‹ Traité de chimie agricoleChapitre 126 sur 399 · LIGNEUX · texte numérisé non relu

LIGNEUX

Ancienne opinion de la sève descendante. — Quand on parcourt les ouvrages des anciens physiologistes, notamment ceux de Mariette, on est très frappé de voir combien la grande découverte d'Haryey sur la circulation du sang dans les animaux exerce d'influcHce sur les manières de voir qu'ils proposent, pour expliquer le mouvement de l'eau dans la plante.

11 leur paraît évident que la sève s'élève des racines vers le sommet de l'arbre, puis s'élabore dans les feuilles et redescend par les vaisseaux de Técorce jusque dans la racine d'où elle est partie, qu'il y a par suite circulation complète de l'eau dans le végétal, qu'il existe deux sèves différentes : Tune ascendante fournissant à Tévaporation et charriant dans les diverses parties de la plante tous les matériaux puisés dans le sol par la racine, une autre chargée des principes immédiats élaborés dans les feuilles et les apportant aux organes en voie d'accroissement, s'écoulant enfin par la racine dans le sol, pour y déposer toutes les substances qui avaient pénétré avec la sève ascendante et n'avaient pas été utilisées.

Cette manière de voir s'appuyait sur quelques expériences très anciennes: on a observé, en effet, depuis longtemps que lorsqu'on enlève dans les plantes ligneuses un anneau d'écorce sur le tronc ou sur une branche, un bourrelet ligneux apparaît au-dessus

(1) Ann, agron.j tome XII, p. 305.

330 ACCROISSEMENT ET MATUFUTION.

de la partie blessée ; on avait vu également que lorsqu'on pratique une forte ligature sur un arbre encore jeune, un renflement se produit au-dessus de la ligature. Enfin il est manifeste que les racines ne peuvent s'accroître, les tubercules prendre naissance et se gonfler de fécule, qu'autant qu'ils utilisent les principes élaborés par les feuilles, d'où il faut conclure que ces principes ont suivi une marche inverse à celle de la sève ascendante entraînée du sol aux parties supérieures du végétal.

On conçoit enfin qu'avant que Graham eut exécuté ses expériences de diffusion, avant qu'il eût fait voir la possibilité du cheminement d'une matière dissoute, indépendant de tout mouvement du dissolvant lui-même, on supposât que les principes immédiats«nécessaires à la formation des racines, des tubercules, du bois fussent transportés par un courant liquide jusqu'aux organes où ils doivenl être employés, et qu'on ait été conduit enfin à imaginer qu'un courant régulier dirigé de haut en bas fût nécessaire pour expliquer ces transports.

Si l'hypothèse de l'existence d'une sève descendante s'est ainsi maintenue fort longtemps dans nombre d'ouvrages, elle n'avait pas cependant été admise par tous les botanistes, plusieurs d'entre eux et des plus illustres, notamment Halle et Duhamel du Monceau (il, tout en reconnaissant que la sève se meut souvent de haut en bas, se refusaient à admettre qu'il y eut dans les plantes une véritable circulation.

Un grand nombre d'expériences plus ou moins probantes a été exécuté sur les arbres pour chercher à découvrir le mouvement de la sève; sans nous astreindre à les rappeler, nous nous bornerons à citer des essais très faciles à répéter et qui montrent que les mouvements des principes immédiats dans les plantes ligneuses s'établissent aussi bien de bas en haut que de haut en bas, que ces mouvements en sens contraire peuvent être facilement suivis dans les plantes possédant des sucs laiteux, et que par suite ces transports du latex ne conduisent pas à admettre l'existence d'une sève descendante.

§ 99. — Mouvements vakiés du latex; expériences de Faivre. Le Ficus elastica qui élabore un suc blanc, laiteux, est particu-

(1) Voyez notamment dans le tome II de la Physique des arbres (édition de 1788), art. XI, Discussion sur la circulation de la sève.

MOUVEMENTS DU LATEX, 331

lièrement propre aux observations ; Faivre, professeur à la Faculté des Sciences de Lyon {l), s'est servi de cet arbuste, commun dans les serres, pour montrer les mouvements variés de la sève élaborée.

On enlève les feuilles d'une bouture de cette plante, en réservant settlement quatre d'entre elles à la partie inférieure, près du collet ; 00 prive ensuite la portion supérieure dépourvue de feuilles, de toul le suc qu'elle peut contenir, par la section de l'axe et par des incisions profondes, et l'on s'assure par des piqûres répétées qui ne laissent plus couler qu'une lymphe incolore, que tout le suc laiteux a disparu. Les choses sont laissées dans cet état et, quelques heures après le début de l'expérience, les ponctions sont renouvelées. On constate alors que les portions de l'axe, naguère dépourvues de suc coloré, en sont maintenant gorgées ; d'où il faut conclure que le latex, loin de descendre du haut de la plante vers le bas, s'est au contraire élevé ; cette expérience, variée et répétée à diverses reprises, a donné des résultats constants.

