INFLUENCE DE LA SÉCHERESSE
et cependant dans la forêt qui commençait à quelques mètres de distance, il pleuvait abondamment; la lumière de la lune permettait de voir Teau ruisseler des branches supérieures.
L'influence réfrigérante de la forêt s'étend à une certaine hauteur dans Tatmosphère. Mon ami M. Tissandier m'a raconté plusieurs fois que dans ses ascensions aérostatiques, il avait été obligé de jeter du lest en arrivant audessus d'une forêt, tant son ballon se dégonflait par suite du refroidissement. On conçoit donc que Tair chargé d'humidité qui passe au-dessus des bois se refroidisse et que la vapeur qu'il renferme, amenée d'abord à l'état vésiculaire, se condense en pluie.
Pendant un de mes voyages en Algérie, en revenant de Boudzoul à Boghari, j'avais devant moi la montagne qui limite le Tell, je voyais à quelque distance le fort de Bogharqui domine les Hauts-Plateaux et semble les surveiller; le ciel s'était couvert de nuages et nous espérions tous qu'une pluie bienfaisante allait calmer les inquiétudes des habitants, qu'une longue sécheresse menaçait delà famine (c'était en 1881); les nuages s'amoncelaient, et bientôt de longues traînées grises rayant le ciel devant nous montrèrent que la pluie commençait; il pleuvait, mais seulement sur la partie de la montagne encore couverte de bois, les nuages passaient au-dessus des crêtes dénudées, comme ils passaient sur la plaine poussiéreuse, les bois seuls recevaient l'ondée.
Cette influence de la forêt, de la prairie, sur la pluie et la rosée est facile à comprendre depuis que M. Maquenne nous a appris que les feuilles présentent un pouvoir émissif maximum analogue à celui du noir de fumée; exposées au rayonnement nocturne, elles se refroidissent et la vapeur d'eau se condense sur elles (1).
Non seulement, au reste, un pays boisé est plus humide qu'une contrée dénudée, mais en outre, il conserve l'eau, celle-ci est retenue par l'humus qui se forme dans les forêts, elle ne glisse pas immédiatement comme sur une surface rocheuse; en Algérie, les pluies déterminent subitement la crue des cours d'eau : on passe à gué très facilement un cours d'eau, quelques heures plus tard, quand, imprudemment on s'y engage, on a parfois de la peine à s'en tirer; si on attend quelques heures, la rivière rentre dans son lit rapidement. Sans profit, l'eau s'est écoulée à la mer.
Une population industrieuse sait utiliser les eaux pluviales pour la culture, en construisant des barrages, des retenues d'eau; en étudiant la Tunisie, M. de la Blanchère a trouvé en nombre de points des restes de barrage indiquant que les habitants de la Province Romaine savaient tirer partie de toute l'eau que leur amenaient les pluies.
Il est vraisemblable que le pays n'était pas aussi découvert qu'il Test aujourd'hui après douze siècles d'incurie arabe, mais il est certain, en outre, que les eaux étaient inflniment mieux utilisées qu'elles ne le sont encore actuellement. L'écoulement rapide des eaux sur les pentes dénudées détermine les inontiations désastreuses qui se produisent trop souvent en France dans les Alpes dans les Pyrénées, dans le bassin de la Garonne, aussi bien que dans les vallées qui descendent des Cévennes. Ce sont ces pluies qui ruinent les parties
[i) Ann. agron.f t. VI, p. 321. Recherches sur le pouvoir absorbant et diffusif des feuilles.
dénudées des Alpes et créent de tels désordres, que le reboisement s'est imposé. Cette succession de sécheresses implacables puis d'inondations désastreuses est due aux déboisements.
§ 132. — La sécheresse est due aux déboisements.
Les exemples sont nombreux : Suivant Strabon, les Babyloniens avaient à lutter énergiquement contre les inondations de FEuphrate, qui, à certains moments, auraient couvert le pays si on ne Teût détourné à l'aide de saignées et de canaux. Au dire de M. Oppert, qui a parcouru cette contrée récemment, les débordements n'ont plus lieu, et les canaux sont à sec. Le fleuve Scamandre, en Troade, était navigable du temps de Pline; de nos jours il n'a pu être retrouvé par Choiseul-Gouffier.
On a remarqué que la disparition du Scamandre a coïncidé avec la destruction des cèdres du mont Ida, où il prenait sa source. M. de Humboldt rapporte que le lac Ticaragua, situé dans la vallée d'Aragua, province de Venezuela, éprouvait au commencement de ce siècle, depuis une trentaine d'années, un dessèchement graduel dont on ignorait la cause. En 1822, d'après M. Boussîngault, le lac s'était accru et recouvrait des terres antérieurement cultivées. La guerre de l'indépendance ayant en effet détruit la population, les forêts avaient regagné du terrain et rendu leur volume primitif aux rivières dont la réunion forme le lac de Ticaragua. M. Boussingault cite encore d'autres faits analogues. Dans les hauts plateaux de la Nouvelle-Grenade se trouve le village d'Ubato, voisin de deux lacs réunis autrefois en un seul. « Les anciens habitants ont vu successivement les eaux diminuer et de nouvelles plages s'étendre d'année en année; aujourd'hui des champs de blé d'une fertilité extrême couvrent un terrain qui était complètement inondé il y a trente ans. Il suffit de parcourir les environs d'Ubate, de consulter les vieux chasseurs du pays pour rester convaincu que de nombreuses forêts ont été abattues, w
Une des contrées dont l'histoire lamentable est la mieux connue est la Sicile (1). Dans l'antiquité, sous la domination grecque, furent construits de grands aqueducs d'irrigation dont les traces se voient encore aujourd'hui, Pindare, qui visita la Sicile (474 ans av. J.-C,), vante la beauté de ses troupeaux, et Epicarmus, qui naquit 540 ans av. J.-C, écrivit en Sicile un traité de médecine vétérinaire et d'hygiène animale, dont l'existence suffit à démontrer l'importance de l'élevage à cette époque.
Au temps de la domination romaine, la Sicile exportait des céréales et du bétail pour l'alimentation de Rome. Cet état florissant se perpétua pendant l'occupation arabe, puis au moyen âge et même jusqu'à une époque relativement récente.
Suivant Fagello, qui parcourut la Sicile vers la moitié du seizième siècle, l'agriculture ne laisse rien à désirer; il décrit de vastes plaines régulièrement irriguées, il éiiumère les produits en froment, vins, huiles, animaux fournis par les différentes parties de l'ile, en insistant particulièrement sur l'abondance des eaux d'irrigation.
Au dix-huitième, tout est changé. Balsamo, dans son Journal de voyage en
(1) Ann. agi'on., t. XI, p. 377.