‹ Traité de chimie agricoleChapitre 201 sur 399 · INFLUENCE DE LA SÉCHERESSE · texte numérisé non relu

INFLUENCE DE LA SÉCHERESSE

tiicile^ écrit : « L'agriculture y est dans un état tellemeut mauvais que, à peine on peutlui donner le nom de pastorale. » Sartorius de Walterhausen, qui a étudié l'Etna avec le plus grand zèle, parlant des causes de la décadence agricole de la Sicile, s'exprime ainsi : « En premier lieu, le déboisement général quia été pratiqué dans ces derniers siècles d'une manière désolante a amené la dessiccation du sol des montagnes et l'irrigation, absolument nécessaire dans un climat presque tropical comme celui de la Sicile, est devenue impossible. »

M. Boescu, professeur à l'École d'agriculture de Bucharest, assure que des sécheresses persistantes se produisent en Roumanie depuis que très inconsidérément on a déboisé une partie de ce pays. M. Capus (1) a rapporté de ses voyages dans le Turkestan des renseignements intéressants : « Dans les vieux manuscrits qui traitent de l'Asie centrale, on voit que les montagnes du Turkestan étaient autrefois boisées. Ces forêts n'existent plus aujourd'hui... Le climat et le régime des eaux du Turkestan devaient donc être autrefois différents de ce qu'ils sont actuellement. La pluie est rare, les irrigations sont nécessaires; or l'eau qui leur est destinée est aujourd'hui insuffisante; les cultures étaient autrefois beaucoup plus étendues qu'elles ne le sont maintenant, témoins les traces d'anciens canaux dérivés du Syr-Darya et du Zerofschâne, qu'on trouve, par exemple, dans la steppe de la faim, qui était autrefois cultivée, témoins les ruines étendues de cités florissantes dans la vallée du Sourchàne et les ruines de l'Oust-Our.

« Le climat de Taschkend a changé depuis que les Russes y ont planté des arbres nombreux; il en est de même à Samarcande où naguère les étés se passaient sans qu^aucune averse ne vint féconder le sol, tandis qu'aujourd'hui il pleut quatre ou cinq fois pendant la saison chaude. »

§ io3. — Les causes du déboisement.

Ces causes sont variées; les dévastations des forêts sont dues :

i° A une exploitation excessive;

2^» A une destruction systématique pour faire place aux cultures de plantes alimentaires ;

3^ A l'action des animaux.

Exploitation. — Quand l'exploitation des bois est régulièrement conduite, que la forêt est aménagée, sa conservation est assurée, mais cette sage exploitation n'est établie que dans les pays où l'on a reconnu l'intérêt du domaine forestier, et il est loin d'en être ainsi dans les pays neufs où l'homme cherche à tirer parti de toutes les richesses naturelles.

L'Amérique septentrionale a été ainsi déboisée sans mesure, et cette exploitation se continue encore de nos jours. Sir David Hooker (2) rapporte que les forêts de séquoia de Californie vont bientôt disparaître. « La condamnation de ces nobles forêts est arrêtée. Tout récemment cinq grandes scieries mécaniques ont été établies dans la plus florissante de ces forêts, et une seule de ces usines a débile, en 1875, deux millions de pieds cubes de bois du Bigtree. Une nouvelle compagnie vient de se former pour l'abatage d'un autre groupe. Dans ces exploitations californiennes, le gaspillage des arbres est effrayant.

(1) Ann. agr., t. VllI, p. 230.

(2) Ann. des se. nat. bol., 0« série, t. VI, p. 338.

On commence par abattre les arbres jeunes et encore maniables, après quoi on incendie la forêt pour l'éclaircir et pouvoir atteindre d'autres arbres jeunes, ce qui empêcbe toute reproduction de Tespèce. Mais ce qui est plus destructif encore, ce sont les opérations des fermiers éleveurs de moutons, qui mettent le feu à toute végétation arborescente et arbustive pour étendre et améliorer le pâturage sur lequel des troupeaux qui se comptent par dizednes de mille têtes broutent jusqu'à la dernière feuille. Les sauterelles font moins de ravages. La dévastation des forêts californiennes s'exécute sur une si vaste échelle et avec tant de rapidité qu'on ne saurait s'en faire une idée avant de Favoir vue. 11 est vrai que quelques-uns des groupes les plus insignifiants de sequota à l'extrême limite nord de l'espèce sont protégés par une loi de l'Etat qui défend de couper les arbres de plus de quinze pieds de diamètre, mais il n'y a pas de loi pour protéger les jeunes arbres qui renouvelleraient la forêt, ni pour défendre d'incendier les vieux. Et ceux-là même, s'ils échappent au feu des ravageurs, n'échappent point à la sécheresse, suite inévitable des déboisements du pays.

