CHAPITRE II
DU GENRE
Si l’espèce est un groupe de convention, le genre est plus artificiel encore et d’invention toute moderne. C’est Conrad Gessner qui eut la première idée du genre; car avant lui on n’en avait aucune notion précise , et les associations d’espèces ayant des caractères similaires étaient inconnues. Tournefort continua l’œuvre commencée par Gessner ; Linné vint, avec la supériorité de son génie, perfectionner le groupe qu’on a désigné sous ce nom ; Laurent de Jussieu y mit la dernière main et en fit ce que nous le voyons aujourd’hui.
Le genre résulte de la réunion d’espèces ayant plus de rapports entre elles qu’avec d’autres végétaux, et provenant de considérations prises dans l’appareil floral.
Ce qui fait l’incertitude du genre, c’est celle de l’espèce : s’il était possible de bien définir l’espèce, rien de plus facile alors à déterminer que le genre. Les règles pour l’établir reposent sur le rapport des sept parties de la fleur : le calice, la corolle, les étamines, le pistil, le fruit, la graine, le réceptacle. Ceci n’est, au reste, vrai que pour les végétaux phanérogames : car, les cryptogames étant dépourvus d’appareil floral, on a formé les genres sur les apparences que présentent les appareils reproducteurs. Aussi les genres de l’embranchement des cryptogames sont-ils plus incertains encore que ceux des embranchements phanérogames.
Pour bien comprendre la difficulté d’établir les genres, il faut être convaincu de la mobilité presque sans limites des formes végétales : ce qui fait qu’on hésite toujours dans l’association des groupes inférieurs pour en former des genres. Dans les genres monotypes, comme le genre salvia, par exemple, on peut admettre des sections fondées sur des variations des organes appendiculaires : ce sont des modifications de formes plus ou moins nombreuses. C’est ce que nous trouvons encore dans le genre viscum, qui peut être
TAXONOMIE VÉGÉTALE
considéré comme un exemple du genre monotype, et qui présente plusieurs formes dont la variation est dans la configuration des feuilles, qui sont étroites, larges, courtes ou pendantes ; et, malgré cela, ce genre est regardé comme essentiellement monotype.
Nous trouvons chez les botanistes deux systèmes opposés dans la création des genres : les uns, comme Linné et son école, voyant la nature de haut, saisissant les rapports généraux avec sagacité, ont établi les genres sur un ensemble de caractères généraux, qui paraissent, au premier aperçu, d’une rigueur mathématique, mais qui ne soutiennent pas l’analyse et sont le plus souvent d’une application difficile. Les autres, avec Necker, Adanson et un grand nombre de botanistes modernes, on pourrait presque dire tous les botanistes modernes, ont établi leurs genres sur les moindres différences dans l’appareil floral ; il en résulte que tous les genres deviennent monotypes, ce qui les multiplie à l’infini, et rend l’étude difficile.
Les préceptes, quelque précis qu’ils soient, ne sont pas d’une application si facile qu’on pourrait le croire ; on doit cependant dire que les différences qui servent à distinguer les genres doivent être prises dans les modifications des appareils servant à établir les coupes génériques dans une même association végétale, à moins que le port rte s’y oppose. C’est dans cette circonstance qu’il est important de bien étudier la subordination des caractères. Mais, dès les premiers pas, on trouve des anomalies qui portent sur des différences regardées comme de l’ordre le plus élevé. C’est ainsi que, dans la famille des caryophyllées, nous trouvons dans le genre sagina une espèce à corolle nulle, tandis que les autres ont de quatre à cinq pétales; et la présence ou l’absence de la corolle constitue un caractère important, puisqu’il a servi à Antoine-Laurent de Jussieu à créer trois divisions dans le grand embranchement des dicotylédones. Dans le genre spergula , le nombre des étamines varie dans le même genre ; parmi les espèces décandres, il y en a de pentandres; il en est de même du genre cerastium , qui est également décandre ou pentandre. Dans le genre lythrum, Yhyssopifolia a six étamines au moins, et le salicaria douze étamines ou plus.
Si maintenant nous prenons à la lettre le précepte de Linné : Généra tôt dicimuSy quot similes constructœ fructifîcationes proferunt
DU GENRE
diversœ species naturelles, nous nous trouverons dans l’obligation de multiplier les genres en séparant les espèces qui diffèrent par le fruit, ce qui a eu lieu trop souvent, et tend à jeter la confusion dans la nomenclature.
Dans l’état actuel de la science, le genre monotype est le plus souvent composé d’une seule espèce autour de laquelle se groupent des variétés.
