CHAPITRE IV
La distribution de la pluie est très différente dans le Nord et dans le Sud de l'Europe : tandis que les régions septentrionales jouissent de pluies estivales assez fréquentes, que les longues périodes de sécheresse y sont rares, que pendant la période de végétation active les plantes reçoivent une quantité d'eau suffisante pour parcourir régulièrement tout leur développement, que même ces quantités d'eau s'exagérant sur les bords de la mer du Nord font de ses rivages depuis la presqu'île du Cotentin jusqu'au Jutland le lieu d'élection des prairies naturelles, il est bien loin d'en être ainsi dans le Midi; non seulement la précipitation de l'eau y est souvent moins abondante que dans le nord, mais en outre, elle est très irrégulière, de véritables trombes s'abattent sur la contrée, et causent souvent à l'automne ou au printemps dans les vallées des parties accidentées, des inondations désastreuses; à ces pluies diluviennes succèdent de longues périodes de sécheresse pendant lesquelles la terre, soumise aux radiations d'un soleil implacable, perd par évaporation infiniment plus d'eau qu'elle n'en a reçu pendant la saison des pluies; aussi
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la culture n*est-elle florissante ou même possible dans ces contrées, que là où arrivent les eaux d'arrosage qui compensent la différence qui existe entre les précipitations et Tévaporation.
Plus on descend dans le Sud et plus cette nécessité des irrigations apparaît clairement.
Quand, en partant de Constantine, on se dirige vers le Sahara, et qu'après avoir franchi le massif de TAurès^ on descend par El Kantara jusque dans la région des oasis, qu'on voit, à Biskra et dans les oasis voisines arrosées par les eaux qui descendent des montagnes, une végétation luxuriante de palmiers, d'orangers, de légumes, d'orge, etc., partout où l'eau arrive, tandis qu'à quelques pas, la même terre reste stérile, presque dénudée, quand elle n'est pas arrosée, on reconnaît que dans ces régions l'irrigation est la condition même de la culture. Aussitôt que la sonde fait jaillir les eaux souterraines dans la région de l'Oued Rir, le désert fait place aux oasis, autour desquelles se groupe bientôt une nombreuse population.
Irrigations en Provence. — S'il n'en est plus tout à fait de même dans le Midi de la France, il est facile de voir que la pluie moyenne est tout àfait insuffisante pour permettre le développement de bonnes récoltes.
Voici, en effet, la valeur de cette hauteur de pluie en divers points de la région du Midi :
Marseille 19'7»'»,4
Arles 199 ,2
Saint-Remy 236 ,6
Avignon 424 ,0
Apt 262 ,0
Carpentras 307 ,0
Orange 567 ,0
En multipliant ces chiffres par 40,000 pour avoir la quantité d'eau que reçoit un hectare, on a 1,974 mètres cubes pour Marseille, près de 2,000 mètres cubes pour Arles, etc. ; or, une récolte d'une plante herbacée exige par tonne de matière sèche de 250 à 300 mètres cubes d'eau ; pour obtenir une bonne récolte de 10 tonnes de matière sèche, il faut de 2,500 à 3,000 mètres cubes d*eau, quantité supérieure à celle que donne la pluie dans presque toute la région; or cette pluie n'est naturellement utilisée que très partiellement, puisque ainsi qu'il vient d'être dit, elle tombe souvent en grandes masses qui s'écoulent sans profit; aussi la cul-
QUANTITÉS D'EAU EMPLOYÉES DAiNS LE MIDI. 559
ture des plantes herbacées n'est-elle réellement profitable que là où sont pratiquées les irrigations.
Dans toute la région méridionale, Teau ne sert que par ellemême, elle est employée trop parcimonieusement pour que les matières dissoutes qu'elle renferme exercent une action bien manifeste; il n'en est plus de même dans d'autres régions, notamment dans les Vosges oii les eaux répandues avec une extrême profusion sur des terres très perméables apportent aux prairies une quantité de matières alimentaires suffisante pour dispenser de tout apport d'engrais, ce mode particulier d'emploi des eaux d'arrosage devra donc être exposé séparément.
§167. — Quantités d'eau employées par diverses cultures dans
LES régions méridionales.