« Depuis vingt-cinq ans, l' Anglo-Saxon s'est jeté avec une rage aveugle, le feu et la scie à la main, sur les forêts de la Californie, détruisant tout ce qu'il ne pouvait utiliser, n'épargnant rien, ni arbres jeunes, ni arbres vieux. Il ne s'écoulera peut-être pas un siècle que les deux sequoîa ne seront plus connus que comme échantillons d'herbiers ou ornements de nos jardins, et en ce qui concerne plus spécialement le Big iree, ie plus noble de la noble tribu des conifères, la génération qui l'a découvert pourra durer assez longtemps pour dire : Voici la place où il a vécu ! Hic fuit Ilium ! »

Nous avons tenu à reproduire ce passage du mémoire de sir David Hooker sur la flore de l'Amérique du Nord parce qu'il indique très bien comment les choses ont dû se passer sur un grand nombre de points du globe oii les forêts ont été détruites pour utiliser le bois, ou même tout simplement pour transformer en terres arables les surfaces qu'elles occupaient.

Déboisement. — Quand les hommes abordent un pays encore désert, ou quand des cultivateurs se substituent aux chasseurs, ainsi que cela est arrivé dans l'Amérique septentrionale, il faut fatalement abattre une partie de la forêt pour cultiver le sol; et il arrive presque toujours que le déboisement continue sans interruption, jusqu'au moment où l'État constitué l'interdit absolument ; or, ce moment n'arrive que lorsque le mal est très avancé. U est naturel qu'il en soit ainsi : la population s'accroît, il lui faut une plus grande étendue de terre qu'elle emprunte à la forêt; habituellement en outre, la culture étant pratiquée sans engrais, après dix, vingt ou trente récoltes, les rendements baissent, la forêt est là, voisine, avec ses réserves de fertilité, on abandonne la terre épuisée et on défriche une nouvelle surface, et si ces dévastations successives ont lieu dans un pays chaud, la quantité de pluie décroit, ou bien les averses jettent sur le sol dénudé des eaux qui s'écoulent rapidement sans profit, la stérilité arrive, et le cultivateur, incapable de tirer du sol les aliments qui lui sont nécessaires, devient pasteur; or, il n'est pire ennemi de la forêt que le berger.

U la dévaste par le feu et par la dent de ses animaux.

Dans les pays chauds, la prairie se dessèche facilement, elle se couvre d'une herbe dure que les animaux ont de la peine à brouter; aussi, quelque temps avant la saison des pluies, le berger met-il le feu à ces herbes sèches : elles

DÉBOISEMENTS. 513

brûlent, laissent sur le sol des cendres qui le fécondent, et quand les pluies arrivent, une herbe jeune et tendre repart du pied, offrant aux animaux des pâturages dont ils profitent avidement; malheureusement le feu se communique souvent de la prairie à la forêt voisine, et comme elle, est formée seulement d'arbres à feuillage persistant, qui ne sont pas gorgés d'eau comme nos arbres à feuilles caduques, la flamme s'y propage facilement ; dans noire Algérie, les incendies sont fréquents, quelquefois dus à des imprudences; ils le sont souvent aussi au désir qu'a le berger de diminuer la surface de la forêt et d'augmenter l'espace sur lequel il peut conduire ses animaux.

Ce n'est que récemment et surtout dans les régions septentrionales que la culture assure à l'animal une nourriture abondante pendant toute l'aimée; dans toutes les régions méridionales, le mouton voyage, il passe toute la belle saison sur la montagne, où persistent les pâturages que la sécheresse a détruits dans la plaine ; or, cet envahissement de la montagne par les moutons et surtout les chèvres est encore une cause de la destruction des forêts ; quelques exemples sont restés célèbres : Quand on a découvert l'ile de Sainte-Hélène, il y a quatre cents ans, elle était couverte de forêts qui descendaient dans les ravins jusqu'au bord de la mer. En 1513, on introduisit dans l'Ile, un troupeau de chèvres; elles s'y multiplièrent tellement qu'en 1588, le capitaine Cavendish en vit des bandes longues de 2 kilomètres. En 1709, il n'existait plus que quelques forêts; ce n'est que cent ans plus tard qu'on se décida à détruire les chèvres : presque toute la flore primitive de l'ile avait disparu.

Toute la partie de l'Algérie parcourue par les nomades est privée de véritables forêts; on peut reconnaître de loin la présence des Européens par les bouquets de bois qui s'élèvent de place en place aux points qu'ils occupent; en Espagne où l'élevage du mouton a été très répandu, l'absence de végétation forestière frappe tous les voyageurs; les Gastilles, la Manche, l'Estramadure sont absolument dénudées.

