CHAPITRE III
DES FAMILLES NATURELLES
Les associations par affinités qui constituent la méthode naturelle sont plus réelles que les genres et les espèces, et n’ont dans les grands groupes rien qui soit artificiel ; il y a donc des familles ou ordres qui ne sont au reste qu’un grand genre ; et dans les premiers temps de la botanique, où l’on formait les groupes de sentiment et non pas, comme on le fait aujourd’hui, en prenant pour base un certain nombre de caractères généraux similaires, soit pour le nombre, soit pour la situation, on a établi les premiers ordres, qui sont restés tels que les ont créés les auteurs. Ainsi, les graminées, les juncacées, les ombellifères, les labiées, les composées, les crucifères, les rosacées, les légumineuses, n’ont jamais été séparées; cependant quelques-unes, qu’on peut appeler monotypes, comprennent des végétaux qui ont entre eux de si étroites affinités, qu’on les prendrait pour de grands genres : telles sont les aristolochiées, les dipsacées, les cistinées, qui ne comprennent qu’un petit nombre d’espèces; d’autres, comme les commélinacées, les graminées, qui sont au contraire composées d’un grand nombre de genres.
Il y a au contraire des familles polytypes qui paraissent formées de petits groupes qui, tout en ayant entre eux des affinités incontestables, semblent formés de plusieurs familles réunies : telles sont les solanées, qui se divisent en verbascées, pétuniées, solanées, cestrées; les rubiacées, dont on a fait un grand nombre de sous-divisions, telles que les aspérulées, les anthospermées, les operculariées, les spermacocées, les cofféacées, les guettardées, les pœdériées , les cordiérées, . les hermelliées, les isertiées, les hédyotées, les gardéniées, les cinchonées, qu’on peut regarder comme autant de genres étroitement unis par une affinité irrécusable.
On a appelé familles par enchaînement celles qui, tout en étant composées de genres bien tranchés et qui aux extrémités de la série ont des caractères dissemblables, ne peuvent cependant souffrir de dissociation.
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Telle est la grande famille des renonculacées dont nous analyserons les genres, pour bien faire comprendre la présence de genres si différents dans une même famille, et l’impossibilité de la séparation.
Dans le genre clemcitis, ce sont des plantes grimpantes à feuilles opposées; les fleurs ne présentent qu’une enveloppe simple ou calice, composée de quatre à huit sépales colorés (PI. 35, fig. 1); point de pétales ou pétales rudimentaires ; les étamines sont trèsnombreuses et entourent plusieurs ovaires, qui deviennent à la maturité des akènes terminés par des aigrettes généralement plumeuses (pi. 35, fig. 1 a). Les thalictrum sont des herbes à feuilles alternes; les fleurs ont un calice à quatre ou cinq sépales caducs, point de corolle, des étamines nombreuses ; les fruits, au nombre de quatre à quinze , sont des akènes terminés par le style persistant (fig. 2).
A part la disposition des feuilles et l’aigrette des fruits, l’affinité est manifeste. On la retrouve également dans le genre anémone , dont la fleur, qui n’a pas de pétales, a des étamines et des ovaires nombreux (fig. 3, 4, 5) et offre une sorte d’involucre à trois folioles (fig. 6), qui, dans certaines espèces, est tellement rapproché du périanthe, qu’on peut le prendre pour le calice, et le calice coloré joue alors le rôle de corolle, comme le montre l’hépatique qu’on a cru devoir élever, pour cette raison, au rang de genre. Dans le genre adonis, on retrouve, comme dans les genres précédents, le caractère $ étamines et d 'ovaires nombreux (fig. 7) ; mais le calice et la corolle sont ici incontestables. Ce genre se trouve donc lié au genre anémone par l’involucre sépaloïde de l’hépatique; quant au genre renoncule, il ne diffère du précédent que par une glande située à la base de chaque pétale (fig. 1 W). Les pétales, qui sont plans dans les renoncules et adonis, sont tubuleux dans le myosurus. Un caractère constant, comme on voit, se présente jusqu’ici ; le nombre indéfini d’étamines, la pluralité des ovaires, et la nature du fruit, qui est toujours un akène; la différence réside dans l’enveloppe florale.
