INFLUENCE DU TEMPS ET DU MILIEU SUR LA VARIATION
sur la production des variations. On en trouve une preuve directe dans ce fait que les graines formées dans le même fruit produisent souvent plusieurs variétés différentes, en même temps que la forme primitive. Le milieu extérieur agit, il est vrai, sur le corps de la plante pour en modifier les diverses parties, comme on l’a constaté bien souvent au cours de ce Traité ; mais ces modifications ne sont pas héréditaires ; replacés dans les conditions premières, les descendants reprennent bientôt les caractères primitifs.
Une variation étant produite, ce sont, au contraire, les conditions de milieu qui décident si la plante qui la présente vivra et sera fertile, si elle périra ou demeurera stérile, en d’autres termes, à supposer qu’il s’agisse d’une variation héréditaire, s’il y aura ou non variété. Quand donc une variété ne se rencontre que dans une station déterminée, ce n’est pas parce que sa variation originelle a été provoquée ou favorisée par cette station, mais bien parce que, cette station lui offrant seule les conditions de milieu qui lui sont nécessaires, elle s’y conserve et périt partout ailleurs. Quand une variété vient à varier à son tour, ce sont encore les conditions de milieu qui décident, parmi les nouvelles variations, lesquelles vont se conserver en s’ajoutant à la variation ancienne pour caractériser une variété de second ordre plus éloignée du type primitif, lesquelles vont, au contraire, disparaître, en entraînant dans leur chute la variété ancienne.
Dans cette action des conditions de milieu sur la conservation et le développement des variétés, il faut distinguer deux parts : celle du milieu non vivant, c’est-à-dire de l’aliment, de la chaleur, de la lumière, etc., et celle du milieu vivant, c’est-à-dire de la totalité des animaux, y compris l’homme, et de l’ensemble des végétaux autres que la plante considérée. Pour qu’une variété se conserve et se développe, il faut d’abord qu’elle résiste aux conditions du milieu non vivant, c’est-à-dire au climat et au sol, qu’elle soit adaptée à ces conditions : c’est l 'adaptation. Il faut ensuite qu’elle résiste aux autres êtres i vivants; ces derniers ayant besoin, comme elle, des diverses conditions du milieu non vivant auxquelles ils sont comme elle adaptés, entrent en lutte j avec elle pour ces conditions et dans cette lutte pour l'existence, comme on I l’appelle, c’est le mieux adapté, le plus apte, qui survit. Or, comme c’est la conformité des besoins qui la provoque, la lutte pour l’existence est d’autant plus âpre que la conformité des besoins est plus complète. C’est donc entre plantes de la même variété que la concurrence est le plus active ; elle l’est déjà un | peu moins entre variétés voisines, moins encore entre variétés plus éloignées, etc. Il en résulte que deux plantes pourront prospérer côte à côte, si elles sont de variétés très éloignées, tandis que l’une étouffera l’autre si elles l appartiennent à des variétés très voisines.
De là une conséquence très importante au point de vue de la divergence et de l’isolement progressif des variétés, dont il a été question plus haut ( p . 1 0 1 4) . De toutes les variétés produites par une même plante, ce sont celles qui diffèrent le plus qui doivent se conserver le mieux, tandis que les formes i intermédiaires, qui se ressemblent davantage, doivent disparaître peu à peu.
1 C’est ce qui explique l’absence si fréquente de transitions entre des variétés éloignées, qui paraissent complètement isolées, bien qu’elles dérivent
1018 DÉVELOPPEMENT DE LA. RACE PURE
d’une même origine et ne soient que des rameaux différenciés d’une même race.
Finalement, par suite de cette sélection naturelle , dont l'adaptation et la lutte pour l’existence sont les agents, les variétés qui subsistent dans des conditions locales déterminées sont précisément celles qui offrent les dispositions les plus utiles que l’on puisse concevoir pour la conservation de la race dans ces conditions. Et à son tour cette exacte correspondance fait sur l’esprit de l’homme la même impression que si elle était le résultat du calcul le plus perspicace et de la plus prudente réflexion.