On trouve dans les Alpes nombre de souches pourries à des hauteurs si considérables, qu'on avait cru d'abord que la végétation forestière ne pouvait les atteindre, on est aujourd'hui convaincu du contraire; ce sont les moutons qui parcourent pendant Tété ces hautes régions qui ont détruit les forêts qui couvraient jadis les pentes actuellement dépouillées.

Ces exemples suffisent à faire comprendre comment des pays autrefois fertiles sont aujourd'hui abandonnés; le point de départ est une mauvaise pratique agricole: la culture sans engrais; elle détermine l'épuisement du sol en humus, le sol perd de sa fécondité, le cultivateur Tabandonne et défriche la forêt voisine pour y trouver une terre neuve dont la culture est avantageuse; dès lors le mal est commencé, car la première partie défrichée est bientôt épuisée à son tour, et le défrichement continue ; à mesure que la forêt diminue, la sécheresso augmente, peu à peu le pays devient moins productif, et bientôt le cultivateur renonce à un travail ingrat qui ne le récompense pas de ses peines, il devient pasteur, et dès lors le pays est perdu, car pendant la sécheresse de l'été la montagne seule offre des pâturages ; il faut y conduire les moutons et les chèvres qui amènent la destruction du domaine forestier ; la contrée devient aride, la population émigré, laissant les ruines des ancieunes cités qui témoignent seules de la fécondité disparue.

GoncluBion. — L'épuisement des terres arables dans la région septentrionale n'est pas à craindre. — Nous venons de voir dans ce chapitre que la culture de la région septentrionale, largement approvisionnée d'acide phosphorique et de potasse, par les gisements reconnus de ces deux substances ne sera jamais entravée dans ses progrès par l'épuisement du sol en matières minérales; nous avons vu en outre que la matière ulmique se reforme dans les sols fatigués à l'aide des apports de fumier de ferme et des enfouissements d^engrais verts et que, par suite, aussitôt qu'on jugera un sol épuisé de carbone, on pourra lui en restituer des quantités suffisantes.

La pénurie de fumier est même moins à craindre aujourd'hui qu'autrefois, car actuellement nous considérons le fumier comme représentant l'engrais carboné et non plus comme l'engrais devant apporter tous les éléments nécessaires pour assurer l'alimentation des récoltes; nous pouvons donc diminuer la quantité à distribuer à chaque pièce, en complétant ce qui peut manquer d*azote, d'acide phosphorique et de potasse par des engrais spéciaux.

Il est bien à remarquer, au reste, que les avantages que présentent habituellement les spéculations animales tendent à augmenter plutôt qu'à restreindre la quantité de fumier disponible.

Le seul élément dont nous ne puissions pas disposer à volonté est l'azote; les faits exposés dans ce chapitre montrent que l'azote de l'air intervient dans les phénomènes de la végétation, nous connaissons aujourd'hui avec certitude l'action améliorante de la culture des légumineuses, nous savons même que les sels appauvris récupèrent lentement l'azote combiné qu'ils ont perdu; mais jusqu'à présent ces gains d'azote ne se produisent qu'avec une telle lenteur que s'ils suffisent à préserver de la stérilité les sols en prairie ou ceux qui ne portent que de faibles récoltes, ces gains sont bien loin de suffire à l'alimentation des récoltes à grands rendements que nous devons rechercher.

11 est donc du plus haut intérêt d'éviter les déperditions, — et je crois que la pratique des cultures dérobées pour engrais vert pourra y contribuer, — et d'autre part d'utiliser aussi complètement que possible, toutes les sources d'azote combiné que nous possédons; le gaspillage des matières des vidanges, qui tend à s'introduire de plus en plus dans toutes les villes où se pratique le déversement des vidanges dans les égouts, est une cause d'appauvrissement qui se fera cruellement sentir quand nous ne pourrons plus combler le déOcit qu'elle occasionne par l'introduction du nitrate de soude du Pérou.

Si nos sols arrosés par la pluie sont préservés de la stérilité qui atteint les régions méridionales mal arrosées, ils ne conservent aujourd'hui leur grande force de production que grâce à des apports d'azote combiné provenant d'Amérique; c'est là évidemment une condition anormale, dangereuse pour l'avenir et qui pourrait porter un coup funeste à notre prospérité agricole, si d'ici à l'épuisement des gisements de nitrate de soude, la chimie ne sait pas engager directement en combinaisons l'azote atmosphérique, soit en mettant en jeu des forces physiques, soit en profitant des actions microbiennes, soit, si l'habileté des chimistes est impuissante à triompher des résistances à la combinaison que présente l'azote atmosphérique en utilisant plus complètement qu'on ne le fait actuellement les masses d'azote combiné, résidu de l'alimentation humaine, aujourd'hui presque complètement perdues.

Page 1