ARTICLE III
Des Acides non oxigénés.
De V Acide hydro-cyanique , ou de V Acide prussique.
1820. M. Gay-Lussac ayant trouvé que l’acide prussique ou l’acide du bleu de Prusse était composé d’hydrogène ,
d’azote et de carbone 5 que l’azote et le carbone unis en-» semble formaient un corps qui lui servait de radical , a cru devoir appeler ce corps cyanogène (de qzvjvM , j'engendre y et de'/^avoç, bleu ) • de là par conséquent les expressions d'acide hydro-cy unique au lieu d’acide prussique, d 'hydrocyanate au lieu de prussiate , etc. , de cyanure au lieu de prussiure. L’acide hydro-cyanique est donc le même que l’acide prussique.
1821. Propriétés physiques. — L’acide hydro-cyanique pur, à la température ordinaire, est liquide , transparent, sans couleur; sa saveur, d’abord fraîche , devient bientôt âcre et irritante ; sa densité à y degrés est de 0,^0583, et celle de sa vapeur de 0,9476- U rougit légèrement la teinture de tournesol. Son odeur est si forte, qu’elle produit presque sur-le-champ des maux de tête et des étourdissemens • elle ne devient supportable qu’autant que l’acide est répandu dans une très-grande quantité d’air : alors elle est la même que celle des amandes amères.
1822. udclion sur T économie animale . — L’action de l’acide hydro-cyanique sur l’économie animale est des plus vénéneuses : c’est ce qui résulte des expériences de MM. Cou- Ion , Emmert (a) , Robert (b) , Orfîla (c) , et surtout de celles de M. Magendie ( d ). Pour le prouver , nous ne pouvons mieux faire que de citer ce que ce dernier physiologiste a publié à cet égard. « L’extrémité d’un tube » de verre trempé légèrement dans un flacon contenant )) quelques gouttes d’acide prussique pur fut transportée » immédiatement dans la gueule d’un chien vigoureux : » à peine le tube avait-il touché la langue que l’animal
(a) Annales de Chimie , tom. lxxïi, pag. io3.
(J)) Tome xcn, page 52.
(c) Toxicologie.
(d) Annales de Chimie et.de Physique, tom. VI , pag. 347*
i) E L’A C IDE HYDRO-CYANÏQUE,
)) fil deux ou trois grandes inspirations précipitées, et » tomba roide mort. Il nous fut impossible de trouver » dans ses organes musculaires locomoteurs aucune trace » d’irritabilité.
)) Dans une autre expérience , quelques atonies d’acide » ayant été appliqués sur l’œil d’un chien , les effets furent )> presqu’aussi soudains que ceux dont je viens de parler, » et d’ailleurs semblables.
)) Une goutte d’acide étendue de quatre gouttes d’alcool » ayant été injectée dans' la veine jugulaire d’un troisième i) chien , l’animal à Vinsidnt même tomba mort , comme » s'il eut été frappé d'un boulet ou de la foudre.
» En un mot, l’acide prussique pur est, sans aucun » doute , de tous les poisons connus le plus actif et le plus » promptement mortel : sa puissante influence délétère )) nous permet de croire ce que les historiens rnppor- )> lent du coupable talent de Locuste, et rend moins ex- » traord in aires ces empoisonnemens subits si communs » dans les annales de l’Italie. »
L’on voit , d’après cela , que l’on ne saurait prendre trop de soins pour se mettre à l’abri de sa vapeur. C’est toujours en détruisant la sensibilité et la contractilité volontaire des muscles qu’il agit sur les animaux à sang chaud , et la mort qu’il produit est d’autant plus prompte que la circulation est plus rapide et les organes de la respiration plus étendus.
182,3. Composition. — C’est en faisant passer, d’une part , une certaine quantité d’acide hydro-cyanique en vapeur , par exemple, deux grammes , dans un tube incandescent contenant du fer, et, d'une autre part, la même quantité d’acide hydro-cyanique dans un autre tube également incandescent , mais contenant un excès de deutoxide de cuivre, qu’on parvient facilement à déterminer la nature de cet acide et la proportion de scs principes cou-
stituans. En effet , toutl’acide se décompose complètement dans les deux cas ; et l’on obtient , dans le premier , un dé» pot de charbon et parties égales d’azote et d’hydrogène en volume $ dans le second , de l’eau , et du gaz carbonique et du gaz azote dans le rapport de 2 à i. Mais un volume de gaz carbonique représente un volume de vapeur de carbone, dont la densité est 0,4220, c’est-à-dire celle du gaz carbonique moins celle du gaz oxigène : par conséquent, 1 volume de vapeur hydro-cyanique doit être composé de ï volume de vapeur de carbone, 1 demi-volume d’azote et 1 demi-volume d’hydrogène, ou de 1 demi-volume de cyanogène (182), et de 1 demi-volume d’hydrogène : aussi , en ajoutant la densité de la vapeur de carbone , qui est de 0,4220 , à la moitié de la densité du gaz azote ou à 0,4878 , et à la moitié de celle de l’hydrogène ou à o,o344 1 trouvet-on 0,944^? qui est, à trois millièmes près, la densité de la vapeur hydro-cyanique , et parvient-on au même résultat en ajoutant la moitié de la densité du gaz hydrogène à la moitié de celle du cyanogène. Il suit donc de là que l’acide hydro-cyanique contient sur 100 , en poids , 44,69 de carbone, 5i,66 d’azote, et 3,65 d’hydrogène.
