‹ Traité de botanique généraleChapitre 38 sur 174 · DES VARIATIONS · texte numérisé non relu

DES VARIATIONS

Les quatre grands phénomènes qui servent à distinguer les variétés sont les changements : 1° de couleur, 2° de vestiture, 3° de consistance, 4° de taille.

§ I. Changements de couleur.

Comme il a été déjà parlé de la coloration des vége'taux dans un des chapitres précédents, nous n’y reviendrons pas ici.

DE LA TÉRATOLOGIE VÉGÉTALE

Les changements de couleur sont de trois sortes : X albinisme ou la décoloration; le chromisme, ou l’excès de couleur; et changements de coloration.

La privation (le la lumière et de l’air produit Y albinisme dans la plupart des végétaux ; c’est le phénomène que nous voyons mis à profit dans nos cultures maraîchères, pour donner plus de saveur et moins de consistance aux légumes qu’on fait blanchir : tels sont les céleris, les cardons, la chicorée sauvage. Ce n’est pas un phénomène tératologique, mais bien une altération pathologique; c’est de l’étiolement. Si les végétaux soumis à cette opération sont exposés à la lumière, ils reprennent peu à peu leur couleur verte.

Le v e'ritable albinisme est très-influencé par l’action du froid; c’est ainsi que dans les régions polaires on trouve plus de fleurs blanches que de fleurs colorées, et que les espèces que nous sommes accoutumés à voir revêtues d’une livrée brillante la perdent quand on les cultive dans le Nord; ce que Linné nous apprend dans son Voyage en Laponie, où il dit n’avoir trouvé aucune fleur bleue ou rouge qui n’ait des variétés incolores.

L’altitude, qui répond à l’abaissement de température, est dans le même cas : les plantes des plaines, transportées sur les montagnes, perdent de l’éclat de leurs couleurs, surtout les fleurs rouges ou bleues, et passent souvent au blanc; le jaune est moins facilement altérable.

La nature du sol joue un grand rôle dans ce phénomène : lorsqu’il est de mauvaise qualité, il influe puissamment sur la coloration, altère les couleurs vives et les fait passer au blanc.

Quant à l’albinisme de certaines fleurs et de quelques fruits, on ne peut lui assigner d’autre cause qu’une modification dans le mode de nutrition ; il en est de même des plantes à feuilles panachées, qui sont si communes dans nos jardins, entre autres Xaucubajaponica (Pi. 33, fig. i), v agave americana , le phalaris arundinacea, les alaternes. Quelquefois l’albinisme n’est pas complet, c’est une simple altération dans la nuance du vert.

Les fleurs et même les fruits se panachent facilement ; nos collections horticoles regorgent de variétés qui présentent des fleurs panachées. A la longue ces anomalies disparaissent, ce qui a lieu dans les dahlias, les tulipes et les œillets ; d’autres fois elles persistent et

DES ANOMALIES

se transmettent ; mais, en général, la culture dans un sol trop riche a pour effet d’altérer ces variations.

Nous avons des exemples de chromisme dans les fruits de nos vergers, qui sont toujours chaudement colorés du côté exposé au soleil. La culture produit des résultats semblables sans qu’on en connaisse la cause : les semences de haricot présentent les nuances de couleurs les plus variées; les pommes de terre ont produit une variété violette. Les racines, malgré la nature du milieu dans lequel elles croissent, ont souvent des couleurs très-vives : telles sont les betteraves, qui sont blanches dans la nature, et jaunes ou pourpres par suite de la culture ; les carottes, les radis, les navets qui sont rouges, jaunes, et même violets.

Le chromisme le plus commun est celui qui varie à l’infini les nuances des fleurs; nous en avons l’exemple dans les tulipes, les anémones, les renoncules, les jacinthes, les dahlias, les pétunias, les chrysanthèmes, les glaïeuls, les rosiers, les camellias, les giroflées, qui sont cultivés en collection, et produisent chaque année des variétés nouvelles. Le bleu et le rouge sont toujours les couleurs qui se modifient le plus facilement; les fleurs jaunes subissent moins d’altération. Les fruits présentent une égale mobilité dans leur coloration ; les feuilles elles-mêmes sont atteintes de chromisme. Nous avons des hêtres et des noisetiers à feuilles pourpres, des amaranthes à feuilles rouges; la baselle et les bettes ont des variétés jaunes et rouges. Nous ne savons à quoi attribuer ce changement dans la couleur; la seule chose que nous puissions dire, c’est que la variation dans la couleur ne doit pas être regardée avec trop d’importance dans la création des espèces, et il faut ne jamais oublier l’axiome de Linné : Nimium [ne crede colori , ne te fie pas trop à la couleur.