Les genres polytypes sont les véritables genres, ce sont eux qu’il faut réellement considérer comme les genres typiques. Ce qui les caractérise, c’est qu’ils sont composés de plusieurs espèces pour sections avec leurs variétés pour espèces. Ce sont les seuls genres qui soient conformes aux idées philosophiques. Le genre convallaria , en y comprenant les démembrements désignés sous le nom d epolygo?iatum et mayanthemum, est un genre polytype.
Le genre scilla, démembré en tant de groupes secondaires, est essentiellement polytype. En un mot, on distingue le genre monotype du genre polytype, en ce que, dans le premier, l’identité de l’ensemble des caractères est si complète, que l’on ne peut fonder les espèces que sur des caractères d’ordre secondaire, ce qui autorise à ne voir en elles que de simples variétés. Le genre monotype est devenu le genre par excellence, ce qui explique la cause pour laquelle les genres se sont si prodigieusement multipliés. Quant au genre polytype, il est fondé sur des caractères généraux communs, et présente, dans son ensemble, des rapprochements assez évidents pour qu’on ne puisse séparer les groupes qui le composent; mais, tout en les laissant ensemble, on les divise en groupes secondaires ou sections, qui deviennent les chefs de groupes tertiaires. Il existe aujourd’hui un petit nombre de genres polytypes : ils ont tous été démembrés ; on peut citer le genre epilobium , qui a été partagé en trois sous-genres ou sections : les sous-genres chamænerion à fleurs irrégulières, pétales ovales, étamines défléchies, filets élargis, et feuilles alternes ; lisymachion, à fleurs régulières, pétales obeordés, étamines dressées, feuilles inférieures opposées et supérieures alternes ; crossostigma, à fleurs régulières, pétales profondément bilobés, étamines bisériées, stigmate presque pelté, feuilles alternes.
Les genres par enchaînement sont ceux dont les espèces, tout en ayant successivement entre elles des ressemblances marquées, sont néanmoins assez différentes aux deux extrémités pour établir le pas-
TAXONOMIE VÉGÉTALE
sage avec un groupe voisin. On peut citer comme un exemple le genre molène, verbascum, et les genres melissa, cucurbita , Ils sont d’une détermination rigoureuse assez difficile, mais néanmoins ils existent, par la force même des ressemblances et des analogies qui empêchent leur séparation.
Il y a encore une sorte d’association artificielle qu’on peut appeler genre systématique : ces genres sont purement artificiels, et se fondent sur certains caractères de méthode convenus; mais ils s’écartent de la véritable méthode de création des genres.
Malgré la difficulté d’établir des genres nettement définis, on a formé certaines associations qui sont généralement adoptées dans leur médium, mais permettent des démembrements très-multipliés aujourd’hui. Le travail à faire est de reconstituer les genres sur la base polytvpe, et de faire disparaître les coupes trop nombreuses qu’on a établies dans ces derniers temps. Au reste, quelque soin qu’on apporte à déterminer avec précision les coupes génériques, quel que soit le principe qu’on adopte pour servir de critérium à l’établissement des genres, il y aura toujours de l’hésitation; ce qu’il faudra observer, c’est le principe établi par Linné : Character non facit genus, c’est-à-dire que, si l’ensemble des caractères rapproche des groupes de manière à en faire une réunion d’espèces de séparation difficile, un seul caractère ne doit pas en faire séparer certaines espèces pour les élever à la hauteur de genres.
Il faut donc, pour établir un genre avec autant de certitude qu’il est possible, prendre les caractères dans la modification des appareils de reproduction qui servent dans le groupe à fonder les genres, mais en admettant toutefois que le caractère général de la plante ne s’y oppose pas.
Nous répéterons au reste ce qui a été dit en traitant du genre en zoologie : c’est qu’on ne peut établir des groupes avec certitude, de quelque ordre qu’ils soient, qu’en ayant beaucoup observé et pendant longtemps. On acquiert par cet exercice une sagacité qui fait mieux et plus sûrement sentir les affinités que les observations micrographiques les plus minu tieuses. C’est là l’avantage des Linné, des Jussieu, des Adanson, des Cuvier, etc. Ce qu”on connaît en botanique rurale sous le nom de caractère d’ herborisation, espèce de signe de reconnaissance indéfinissable, mais pourtant très-sûr, peut donner une idée de la méthode que nous proposons de suivre.
DU GENRE
Quand on a affaire à un genre dont les espèces sont nombreuses, il faut les diviser en sections, qui servent de chefs à toute la série d’espèces présentant des affinités semblables.
Le genre est donc plus artificiel encore que l’espèce, et n’est rien qu’un moyen artificiel pour grouper les végétaux par affinités, pour se retrouver à travers le dédale des variations sans nombre que présente la nature.