1824* Propriétés chimiques . — Sa volatilité est trèsgrande. En effet , il bout à 26,5 degrés sous une pression de om,,76; et à io° , il soutient une colonne de mercure de o™*, 38. Cependant sa congélation est facile à opérer j elle a lieu à — 15 degrés : aussi , lorsqu’on verse quelques gouttes de cet acide sur du papier , la portion qui se vaporise presqu’instantanément produit-elle assez de froid pour faire cristalliser l’autre : c’est le seul liquide qui possède cette propriété. On l’obtient bien plus facilement cristallisé, en plongeant le vase qui le contient dans un mélange de 2 parties et demie de glace et d’une partie de sel : alors il affecte quelquefois la forme du nitrate d’ammoniaque*
DE L’ACIDE HYDRO-CYÀÏflQtJE. 58 ï
Soumis à l’action de la pile , il se décompose : l’hydrogène se porte au fil négatif et le cyanogène au fil positif.
Abandonné à lui-même dans des vaisseaux fermés , il se décompose aussi , quelquefois même en moins d’une heure 5 rarement on le conserve au-delà de quinze jours ; il commence par prendre une couleur d’un brun rougeâtre qui *e fonce de plus en plus , et bientôt il se convertit en une masse noire qui exhale une odeur très-vive d’ammoniaque. En analysant cette masse , on la trouve formée d’hydrocyanate d’ammoniaque et de carbone uni à l’azote.
Cependant, lorsqu’on le fait passer en vapeur à travers un tube incandescent, jamais sa décomposition n’est complète } il en résulte un léger dépôt de charbon , du gaz hydrogène , et un peu de gaz azote et de cyanogène mêlé de beaucoup d’acide.
Mis en contact avec les gaz , à la température de 20 degrés, il en augmente singulièrement le volume.
Il prend feu sur-le-champ dans l’air par l’approche d’un corps en combustion.
Il est peu soluble dans l’eau : c’est pourquoi , lorsqu’on l’agite avec dix à douze fois son volume de ce liquide, il se rassemble à la surface, à la manière des huiles et des éthers. L’alcool le dissout facilement.
Le phosphore et l’iode, volatilisés dans la vapeur hydroeyanique , ne lui font éprouver aucune altération : il n’en est pas de même du soufre; celui-ci l’absorbe très -bien; le résultat de l’absorption est un composé solide qui paraît être formé de cyanogène et d’hydrogène sulfuré. Le chlore enlève facilement l’hydrogène à l’acide hydro-cyanique , et forme , en s’unissant au cyanogène , de l’acide Morocyanique.
De tous les métaux , c’est le potassium qui nous offre avec la vapeur hydro-cyanique, les phénomènes les plus curieux et les plus importans à connaître.
i)8‘2 I>£S SUBSTANCES ANIMALES ACIDES,
Lorsqu'on chauffe dans un excès de vapeur hydro-cyani que une quantité de potassium capable de produire avec Peau 5o mesures de gaz hydrogène, ce métal décompose ioo mesures de cette vapeur, absorbe tout l’azote et tout le carbone ou le cyanogène de ces ioo mesures , et en dégage en même temps tout l’hydrogène, c’est-à-dire ou 5o (<2) : si l’on verse ensuite de l’eau sur Y a zo- carbure ou le cyanure de potassium produit, il en résulte tout-à-coup un bydro-cyanate de potasse \ d’où il suit que les deux principes de l’eau se séparent, que l’oxigène s’unit au potassium pour le porter à l’état de protoxide, et que l’hydrogène, en s’unissant a l’azote carboné pu au cyanogène, reconstitue l’acide hydro-cyanique.