Faivre montre encore que le mouvement du latex ne se produit pas seulement par les vaisseaux de Técorce, comme on l'admettait autrefois, mais qu'il s'exécute également par la moelle ou le bois. Si, en effet, on pratique encore sur le ficus dépouillé de ses feuilles supérieures, une profonde incision annulaire, de telle isorte que la partie supérieure ne soit en relation avec le trohc, qui porte encore des feuilles, que par le bois lui-même, puis, qu'on procède aux ponctions comme il a été dit plus haut, de façon à dépouiller la partie supérieure de son latex et qu'enfin, après quelques heures, on procède à de nouvelles ponctions, on reconnaît que le suc laiteux s'est transporté de nouveau vers la partie supérieure de la tige et que, par suite, non seulement il a suivi un chemin inverse de celui <iu'il parcourt habituellement, mais que de plus il a passé par les vaisseaux du bois et non par les laticifères de l'écorce.

Le latex s'élabore dans les feuilles : si, en effet, on prive un pied de Ficus elastica de ses feuilles et du bourgeon terminal, on voit apparaître des jeunes bourgeons latéraux, qui accomplissent hâtivement leur évolution normale. A peine développés, ils s'ouvrent et étalent des feuilles dont le diamètre est de beaucoup inférieur à celui des feuilles ordinaires. Si la tige est assez vigoureuse, l'ablation de ces bourgeons est suivie de la production de bourgeons nouveaux plus restreints encore dans leur évolution. Quand on pique

(I; Ânn. des se. nalur, botan,, 5« série, t. VI, p. 33. Voyez aussi même recueil, même «érie, t. X, p. 97.

OU qu'on incise les parties supérieures delà tige, on n'y aperçoit plus de sève laiteuse ou latex, mais celle-ci apparaît cependant, affaiblie par tes traitements précédents, à la base des jeunes bourgeons. Peu de jours après l'ablation totale des feuilles et des bourgeons, il s'opère un changement très marqué dans le suc nourricier que contenait la tige. Au lieu d'un latex très coloré, très ricbe en substances coagulables et en globules, od retire de la tige, dans ses parties supérieures, une lympbe abondante, aqueuse, incolore, pauvre en globules, pauvre en matières coagulables : ainsi, l'ablation totale des feuilles du Ficus elastica arrête dans leur élongatioD les bourgeons déjà produits, et en même temps le suc blanc est graduellement remplacé par une lymphe incolore, aqueuse, distincte du latex proprement dit.

11 est vraisemblable que les résultats précédents s'appliquent aui arbres résineux qu'on dépouille de leur sève élaborée pour en estraire la résine. On sait, en effet, que si l'on peut pratiquer impunément sur l'arbre arrivé à un certain développenaent quelques blessures au-dessous desquelles on place les vases destinés à recueillir le liquide qui s'écoule, on ne saurait, sans porter un préjudice sérieux à l'arbre, multiplier les attaques, et que c'est seulement quand on juge que l'arbre doit bientôt être abattu que, suivant la locution consacrée, il est gemmé à mort.

Si la sève élaborée des liens ou des résineux ne renfermait que des carbures d'hydrogène, qui ne sont peut-être que des matières excrétées, sans utilité pour la formation des organes nouveaux, on ne comprendrait pas bien comment la plante souffre d'en être privée; mais il est vraisemblable qu'outre les résines, les sèves renferment des matières azotées, des sels solublcs, des hydrates de carbone qui ont un rôle actif dans la formation des tissus.

D'après Faraday, la sève de l'Weuea (arbre à caoutchouc) renferme, en effet, sur 100 parties :

Caoutchouc

Albumine végétale

Substance azotée soluble dans l'eau et l'alcool

— carbonée soluble dans l'eau eCl'olcoolfsucrc).

§ 100. — Composition de diverses sèves. omposiliondes sèves élaborées a été particulièrement étudiée

par M. Boussingault, auquel nous empruntons les renseignements suivants :

Sèves sucrées. — On rencontre le sucre dans la sève d'un très grand nombre de plantes, et notamment de celles qui croissent sous les tropiques ; il y est souvent assez abondant pour servir à la fabrication de liqueurs spiritueuses.

La sève d'un assez grand nombre de palmiers (Boussingault, Économie rurale^ t. I, p. 128) renferme une quantité considérable de matières sucrées. A Java, par exemple, on extrait du sucre cristallin de YArenga saccharifera. Dans plusieurs autres localités, le suc des palmiers {PhcsniXy etc.) est soumis à la fermentation pour préparer des liqueurs vineuses.

