PRÉFACE. XVII
ment affirmer lors de la première piiblieation. Si la prudence seule, à détint de sentiments plus dignes de lui, n'avait pas suffi pour l'empêcher d'affronter, en la méritant, une accusation aussi grave, comment croire que les amis de Newton eussent attendu vingt-cinq ans pour le démasquer? Leurs reproches, au lieu de s'envenimer lentement par l'aigreur d'une longue et tardive discussion, auraient tout d'abord éclaté pour le confondre. Leibnitz et Newton partagent donc la gloire d'avoir inventé le Gilcul différentiel, et, quoique différemment illustres, chacun d'eux doit être tenu pour honoré de s'être rencontré avec im tel émule: lîien qu'ils soient complètement d'accord sur le fond, on retrouve dans la forme qu'ils ont adoptée l'empreinte de leurs génies si dissemblables. L'un, plus préoccupé des lois de l'univers que de celles de l'esprit humain, semble voir surtout dans les nou\ elles méthodes l'instrument de ses efforts pour pénétrer la nature, et leur assignant un but plus élevé, en a mieux montré toute la portée. L'autre, qui mettait sa gloire à perfectionner l'art d'inventer, a plus nettement marqué la route, et nous suivons encore aujourd'hui les traces lumineuses qu'il y a laissées. Le premier, ne produisant ses découvertes qu'après en avoir longuement mûri la forme, a pu donner à ses travaux quelque chose de plus achevé et de plus ferme, et faire jaillir de sa pensée toutes les vérités (ju'elle contient. Le second, plus habile à marquer les grands traits, se plaisait à remuer les questions les plus variées, en éveillant des idées justes et fécondes qu'illaissait à d'autres le soin de suivre et de développer. Newton se croyait rarement obligé à énoncer la règle avant d'en faire l'application ; Leibnitz au contraire aimait à donner des préceptes, et se niontrait plus empressé à proposer de beaux problèmes qu'à suivre les détails de leurs solutions. Si Newton, plus diligent, avait publié dix ans plus tôt sa théorie des fluxions, le nom de Leibnitz resterait un des plus grands dans l'histoire de l'esprit humahi, mais, tout en le comptant parmi les géomètres du premier ordre, c'est à ses idées philosophi([ues et à l'universalité de ses travaux que la postérité attacherait surtout sa gloire. Si Leibnitz, au contraire, abordant plus tôt l'étude des mathématiques, avait pu ravir à son rival l'honneur de leur commune découverte, on n'admirerait pas moins dans le livre des Principes, avec la majesté des résultats obtenus, l'incomparable éclat des détails, et en perdant ses droits à l'invention de la méthode qui s'y trouve employée avec I. c
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tant d'art, Newton resterait placé au rang qu'il occupe aujourd'hui parmi
les géomètres, je veux dire à côté d'Archimède, et au-dessus de tous les
autres.
Après avoir rendu justice à cliacim des deux inventeurs, et disculpé Leibnitz de l'accusation trop légèrement et trop souvent portée contre lui, nous devons avouer qu'on irait trop loin en ajoutant, avec Fontenelle, ([n'en aucime autre occasion la sincérité de Leiljnitz ne fut révoquée en doute; l'illustre géomètre, occupé sans cesse de plusieurs sujets à la fois, en correspondance active avec un grand nombre de savants, qui, souvent opposés les uns aux autres, s'accordaient à lui demander des conseils et des inspirations, a pu souvent manquer de mémoire et froisser l'amour-propre de quelques contemporains en éveillant ainsi quelquefois de justes susceptibilités.
Bornons-nous à citer le passage suivant d'une lettre écrite par Huygbens à l'Hospital, le 9 avril 1 693.
(c M. Leibnitz est assurément très-habile, mais il a avec cela une envie immodérée de paraître, comme cela se voit encore dans le i 3^ Journal de la même année, lorsqu'il parle de son analyse des infinis, du problème des loxodromies, que Jac Gregorius avait résolu longtemps avant lui, dans les Exercitations géométriques, des lois harmoniques des mouvements planétaires, 011 il a suivi l'invention de M. Newton, mais y mêlant ses pensées ([iii la gâtent, dans sa construction de la chaînette, qu'il veut préférera celle de M. Bernoully, comme si ce n'était pas la même chose. Encore suis-je fort en doute pour des raisons que je pourrais alléguer, s'il n'a pas tiré sa construction de cellede M. Bernoully. jMais je vous prie de ne rien témoigner de ceci. »
En rapportant ces attaques entièrement confidentielles, et formulées d'ailleurs bien légèrement peut-être, hâtons-nous d'ajouter qu'elles n'autorisent aucunement à révoquer en doute la probité scientifique de Leibnitz ; c'est cependant ce qu'on a fait trop souvent. Fontenelle lui-même, dans le discours consacré à son éloge, a cédé au désir de faire un rapprochement piquant, sans se laisser arrêter par l'idée qu'il serait difficile de n'y pas voir une insinuation l)lessante pour son héros.
« Si Leibnitz, dit-il, avait été plagiaire, il se serait donc démenti cette seule fois, et aurait imité le héros de Machiavel, qui est exactement vertueux jus-