§ II. Changements dans la vesliture, ou du glabrisme et de la villosité.

Le glabrisme ou la disparition de la villosité, propre à certaines espèces, est un phénomène assez commun, et dû surtout à l’exubérance de la nutrition. Un sol riche, des arrosements abondants, font perdre aux végétaux les poils dont ils sont couverts. Ainsi le lis martagon, complètement glabre dans nos jardins, se couvre de poils

DE LA TÉRATOLOGIE VÉGÉTALE

courts et roides, lorsqu’il est abandonné à lui-même, et il retourne à son état primitif. L’étiolement est encore une cause de glabrisme; le (changement de station (tel est, entre autres, le passage des plantes de montagne dans les plaines), et souvent même un simple changement de localité, suffisent pour produire ce phénomène. La duplicature des enveloppes florales et la vieillesse sont encore des causes fréquentes de disparition de la pilosité.

Le phénomène contraire ou le pilosisme, l’apparition de poils, a lieu quand les circonstances sont inverses de celles qui ont produit le glabrisme. Les stations maigres et sèches favorisent la production des poils; c’est ainsi que la persicaire, glabre quand elle croît au bord des eaux, se couvre de poils lorsqu’elle se trouve placée dans des lieux secs; le serpolet, le plantain corne-de-cerf, et tant d’autres, présentent des phénomènes analogues. En un mot, chaque fois qu’au lieu d’une pléthore causée par abondance de nourriture, il y a une sorte d’atrophie, de langueur dans la végétation, le pilosisme apparaît, et les plantes naturellement velues se hérissent de poils. L’action de la lumière est encore une des causes à signaler, et l’espèce d’atrophie produite tantôt par un abaissement de température, tantôt par un excès de chaleur, peut être regardé comme une cause prédisposante de pilosité.

§ 111. Changements dans la consistance.

On peut considérer comme des phénomènes du même ordre la carnositè, ou l’augmentation du parenchyme aux dépens des parties solides, ce qui se présente fréquemment dans nos cultures potagères ; c’est même à cette cause que nous devons nos légumes tendres et savoureux. L’abondance de nourriture, les arrosements fréquents et l’étiolement sont les principaux agents de ce phénomène, qui se produit naturellement quand les végétaux se trouvent dans des conditions identiques ; et les agents extérieurs que nous avons vus produire le pilosisme, déterminent 1 'induration ou l’augmentation des parties coriaces et solides aux dépens du parenchyme : la lumière et la chaleur sont les principaux.

Botan., T. II.

DES ANOMALIES

§ 4. Changements dans les dimensions.

Le nanisme , ou la diminution de la taille, se retrouve fréquemment dans nos végétaux cultivés, où l’on voit des variétés désignées sous le nom de naines, pour indiquer la nature de la plante. Nous avons des variétés naines de haricots, de pois, de reines-marguerites, de rosiers, de dahlias, de chrysanthèmes. Le pommier Paradis est une variété naine du pommier commun. On connaît aussi un grand nombre de plantes naines croissant spontanément, entre autres un pigamon, un ajonc, une renoncule, un séneçon, un plantain, etc. Nos espèces botaniques présentent des variétés naines : telles sont la renoncule scélérate, le trèfle couché, le samolus valerandi, etc.; mais le nanisme affecte encore certaines plantes, sans pour cela que les caractères en soient altérés : tels sont, entre autres, la tanaisie, le plantain à grandes feuilles, les soucis, le chrysanthème des prés, qui sont quelquefois réduits à des proportions exiguës, par suite des changements de station. Les altitudes sont encore une cause de nanisme. On peut produire artificiellement le nanisme : c’est ainsi que nous avons conservé pendant cinq ans, dans une petite bouteille d’eau, un jeune pied de sureau qui avait 10 centimètres au moment delà déplantation, et qui, cinq ans après, n’en avait que 23. Il était plein de santé, et un accident seul empêcha de pousser plus loin l’expérience. Nous avons élevé dans un sol siliceux, appauvri artificiellement par des lavages, un pied de reine-marguerite, dont la tige avait 4 centimètres de hauteur, et la fleur à peine un centimètre de diamètre. C’était le nanisme par défaut de nutrition, et cette cause est la plus commune.