Des expériences ont été faites dans ces dernières années dans le but de détermiter les quantités d'eau indispensables à la culture de certaines plantes dans le Midi de la France (1).
Les chiffres suivants se rapportent à divers terrains situés dans la région d'Aix.
Les prairies naturelles et les jardins doivent être arrosés, dans les circonstances normales, une fois tous les huit jours, pendant six heures à raison de 30 litres par seconde et par hectare. Chaque arrosage absorbe un volume de 648 mètres cubes et correspond à un débit continu de 93 centimètres 8 par seconde. La saison d'arrosage dure en général cent quatre-vingt trois jours, du V^ avril au 1" octobre. Il faut donc exécuter pendant cette période vingt-trois arrosages, ce qui exige annuellement environ 15^000 mètres cubes d'eau.
Pour les prairies artificielles, ordinairement plantées en luzerne, on arrose tous les douze jours pendant six heures à raison de 30 litres par seconde et par hectare, les quinze arrosages de la saison consomment environ 10,000 mètres cubes à l'hectare.
On calcule qu'un débit continu de 1 litre par seconde suffit à l'arrosage d'un hectare de prairie naturelle et d'un hectare et demi de prairie artificielle. D'ordinaire en Provence on n'arrose pas le blé; il croit pendant l'hiver et au printemps au moment où les pluies sont suffisantes. Quand cependant l'hiver n'a pas été pluvieux, on
(I) Nous empruntons une grande partie de ce chapitre au mémoire que la Direc< tion de l'Hydraulique du ministère de l'Agriculture a inséré dans les Ann, agron»^ t. XVH, p. 241.
procède à un arrosage au printemps entre le 15 avril et le 15 mai. L'arrosage du printemps se fait à raison de 30 litres par seconde et par hectare et dure neuf heures. Il nécessite un volume de 648 mètres cubes et correspond à un débit continu de 4 centilitres par seconde et par hectare.
D'autres plantes, comme la pomme de terre, le chardon à carder, demandent, si le sous-sol n'est pas trop perméable, une quantité d'eau correspondant à un débit continu d'environ 1 litre par seconde, ou environ 15,800 mètres cubes.
L'olivier est arrosé deux fois par an ; la première fois au mois de juin, la seconde au mois d'août. Chaque arrosage dure deux heures un quart à raison de 6 litres par seconde et par hectare. Le volume d'eau employé est de 486 mètres cubes, soit pour les deux arrosages environ 1,000 mètres cubes, ce qui correspond à un débit continu de 63 centilitres par hectare et par seconde.
Il est visible que les chiffres précédents sont des moyennes, quand les terres sont très perméables, les quantités d'eau à employer deviennent plus grandes.
En résumé, on peut admettre que dans le Midi de la France, l'arrosage habituel est représenté par un écoulement continu d'un litre par seconde et par hectare, ce qui correspond à 15,811 mètres cubes répartis pendant les six mois de la saison d'arrosage, à raison de 12 à 42 arrosages ; cette quantité d'eau répartie sur la surface d'un hectare le couvrirait d'une couche de 1,581 millimètres d'épaisseur, bien supérieure ainsi qu'il a été dit à la hauteur moyenne de la pluie, ce qui montre à quel point l'évaporation déterminée par un soleil ardent est puissante.
Les eaux nécessaires à l'irrigation représentent donc trois fois la hauteur de pluie moyenne ; si la Provence ou le Languedoc ne profitaient pas des eaux accumulées sur les Alpes ou les Pyrénées, la culture y serait impossible; mais heureusement la partie la plus méridionale de notre pays est aussi la plus montagneuse ; elle trouve dans les hautes chaînes qui la bordent un puissant réservoir dont on est bien loin encore de tirer tout le parti possible; il suffit, en effet, de suivre en chemin de fer les rives du Rhône pour reconnaître que les travaux importants qui ont été exécutés pour assurer sa navigabilité l'ont été presque en pure perte, les bateaux y étant extrêmement rares ; il est visible qu'au lieu de laisser les eaux de ce grand fleuve couler vers la mer sans être utilisées comme moyen de transporty il serait infiniment plus avantageux d'en distraire un volume