‹ Traité de chimie biologiqueChapitre 101 sur 570 · COMPOSITION CHIMIQUE DU SUC GASTRIQUE · texte numérisé non relu

COMPOSITION CHIMIQUE DU SUC GASTRIQUE

§ 68. Chez presque tous les animaux, le suc gastrique est un liquide très fluide, presque incolore, à peine opalescent, d’odeur fade et d’une saveur légèrement acide. Sa densité est très peu supérieure à celle de l’eau et varie entre 1,001 et 1,010; sa réaction est fortement acide, et cette acidité est son caractère chimique le plus important. 11 ne se trouble pas par l’ébullition. Concentré, il dévie le plan de polarisation plus ou moins vers la gauche. Lorsqu’on l’évapore, il laisse un faible résidu qui brunit à 100° à l’air et qui est un mélange de matières organiques azotées et de matières minérales dans la proportion de 2/3 des premières et de 1/3 des seendes.

Parmi les principes organiques qu’il renferme, il en est un qu’il convient de signaler d’une manière spéciale, à cause du rôle qu’il joue dans les phénomènes chimiques de la digestion. C'est un ferment soluble qui a reçu le nom d epepsine. Nous le décrirons plus loin.

Le suc gastrique n’est précipité ni par le ferrocyanure de potassium, ni par le sulfate cuivrique, ni par le chlorure ferrique, ni par l’alun. Les acides énergiques ne le précipitent pas. Lorsqu’on le neutralise par le carbonate sodique, il se forme un léger précipité calcaire (carbonate et phosphate). Le suc gastrique est précipité par le chlorure mercurique. Le nitrate d’argent et les sels de plomb y forment des précipités de chlorures. L’alcool y forme un précipité qui se dissout lentement dans l’eau.

Soumis à la distillation, le suc gastrique fournit d’abord de l’eau pure et, vers la fin de l’opération, un liquide chargé d’acide chlorhydrique. Le résidu renferme des cristaux de chlorure de sodium.

SA COMPOSITION CHIMIQUE

§ 69. Acidité du suc gastrique. — On a beaucoup expérimenté et beaucoup discuté sur la nature de l'acide libre que renferme le suc gastrique. Braconnot avait annoncé et Prout1 a démontré, en 1824, que l’acidité du suc gastrique est due à l’acide chlorhydrique libre. En 1843, Blondlot a émis l’opinion que la réaction acide du suc gastrique était due à du phosphate acide de chaux. Cette opinion a été combattue par M. Melsens, qui a prouvé que des morceaux de spath d’Islande, introduits dans le suc gastrique, deviennent opaques en se couvrant de petites bulles d’acide carbonique et en éprouvant une légère perte de poids. Ce poids eût augmenté par suite du dépôt de phosphate neutre insoluble. Mais, d’un autre côté, il a été démontré qu’on ne parvient pas à neutraliser complètement le suc gastrique en le faisant digérer avec du carbonate de chaux pur, tandis que le carbonate magnésien, qui est un hydrocarbonate, mélange ou combinaison de carbonate et d’hydrate, le neutralise complètement. Je pense que l’on réussirait facilement à démontrer, dans ce cas, la présence du chlorure de magnésium dans la liqueur, fait qui prouverait péremptoirement que l’acidité du suc gastrique est due à de l’acide chlorhydrique libre. Ajoutons que le

suc gastrique des chiens nourris avec des os doit nécessairement renfermer du phosphate acide de chaux.

Les expériences que M. C. Schmidt2 a entreprises, en 1852, sur la nature de l’acide libre contenu dans le suc gastrique pur et frais, me paraissent décisives. Appliquant une méthode dont le principe avait été indiqué par Prout, M. Schmidt a opéré de la manière suivante : 100 grammes environ de suc gastrique ont été foi tement acidulés par l’acide nitrique pur et précipités par le nitrate d’argent : tout le chlore contenu soit dans les chlorures solubles, soit dans l’acide chlorhydrique libre, a été ainsi précipité à l’état de chlorure d'argent, et ce précipité était exempt de matières organiques. La liqueur, filtrée et débarrassée par l’acide chlorhydrique de l’excès d’argent, a été évapoîée et le résidu a été incinéré. Dans les cendres on a déterminé la proportion des bases. Or Ja quantité d’acide chlorhydrique coirespondant au chlorure d'argent a été constamment supé-

L Philosophical Transactions, 1824, p. 45.

Bidder et Schmidt, Die Verdauungsafte, Leipzig, 1852, p. *44.