Le géantisme ou gigantisme est le contraire du nanisme, et produit par des circonstances opposées. Nous trouvons fréquemment le géantisme par excès de nutrition, dans nos cultures maraîchères et horticoles, où tous les agents de la végétation, habilement combinés, donnent aux plantes le plus grand degré possible d’accroissement. Quelquefois il est accidentel : tel est, entre autres, ce fameux chou colossal qui a occupé tout Paris, et n’était qu’une variété géante accidentelle. Dans l’état de nature, le géantisme est encore fréquent, et la Flore de notre pays renferme un grand nombre de variétés et même d’espèces, désignées par les noms de géant, grand, très-

DE LA TÉRATOLOGIE VÉGÉTALE

grand : telles sont la grande orobanche, une espèce d’androsace, une espèce de pimprenelle, une consoude, une scabieuse. Linné conseille dans sa Philosophie botanique de s’abstenir de considérer trop facilement comme caractère spécifique ce développement anormal. Souvent un simple changement de station suffit pour produire le géantisme, et quelquefois la greffe détermine l’excès de développement des formes.

Quant au géantisme par longévité, il peut être regardé comme accidentel. Aussi ne citerons-nous qu’un petit nombre de faits rentrant dans cette classe de phénomènes. Pour ne citer que les faits connus, il faut mettre en première ligne le gros châtaignier de Sancerre, qui était déjà désigné sous ce nom il y a six cents ans, et qui doit en avoir au moins huit cents; X oranger de Nice, qui avait plus de 3 mètres de circonférence, et rapportait chaque année 5 à 6,000 oranges; Y oranger de Versailles , connu sous le nom de Grand- Bourbon, et qui a quatre cents ans; les platanes de Bujuk-Déré, qu’on croit avoir plus de sept cents ans; les cèdres du Liban, qui avaient huit cents ans en 1787 ; le tilleul de Norwich, qui avait plus de cinq cents ans; le sapin mesuré par M. Berthelot sur la montagne de Béqué, et qui est connu sous le nom dé écurie des chamois, parce que ces animaux y cherchent un abri pendant l’hiver : son âge est évalué à douze cents ans; le célèbre chêne d’Allouville, qui a plus de huit cents ans ; un olivier existant aux environs de Nice, et qui a plus de cent ans : il produisait, à l’époque de sa plus grande vigueur, 150 kilogrammes d’huile : les ifs de l’abbaye de Fontaine dans le comté d’York, qui avaient douze cents ans à la fin du siècle dernier; le cyprès de Montézuma , contemporain de ce prince, et celui de Santa-Maria de Terla, que M. De Candolle estimait avoir quatre mille ans; les baobabs vus par Adanson aux îles de la Madeleine, et qu’il disait avoir six mille ans; le dragonnier d’Orotava, dans les Canaries, auquel M. Berthelot croit pouvoir attribuer six mille années d’existence; et enfin le géant des forêts de la Californie, le séquoia gigantea, qui atteint 90 et 1 00 mètres de hauteur sur 6 à 1 0 mètres de diamètre, et dont les plus gros n’ont, dit-on, pas plus de 1200 ans.

Il résulte, des observations faites sur le géantisme par longévité, que les arbres à bois dur offrent des exemples plus fréquents de ce phénomène, bien que les baobabs, dont le bois est mou, se présentent comme une exception.

DES ANOMALIES

Il résulte de ce qui précède que, dans la création des espèces, il ne faut pas attacher trop d’importance à la couleur, à la pilosité, non plus qu’à la taille. Pour s’assurer si un végétal n’a pas pu subir de ces changements qui en modifient l’aspect, il faut bien étudier les circonstances dans lesquelles il se trouve, et voir si un changement de station n’est pas la cause des modifications que présentent ses caractères.

Page 1