plus oscillants que dans les animaux, ce qui tient
DES ANOMALIES
sans doute à la nature même de la plante, en ne regardant que les dicotylédones, qui sont de véritables collections de végétaux portés sur un axe commun. Il en résulte que l’anomalie d’une partie peut exister indépendamment de celle des autres, parce que c’est un des êtres multiples qui composent le végétal atteint de difformité; tandis que dans l’animal, être plus essentiellement unitaire, l’anomalie de la partie réagit sur le tout; mais aussi, la graine provenant d’une anomalie de structure, dans la fleur qui l’a produite, peut se reproduire par voie de génération, ce qui n’empêchera pas la souche de conserver son caractère normal.
On peut regarder comme des altérations tératologiques les altérations souvent assez légères que présente le type, et qui donnent naissance à la variété, déviation du type reposant sur certains caractères d’importance minime, qui le plus souvent se perpétuent, retournent quelquefois au type, et se transmettent quand la multiplication a lieu par une bouture ou une marcotte, c’est-à-dire quand on n’a rien changé à la vie du végétal. Si l’on n’admet pas le retour au type, en quoi la variété différera-t-elle de Y espèce? C’est qu’en effet il est souvent difficile d’assigner à la variété un caractère qui en fasse une individualité : la variété serait alors le passage à une espèce, si les caractères sur lesquels elle est fondée devenaient fixes au lieu d’être muables. La race est le type primitif modifié, et qui se propage par la semence, en résistant à toutes les influences ambiantes, mais qui produit des variations. On a réservé le nom assez vague de variation à la variété purement accidentelle qui retourne au type dès que les influences qui l’ont produite disparaissent.