SUC GASTRIQUE

rieure à celle qui eût saturé complètement ces bases. Le suc gastrique renferme donc un excès d’acide chlorhydrique, excès qui correspond à la quantité d’acide libre qui y est contenue; cette quantité ayant été dosée, d’autre part, par un titrage au moyen de la baryte, il s’est trouvé que la quantité de baryte ajoutée était suffisante pour neutraliser, à peu de chose près, l’excès d’acide chlorhydrique directement déterminé par l’expérience.

On a fait diverses objections à l’opinion qu’on vient d’émettre concernant la nature de l’acide libre du suc gastrique.

Voici la première. Lorsqu’on distille du suc gastrique, il passe d’abord de l’eau pure, et ce n’est que vers la fin de l’opération que l’on recueille une eau chargée d’acide chlorhydrique. 11 n’en est pas ainsi lorsqu’on distille de l’eau renfermant quelques millièmes d’acide chlorhydrique. Celui-ci distille avec l’eau, même au commencement de l’opération. (Lehmann.)

L’objection est sans valeur. Le suc gastrique n’est pas une solution d’acide chlorhydrique : il renferme d’autres matériaux, particulièrement des matières organiques qui retiennent l’acide chlorhydrique. On peut le prouver en neutralisant exactement du suc gastrique et en ajoutant ensuite de l'acide chlorhydrique de manière à le ramener à son acidité normale. Si l'on distille ensuite, il ne passe d’abord que de l’eau pure.

C’est là un fait, et il est assez difficile d’en donner l'explication théorique. On avait supposé que l’acide chlorhydrique pouvait former une véritable combinaison avec les matières organiques, et l’on avait admis l’existence d'une combinaison conjuguée d’acide chlorhydrique et de pepsine, comparable à l’acide sulfovinique ou éthylsulfurique. (Wasmann.)

Cela est inadmissible en théorie. Toutefois, il faut admettre que la présence de matières organiques empêche l'acide chlorhydrique de distiller avec les premières portions d'eau. Il est possible qu’il s’agisse ici d’une attraction analogue à celle qu’exercent certains hydrates, tels que l’alumine, sur les matières colorantes.

La seconde objection est celle-ci : le suc gastrique ne renferme pas d’acide chlorhydrique libre ; car, lorsqu’on ajoute une certaine quantité de ce suc à une solution de chlorure de calcium étendu, cette liqueur est précipitée par l'acide oxalique, tandis que le chlorure de calcium, additionné d’un mil-

SA COMPOSITION CHIMIQUE

lième d’acide chlorhydrique, ne Test pas. D'un autre côté, le suc gastrique soumis à l’ébullition avec une petite quantité d’empois ne transforme pas l’amidon en dextrine, comme le fait une solution faible d’acide chlorhydrique. 11 y a là, comme l’ont fait remarquer MM. Bernard et Barreswill, des réactions particulières qui établissent une différence entre le suc gastrique et une solution faible d’acide chlorhydrique. Ces particularités s’expliquent par la présence des matières organiques et peuvent être constatées avec le suc gastrique préalablement neutralisé, puis acidulé par l’acide chlorhydrique.

11 est donc démontré que l’acidité du suc gastrique frais et pur est due à l’acide chlorhydrique. 11 n’en est pas ainsi du suc gastrique ancien, ou du suc gastrique mêlé d’aliments. Dans ce dernier, on trouve fréquemment de l’acide lactique, ainsi que Pont, reconnu depuis longtemps MM. Leuret et LassaigneL Lehmann 2 a rencontré cet acide dans le suc gastrique de chiens qui n’avaient mangé que des os. Dans les cas de mauvaise digestion, on a même extrait du suc gastrique des acides volatils, tels que l’acide acétique et l’acide butyrique. 11 est clair que ces acides sont le produit de fermentations anomales qui ont lieu dans l’estomac, dans certains cas pathologiques. L’acide lactique est sans doute le produit d’une fermentation qui s’accomplit, à l’état normal, après l’ingestion de certains aliments, ou encore lorsque le suc gastrique est abandonné pendant quelque temps à lui-même. Des expériences récentes de M. Ch. Richet3 ont éclairci ce dernier point et ont confirmé le fait de l’existence de l’acide chlorhydrique dans le suc gastrique frais. Voici la méthode qui a été employée par ce physiologiste. On sait que les acides minéraux sont insolubles ou très peu solubles dans l’éther. Ce liquide, agité avec une solution aqueuse de ces acides, n’enlève pas ces derniers ou n’en extrait que des traces. Les choses se passent autrement lorsqu’on agite avec de l’éther la solution aqueuse d’un acide plus ou moins soluble dans l’éther, tel que l’acide lactique. 11 s’établit, dans ce cas, un partage entre les deux dissolvants, et pour que ceux-ci

1. Becherches physiologiques et chimiques pour servir à l'histoire de la digestion. Paris, 18v25.

Page 1