Dans d’autres genres on retrouve les deux premiers caractères; la nature du fruit seule diffère; ce n’est plus un akène, c’est un follicule, c’est-à-dire un fruit qui contient plusieurs graines et s’ouvrant à sa maturité (PI. 35, fig. 12 et 13, et pl. 36, fig. 1 à 1 1). Ce qui distingue ces genres entre eux, c’est l’absence ou la présence de la corolle, la forme des sépales et pétales qui sont irréguliers. Comme
Botan., T. II. ]6
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dans le genre clematis, le genre caltha n’a qu’un calice à sépales plans, colorés; les trollius ont une corolle de cinq à vingt pétales, tubuleux comme dans le genre myosurus; Yérianthis s’en distingue par un involucre foliacé (PI. 36, fig. 1), dont on retrouve l’analogue dans le genre anémone; les hellébores (fig. 2, 3), qui ont les pétales tubuleux, comme Yéranihis, n’ont pas d’involucre. Jusqu’ici, les follicules sont distincts ; ils commencent à se souder, entre eux, dans la portion inférieure de la face interne, dans le garidella et la nigelle des champs (PI. 36, fig. 4) ; ils sont entièrement soudés, et ne forment plus qu’une seule capsule dans la nigelle de Damas.
L’irrégularité des pétales passe aux sépales dans les ancolies, les delphinium et les aconitum ; ces plantes, si différentes des renoncules, présentent toujours ce caractère constant : étamines nombreuses , et plusieurs ovaires. On peut être étonné de rencontrer, dans cette famille, les actea qui n’ont qu’un seul ovaire, et dont le fruit est charnu (PL 36, fig. 10); mais on arrive à cette unité pistillaire, d’un côté par les delphinium et les pivoines (PI. 36, fig. 7 et 8), qui n’ont souvent que deux carpelles, quelquefois une seule ; et, de l’autre, par les actinophora et cimifuga , dont la structure de l’enveloppe florale est identique à celle de Y actea, et qui ne présentent aussi que deux ou trois fruits folliculaires plus ou moins charnus (PI. 36, fig. 11).
D’après cet examen de la famille des renonculacées, on voit pourquoi, dans une même famille, on réunit des genres qui se ressemblent en apparence si peu. C’est que tous présentent un caractère commun, et qui, pour les renonculacées, est : étamines nombreuses, c’est-à-dire au-dessus de dix, et pluralité des ovaires.
Ce caractère, il est vrai, se retrouve encore dans d’autres plantes, qui n’appartiennent pas néanmoins à cette famille : ce sont celles qui constituent les familles des magnoliacées , anonacées et dilléniacées.
En jetant les yeux sur la planche 37 de l’atlas afférent à ce volume, on jugera de suite de l’analogie qui existe entre la fructification de ces trois familles et celle des renonculacées; ce sont partout des fruits plus ou moins agrégés; et quant aux autres caractères de la plante, rien de caractéristique : feuilles alternes avec ou sans stipules ; calice et corolle à 3, 4, 5 ou 8 parties, nombre qu’on trouve dans les renonculacées. Les anonacées, les magnoliacées
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et les dilléniacées sont, il est vrai, des arbres ou des arbrisseaux, tandis que les renonculacées sont généralement des herbes; mais ce caractère n’a pas la moindre importance, puisque dans les légumineuses nous trouvons des herbes, des arbrisseaux et de très-grands arbres. Néanmoins, en voyant toutes ces plantes, on saisit un ensemble de traits particuliers à chaque groupe, que la description ne peut rendre, et qui ne permet pas de les réunir aux renonculacées. C’est pour appuyer ces caractères indescriptibles, que le botaniste est obligé, pour justifier certaines séparations et caractériser certaines familles très-voisines, de chercher un caractère dans la structure de la graine, souvent très-difficile à saisir. C’est ainsi qu’on distingue les magnoliacées à l’albumen charnu et à Parille qui enveloppe la graine; les anonacées à l’albumen charnu et ruminé; les dilléniacées à l’albumen charnu non ruminé; et les renonculacées à l’albumen corné.
