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IRRIGATIONS EN ESPAGNE

encore donné à cette partie de Voutillage national tout le développement qu'elle comporte, que notamment les canaux dérivés du Rhône discutés depuis cinquante ans, étudiés par des projets nombreux, n'aient jamais été exécutés? La raison m'en parait être, que la question est mal posée.

Les compagnies qui se sont fondées pour établir des irrigations ont généralement perdu leur capital ; et on conçoit que ces catastrophes aient empêché la formation de nouvelles sociétés; aussi pensonsnous que les canaux d'irrigation ne peuvent être entrepris qu'avec le secours de l'État, se présentant sous forme d'une garantie d'intérêt.

Il est manifeste que cette garantie occasionnera une dépense considérable, car pendant des années, les canaux d'irrigation seront obligés d'y avoir recours, mais en réalité l'Etat n'y perdra rien; en effet, quand l'eau arrive, la culture prospère, la production augmente et avec elle la matière imposable ; en outre la valeur des propriétés s'accroît dans une large mesure, et au moment des transmissions, la part de l'État s'élève avec la valeur de la chose transmise, de telle sorte que si l'Ëtat dépense d'un côté, il reçoit de l'autre et la perte que lui occasionne son intervention dans la création des canaux se trouve comblée par l'augmentation de ses revenues indirects.

Cette manière de voir a été développée avec force, par un ingénieur espagnol des plus distingués, M. Llaurado, auquel nous empruntons une excellente page de sa communication au Congrès de Toulouse (1).

« Dans le nombre très restreint des grands travaux d'irrigation exécutés en Espagne dans les temps modernes en tout ou en partie aux frais de TEtat, ceux du canal impérial de TÂragon offrent des caractères très saillants et très instructifs pour ceux qui cherchent à étudier la portée des diverses entités sociales dans les grandes affaires d'irrigations. Le canal impérial d'Aragon prend à TEbre un volume d'eau qui varie de 35 jusqu'à 15 mètres cubes par seconde, minimum des plus bas étiages du fleuve. Ce canal construit de 1770 à 1790 fut commencé par une compagnie financière qui se ruina; il fut terminé aux frais de rÉtat, son but principal était d'établir la navigation entre Tudela en Navarre et Saragosse. Les irrigations s'établirent bientôt après l'ouverture du canal; mais la construction des chemins de fer de Pampelune & Madrid et à Saragosse ayant modifié dans ces derniers temps de fond en comble les conditions du trafic, la navigation a perdu presque toute son importance et l'emploi des eaux aux arrosages est devenu une nécessité pour l'exploitation tiuancière

(I; Voyez aussi Aguas y riegosj Madrid, 1884, du même auteur.

du canal autant que pour la richesse du pays qu'il traverse. Les dépenses faites par TEtat pour la construction du canal impérial ont laissé au Trésor public une charge annuelle de i ,500,000 francs et le produit direct que TÉtat en relire après un siècle d'exploitation ne dépasse pas la somme de 170,000 francs. L'affaire n'a pas cependant été ruineuse pour TÉtat, comme elle Taurait été pour une compagnie particulière, car la construction du canal a été une source féconde de richesses qui directement ou indirectement cèdent toutes au Trésor public une partie des valeurs produites. En 1848, le gouvernement réduisit de moitié les rendements directs du canal, et dès lors la surface arrosée a augmenté de plus d*un tiers, et dans la même proportion s'est accrue l'intensité de la culture; des terrains qu'on laissait jusqu'alors en jachère donnent maintenant deux ou trois récoltes par an, et d'autres qui restaient incultes, ne pouvant pas supporter la taxe imposée aux terres emblavées,sont aujourd'hui cultivés avec le plus grand soin. Voici donc un exemple d'une affaire qui serait nécessairement ruineuse pour une compagnie et qui est au contraire lucrative pour TÉtat. L'activité privée sera économiquement capable de mener à bonne fin les projets d'irrigation toutes les fois que la compagnie concessionnaire pourra faire face aux frais d'exploitation de l'affaire et pourvoir au remboursement des intérêts et à l'amortissement du capital employé, au moyen des taxes imposées aux arrosants et à tous ceux qui utilisent les eaux d'une manière quelconque. Les projets qui ne satisferont pas à ces conditions sont nécessairement ruineux pour l'intérêt privé et quoi qu'on ne dise pas qu'ils doivent rentrer tous dans la sphère de l'État, on peut néanmoins affirmer qu'ils lui sont généralement avantageux, car outre le produit direct perçu par le Trésor public, celui-ci recueille à travers les mailles infinies du fisc la partie de sédiment que la richesse créée y dépose dans chacune des transformations multiples qu'elle éprouve. »

Il est visible que TEtat peut avec grand avantage pour la prospérité générale engager des travaux qui ne nécessiteront pour lui que des avances qui seront couvertes non par les revenus mêmes de Topération entreprise, mais par les revenus indirects qu'il en tirera.

Il est nécessaire toutefois pour que les entreprises d'irrigation réussissent qu'elles ne rencontrent pas dans l'état actuel de la propriété agricole des difficultés qu'elles auraient peine à surmonter; une terre qui n'est pas directement sur le parcours d'une branche d'amenée d'un canal ne peut recevoir l'eau qu'autant qu'elle traversera une ou plusieurs propriétés ; si même le cultivateur qui veut irriguer ne peut s'entendre avec ses voisins pour la construction des canaux d'amenée, les frais qui lui incomberont seront hors de toute proportion avec les avantages qu'il en pourra tirer, il faut donc pour que les irrigations se multiplient que les propriétaires s'associent; jusqu'à ces dernières années ces associalions étaient peu nombreuses, la création des syndicats agricoles

DÉFINITION DE L'ENGRAIS. b83

a beaucoup augmenté le nombre de ces associations, et il est vraisemblable que non seulement les syndicats faciliteront les ententes entre les propriétaires en vue de faciliter les irrigations, mais sauront peser sur les pouvoirs publics avec assez de force pour déterminer un mouvement en faveur de ces importants travaux trop longtemps négligés.

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