On voit donc que le potassium agit sur l’acide hydrocyanique comme sur l’acide hydrjodique et sur l’acide hydro-chlorique , puisqu’il dégage des uns et des autres la moitié de leur volume d’hydrogène , et que , dans le cyanure , le cyanogène ou V azote carboné joue, relativement à ce métal , le même rôle que l’iode et le chlore dans les iodures et les chlorures : nouvelle preuve que l’acide hydro-cyanique doit être considéré comme un véritable liydracide.
Introduit avec du fer sous une éprouvette pleine de inercure , il ne change pas de nature et n’est pas absorbé ; mais , en ajoutant de l’eau au mélange , il se dégage peu h peu du gaz hydrogène , et il se produit du bleu de Prusse. ( Vauquelin. )
( a ) Pour faire cette expérience commodément, il faut faire passer la vapeur hydro - eyaniqne mêlée d’azote dans une petite cloche courbe pleine de mercure, v introduire le potassium , le chauffer , mesurer le gaz après la transformation dn mcial en une substance fusible et de couleur jaunâtre , qui est le cyanure, traiter le résidu gazeux par une dissolution dé potasse pour absorber l’acide hydro-cyanique non attaque, et déterminer dans i’endiomètre la quantité d’hydrogène coii tenue dans le gaz non absorbe par l’alcali,
1)E L ACIDE H Y D R 0 - C Y A B I QÜE. 583
Les oxides secs exercent sur lui une action variable et dépendante de leur allinité pour l’oxigène. Ceux dans lesquels l’oxigène est fortement condensé, tels que la baryte, la potasse, la soude, le décomposent, , en rendent l’hydrogène libre , et s’emparent de son radical avec lequel ils forment un cyanure d’oxide; l’expérience ne réussit bien, toutefois, qu’à l’aide de la chaleur, par exemple, qu’en faisant passer de la vapeur acide dans un tube incandescent contenant de la baryte, ou mieux qu’en chauffant à la, lampe une cloche courbe où l’on a introduit de la vapeur acide et de l’hydrate de potasse. Que l’on substitue aux oxides de barium, de potassium, de sodium , des oxides qui cèdent facilement leur oxigène, et de nouveaux phénomènes apparaîtront. Les oxides seront réduits, même à la température ordinaire , et il se produira de l’eau et des cyanures ; voilà ce que nous offrent surtout l’oxide d argent et l’oxide de mercure. Cependant, si l'opération se faisait à chaud sur ce dernier oxide, la température, au moment de l’action , se trouverait si élevée que le cyanogène deviendrait libre, et qu’il serait même dangereux d’opérer sur une trop grande quantité de matières à la fois : on ne pourrait employer alors la chaleur sans dan^ ger qu’autant qu’on affaiblirait l’acide en l’unissant à l’eau, ou qu’eu mêlant sa vapeur à de 1 hydrogène , de l’azote.
Quand, au lieu de mettre l’acide hydro cyanique en contact avec les oxides secs , on fait intervenir l’eau comme intermède, il se comporte encore de îa meme manière avec les oxides faciles à réduire : seulement la réduction n’est point accompagnée de chaleur sensible ; mais il se combine avec la plupart des autres, surtout avec les alcalis, et forme des composés salins que nous examinerons plus bas.
On ne connaît point encore l’action qu’il est capable (^exercer sur les acides y il décompose les sels de mercure-
protoxidés , en séparé Facide , en réduit l’oxide, et de là résultent du mercure libre et du deuto-cyanure mercuriel. Il précipite la dissolution de nitrate d’argent en blanc y celle de carbonate acide de fer en vert de mer qui devient bientôt bleu; il trouble aussi les dissolutions de sulfures hydrogénés et de savon; mais il paraît qu’il n’agit point sur la plupart des autres combinaisons salines.
1825. Etat naturel , Préparation. — Jusqu’à présent cet acide n’a point été trouvé dans la nature, si ce n’est, du moins d’après quelques chimistes, dans les feuilles de laurier-cerise [prunus lauro-cer asus) , les amandes amères ( amygdalus commuais ), les amandes de cerises noires (P mnus avium ) , les amandes , les feuilles et les fleurs de pêcher (amygdalus persica), et dans quelques écorces. ( Journal de Physique , pour i8o3.) Cependant il se forme dans un grand nombre de nos opérations : on ne peut distiller aucune substance végétale ou animale azotée sans en produire une certaine quantité ; il s’en produit beaucoup plus lorsque l’on calcine ces substances avec de la potasse ou de la soude , et qu’on mêle le résidu avec les acides et la plupart des dissolutions métalliques; on en obtient également beaucoup en substituant, dans l’opération précédente, des charbons animaux aux substances animales; c’est l’un des produits constans de l’action de l’acide nitrique sur les matières végétales et animales , et , suivant Clouet, de celle du gaz ammoniacal sur le charbon incandescent.