Sélection par l’homme (1). — A l’égard de certaines plantes, 1 homme intervient dans la lutte pour l’existence pour en changer le cours naturel et le diriger à son profit. Aussi les caractères et les propriétés des diverses variétés cultivées, issues d’une plante primitive, présentent-ils toujours une frappante corrélation avec le but particulier que l’homme s’est proposé d’atteindre en cultivant la plante considérée.
Les variétés du Blé cultivé ( Triticum sativum), par exemple, différent peu par la forme de la tige et des feuilles, organes qui sont en général assez indifférents à l'homme, mais elles se distinguent à un haut degré par la forme et la grandeur des grains, par leur richesse en amidon et en gluten, c’est-à-dire parles propriétés de l’organe en vue duquel le Blé est cultivé, et précisément par le genre de propriétés de cet organe qui ont pour l’homme, suivant les diverses conditions où il se trouve, la plus grande valeur. Les variétés du Chou potager ( Brassica oleracea ), au contraire, laissent à peine apercevoir une différence dans leurs graines, ni même dans leurs fruits et dans leurs fleurs, organes dont les caractères extérieurs sont indifférents à l’homme et dont les propriétés internes ne l’intéressent qu’en tant que la graine a à reproduire la variété. Mais elles diffèrent beaucoup par le développement des organes qu’on utilise comme légumes et qui sont l’objet même de la culture. Il s’agit ici, tout en conservant une saveur analogue et une action analogue dans l’alimentation de l’homme, tantôt d’augmenter la tendreté du tissu, tantôt d’en obtenir une masse aussi grande que possible, tantôt de modifier l’époque où le légume peut être consommé, etc. Or c’est précisément à ces conditions et à d’autres semblables que les diverses variétés répondent à souhait.
Les variétés de la Bette vulgaire ( Beta vulgaris ) différent très peu dans les fleurs, mais déjà un peu plus dans les feuilles, suivant qu’on les cultive dans les jardins comme plantes à feuillage ornemental, ou dans les champs comme produits agricoles. Dans ce dernier cas, elles s’éloignent l’une de l’autre par la grosseur, la forme et la richesse saccharine de leurs tubercules, propriétés qui les rendent préférables tantôt comme fourrage, tantôt comme matière première pour l’extraction du sucre. Les racines, tiges, feuilles et fleurs des diverses variétés du Houblon ( Humulus Lupulus ) ne diffèrent que très peu, mais la grandeur, la forme, la couleur, le parfum, le goût, l’époque de maturité et la durée des fruits sont diversifiés, selon le but spécial et le mode d’emploi de ces fruits.
(1) Darwin, toc. cit.
MÉTISSAGE
Enfin, dans les plantes de jardin, ce sont en général les fleurs, et surtout les corolles et les inflorescences, qui difTèrent dans les diverses variétés d’une espèce, parce que la plupart des plantes de jardin ne sont cultivées par l’homme qu’en vue de la forme, de la grandeur, de la coloration et du parfum < de leurs fleurs.
Cette corrélation entre les propriétés des variétés cultivées et les besoins de l’homme s’explique très simplement. Inconsciemment au début, et plus tard à dessein, l’homme, parmi les diverses variétés produites spontanément par 1 les végétaux cultivés, n’a pris, pour les soumettre à une culture ultérieure, que celles qui se sont trouvées posséder à un plus haut degré que les autres quelque propriété utile. Dans chacune d'elles, il a choisi les plantes qui répon- | daient le mieux à un certain besoin et les a seules cultivées par la suite. La j propriété en question s’étant manifestée plus fortement dans quelques-uns de ! leurs descendants, ce sont encore ceux-là seuls que l’on a choisis pour reproduire la variété. De la sorte, la propriété utile à l’homme s’y est accrue toujours davantage. Cependant d’autres propriétés de la plante variaient en même temps, donnant naissance à d’autres variétés, mais on n’y faisait pas attention; ces variétés nouvelles n’étaient pas reproduites et disparaissaient, ou du moins ne pouvaient accuser davantage leurs caractères particuliers dans la suite des générations. La correspondance en question est donc produite par une sélection artificielle dont l’homme est l’auteur et dont le résultat est très différent de celui de la sélection naturelle.