Il est encore un autre ordre de familles, qu’on appelle familles systématiques. Celles-ci sont formées par le démembrement de grandes familles, et sont fondées sur des caractères de peu d’importance; ces coupes sont de pur artifice, et n’ont pas de fondement réellement philosophique. On en peut juger par la famille des lardizabalées, créée pour des plantes qui appartenaient autrefois à la famille des ménispermées (PI. 38, vol. 2).
Les plantes de l’une et l’autre de ces familles sont grimpantes; les fleurs unisexuelles, offrent le même nombre de parties dans le calice, la corolle, les étamines et les ovaires. Il n’y a de différent que le contenu des ovaires. Dans les ménispermées, l’ovaire uniloculaire ne renferme qu’un seul ovule (PL 38, fig. 2 et 3) ; il en contient plusieurs dans les lardizabalées (fig. 1). La grande famille des composées, qui a d’abord été divisée en trois groupes principaux, a successivement été subdivisée en un nombre de groupes [plus grand, et dans ces derniers temps elle l’a été en 3 sous-ordres, 8 tribus, 42 sous- tribus, 61 divisions et 25 sous-divisions. Il en résulte qu’aujourd’hui nous avons 1 39 noms de groupes systématiques, tandis que du temps de Jussieu il n’y avait que 1 54 genres.
Les principes sur lesquels sont établies les familles doivent être supérieurs à ceux qui servent à établir les genres et les espèces ; mais ils varient de groupe à groupe , et souvent reposent sur des formes typiques particulières qui ne se trouvent pas dans d’autres groupes ;
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la structure de la fleur et celle de la graine sont les caractères sur lesquels sont généralement établies les familles. Il est, dans les familles comme dans les genres et les espèces, des caractères généraux qui échappent, comme nous l’avons dit, à toute description et ne se saisissent que par des traits particuliers qui constituent ce qu’on appelle le port; il faut donc que le botaniste soit nourri par de bonnes et saines observations, et qu’il ait acquis, par l’habitude de voir, la sagacité qui fait le véritable botaniste ; car l’œil est un appréciateur plus juste que l’application de la diagnose la plus savante : et ce n’est que dans le cas de doute qu’on a recours à l’observation de certaines particularités qui mettent sur la voie des affinités réelles servant à unir les genres les uns aux autres pour constituer une famille réellement naturelle. On trouve un exemple de ce système d’association dans la famille polytype des éricacées, qui se compose de quatre types distincts pouvant être séparés, tels que les vacciniées, les éricées, les rhododendrées, les épacridées. Rien de plus naturel que cette association, qui ne comporte aucune disjonction, quoiqu’on ait séparé les sections qui la composent ; mais on ne pourra séparer les éricacées des épacridées; et ce sont des traits généraux qui constituent les affinités réelles; ils sont si puissants, qu’on ne peut désunir des familles, et si on les divise, c’est pour les mettre assez près les unes des autres pour que l’on sente que le classificateur a obéi à la loi impérieuse de l’affinité.
La coordination systématique des familles constitue la méthode naturelle ; mais elle est encore loin d’être satisfaisante, parce que si certains groupes se rapprochent réellement, il y a des lacunes, des hiatus qui ne permettent pas de grouper certains types suivant leurs * rapports naturels, et l’on se guide d'après certains caractères ou ensembles de caractères qui répondent plutôt à des idées systématiques qu’à des affinités saisissantes.