On l’obtient en traitant le deuto-cyanure de mercure par les deux tiers de son poids d’acide hydro-chlorique liquide et légèrement fumant, ou par l’hydrogène-sulfuré.
Le premier procédé s’exécute dans un appareil qui se compose, i°. d’une cornue tubulée qu’on place sur un fourneau ; 2Û. d’un petit flacon qu’on entoure de glace ; 3°. d’un long tube presque courbé à angle droit à l une d^
•de l’acide h y d e o - c y à n t q TJ e. 585
scs extrémités; à partir de sa courbure, les deux tiers de sa capacité sont pleins de fragmens de chlorure de calcium, et l’autre tiers de fragmens de marbre ; il communique d’une part avec le flacon par la partie courbe , et de l’autre avec la cornue : il est bon de l’entourer de glace dans près* que toute sa longueur, de meme que le flacon. L’appareil étant monté , on introduit successivement le chlorure de mercure et l’acide par la tubulure de la cornue; on bouche cette tubulure et on fait un peu de feu dans le fourneau : bientôt il se produit une légère ébullition due en partie à la vaporisation de l’acide hydro-cyanique , qui se rend et se condense dans le tube avec un peu d’acide hydro-chlorique et d’eau. Lorsque la quantité d’eau devient très-sensible , il faut suspendre l’opération pour purifier le produit déjà obtenu : cette opération se fait en enlevant la glace qui entoure le tube et le chauffant doucement. Par ce moyen , l’acide hydro-cyanique passe seul dans le petit flacon , car l’eau et l’acide hydro-chlorique, qui s’étaient d’abord volatilisés avec lui , sont retenus ; savoir : l’eau par le chlorure de calcium, et l’acide hydro-chlorique par la chaux.
Nous devows observer qu’il vaut mieux verser l’acide hydro-chlorique par partie que tout à la fois ; que , pour avoir une cpiantité notable d’acide hydro-cyanique , il faut opérer au moins sur 200 ou 3oo grammes de cyanure de mercure ; que le tube doit avoir au moins six décimètres de long et un centimètre et demi de diamètre intérieur.
D’ailleurs , ce cpii vSe passe dans cette préparation es? facile à concevoir : en effet , il se forme de Lhydro-chlorate de deutoxide de mercure ou du sublimé corrosif qui reste dans la cornue. Par conséquent , Peau est décomposée; son hydrogène s’unit au cyanogène, et donne lieu à de l’acide hydro-cyanique, tandis que son oxigène se combine avec ie mercure, et le fait passer à Pétât de deutoxide qui s?
dissout dans l’acide hydro-chlorique. Suivant M. Vauquelin , il y a aussi , mais quelquefois seulement , production d’hyclro-cyanate d’ammoniaque.
Le deuxième procédé consiste à mettre en contact , à une température un peu élevée , du gaz hydrogène sulfuré avec le cyanure de mercure. Le gaz formé dans un ballon , par un mélange de sulfure de fer artificiel et d’acide sulfurique étendu d’eau, est conduit par un petit tube recourbé dans un autre tube horizontal , plus large , placé au-dessus d’un fourneau, et contenantle cyanure mercuriel, plus ducarbonate deplombet du chloruredecalcium. Ceuxci doivent être introduits séparément à la suite du cyanure , et occuper chacun à-peu-près quatre centimètres de long. A peine l’hydrogène sulfuré touche-t-il le cyanure , qu’il en résulte du sulfure de mercure et de l’acide hydro-cyaniquc en vapeur. Cet acide arrivant bientôt à l’extrémité du grand tube, cède l’eau qu’il entraîne au chlorure de calcium, et le peu d’hydrogène sulfuré qui pourrait ne pas être décomposé, au carbonate de plomb : de là , par un tube ordinaire , il se rend et se condense dans un flacon entouré d’un mélange de glace et de sel. Ce procédé , dû à M. Vauquelin, a l’avantage d’ètre d’une plus facile exécution que lautre , et de donner beaucoup plus d’acide hydrocyanique.
A la vérité , M. Proust s’en était servi , mais pour obtenir l’acide hyalro-cyanique étendu d’eau , ou l’acide prussique de Schéele. Il décomposait une solution de cyanure de mercure par un courant d’hydrogène sulfuré , agitait ensuite la liqueur avec du carbonate de plomb , pourab sorber l’excès de ce gaz , puis la filtrait.
1826. Usages. — Jusque dans ces derniers temps , l’acide hydro-cyanique était resté sans usages*, mais M. Magendie a prouvé en 181 y, par de belles expériences, qu’à trèspetite dose , on pouvait l’employer avec succès en méde-