Le Cocos butyracea (palma de vino) donne une sève sucrée qui, par la fermentation, produit une liqueur assez alcoolique pour être enivrante. Pour se la procurer, les Indiens commencent par abattre les palmiers, en ayant soin, lorsque Tarbre est couché, de lui donner une légère inclinaison vers le pied; ensuite ils font à la base du tronc un trou d'une capacité de 8 à 10 litres, dont ils ferment Torifice avec des feuilles. Après dix ou douze heures, la cavité est pleine d'un liquide d'une odeur vineuse fortement prononcée, et d'une saveur aigrelette, due probablement à l'acide carbonique qui se dégage en abondance : un palmier de 15 à 20 mètres de hauteur et dont le tronc, vers la base, a de 50 à 60 centimètres de diamètre, fournit de 12 à 18 litres de vin en vingt-quatre heures, pendant dix à douze jours.

L'agave mexicain donne aussi une sève sucrée qui sert à préparer le pulqué. Si on laisse la hampe se développer, elle s'élève rapidement, atteint parfois de 12 à 15 mètres de hauteur, se couvre de fleurs, et les feuilles jusque là pleines, rigides, turgescentes, deviennent flasques et molles; les matières qui gorgeaient leurs tissus ont servi à la formation de la hampe. On observe souvent cet exemple remarquable de transport des principes immédiats sur les Agate cultivés dans les jardins de la France méridionale, Toulon, Marseille, Nice et en Algérie où quelques variétés analogues servent à faire des clôtures.

Quand on exploite V Agave pour en obtenir le pulqué, au moment oii l'agave va fleurir, ce qui arrive dix ou douze ans après sa plantation, on doit couper le bourgeon qui produirait la hampe, pour recueillir la sève contenant les principes élaborés par la plante pendant des années. « Au moment de l'abatage, le bourgeon de l'agave pré-

sentô Taspect d'un cône à pointe acérée, dont la base a de 50 à 55 centimètres de diamètre. Pénétrer jusqu'àlui n'est pas sans quelque danger, défendu qu'il est par des feuilles garnies sur leurs deux cAlés d'épines crochues, agissant sur la peau comme des hameçons. Après avoir pratiqué une trouée à Taide d'un coutelas (machete), en évitant le contact d'une matière visqueuse extrêmement caustique, suintant des coupures pratiquées sur les feuilles, l'Indien abat le bourgeon destiné à devenir le pédoncule de la fleur. L'attaque d'un maguey est terminée en quelques minutes, y compris le temps nécessaire pour meurtrir la section mise à nu en la frappant avec une batte de bois dur. L'ablation opérée laisse une plaie qui bientôt se cicatrise en se couvrant d'une épaisse croûte noire. Huit ou dix mois, quelquefois un an après, la cicatrice est enlevée à l'aide d'un instrument de fer, lerapsador, et au moyen d'une cuiller à bords tranchants, on pratique dans le cœur du maguey une excavation cylindrique ayant 15 à 20 centimètres de diamètre, sur une profondeur de 12 à i5 centimètres. C'est dans cette cavité que se rassemble la sève élaborée. » Selon la vigueur de la plante, un maguey fournit, en moyenne, de 1 à 10 litres de liquide sucré par jour pendant trois, quatre et même six mois. M. Boussingault calcule que de toutes les plantes élaborant du sucre, c'est l'agave qui à l'hectare fournit la plus grande masse de produit alcooli sable (1).

Sève laiteuse de l'Hura crepitans (ajuapar). — Le suc de VHura erepitans est justement redouté, et les personnes qui sont exposées à son action sont atteintes de graves indispositions. Ce lait ressemble à celui de l'arbre de la vache, mais il est un peu plus jaunâtre; il n'a pas d'odeur; sa saveur, très peu marquée d'abord, fait bientôt éprouver une irritation très forte; il rougit la teinture de tournesol.

Suc de l'arbre à vache ou galactodendron. — 11 est un peu visqueux; sa saveur, agréable, est un peu balsamique. Quanta ses propriétés chimiques, elles diffèrent sensiblement de celles qui sont particulières au lait animal. Ainsi les acides ne le caillent pas; l'alcool le coagule à peine. Par l'action d'une douce chaleur, on voit se former à la surface du lait végétal de légères pellicules. En l'évaporant au bain-marie, on obtient un extrait qui ressemble à la/rtf«gipansy et si Ton continue pendant un certain temps l'action du feu, on remarque des gouttes huileuses, qui augmentent à mesure que l'eau

(I) Agronomie^ t. IV, p. 23.

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